Ueji, le précurseur du jardin japonais moderne et les hommes qui l'ont influencé

Ueji, the precursor of the modern Japanese garden, and the people who influenced him

09/07/2012

Résumé

L'objectif de cet article est de mettre en lumière les particularités du jardin japonais moderne (de la fin du XIXe siècle jusqu'au début du XXe siècle). Il sera principalement question des lieux de divertissement de la nouvelle classe dirigeante, des bâtiments et des jardins qui servaient à la réception des hôtes et à l'organisation des cérémonies du thé. Pour cette recherche, nous baserons notre réflexion sur les plus importants mécènes des jardins japonais. Le jardinier Ueji, de son vrai nom Ogawa Jihei VII, a largement participé au développement du jardin japonais à l'époque moderne. Il a commencé son activité au début du XXe siècle et il reste beaucoup de documents sur son travail dont on tente aujourd'hui de mettre à jour la valeur historique. Ueji cite trois hommes qui ont joué un rôle central dans sa carrière : Yamagata Aritomo, Nakai Hiromu et Ijū.in Kanetsune. C'est grâce à eux que Ueji a réussi à établir son style et qu'il est devenu le « pionnier du jardin japonais moderne ». Dans cet article, notre réflexion portera sur les liens que ces hommes ont entretenus avec Ueji et sur l'influence qu'ils ont eue sur ce dernier. Il est important de prendre en compte l'aspect culturel et en particulier le monde des sukisha, ces hommes de lettres, commanditaires des jardins modernes. Parmi toutes les formes de cérémonies du thé que pratiquaient ces hommes de lettres, il nous faudra étudier le rôle de la culture du sencha, le thé en feuille infusée. L'influence qu'exerce la culture chinoise dans cette tradition est très forte. Ainsi, c'est en essayant de s'approprier l'esthétique et la vision de la nature typiquement chinoise que les Japonais ont créé l'architecture et les jardins « à la japonaise ». Telle est l'hypothèse que nous présentons dans cet article.
The purpose of this article is to shed light on the particularities of the modern Japanese garden (from the late 19th century to the early 20th century). It will mainly deal with the leisure places of the new leading class, the buildings and gardens which were aimed at receiving guests and the organisation of tea ceremonies. Our reflection shall be based on the most important patrons of Japanese gardens. Gardener Ueji, whose real name is Ogawa Jihei VII, widely participated to the development of the Japanese garden during the modern era. He started his activities at the beginning of the 20th century, and numerous documents on his works remain à the historical value of which is trying to be updated, today. Ueji mentions three men who had an essential role in his own carrier: Yamagata Aritomo, Nakai Hiromu, and Ijû.in Kanetsune. Thanks to them, Ueji succeeded in affirming his own style and became «the pioneer of the modern Japanese garden.» This article shall focus on the links that those men maintained with Ueji, and on their influence over him. It is important to take into account the cultural aspect, and in particular the world of sukisha (tea devotees) à these men of letters who were the sponsors of the modern gardens. Among all the different variations of the tea ceremony practised by these tea devotees, it is important to underline the role of the sencha culture: tea made of steeped leaves. The influence of the Chinese culture in this tradition is very strong. Thus, the theory presented in this article is that it is by trying to take hold of the typically Chinese aesthetic and vision of nature that the Japanese have created the architecture and the gardens «in the Japanese style».

Texte

Le jardin japonais moderne et Ueji

« Ce que je suis devenu aujourd'hui, je le dois à trois hommes : M. Yamagata Aritomo, M. Nakai Hiromu et M. Ijū.in Kanetsune. Mais rares sont les grands hommes tels que M. Ijū.in. Pour ce qui est de concevoir des bâtiments ou des jardins, c'est le Kobori Enshū des temps modernes. » C'est en ces termes que Ueji s'est confié au critique d'art Kuroda Tengai 黒田天外lorsque ce dernier est venu lui rendre visite dans sa demeure près de la rivière Shirakawa, à Kyōto1.
Ueji, de son vrai nom Ogawa Jihei VII 植治こと七代目小川治兵衛 (1860-1933), est connu comme le précurseur des jardins japonais modernes. La modernisation de l'architecture japonaise a commencé avec l'introduction contrainte et forcée des techniques et des styles occidentaux. Même l'architecture dite traditionnelle qui a continué à utiliser des matériaux, des techniques, des formes et des styles typiquement japonais a été fortement influencée par l'air du temps. C'est ainsi que l'architecture moderne japonaise (kindai wafū kenchiku 近代和風建築) s'est développée de manière originale. Mais dans le domaine des jardins, l'occidentalisation des matériaux et des styles ne s'est pas imposée si brusquement. Ainsi, à première vue, on serait tenté de croire que les jardins japonais modernes ne sont que le fruit du prolongement d'une tradition déjà multiséculaire. Il n'en est rien. En réalité, il fallut de longs tâtonnements et de nombreux efforts pour réaliser des jardins appropriés aux attentes des hommes modernes.

En juin 1909, le Kyōka rinsen chō 京華林泉帳 (Carnet sur les jardins remarquables de Kyōto) a été compilé par Yumoto Fumihiko 湯本文彦et publié par le département de Kyōto2.

Figure 1. Vue du jardin Murin-an 無隣庵 (conçu en 1894). Illustration extraite du Kyōka rinsen chō 京華林泉帳 (Carnet sur les jardins remarquables de Kyōto).

Figure 2. Vue du jardin Heian-Jingū 平安神宮 (conçu en 1895). Illustration extraite du
Kyōka rinsen chō 京華林泉帳 (Carnet sur les jardins remarquables de Kyōto).

À l'occasion de l'ouverture du congrès national pour l'horticulture en juillet de la même année, ce livre a servi de pamphlet pour présenter aux horticulteurs venus de tout le pays 58 jardins de la capitale avec des explications précises et des photos. Y sont répertoriés les plus célèbres jardins de Kyōto, comme ceux que l'on retrouve dans les villas et les palais impériaux ou dans les temples, qui sont aujourd'hui encore les principales destinations touristiques. Mais ce qui attire plus particulièrement notre attention ici, c'est que cette liste comprend dix-neuf demeures ou résidences secondaires (dont une uniquement pour ses monuments en pierre) qui étaient la propriété de particuliers.
Les « particuliers » dont il est question ici sont des sukisha 数寄者, ces hommes fortunés qui ont largement participé, aussi bien en tant qu'acteur que mécène, au développement des arts et de l'artisanat à travers leur goût pour la cérémonie du thé (on pourrait traduire très approximativement « sukisha » par « hommes de thé »). Les sukisha modernes, tout en perpétuant la culture japonaise traditionnelle, ont adopté rapidement les valeurs occidentales et ont ainsi contribué à créer un nouveau style de vie adapté aux temps modernes. C'est pourquoi les jardins qui ont vu le jour dans ces résidences et qui étaient au cœur de la vie culturelle ne pouvaient pas se contenter de rester dans la lignée des jardins traditionnels. Il fallait créer un nouveau type de jardin.
C'est le jardinier Ueji qui le premier a compris les aspirations de cette nouvelle classe dominante et qui a su trouver une nouvelle forme de jardin qui répondait subtilement à leurs besoins. Ce nouveau style de jardin, on le retrouve dans des résidences secondaires comme celle de Murin-an 無隣庵 ou de Tairyū-sansō 對龍山荘 mis aussi dans des jardins publics comme l'enceinte du sanctuaire Heian-jingū 平安神宮 ou du parc Maruyama 円山公園 à Kyōto.
Qui sont ces trois hommes que Ueji cite lui-même comme ses bienfaiteurs et qui ont fait de lui le précurseur des jardins modernes ?
 

Les bienfaiteurs de Ueji : Nakai Hiromu 中井弘, Yamagata Aritomo山縣有朋, Ijū.in Kanetsune伊集院兼常

Nakai Hiromu 中井弘 (1838-1894) était le cinquième préfet du département de Kyōto. Durant son mandat, il a fait en sorte que la 4e Exposition nationale de l'industrie soit tenue à Kyōto, en même temps que le 1 100e anniversaire de la construction de l'ancienne capitale. C'est aussi à ce moment que fut construit le sanctuaire Heian-jingū dont le jardin a été conçu par Ueji. En outre, quelques années auparavant, lorsque Nakai Hiromu était encore préfet du département de Shiga, il a travaillé avec le préfet de Kyōto de l'époque, Kitagaki Kokudō 北垣国道 (1836-1916), pour lancer le chantier du futur canal du lac Biwa 琵琶湖疎水 qui a permis à la ville de Kyōto d'utiliser directement, et en grande quantité, l'eau venue du lac Biwa (situé dans la préfecture de Shiga). C'était en 1887. Pour Ueji, Nakai Hiromu a été non seulement celui qui lui a donné l'opportunité de faire son premier jardin à caractère public mais aussi celui qui a fait venir l'eau du lac Biwa, un élément indispensable à l'élaboration de tous les jardins de Ueji à Kyōto.
De plus, Nakai Hiromu était originaire de l'ancien fief de Chōshū 長州 (aujourd'hui le département de Yamaguchi 山口県) et il a participé activement à l'occidentalisation dans les domaines de l'architecture et de l'industrie. Par exemple, il a fait parti de ceux qui ont soutenu la construction du Rokumeikan 鹿鳴館, une résidence à l'occidentale prévue pour accueillir les invités de marque à Tōkyō (ce bâtiment a été détruit lors des bombardements de la Seconde Guerre mondiale). Pour Ueji, qui a lui aussi pris des libertés avec les traditions, la présence d'un homme comme Nakai Hiromu à la tête de la préfecture de Kyōto a dû être d'un soutien non négligeable.

Avec Itō Hirofumi 伊藤博文 (1841-1909), Yamagata Aritomo 山縣有朋 (1838-1922) a été l'une des figures politiques les plus importantes de l'ère Meiji (1868-1912). En tant que sage de la nation (genkun 元勲), il a conduit les affaires politiques mais c'était aussi une personne de goût qui s'est consacrée aux plaisirs des arts. Dans le domaine du jardin, il a démontré des capacités largement supérieures à celles d'un simple amateur.
Parmi les différentes résidences que Yamagata a fait construire tout au long de sa vie, Murin-an a été reconstruit trois fois à différents endroits. Une première fois à la fin du shogunat des Tokugawa dans son fief de Chōshū à Yoshida (situé aujourd'hui dans le département de Yamaguchi). Puis une deuxième et une troisième fois sous la forme de résidences secondaires à Kyōto.
Pour le deuxième Murin-an, Yamagata a choisi la rive ouest de la rivière Kamo, au croisement de Kiyamachi Nijō à Kyōto. À cet endroit se tenait autrefois la résidence de la famille Kadokura 角倉家 qui avait fait construire le canal reliant les rivières Kamo et Takasegawa. Mais au début de l'époque Meiji, ce terrain a été rendu à l'État et Yamagata l'a racheté en 1891. On ne sait pas exactement quel genre de bâtiment Yamagata a fait construire à cette occasion mais on peut imaginer que le site, traversé par un cours d'eau qui devient l'embouchure de la rivière Takase, a eu un rôle important dans la formation de l'image du jardin idéal chez Yamagata.
La première résidence de Yamagata à Chōshū était située au bord d'un ruisseau de montagne où coulait une eau limpide. Lorsque celui-ci choisit l'emplacement de sa première résidence à Kyōto, il écrivit : « Dans cet endroit, à l'embranchement de la rivière Kamo et de la rivière Takase, bercé par le murmure de l'eau qui s'écoule à l'ombre d'arbres déjà plusieurs fois centenaires, on se croirait presque au cœur de la montagne3. » Ces mots montrent bien son attachement pour ce jardin et c'est pourquoi il lui aurait donné le nom de Murin-an (« L'ermitage sans voisinage »). On peut en déduire que pour Yamagata, la présence d'un ruisseau limpide au milieu des arbres et le doux murmure de l'eau étaient les deux conditions indispensables à la construction d'une résidence nommée « Murin-an 無隣庵 ».
On dit que Ueji se serait rendu sur les lieux de cette résidence pour concevoir le jardin mais aucune preuve tangible ne vient confirmer cette rumeur. Ueji a réellement commencé à travailler avec Yamagata vers 1902, quand a commencé le chantier de sa troisième résidence nommée Murin-an, située non loin du temple Nanzen-ji.
Pour cette troisième et dernière résidence, Yamagata a donné des instructions précises à Ueji, disant qu'il ne voulait pas d'un jardin japonais traditionnel mais au contraire un jardin lumineux, majestueux, offrant un beau panorama. Pour cela, il choisit des momi モミ (Abies firma, un genre de sapin) ou des dōdan tsutsuji ドウダンツツジ (Enkianthus perulatus, un genre d'azalées), des plantes qui n'avaient pratiquement jamais été utilisées dans les jardins de Kyōto jusque-là. Ueji, inspiré par la nouvelle conception des jardins de Yamagata, a bien compris qu'il ne pouvait plus seulement s'en tenir aux formes traditionnelles et qu'il devait mettre au point un type de jardin original pour satisfaire les besoins de cette nouvelle classe dominante. En regardant le jardin encore aujourd'hui, on peut dire qu'il a réussi à mettre la théorie de Yamagata en pratique.
Dans cette troisième résidence Murin-an, on ne trouve pas de mousse mais de la pelouse. L'eau qui s'écoule depuis une cascade à trois niveaux forme ensuite un étang au milieu du jardin puis devient une large rivière qui longe la maison. Au loin, la vue sur les collines Higashiyama crée une sensation d'ouverture et de luminosité. Ce jardin n'est ni l'expression d'une philosophie ni imprégné de connotations religieuses, c'est tout simplement un paysage naturel.

Figure 3. Vue générale du jardin Murin-an 無隣庵. En arrière plan, on peut voir s'élever la montagne Higashiyama 東山. Illustration extraite du Nihon teienshi zukan (Encyclopédie historique des jardins japonais).

Sur ce terrain passe un cours d'eau naturel, le Kusa 草川. Ceci signifie que la morphologie qui caractérise le dessin de ce jardin existait déjà. Mais pour Yamagata, ce petit filet d'eau ne suffisait pas et pour compenser, il fit venir l'eau du canal de Biwa. Avec la collaboration du service municipal de l'eau et des canalisations, il put bénéficier de l'eau du canal officiellement réservée à la lutte contre les incendies pour réaliser le jardin de ses rêves. L'eau court rapidement et en abondance sur les pierres placées au milieu de la rivière et sur les rives pour créer des motifs visuels et sonores très variés. Pour Yamagata, cette eau était indispensable.

Figure 4. Vue de la cascade située au fond du jardin Murin-an 無隣庵. De là s'écoule l'eau du canal du lac Biwa 琵琶湖疎水. Illustration extraite du Nihon teienshi zukan (Encyclopédie historique des jardins japonais).

On pense que le dessin du jardin de la troisième résidence Murin-an, qui laisse pressentir l'évolution du jardin japonais moderne, a été fortement influencé par le sens esthétique de Yamagata. Ueji a bien compris son intention et a su adapter sa méthode pour mettre au point un type de jardin qui convienne aux besoins des sukisha, les hommes de thé moderne.

Enfin arrive Ijū.in Kanetsune 伊集院兼常 (1836-1909). Ce n'est pas un homme connu du grand public mais comme nous l'avons vu dans la citation au début de cet article, si Ueji le qualifie de « Kobori Enshū des temps modernes », on peut penser que c'est un homme qui mériterait davantage l'attention des architectes et des paysagistes d'aujourd'hui.
Au début de l'ère Shōwa (1926-1989), Ueji a conçu le jardin du temple Kō.un-ji 光雲寺 dans la vallée Shikagatani au pied des collines Higashiyama. Comme le disait le supérieur de ce temple : « En ce qui concerne le jardin, M. Ijū.in est l'aîné de Ueji. C'est un fin connaisseur. Dans sa jeunesse, Ueji a beaucoup appris et beaucoup reçu de M. Ijū.in4. » On peut en déduire que le personnage d'Ijū.in est essentiel à la compréhension du travail de Ueji.

Figure 5. « Pas japonais » traversant l'étang dans le jardin du temple Kō.un-ji 光雲寺. Illustration extraite du Kyōka rinsen chō 京華林泉帳 (Carnet sur les jardins remarquables de Kyōto).

Nous pouvons encore consulter les notes que Kuroda Tengai prit lors de sa visite à Ijū.in dans sa résidence secondaire située non loin du temple Nanzen-ji5. Il y a même un passage sur l'enfance d'Ijū.in, c'est un témoignage essentiel pour comprendre la vie de cet homme hors du commun. De plus, le contenu ne vient pas contredire les autres textes à son sujet. Il faut noter que son nom apparaît sur la liste des collaborateurs pour la création de la Société japonaise des travaux publics, à la suite de Ōkura Kihachirō 大倉喜八郎 (1837-1928) et de Shibuzawa Ei.ichi 澁澤榮一 (1840-1931)6.
On sait qu'Ijū.in a commencé à apprendre l'architecture très jeune et qu'il avait même les capacités requises pour concevoir des projets d'architecture occidentale. En tant que technicien, il était devenu l'homme de confiance de Shimazu Nariakira 島津斉彬 (1808-1858) et d'Ino.ue Kaoru 井上馨 (1836-1915) et a très probablement participé au développement des bâtiments modernes au Japon. Ce n'est pas un hasard s'il a lui-même conçu les bâtiments et les jardins de ses résidences.
En outre, il s'est familiarisé avec la cérémonie du thé sous l'égide du 12e maître de thé de l'école Urasenke, Yūmyōsai 裏千家十二世又玅斎 (1852-1917), et a patronné les activités culturelles de son successeur, Ennōsai XIII 十三世圓能斎 (1872-1924)7. L'étude des documents historiques révèle un lien très fort entre Ijū.in et les maîtres de thé modernes. Il était souvent invité par Masuda Donnō, un personnage très important dans le monde du thé, notamment lors de l'inauguration du pavillon Yūgetsu-tei 幽月亭. Il fréquentait également de nombreux maîtres de thé de son époque.
Lorsque le marchand d'ustensiles pour le thé Nakamura Sakujirō 中村作次郎 a fait construire sa résidence secondaire à Kamakura, il a demandé à Ijū.in d'en concevoir le pavillon de thé et le jardin. Malheureusement, Ijū.in est mort avant la fin des travaux. À sa suite, Takahashi Yoshio (Sōan) 高橋義雄 (箒庵) (1861-1937) a poursuivi la construction du pavillon de thé nommé Kōko-an 好古庵 par Ino.ue Kaoru. Le cadre du foyer qui se trouve à l'intérieur de ce pavillon aurait été conçu par Ijū.in et fabriqué avec les anciennes marches d'escalier d'un restaurant de tofu situé non loin du temple Daitoku-ji à Kyōto. C'est un cadre très sobre qui rappelle ceux que l'on trouve dans les maisons de campagne.
Ijū.in était proche de Masuda Donnō et de Takahashi Sōan, les leaders de la cérémonie du thé moderne. C'est ainsi qu'il a été amené à concevoir de nombreux pavillons de thé et de jardins. Ijū.in était donc très impliqué dans le monde de la construction mais il a aussi beaucoup œuvré pour le renouveau de la cérémonie du thé. Homme aux sens aiguisés, il a très bien perçu les besoins des maîtres de thé moderne.
Aujourd'hui, quelques traces du travail de Ijū.in en tant qu'architecte et paysagiste sont visibles à Yokohama et à Kyōto. À Kyōto, il existe deux de ses anciennes résidences. La première est située à côté de la rivière Takase à Kiyamachi où il a habité entre 1892 et 1896. Maintenant c'est un temple mais le bâtiment a été conçu par Ijyû.in. La seconde, Tairyū-sansō, est située non loin du temple Nanzen-ji et lui a appartenu jusqu'en 1897. Le jardin tel qu'il est visible aujourd'hui a été largement remanié par Ueji quelques années après. On pense cependant que le pavillon de thé nommé Juon-tei 聚遠亭 et les alentours sont encore d'origine.
Situées non loin de l'arrivée du canal Biwa, les résidences de Ijū.in Kanetsune et de Yamagata Aritomo, Tairyū-sansō et Murin-an, sont irriguées par les eaux du canal.

Figure 6. Vue générale du jardin Tairyu-sansô對龍山荘. Illustration extraite du Nihon teienshi zukan (Encyclopédie historique des jardins japonais).

Figure 7. Dans le jardin du Tairyu-sansô對龍山荘, une cascade vient s'écouler au pied du bâtiment. Illustration extraite du
Nihon teienshi zukan (Encyclopédie historique des jardins japonais).

On sait que Ijū.in et Yamagata se retrouvaient souvent chez l'un ou chez l'autre pour parler de jardins. Ils devaient chercher ensemble le type de jardin qui accompagnerait le mieux cette époque de grands changements. Ueji a su tirer profit de son expérience à leur côté et a mis en pratique ces nouvelles techniques dans toutes ses réalisations.

Pour finir

Les hommes de thé moderne, les sukisha, ont accueilli avec enthousiasme les jardins conçus par Ueji. Il a très vite acquis une grande notoriété et a été très largement sollicité pour concevoir les jardins des grandes résidences modernes. Les propriétaires dépensaient toute leur fortune dans la conception de jardins et de pavillons de thé qu'ils utilisaient comme lieu de plaisance et de banquets pour entretenir leurs relations sociales. Ainsi, de nombreux ustensiles à thé et divers objets d'art ont été créés pour ces résidences. Le rôle des sukisha de l'ère Meiji (1868-1912), une période caractérisée par la modernisation et l'occidentalisation du Japon, a été de préserver et de favoriser la culture et l'artisanat traditionnels japonais. Lors de leurs réunions, ils organisaient des cérémonies du thé ou des représentations de théâtre Nō. Autrement dit, les jardins et l'architecture conçus par les sukisha étaient avant tout un moyen de mettre en scène les arts traditionnels.
Parmi tous ces arts, celui qui fut le plus pratiqué était la cérémonie du thé. Dans les cérémonies de la première moitié du XXe siècle, on n'utilisait pas le thé en poudre traditionnel macha 抹茶 mais plutôt le sencha 煎茶 d'origine chinoise, un thé en feuille que l'on faisait infuser. Ainsi, on peut supposer que les jardins et les pavillons de thé se sont transformés pour trouver des formes et des motifs qui convenaient à cette nouvelle façon de préparer le thé.
Dans l'avenir, pour arriver à discerner toute la particularité des jardins japonais modernes, il nous faudra comprendre quelles relations entretenaient les bienfaiteurs de Ueji, Nakai Hiromu, Yamagata Aritomo et Ijū.in Kanetsune avec cette nouvelle technique dite du sencha et quel type de jardin était nécessaire à l'organisation d'une cérémonie de ce type.

Traduit du japonais par Emmanuel Marès

Mots-clés

Jardin japonais moderne, Ueji, Ogawa Jihei, Yamagata Aritomo, Ijû.in Kanetsune, Nakai Hiromu
Modern Japanese garden, Ueji, Ogawa Jihei, Yamagata Aritomo, Ijû.in Kanetsune, Nakai Hiromu

Bibliographie

Amasaki Hiromasa (ed.), 尼崎博正編, Ueji no niwa Ogawa jihei no sekai 植治の庭 小川治兵衛の世界 (Les Jardins d'Ueji. Le monde d'Ogawa Jihei), Kyōto, Tankōsha 淡交社, 1990.

Iguchi Kaisen 井口海仙, Ennō tecchū sōshitsu koji 圓能鐵中宗室居士, Kyōto, Tankōsha 淡交社, 1974.

Kikuoka Tomoya 菊岡倶也, Kensetsugyō wo okoshita hitobito à ima sōgyō no jidai ni manabu 建設業を興した人びと-いま創業の時代に学ぶ (Les Hommes qui ont fondé les entreprises de constructions à Apprendre aujourd'hui de l'ère des fondateurs), Tōkyō, Shōkokusha 彰国社, 1993.

Kuroda Tengai 黒田天外, Gōko Kaishin roku 江湖快心録 (Notes de mes visites dans les demeures des hommes raffinés de notre temps), Kyōto, Yamada Unsōdō 山田芸艸堂, 1901.

Kuroda Tengai 黒田天外, Zokuzoku Gōko Kaishin roku 続々江湖快心録 (Troisième volume des notes de mes visites dans les demeures des hommes raffinés de notre temps), Kyōto, Yamada Unsōdō 山田芸艸堂, 1913.

Ogawa Jihei le XIe du nom 小川治兵衛十一代目, « Ueji no niwa » wo aruitemimasenka 「植治の庭」をあるいてみませんか (Promenade dans les « jardins de Ueji »), Kyōto, Shirakawashoin 白川書院, 2004.

Shigemori Mirei 重森三玲, Nihon teienshi zukan 日本庭園史図鑑 (Encyclopédie historique des jardins japonais), Tōkyō, Yūkōsha 有光社, 1936-1939, 26 vol.

Tokutomi Iichirō (ed.) 徳富猪一郎編, Kōshaku Yamagata Aritomo den 侯爵山縣有朋傳 (Biographie du Duc Yamagata Aritomo), Yaita, Yamagata Aritomokō Kinenjigyōkai 山縣有朋公記念自業會, 1933.

Tsuchiya Takao 土屋喬雄 (ed.), Shibuzawa Ei.ichi denki shiryō 渋沢栄一伝記資料 (Documents bibliographiques de Shibuzawa Ei.ichi), Tōkyō, Yatoi ukagai todoke roku  顧伺届録, 1888.

Yamane Tokutarō 山根徳太郎, Ogawa Jihei 小川治兵衛, Kyōto, Ogawa Kinzō, 1965.

Thèse

Yagasaki Zentarō 矢ヶ崎善太郎, « Kindai Kyōto no Higashima chiiki niokeru bettei à Teitakugun no keisei to sukikūkan ni kansuru kenkyū 近代京都の東山地域における別邸・邸宅群の形成と数寄空間に関する研究 » (« Les résidences de la zone de Higashiyama dans le Kyōto moderne - Étude sur la formation des résidences et de l'espace suki »), Kyōto Kōgei sen.i daigaku gakuironbun 京都工芸繊維大学学位論文 (thèse de l'Institut de Technologie de Kyōto, KIT), 1998.

Auteur

Yagasaki Zentarō

Maître de conférence en histoire de l'architecture et des jardins japonais au Kyoto Institute of Technology (KIT)
Il est également membre des sociétés académiques de l'architecture japonaise, des jardins japonais, de l'histoire de l'architecture et de la cérémonie du thé.
Courriel : zenta@kit.ac.jp

Pour référencer cet article

Yagasaki Zentarō
Ueji, le précurseur du jardin japonais moderne et les hommes qui l'ont influencé
publié dans Projets de paysage le 09/07/2012

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/ueji_le_precurseur_du_jardin_japonais_moderne_et_les_hommes_qui_l_ont_influence

  1. Kuroda Tengai 黒田天外, Zokuzoku Gōko Kesshin roku 続々江湖快心録 (Troisième Volume des notes de mes visites dans les demeures des hommes raffinés de notre temps), Kyōto, Yamada Unsōdō 山田芸艸堂, 1913, p. 200-201. Ce livre est une suite d'interviews récoltées auprès de personnes célèbres pour le journal Hinode 日出新聞, qui ont ensuite été publiées sous forme de livre de poche. À propos de Kobori Enshū et de ses jardins, voir les articles de Nicolas Fiévé, Yama.uchi Tomoki et Emmanuel Marès.
  2. Yumoto Fumihiko 湯本文彦 (ed.), Kyōka rinsen chō 京華林泉帳 (Carnet sur les jardins remarquables de Kyōto), Kyōto, Kyōtofuchō 京都府廳, 1909.
  3. Tokutomi Iichirō (éd.) 徳富猪一郎編, Kōshaku Yamagata Aritomo den 侯爵山縣有朋傳 (Biographie du duc Yamagata Aritomo), Yaita, Yamagata Aritomokō Kinenjigyōkai 山縣有朋公記念自業會, 1933, p. 1125.
  4. Yamane Tokutarō 山根徳太郎, Ogawa Jihei 小川治兵衛, Kyōto, Ogawa Kinzō, 1965.
  5. Kuroda Tengai 黒田天外, Gōko Kesshin roku 江湖快心録 (Notes de mes visites dans les demeures des hommes raffinés de notre temps), Yamada Unsōdō 山田芸艸堂, 1901, p. 18-34.
  6.   Kikuoka Tomoya 菊岡倶也, Kensetsugyō wo okoshita hitobito - ima sōgyō no jidai ni manabu 建設業を興した人びと-いま創業の時代に学ぶ (Les Hommes qui ont fondé les entreprises de constructions à Apprendre aujourd'hui de l'ère des fondateurs), Tōkyō, Shōkokusha 彰国社,  1993.  L'original se trouve dans : Tsuchiya Takao 土屋喬雄 (ed.), Shibuzawa Ei.ichi denki shiryō 渋沢栄一伝記資料 (Documents bibliographiques de Shibuzawa Ei.ichi), Tōkyō, Yatoi ukagai todoke roku  顧伺届録, 1888.
  7. Iguchi Kaisen 井口海仙, Ennō tecchū sōshitsu koji  圓能鐵中宗室居士, Kyōto, Tankōsha 淡交社, 1974.