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Zone 5 une controverse en paysage

Zone 5: a landscape controversy

20/12/2013

Résumé

Dans un contexte général qui est celui de la requalification des zones périphériques d'habitat individuel appelées à connaître, ces prochaines années de profondes mutations sociodémographiques, fonctionnelles et morphologiques, cette thèse - dont la présente communication souhaite rendre compte - interroge les modalités d'appropriation quotidienne des territoires ordinaires. Cette interrogation aspire à identifier les leviers propres à permettre aux habitants de ces territoires de révéler la qualité paysagère de leur environnement de sorte qu'elle soit mieux prise en considération par les producteurs du territoire. Ce faisant, l'accent est mis sur le processus de production du paysage. C'est en effet dans la confrontation et la controverse que les habitants d'un territoire donné en viennent à identifier une valeur esthétique (une « esthétique ordinaire ») à leur lieu de vie.
In the next few years, which will seemingly be marked by profound socio-demographic, functional and morphological mutations, suburbs of individual housing will surely have to be requalified. In this general context, the thesis which we here wish to examine, focuses on ordinary territories and how they are being appropriated day-by-day. The aim is to identify the mechanisms allowing the inhabitants of these territories to reveal the landscape qualities of their environment so that the landscape can be acknowledged by the different producers of the territory. We will highlight the process of landscape production. It is amidst confrontation and controversy that inhabitants of a particular territory pinpoint an esthetical value (an «esthetic of the ordinary») on their daily environment.

Texte


Source : Hélène Gallezot.


Genève est une ville de Suisse romande, située à l'extrême sud-ouest, à la frontière française. Au bord du lac Léman, elle abrite une population de 191 014 habitants (au 30 juin 20111). Cette agglomération a connu une phase d'expansion au cours du XXe siècle, qui s'est accélérée dans les deux dernières décennies pour laisser place à un contexte urbain inédit, largement étendu le long du lac, dans le canton de Vaud, et du côté français de la frontière.
La zone 5, ou « zone-villas », représente 45 % des zones à bâtir affectées à la construction de logements à Genève. Sa faible densité d'utilisation et son surdimensionnement par rapport aux besoins ont depuis longtemps incité les autorités à préconiser sa densification. Pour augmenter la densification, il est envisagé de construire des villas jumelles ou en bande. Cependant, le moyen d'action essentiel pour densifier reste le déclassement en zone de développement. L'objectif du processus de déclassement est d'augmenter la capacité d'accueil en périphérie urbaine. Le déclassement de zone-villas (5) en zone de développement (4B, 4A, voire 3) permet la réalisation d'espaces collectifs, d'équipements scolaires et commerciaux, le maintien de pistes cyclables, etc.
Tous ces objectifs restent théoriques jusqu'alors. En effet, ces projets rencontrent un certain nombre de freins. Il existe donc un écart entre le discours théorique des experts et les réalisations pratiques de terrain. Le plan directeur cantonal, soumis à enquête publique jusqu'au 8 juillet 2011, a en effet révélé une opposition locale des propriétaires. De fait, la proposition du plan directeur cantonal se confronte à des réalités de terrain complexes, où s'entremêlent des facteurs économiques, politiques et psychologiques.
L'une des principales critiques faite à l'encontre de la ville pavillonnaire est sa tendance à produire un modèle urbain favorisant l'homogénéité sociospatiale. Comprenons bien la nuance, tous les habitants de ces espaces n'appartiennent pas à une même catégorie socioprofesionnelle (CSP). Loin des discours théoriques, on discerne, à l'intérieur même de ces territoires, une réelle fragmentation sociale faite de communes, chacune relativement homogène socialement, mais très diverses les unes des autres, avec chacune leur identité propre. Il n'y a pas une zone-villa mais des zones-villas.

Dans un contexte qui est celui de la densification des tissus urbains, cette recherche s'intéresse aux processus permettant aux habitants d'un lieu promis à la densification de faire reconnaître une valeur paysagère à leur territoire existentiel. En d'autres termes, il s'agit d'identifier leur territoire (espace administré par une autorité et approprié par une société avec un sentiment d'appartenance, une conscience identitaire) selon des modes émotionnels ou culturels, économiques ou politiques.
Ce faisant, l'accent est mis sur le processus de production du paysage. Le paysage est certes le produit de « prises » (Berque, 1990) sur un milieu donné, mais il est aussi le produit d'interactions entre différents acteurs abordées ci-après sous forme d'une « dialectique du dedans et du dehors » (Crettaz, 1993).
C'est en effet dans la confrontation et la controverse que les habitants d'un territoire donné en viennent à identifier une valeur esthétique (une « esthétique ordinaire ») à leur lieu de vie. Les enjeux de la densification les inclinent alors à transformer cette valeur esthétique en une dimension d'ordre patrimonial, notamment pour influencer le projet et sa conduite.
Dans ce processus, les habitants ne sont pas tous dotés des mêmes capacités d'action, notamment en raison des disparités, soit économiques (moyens financiers d'une association de résidents), soit sociales (capacité d'une association à mobiliser au-delà de son lieu de vie) ou culturelles (aisance dans la prise de parole des membres de l'association de résidents.
La problématique de cette recherche s'applique plus spécifiquement à trois projets de densification de zones-villas à Genève (Mervelet, Chapelle-les-Sciex, Onex). Des zones-villas qui, dotées de structures sociodémographiques différentes, permettent de tester et de discuter le schéma analytique proposé et de mettre en place une réflexion méthodologique adaptée.

L'exposé présenté ici s'articule autour de deux axes. Le premier s'intéresse à la fabrique du paysage ; comment et pourquoi le paysage ordinaire, défini dans le cadre d'une controverse et distinct d'un paysage remarquable, devient une véritable construction identitaire ?
Le deuxième axe justifie le choix des terrains étudiés et avance une réflexion sur la mise en place d'une méthode pour que les habitants formalisent la valeur de leur environnement et participent à sa construction avec les producteurs du territoire.

La fabrique du paysage

La réflexion sur le concept de « paysage » a évolué. Désormais on ne s'intéresse plus seulement à l'aspect pictural du paysage comme paysage remarquable ou extraordinaire mais on considère tout autant le paysage « ordinaire », « vernaculaire » ou « du quotidien ». Le concept initial du paysage est de l'ordre de l'exception ; pour voir le paysage il faut disposer d'un bagage culturel indispensable pour en saisir les qualités esthétiques. Pourtant, la réalité de ce paysage est bien palpable et elle cristallise l'évolution du rapport de l'homme à son environnement en révélant le travail d'assujettissement du premier au second.
Le paysage porte donc en lui un rapport social quelque peu occulté par les premiers théoriciens du paysage. Il témoigne d'une action de transformation, d'appropriation de l'espace par l'homme. Lorsqu'on évoque un territoire « approprié » on se réfère ici à la vision de Jacques Lévy qui l'utilise dès lors que « s'instaurent des rapports spécifiques d'appartenance réciproque entre l'habitant et l'espace habité » (Lévy et Lussault, 2003, p. 903).
Il existe ainsi une réelle « complicité » entre l'homme et le paysage. Comment alors considérer ce dernier comme un objet tant la relation du paysage à la vie des individus et des groupes humains est étroite ?
On retrouve là une démarche liée à l'étude des paysages ordinaires initiée par John B. Jackson. Ses questionnements ont trouvé un écho propice à leur diffusion par le biais de l'évolution des territoires de vie de l'homme dans la mesure où, notamment, plus de la moitié de la population mondiale vit en ville et ce constat est encore plus marqué dans les pays développés, où près de huit personnes sur dix vivent en milieu urbain.
Les problématiques urbaines dans la vie quotidienne des habitants des métropoles deviennent de plus en plus sensibles et conflictuelles. La généralisation de l'urbain a pour conséquence l'affirmation du lien entre le vécu des populations et les actions quotidiennes ou plus ponctuelles de gestion, d'aménagement et de développement des territoires. Cette analyse est d'autant plus vraie lorsque ces actions ont un impact sur la qualité du cadre de vie.

Le paysage ordinaire dans le cadre d'une controverse

En 1904, Georg Simmel introduit, dans le chapitre « Sociologie » de son ouvrage Le Conflit, une nouvelle conception du conflit (Simmel, 1995). Le conflit y est posé comme une forme d'interaction et une fonction de socialisation et il n'est donc plus un moment négatif de la vie en société. Il permet la rencontre d'intérêts divergents, offre l'occasion d'une prise de conscience et, in fine, d'unification. Le conflit apparaît en effet comme un processus qui conduit à négocier, à moduler les normes et valeurs des groupes impliqués. C'est dans cette mise en rapport des altérités qu'il assure une fonction politique. Ce changement de point de vue a assuré la postérité du texte de Georg Simmel dans le champ de la sociologie des conflits.
Cette conception du conflit trouve aujourd'hui une nouvelle légitimité dans un intérêt marqué pour l'analyse des controverses dans les processus d'émergence d'une « réalité » partagée. Que ce soit en sociologie et histoire des sciences, en sociologie de l'expertise ou dans le domaine des
ethnic and migration studies, la controverse apparaît en effet comme un analyseur privilégié du social en « train de se faire ». Par exemple, l'attribution du juste ou du faux, le partage du fait et de l'artefact, pour la sociologie des sciences ; la définition de la parole légitime et de l'expression profane, pour l'analyse de l'expertise ; la coévolution et la coproduction des sociétés d'accueil et des groupes de migrants, pour les ethnic and migration studies. Le conflit, traduit en terme de controverse, est un moment politique de production de la société. Ce d'autant qu'il n'est pas la manifestation de rapports d'hostilité, mais de ce que Axel Honneth (1992 [2002]) appelle, à partir de la philosophie du jeune Hegel, une « lutte pour la reconnaissance ». Les conflits humains, les conflits sociaux relèvent moins de « motifs de conservations individuelles, [que de] mobiles moraux » (Axel Honneth (1992 [2002]), p. 11), ceux notamment qui consistent à être reconnu dans sa particularité.
On comprendra alors que l'analyse de controverse en matière d'aménagement du territoire ait connu un certain intérêt auprès des chercheurs ces dernières années. Que ce soit du point de vue des transformations occasionnées par le paysage de l'éolien (Labussière, 2007), dans les processus de déclassement de zones de planification territoriale (Matthey, Mager, Gaillard, 2012) ou bien encore dans les controverses internes aux administrations en prise avec de nouvelles normes sociales (Matthey, Felli, Mager, 2013), ce sont les processus d'émergence de nouvelles normes spatiales que l'on cherche à appréhender dans un moment de confrontation.


D'une certaine façon il existe un rapport dialectique entre l'homme et le paysage. Ce dernier n'est pas seulement un simple « objet » permettant une lecture de l'intervention de l'homme mais aussi un « sujet » qui est un vecteur d'appartenance et d'intégration spatiale. En tant qu'objet d'une production, le paysage devient le lieu d'une appropriation collective. En tant que sujet, le paysage participe activement à la construction du collectif et représente de ce fait un facteur important d'intégration sociale et territoriale.
Pour tenter de saisir ce qu'est le paysage, il s'agira dans cette thèse moins d'en proposer une définition que de comprendre par quel cheminement passe chacun d'entre nous pour finalement percevoir son environnement comme « paysage ». On évoque ici un paysage issu de la confrontation entre un regard « du dedans » et un regard « du dehors ». Nous nous intéressons à la manière dont le lieu est propulsé comme paysage dans le cadre d'une controverse (révélant de fait sa composante dialectique).
Le paysage en tant que construction n'est en rien statique. De par sa persistance spatiale, le paysage donne à voir les formes successives de l'intervention des sociétés sur un territoire donné, sans que les marques des actions les plus récentes n'effacent complètement la mémoire des plus anciennes.
À travers le paysage, l'homme est amené à voir une dynamique, une évolution des sociétés et des hommes, de leurs interactions avec le territoire, spatialisant ainsi l'évolution des valeurs socioculturelles, des pratiques, des techniques et des usages au fil du temps. Pour John. B Jackson, cette « géographie des ruines », est « une manière de considérer le paysage comme une écriture monumentale » (Jackson, 1980, p. 136), dans laquelle s'inscrit de façon plus ou moins équivoque l'histoire des sociétés.
Cette analyse nous amène à formuler l'hypothèse qu'une grande partie de ces traces est créée non pas seulement par les faiseurs de villes mais par les habitants eux-mêmes. Il s'agit donc de comprendre dans quel contexte les habitants sont amenés à participer à la fabrique de ces traces. L'intervention des habitants sur la ville participe-t-elle d'une représentation consciente de celle-ci et comment les faiseurs de villes peuvent-ils percevoir ces empreintes quotidiennes, les utiliser ou au contraire les ignorer. La vision extérieure unilatérale des experts sur la ville n'engendre-t-elle pas une réaction marquant l'empreinte du quotidien des habitants?
L'idée que le paysage serait seulement le reflet fidèle d'une nature exposée est ainsi très réductrice. Le paysage, par les valeurs qu'il véhicule, est porteur de sens en dehors du processus de représentation artistique (« d'artialisation »). Si le concept même du paysage a dû passer par le prisme de l'artiste-peintre pour se consolider, la réappropriation du paysage par chaque sujet s'éloigne de la tutelle artistique, « la peinture ne constitue sans doute plus, aujourd'hui, le référent artistique principal des cultures paysagères » (Besse, 2003).
Les références culturelles liées à l'avènement de la culture de masse, celles des images d'Épinal mondialement célèbres, à travers le cinéma et la photographie, permettent de maintenir en vie le concept de paysage extraordinaire. Cependant, la distance de ce paysage à l'individu s'est profondément réduite du fait de la multiplicité des supports médiatiques impliqués et de la démocratisation des moyens de transport permettant à tout le monde de faire l'expérience du paysage exceptionnel. Il y a donc dans un premier temps un glissement dans la conception du paysage exceptionnel, car celui-là, par l'évolution des pratiques, des techniques est devenu plus accessible et l'extraordinaire inaccessible tend à se banaliser. Ensuite, comme le souligne Danny Trom « le paysage procède d'une activité qui opère en deçà de la convention artistique » (Trom, 2001, p. 253). Ainsi, quand bien même la convention artistique qui a permis la définition de « standards » paysagers décline, ou du moins évolue, se diversifie et se popularise, ce n'est plus seulement par ce biais qu'il faut chercher l'essence du concept même de paysage.

Le paysage ordinaire distinct du paysage remarquable

Les paysages ordinaires de Jackson, aussi banals qu'ils puissent paraître pour l'observateur extérieur, sont porteurs de sens et de valeurs pour ceux qui les vivent au quotidien. Ces valeurs ne sont pas celles véhiculées par les paysages remarquables. Ceux-là sont des hauts lieux à part entière, qu'ils soient localisables sur l'écoumène, fictifs, ou issus de géographies fictives, et renvoient à des expériences paysagères exceptionnelles, de par leur rareté spatiale et temporelle identifiée par une esthétisation du site. Celle-là est permise par une mise à distance entre l'objet et l'observateur.

Cet éloignement permet l'objectivation de l'objet observé, ou du moins une évaluation de celui-ci à partir de critères d'appréciation qui tendent à l'orienter et l'objectiver. Le paysage vernaculaire franchit cette mise à distance où la relation entre celui-ci et l'individu renvoie à une plus grande proximité.
Le paysage est habité et c'est ce que nous interrogeons ici. Perçu comme paysage du quotidien, souvent de façon plus spontanée que les paysages remarquables, subjectivé car appartenant à l'espace vécu de l'individu, son appréciation est souvent dénuée de qualification esthétique, car là n'est pas la perspective par laquelle il est appréhendé. Nous soutenons alors que les modalités d'appropriation quotidienne des territoires ordinaires forgent l'identité d'un site et sont à l'origine de la production d'une valeur paysagère, qui n'est pas celle des « experts » de la fabrique urbaine.

Si les paysages remarquables véhiculent souvent les valeurs identitaires d'une communauté, d'une société (par exemple : la tour Eiffel est un emblème français), ils maintiennent une certaine distance avec l'individu car ils ne traduisent pas des valeurs personnelles. Ainsi les hauts lieux, les paysages remarquables, même porteurs de valeurs à une échelle réduite - celle d'une commune par exemple - sont considérés comme des « paysages-vitrines » (Bigando, 2006). Ce sont des paysages qui participent au cadre paysager général, à la représentation du paysage communal auprès des habitants mais qui ne font pas toujours partie des trajectoires du quotidien de chacun d'entre eux. La mise en avant de ce « paysage-vitrine » répond à une logique identitaire, à savoir qu'il donne à voir le paysage local, et répond « à la volonté des habitants de s'affirmer face au regard de l'autre ».

Le paysage vernaculaire, une construction identitaire

Au-delà de cet assujettissement au regard de l'autre, le paysage joue un rôle dans la construction identitaire du territoire vécu.
Tout d'abord c'est à travers le paysage, on l'a vu, que les interventions humaines sur le territoire sont immédiatement perceptibles, « en un coup d'œil » (Jackson, 1984). La personnalisation, voire la personnification du territoire par les habitants, ne permet plus d'affirmer le rôle que joue le paysage dans la construction collective de l'identité, mais affirme en revanche la construction individuelle de celle-ci. Ainsi, le jardin, de l'ordre de la sphère privée, n'aura de sens comme paysage du quotidien que pour celle ou celui qui le plante, qui s'y promène, ou qui le contemple simplement sans lui conférer une valeur extraordinaire mais bien en l'interprétant comme un lieu ordinaire qui participe à la construction identitaire du sujet. Notre objectif ici est justement de s'interroger sur la manière dont ces indices de vie sont mobilisés dans la conduite de projets urbains. Comment ces représentations sont-elles considérées ? Sont-elles sujettes à négociation par les producteurs de territoire ou par les habitants eux-mêmes ?
Le paysage est physiquement partagé par différentes populations, mais la valeur qu'il revêt aux yeux de chacun diffère en fonction des prismes d'appréhension, de perception et d'interprétation de celui-ci.
Jean-Pierre Dewarrat poursuit dans cette voie : le paysage est un « lieu commun de toutes les composantes d'une commune : une représentation unique où se rencontrent et s'assemblent les intérêts de tous » (Dewarrat, 2003). À la différence des paysages objectivés, les paysages produits par l'activité quotidienne, par l'évolution permanente des usages et des représentations des habitants ne fonctionnent par conséquent pas comme des objets, « mais comme des opérateurs contribuant à instituer des entités collectives, à entretenir et renouveler le contrat social qui fait qu'un ensemble de personnes et de groupes forment une société. » (ibid.)

Ce va-et-vient permanent entre l'individu et le collectif est un processus majeur de la construction de la perception du paysage ; pour Anne Sgard, « chaque groupe sélectionne des portions de son cadre de vie pour les valoriser, les nommer, les décrire, les représenter en tant que paysages : il conçoit une grille de lecture collectivement partagée, que chaque individu s'approprie et ajuste. Chacun est ainsi porteur d'une «base de données paysagère», qu'il enrichit, recompose, oublie et réactive au fil de sa vie en puisant dans son expérience individuelle et dans les modèles collectifs » (Sgard, 2012, p. 57). Cette analyse nous intéresse ici dans le sens où elle démontre la possibilité de construction de la perception d'un paysage et le fait que les habitants d'un territoire peuvent ainsi en révéler l'esthétique.
Eva Bigando (2008) rapporte par exemple le témoignage d'un habitant d'Avensan, qui a construit un rapport très intime avec la lande car elle « lui ressemble mais c'est personnel ». Ainsi, le paysage qui va sembler extraordinaire à l'un ne le sera pas nécessairement pour un autre. Cependant l'agrégation de tous ces paysages dans un territoire du quotidien en change l'interprétation.
Anne Sgard (2012) affine cette proposition, en affirmant que c'est moins le sujet qui définira le fondement du paysage que l'intentionnalité de celui-ci. Cela signifie qu'un même lieu peut être abordé par une même personne selon différentes modalités d'appréciation et de perception variant en fonction des circonstances du moment : « un parce que l'on traverse au pas de course le matin pour aller prendre son bus, ou le même parc où l'on va se promener quand on a un moment » (ibid.). Non seulement un lieu pourra être apprécié ou non comme paysage, mais ce même lieu pourra en tant que paysage être interprété différemment par une même personne.

Pour ce qui est des paysages ordinaires, la question du rapport au lieu est importante dans la mesure où ces lieux, vécus, pratiqués par les habitants, sont les espaces de leur quotidien. L'émergence de ce cadre de vie, pour certains instaurer comme tel par le regard esthétique, est fortement induite, tel est mon point de vue, par les usages, par les modes de vie qui conditionnent la perception que les habitants ont de ces lieux qui sont ainsi propulsés comme paysage dans le cadre d'une controverse.
Cette réflexion revient in fine à reprendre celle d'Augustin Berque sur la « médiance » dont résulte le paysage. On peut selon lui parler de relation entre la société et son environnement. À partir de là, nous justifions l'approche paysagère choisie dans ce travail. En effet, la médiance paysagère est ici une clé de lecture pour comprendre les interactions entre les différents acteurs : habitants insérés dans leur cadre de vie, faiseurs de villes et leurs utilisateurs, etc. Nous considérons le paysage, celui qui résulte d'une controverse, comme indispensable à la compréhension de la mécanique entre les acteurs et leur environnement.

Dans un premier temps, le paysage fut un intermédiaire de la domestication de l'environnement par « artialisation ». Les représentations de la nature héritées des récits judéo-chrétiens ont favorisé un rapport antagoniste entre les sociétés et leur environnement. Avec l'évolution des valeurs et des normes socioculturelles, de l'appropriation de l'espace des sociétés, de l'extension de l'écoumène à l'intégralité de la surface terrestre, ce rapport a profondément évolué. Le paysage est une clé de lecture pour comprendre cette appropriation de l'espace en général, des territoires et des lieux en particulier, aussi banals soient-ils. Interroger la ville par le paysage est aujourd'hui un vecteur de compréhension immédiat et sensible de l'évolution des territoires, quels qu'ils soient. Ma recherche radicalise cette proposition puisqu'elle cherche à comprendre la fabrique du paysage dans l'interaction au moment où des visions différentes d'un site donné se rencontrent et font controverse, notamment parce que le territoire de l'expert en charge du projet n'est pas celui de l'habitant, qui n'est pas non plus celui du politique. L'hypothèse proposée insiste sur l'idée que c'est à ce moment précis que le paysage s'élabore. Dans une confrontation entre « regard du dedans » et « regard du dehors » qui dote un lieu de vie d'une valeur esthétique, source de quelque chose qui dépasse le lieu. Le « paysagement » est aussi, on le sait depuis longtemps, l'histoire d'une rencontre entre gens d'ici et gens d'ailleurs.

Méthodes et terrains

La thèse soutient que les modalités d'appropriation quotidienne des territoires ordinaires forgent l'identité d'un site et sont à l'origine de la production d'une valeur paysagère, qui n'est pas celle des « experts » de la fabrique urbaine. On s'intéresse ainsi singulièrement au rapport entre un « regard du dedans » (celui des habitants) et un « regard du dehors » (celui des producteurs de la ville) (Crettaz, 1993) dans le cadre des processus de densification en cours dans une ville qui connaît une certaine tension immobilière, Genève.

Nous avons donc délibérément choisi un terrain amené à connaître de profondes mutations sociodémographiques, fonctionnelles et morphologiques afin de constater que le choc de la rencontre entre les différents acteurs et leurs regards va propulser un lieu quotidien en paysage.
Après avoir justifié théoriquement le choix d'approche par le concept de paysage, intéressons-nous aux questionnements abordés lors de la recherche ainsi qu'aux méthodes envisagées et aux terrains d'études choisis.

Identification des terrains d'étude

L'objectif poursuivi est de mieux comprendre comment les différentes valeurs paysagères sont mises en rapport, en confrontation et en négociation dans le cadre de ce qu'on appelle le « projet urbain ». Il s'agit également d'identifier les moyens par lesquels les habitants créent de la valeur paysagère (c'est-à-dire comment ils sont à même de faire connaître et de reconnaître leur territoire ordinaire). Pour se faire, le terrain d'application de la thèse s'étend sur trois périmètres en cours de densification dans la zone-villa de Genève. Trois zones identifiées, au regard des tactiques d'opposition à la densification qui se manifeste et de la composition sociale des populations qui y résident. Ces trois périmètres sont ceux d'Onex, du Mervelet et de la Chapelle-les-Sciex.

Dans chacun de ces périmètres, les populations résidentes ont développé des stratégies spécifiques pour faire valoir leur territoire comme étant doté d'une valeur esthétique. Les habitants se sont fortement mobilisés au Mervelet et à la Chapelle-les-Sciex, avec, certes, des moyens différents (référendum au Mervelet ; associations et oppositions à la Chapelle) mais en recourant à une certaine rhétorique paysagère. À Onex, dans une zone-villa plus « populaire » les habitants peinent à faire reconnaître une valeur esthétique à leur espace de vie et ne semblent pas considérer qu'une telle valeur existe. Ainsi, en identifiant des terrains où il y a des sujets de controverse, nous souhaitons aussi comprendre comment les territoires vécus sont reconnus de manière différente selon les capacités qu'ont les habitants à influer sur la fabrique de la ville.

La défense et la mise en valeur d'un paysage ordinaire ne sont-elles pas appropriées ou facilitées dans certaines catégories socioprofessionnelles ?
D'un point de vue méthodologique, la thèse se consacre dans un premier temps à une analyse des documents d'urbanisme (plans directeurs cantonaux, plans directeurs communaux, rapport de la commission d'urbanisme) à l'origine de la zone-villa et des lois et règlements qui lui ont donné un statut esthétique. Dans un deuxième temps, elle analyse les trois controverses déjà évoquées. Elle utilise ici les entretiens d'experts, les analyses de la presse régionale afin de mieux comprendre les différentes controverses et leurs traitements médiatiques. Enfin, la thèse mobilise des entretiens approfondis avec les habitants.
Notre ambition, au terme de ce travail, serait de proposer aux différents usagers du territoire une méthode qui offre une meilleure prise en compte du diagnostic des habitants dans les projets de densification en cours à Genève.
Le contexte général des solutions suburbaines envisagées dans le canton semble s'orienter vers une requalification en « zone de développement » de l'actuelle zone 5 ou « zone-villas ». Cette zone représente 45 % des zones à bâtir affectées à la construction de logements. Sa faible densité d'utilisation et son surdimensionnement par rapport aux besoins ont depuis longtemps incité les autorités à préconiser sa densification. Elle est donc un sujet d'étude privilégié depuis de nombreuses années et rassemble de ce fait un matériel riche permettant de retracer les visions d'experts, de professionnels et de politiques sur ces zones.

Des obstacles à surmonter

Il s'agit ici de comprendre les raisons des blocages pour la mise en pratique des projets d'aménagements nécessaires à la densification de Genève.
Quels obstacles rencontrent les experts auprès des habitants ? Quelle est la véritable identité de la zone-villa ?
Ce type de territoires a, de par son indépendance et son autonomie, une certaine spécificité qui le rend aussi réfractaire à un aménagement de type politique. La dimension paysagère est ici fabriquée spontanément et parfois inconsciemment par les habitants et par la vie qu'ils y installent. Ainsi l'expérience paysagère de ces territoires fait appel aux sens et se nourrit du quotidien. Par conséquent, ce que montre la dimension vernaculaire du paysage, c'est surtout que le politique ne donne pas le dernier mot à l'identité du lieu, et que d'une certaine manière, sur ce point précis, le politique est dépassé par le culturel.
Dans ce contexte, il s'agit d'élaborer un outil qui permettrait aux habitants de prendre du recul sur leur environnement quotidien et habituel, et de les conduire à formaliser une vision sur cet environnement qui permette de rendre compte de la qualité de leur paysage. Un choc, notamment visuel, une rencontre, une confrontation pourraient amener ces habitants à réaliser la valeur de leur environnement et à le défendre en tant que tel. Une telle formalisation par les usagers serait un élément important pour la mise en place d'un dialogue et d'une participation active avec les producteurs du territoire.
À ce stade, l'usage de la caméra vidéo peut être un instrument très utile comme un outil d'investigation et de présentation. Les images ainsi fixées et leur projection pourraient créer le choc salutaire recherché. La caméra interviendrait ainsi au stade intermédiaire de la recherche, c'est-à-dire entre la collecte des données et leur traitement.
Dans un dernier temps, il s'agira de mettre à disposition des habitants les données recueillies et les analyses qui en auront été tirées de manière à leur permettre de révéler la qualité paysagère de leur environnement de sorte qu'elle soit mieux prise en considération par les producteurs du territoire.

Conclusion

L'examen de la littérature relative au paysage nous a permis de situer le cadre d'analyse des paysages ordinaires. Ce type de paysages est porteur de sens et de valeurs, pour ceux qui les vivent au quotidien, qui diffèrent de ceux véhiculés par les paysages remarquables et de ceux des faiseurs de ville. Nous nous s'intéresserons à la manière dont le lieu est propulsé comme paysage dans le cadre d'une controverse. Le postulat mis en avant ici est que les modalités d'appropriation quotidienne des territoires ordinaires forgent l'identité d'un site et sont à l'origine de la production d'une valeur paysagère, qui n'est pas celle des « experts » de la fabrique urbaine. Il s'agit de comprendre la fabrique du paysage au moment où des visions différentes d'un site donné se rencontrent.

L'accent est mis sur les processus de densification en cours à Genève qui connaît une certaine tension immobilière. À ce stade de notre recherche l'aspect méthodologique est encore en cours d'élaboration et les questions sont nombreuses pour comprendre les raisons des blocages de la mise en pratique des projets d'aménagement nécessaires à la densification de Genève. Quels obstacles rencontrent les experts auprès des habitants ? Quelle est la véritable identité de la zone-villa ?

Mots-clés

Paysages ordinaires, controverse, enjeux de la densification, fabrique du paysage, appropriation du territoire, landscape
Ordinary landscapes, controversy, issues of densification, landscape fabric, appropriation of territory

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Auteur

Hélène Gallezot

Elle est doctorante en géographie (directeur de thèse : Antonio Dah Cunha) à l'Institut de géographie de l'université de Lausanne/Fondation Braillard Architectes.
Courriel : helene.gallezot@braillard.ch

Pour référencer cet article

Hélène Gallezot
Zone 5 une controverse en paysage
publié dans Projets de paysage le 20/12/2013

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/zone_5_une_controverse_en_paysage

  1. Source : Ville de Genève, http://www.ville-geneve.ch/histoire-chiffres/geneve-aujourd-chiffres/, consulté le 03/08/11.