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Topotypes : le projet de paysage comme démarche de recherche

Topotypes: A practice based research

26/06/2009

Résumé

Cet article est le compte rendu d'une intervention donnée lors du séminaire du 12/01/09 « Place et nature de la recherche à l'ENSP de Versailles-Marseille » qui introduit une démarche de recherche praticienne animée par Thierry Kandjee et Sébastien Penfornis au sein de l'agence Taktyk. Nous traiterons ici de la recherche PAR le projet de paysage (research BY/THROUGH design, practice based research) comme pratique expérimentale. Au travers de concours d'idées, de commandes réelles ou d'ateliers de projet, différents territoires métropolitains soumis à des transformations climatiques à venir ont fait l'objet de scénarios d'intervention. Le projet prospectif n'y est pas seulement considéré comme un instrument pour « résoudre » des problèmes mais d'abord comme une manière de les construire et de les étudier depuis un travail de conception. Notre question commune a été de savoir comment inventer les formes urbaines de demain en engageant une réflexion sur le sol comme matériau/matière du paysage ? Topotypes : le sol comme figure. Le sol est un support de projets et d'expérimentations. Dans les cas d'études qui suivent, une approche tactile est produite par l'exploration de la topologie des lieux, par l'expression de phénomènes hydrologiques et écologiques dans les sous-strates du sol (substrat), et par l'exposition de ses matérialités.
In a search for a definition of different research mode in landscape architecture, this article presents current reflections from a practice based research currently in progress. How can the landscape approach operate in the new metropolitan condition? How extends its scope? Can we respond to the challenge offered by impact of climate change? Experimental, Reflective and critical Design practice. From garden to large scale strategy, projects and design studios as investigations, experiments, procedures are developed. ‘Topotypes' explore operative territorial tactics and the condition of thickness as possible spectrum and tools for design intervention. RE-Search. Research as reflective practice acknowledges a critical evaluation of the explorative, experimental and speculative nature of design and leads to elaborate: Taxonomy of the different approach of landscape as urbanism. A territory of investigation (conceptual and geographical). A construction of specific design studio. A multidisciplinary approach. The outcomes of this research are on 3 levels: better knowledge of the landscape as urbanism (theory) investigation of tools of conceptualization/ representation and operational methods, strategies (practice and teaching).

Texte

Cette contribution est construite comme un assemblage, terme qui désigne à la fois une technique, une action, un mélange, une liaison ou des réflexions. Questionnements théoriques et pratiques sont animés aux travers de projets prospectifs et d'activités d'enseignement.

Préambule et enjeux

Cycliquement la question de la recherche est posée à l'ENSP. Lors des conclusions de la dernière « Journée paysagistes et chercheurs » du 8 octobre 2004, Jean-Marc Besse a souligné que l'opposition constatée entre recherches académiques (universitaires) et recherches expérimentales devait être dépassée sous la forme « d'expérimentations académiques ».
Quatre postures avaient alors été distinguées : le  chercheur « académique »,  le praticien, le chercheur « impliqué » et le paysagiste chercheur soit  quatre modalités de recherche qui ne produisent pas la même connaissance.
La réflexion sur la recherche proposée par Catherine Chomarat-Ruiz intervient dans un « moment triple » où la question du doctorat dans un grand nombre d'écoles de conception (des écoles d'art aux écoles d'architecture et d'urbanisme) est posée et où certains milieux universitaires s'ouvrent enfin à de nouvelles modalités de recherche, dans une Europe qui désormais accepte la création de partenariats (processus de Bologne).
Aujourd'hui, parler de recherche par le projet, d'appel à candidature de projet/recherche pluridisciplinaire et européen est concevable. Nous considérons cette situation comme une opportunité à saisir. Le positionnement des différentes écoles de paysage, parce qu'il informera de la nature de nos enseignements, donc de la pratique, sera sur ces points crucial.

Du point de vue du praticien

À quoi sert la recherche ?

L'intérêt de la recherche réside dans sa multiplicité. À nos yeux, l'enjeu principal est le renouvellement des pensées théoriques et pratiques. Nous comprenons la « théorie » d'abord comme l'énoncé d'un cadre intellectuel à la fois pour penser et agir.
La pratique du paysage, on le sait, souffre d'un manque grave de capitalisation des connaissances. L'enjeu d'une forme de recherche SUR le projet de paysage (research ON/ABOUT design) serait donc la communication des savoirs et savoirs-faire des praticiens et, au-delà, la réelle mise en place d'une critique aujourd'hui plus que nécessaire.
Ce qui nous intéresse plus particulièrement ici est la recherche PAR le projet de paysage (research BY/THROUGH design, practice based research) comme pratique expérimentale.

Quel serait son objet ?

Définir les concepts opératoires du paysage, anticiper les transformations à l'œuvre sur nos territoires, interroger les processus de mise en forme à l'œuvre, où discours énoncés, dessinés ou construits coexistent au travers de la pratique et de l'enseignement.
 

Quels sont nos questionnements ?

Le siècle urbain

Depuis 1950, le pourcentage de la population mondiale vivant en ville est passé de 30 à 50 %. D'ici 2030, cette proportion devrait atteindre 60 %. En 2050, les deux tiers de la population mondiale vivront dans les villes. D'après les prévisions, 80 % des Européens vivront dans des zones urbaines d'ici 2020. Selon les mêmes projections, le monde comptera trente-six mégapoles de plus de dix millions d'habitants en 2015 contre vingt-trois il y a dix ans1.

La ville comme sujet, le paysage comme urbanisme

Depuis cinquante ans, nous assistons à une accélération des transformations à l'œuvre dans nos villes occidentales. Pendant longtemps, les villes ont été considérées comme des lieux aux formes circonscrites construites principalement sur des principes d'opposition (centre/périphérie, ville/campagne...). Dans les dernières décennies, la réflexion sur la ville s'est intensifiée et a porté entre autres sur la ville comme système territorial (sprawl city, zwichenstadt, citta diffusa, ville franchisée, passante...), le paysage a re-émergé comme pratique de l'urbanisme. Les anciens paradigmes ville/campagne, paysage/architecture, ouest/est sont alors à reconsidérer. De nouvelles manières de penser et d'agir sur les territoires s'imposent2.
Une des grandes mutations qui opèrent sur la ville contemporaine est la dissolution de ses limites. La nature de ses franges est dans un état de transformations permanentes. La réalité de cette ville n'est plus liée à une forme figée mais à un nouveau territoire, à une limite qui se déplace, devient interface. La stabilité de la forme urbaine est aujourd'hui une illusion. De fait les pratiques contemporaines qui participent de la transformation du territoire doivent être réactives et inventives, réfléchir au-delà des disciplines, des échelles et des modalités de pratique des projets.
Comment répondre aux processus de construction/déconstruction de nos territoires agricoles et industriels ? De quelle manière peut-on opérer sur la mutation et la réversibilité des sites, reconnaître la versatilité du paysage ?
Comment fabriquer de l'inachevé ? Ou dit autrement, comment préserver de l'indéterminé ? Comment concevoir avec des accidents, des impromptus ?
Ce nouveau contexte nous invite à inventer, à s'exposer à de nouvelles démarches. Le travail du paysage pourrait être réinventé à la fois de l'extérieur, par un croisement avec d'autres champs (dans notre pratique, le « répertoire » que nous utilisons avec nos clients et étudiants couvre les techniques du jardinage, le sport, la musique, la cuisine...) et de l'intérieur par un travail sur les matériaux mêmes du paysage.

La question des ressources

Au même moment où le fossé économique se creuse entre villes riches et villes pauvres, où l'accélération des transformations urbaines induit des phénomènes de compétition urbaine et régionale, les ressources premières comme l'eau sont devenues précieuses, les transformations liées aux changements climatiques ne sont plus des hypothèses.
Comment envisager le paysage comme pratique de l'urbanisme ? Comment répondre aux défis offerts par l'impact des transformations climatiques ? Comment anticiper nos nouvelles formes d'urbanité ?

De l'expérimentation à la recherche

Antécédents

La recherche par le projet pose débat parce que la définition même de ses objets et de ses formes est aujourd'hui loin d'être stabilisée, et c'est bien là tout son intérêt. De par le monde, la question de research by/through design est discutée mais aussi exercée, comme par exemple à la RMIT Melbourne où nous avons construit un atelier de deux mois à partir d'un double scénario prospectif : comment envisager la métropolisation de la baie de Melbourne et l'augmentation du niveau de la mer ?
Depuis plus d'une vingtaine d'années, une centaine d'étudiants y ont suivi un postdiplôme centré sur la recherche praticienne, qui a permis de construire un programme doctoral pluridisciplinaire. Y sont notamment discutés les formes et protocoles, l'évaluation et la communication des résultats. Le mode de suivi pédagogique se construit autour de deux séminaires annuels où les avancées des questions de recherche, de méthodologie, de savoir et de savoir-faire sont discutées par un jury international réunissant des personnalités du monde académique et professionnel. Une innovation majeure de ce programme est l'invention d'un mode de soutenance qui s'éloigne du protocole scientifique  (rédaction d'une thèse, soutenance orale). À ce jour une trentaine de thèses ont été présentées sous la forme d'une exposition et d'un catalogue dont deux dans la discipline du paysage3. Le débat autour de la thèse comme production, parfois vif entre chercheur et praticien, trouve ici une formulation originale et pertinente.
Afin de simplifier le propos, le dénominateur commun de la recherche par le projet repose sur l'invention d'une forme de recherche qui puise dans les mécanismes (méthodologie, outils), les questionnements et la production (réelle ou imaginaire) de l'activité de conception de projet les matériaux constitutifs de l'élaboration et de la communication d'un travail réflexif, condition sine qua non de la transmission d'une forme de savoir.
Ce texte présente une illustration d'une possible modalité de recherche par le projet à partir d'une pratique d'agence et d'enseignement, practice based research qui s'inspire à la fois des protocoles scientifiques et des démarches artistiques.

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Pratiques.

Expérimentations

Au cours des trois dernières années, nous nous sommes intéressés à l'étude des territoires d'eaux qui nous fascinent, sous l'angle de deux dynamiques contemporaines : urbanisation et mutations climatiques. Au travers de concours d'idées, de commandes réelles ou d'ateliers de projet, différents territoires métropolitains soumis à des transformations climatiques à venir ont fait l'objet de scénarios d'intervention. Le projet prospectif n'y est pas seulement considéré comme un instrument pour « résoudre » des problèmes mais d'abord comme une manière de les construire et de les étudier depuis un travail de conception.
Notre question commune a été de savoir comment inventer les formes urbaines de demain en engageant une réflexion sur le sol comme matériau/matière du paysage ?

Corpus : Topotypes : le sol comme figure

Selon nous, Topotype désigne un travail SUR et une production DE supports de processus de transformation. Il associe à la fois la notion de sol, de lieu (topos) à celle de figure et d'empreinte (typo). Ce terme hybride renvoie également à la production et à la représentation de prototypes, à la notion de série et à la pédologie. Le sol est un support de projets et d'expérimentations. Dans les cas d'études qui suivent, une approche tactile est produite par l'exploration de la topologie des lieux, l'expression de phénomènes hydrologiques et écologiques dans les sous-strates du sol (substrat), l'exposition des matérialités, des horizons de nos villes.

Outils, termes, protocoles

Au croisement des démarches de recherches scientifiques et artistiques, des protocoles, des dispositifs sont mis en œuvre pour expérimenter à la fois nos pratiques quotidiennes mais aussi nos outils, donc nos productions. Les traces de ces recherches sont des matériaux de diverses natures : maquettes expressives, travaux cartographiques, montages vidéo et des concepts, des réflexions que nous allons évoquer. De la terre au ciel/De la ville au paysage/Du stable à l'instable/De la logique au paradoxe/Du sec à l'humide/Du stérile au fertile/De la construction à la déconstruction... et vice versa.
À l'aide de cette production préalable, deux directions de travail se dégagent :
  • Dans quelles mesures le paysage peut-il être considéré comme une infrastructure ? Quels seraient les nouveaux types d'infrastructures porteurs de paysages ? (Sébastien Penfornis.)
  • Est-ce que les méthodologies, les processus, les techniques du paysagiste, du jardinier, de l'agriculteur peuvent servir pour intervenir sur la ville contemporaine ? Comment s'élabore, s'écrit une stratégie paysagère ? (Thierry Kandjee.)

Recherche 1 - Sébastien Penfornis

Paysages et infrastructures

La mobilité est une composante majeure de notre pratique et de notre appréhension globale du territoire. Nos différents modes de déplacement nous donnent une lecture, un regard sur les transformations de ces territoires. Comment ces pratiques peuvent-elles faire émerger une réflexion prospective sur ces mutations (passées, en cours et futures) ? Comment la mobilité peut-elle devenir une matière, un substrat pour construire des dispositifs innovants et élaborer des séquences paysagères et urbaines dynamiques et flexibles ?

Paysages versatiles

Le paysage est à la fois pensé comme un projet fonctionnel et maîtrisé mais aussi comme le résultat d'un « accident » urbain ou territorial. Délaissé ou planifié, il constitue ce liant qui accompagne nos différents itinéraires. Il s'adapte à différents types de vitesse, se transforme, glisse, se fige, se cristallise afin de s'accorder aux multiples dynamiques d'un contexte (urbain, socio-économique, politique, géographique...) de plus en plus global et générique.


Urban isostasy, Helsinki.
© Taktyk.

Villes émergentes

Selon de nombreux spécialistes, les changements climatiques, les conflits ou encore le développement du tourisme vont provoquer des déplacements  massifs de population. Ce monde en mouvement va engendrer la création d'une multitude de villes nouvelles. Comment mettre en place des conditions propices à l'émergence de ces nouvelles formes d'urbanités ?
Ces paysages versatiles ne pourraient-ils pas servir de matrices à de nouveaux territoires habités ? Il s'agira, ici, d'élaborer de possibles dispositifs ou des stratégies de colonisation pour élaborer des nouveaux prototypes urbains afin de penser la ville de demain.  Ces prototypes seront envisagés autour de trois typologies urbaines :
  • la ville d'eau,
  • la ville du désert,
  • la ville périurbaine.


Kuala Lumpur.
© Taktyk.


Région de L'Oriental/Maroc.
© Taktyk.

Méthodologie

  • Investigations plastiques et visuelles sur le thème des infrastructures, des déplacements pour faire émerger des territoires de projets. Au travers de montages vidéo, il s'agira de construire des séquences abstraites, sensibles et expressives pour que cette notion de paysages versatiles apparaisse.
  • Élaboration de prototypes de projets urbains et paysagers au moyen de maquette « collage ». La maquette collage est un assemblage et un état d'esprit. Un outil de travail qui se construit en atelier ou avec les clients. Tout d'abord il s'agit d'une construction, d'un assemblage de nouvelles situations, transformables, interchangeables. Les matériaux que nous employons (plâtre, mousse, cire...) permettent de simples manipulations. La maquette collage est ouverte aux modifications et aux expérimentations. Plus qu'une technique, le sujet est plutôt la recherche d'une imperfection, d'un processus ouvert à la négociation, aux interprétations.


 Shores, transformation du port de Rotterdam.
© Taktyk

Recherche 2 - Thierry Kandjee

Sujet : Des formes aux forces du paysage, le script comme outil ?

Une des représentations et des conceptualisations de l'approche paysagère contemporaine repose sur la notion de stratification4. Le paysage s'expose sous la forme de couches, un feuilleté, à la fois géologique, spatial, programmatique, social et culturel, qui forme la matière, le matériau premier du projet de paysage, comme l'ont montré notamment les premiers travaux autour des TPFE (travail personnel de fin d'étude) de l'ENSP5.
Si ces représentations nous permettent de lire et d'exprimer nos paysages contemporains, comment engager la question des processus, où l'acte de projeter est entendu comme à la fois une action (agir sur) et une transformation prospective (un devenir) ?
Des formes aux forces, comment saisir, « écrire » les dynamiques de transformation des paysages ? Le script à la fois langage et mode opératoire comme possible pratique de l'anticipation et de l'inachevé ?
Cette recherche interroge à la fois la représentation du paysage et les outils d'intervention sur ce dernier. Elle doit permettre une meilleure connaissance de la discipline par la recherche de nouveaux outils de conceptualisation et de spatialisation.

Un enjeu de représentation, une question d'outils

Le projet de paysage s'inscrit dans la durée et dans l'épaisseur de territoires situés. Paradoxalement, parce que son action dépasse le visible (trop grand, caché), un enjeux réside dans son expression. Entre visible et invisible (le fait trop grand pour être vu, le caché), hier et demain, ici et là, un des enjeux de la pratique paysagiste est depuis son origine intimement lié à une question de représentation.

Contacts disciplinaires

Des formes aux forces de transformation, la recherche sur/à partir du projet de paysage se renouvelle aux contacts/croisements de nombreux champs disciplinaires. En particulier la question du processus ouvert6, des procédures, outils de conceptualisation et d'assemblage de mondes réinventés par les artistes, nous interpelle7.
Par exemple, Marcel Smets, dans un texte devenu réfèrent8, nous a montré comment la pratique paysagiste informait certains modes opératoires de l'urbanisme. L'intérêt de cet article repose sur la recherche à la fois d'une taxonomie spatiale opératoire et sur le rapprochement entre les techniques artistiques et celles du projet de paysage.
Un des objets de cette recherche porte en partie sur la poursuite de cet effort de clarification et d'exploration des formes paysagères possibles de la ville, des termes et des outils opératoires.
Elle passe par :
  • une étude taxonomique des approches exemplaires du paysage comme urbanisme,
  • un regard croisé sur les différentes pratiques du script,
  • l'exploration de recherches situées (littoraux, delta...) à l'aide de constructions d'ateliers de projet et de commandes professionnelles.

Exemples de travaux

Approches tactiles, explorer les dynamiques du paysage
Depuis que nous habitons cette planète, le matériau primaire du concepteur reste limité à une certaine palette : des sols, des états de l'eau, des terres plus ou moins cultivées. L'art de la conception de paysages réside dans l'agencement des choses, et dans la compréhension des relations changeantes de nos sociétés à l'occupation de la croûte terrestre. Cette palette reconnue comme paysage est soit décrite comme une surface, étendue sans limites, soit comme une image (un cadrage). Cette réduction du paysage à une approche à deux dimensions, qui vient de l'esthétique, propose une vue de la nature qui est souvent « plate » et figurative. Comment construire une approche qui engagerait le visuel, le tactile et l'invisible ? Comment montrer, exposer le sol et sa matérialité ?
Les deux projets évoqués illustrent les approches possibles à partir des réflexions évoquées précédemment. L'un est une réponse à concours, l'autre un travail personnel de fin d'études encadré à l'ENSP Versailles. Tous les deux se fondent à partir de dynamiques naturelles (sédimentation, érosion) et humaines.

Lagune de Venise
Au cours de l'année 2008 la maison d'édition Gustavo Gili lance un concours international ouvert aux professionnels et aux étudiants concernant l'aménagement de l'île de Murano comme nouvelle entrée sur le territoire de la lagune. L'organisateur du concours propose une série de prix et la publication d'un catalogue.
Notre réponse menée en collaboration avec Solène Leray (paysagiste DPLG) et Erik Haberfeld (graphiste) s'intéresse à la particularité du profil de cet organisateur. Elle tente une expérience à partir de plusieurs questionnements :
  • Comment exposer les mécanismes à l'œuvre dans une proposition de projet de territoire ?
  • Comment échapper à l'approche « slogan » des concours d'idées ? 
  • Au contraire, comment communiquer une proposition aux multiples ressorts ? 
  • Et d'une manière plus large, comment saisir l'opportunité d'un travail sur l'édition, la publication d'un projet ?
Aux dépens de la réussite à ce concours (dominé par la représentation perspective), nous privilégions une première approche du « script de paysage ». Les processus naturels et urbains sur lesquels nous proposons de réagir, les « rouages » du projet, sont illustrés aux moyens d'une approche composite qui croise la cartographie, des termes (matériaux/forces) et des représentations des temps en jeux. Au cœur des flux, de l'aéroport à l'île de Murano, les touristes deviennent acteurs de la transformation du site, les forces des vagues sont utilisées pour créer de l'énergie, des machines à eau oxygènent la lagune, les sédiments sont stockés et dépollués... L'ensemble compose un INDEX. Le produit de cette réponse à concours se présente alors sous la forme d'une carte d'un lieu en devenir qui pourrait être à la fois publiée dans le catalogue du concours et remise sur place aux visiteurs de la lagune.


La carte comme outil.
© Taktyk.

 
Territoire métropolitain.
© Taktyk.


 Rouages : flux, mouvements, sédiments, érosions, dépôts.
© Taktyk.

 
Jardin de vagues, parc de dépollution, tourisme/énergie/écologie.
© Taktyk.


Forces.

© Taktyk.

Habiter le fleuve. Une île à la diffluence du Rhône, Arles.
Laure Cloarec, TPFE ENSP Versailles.
« L'île des sables, proue de Camargue, entre tension et mouvance.
Cet espace agricole aujourd'hui privé devient un espace naturel public géré par les communes de la diffluence Fourques et Arles. Espace mobile elle est tenue par deux lieux statiques : la base, dessinée par une digue reprofilée afin de devenir une esplanade publique, et la pointe où se trouve le phare de la diffluence.
L'île des sables devient un lieu d'observation des milieux de diffluence, variant selon la microtopographie et l'influence du fleuve ; celle-ci s'exprimant en premier à travers l'érosion ou la sédimentation des berges. (...)


 Observatoire de la diffluence du Rhône.
 © Laure Cloarec.

« Le projet en réanimant cette épaisseur entre digue et fleuve s'inscrit dans une "trêve" spatiale du rapport de force entre l'homme et le fleuve. Mais il est aussi envisagé dans une "trêve temporelle" de cette confrontation, car le fleuve est ici abordé principalement dans la période où il ne présente pas de danger pour l'habiter.
« Pensé par rapport aux temps du Rhône, ce projet est éphémère, le fleuve se révèle en transformant, déformant, amendant les espaces urbains pouvant aussitôt déconstruire ce qu'il a aidé à construire.
« Le projet est en perpétuelle mutation, variation, évolution, sa déconstruction ou disparition étant alors témoins, repères de la mouvance, de la force, de la dimension du fleuve si difficiles à saisir. »

Perspectives pour la recherche en paysage

Une recherche en paysage, différentes formes de doctorats ?

Nous l'avons vu, de nouvelles formes de recherches émergent dans certains pays de l'Europe et dans d'autres continents. L'ouverture des disciplines, de certains milieux académiques et la réelle nécessité d'engager la pratique dans des approches à la fois réflexives et prospectives offre aujourd'hui de nouvelles opportunités. Nous sommes convaincus du nécessaire développement de la recherche en paysage. Cette dernière connaît un renouveau d'intérêt de la part des étudiants et des professionnels enseignants. L'enjeu de la recherche repose en partie sur les contenus pédagogiques que nous allons enseigner mais aussi sur les formes d'enseignement. La pratique du projet participe de son renouvellement. La question n'est plus de savoir si le projet est porteur d'une démarche de recherche (elle est déjà reconnue ailleurs) mais bien de savoir comment s'ouvrir sur les différentes formes de recherche, de doctorat en paysage ? La quatrième année actuelle du cycle paysagiste DPLG (postmaster) pourrait en ce sens contribuer à la formulation de nouveaux champs d'exploration de la pratique et donc participer du renouveau nécessaire de la discipline.

Vers une nécessaire reconnaissance des enseignants praticiens

Encore faudra-t-il trouver les enseignants susceptibles de mener à bien la direction de ces types de travaux, qui demande une réelle expertise praticienne et une expérience pédagogique dans le champ du projet. Nous le savons, les profils de praticiens enseignants sont déjà rares, sans parler de la trilogie praticien/enseignant/chercheur que nous rencontrons uniquement dans les établissements  où  existent des « laboratoires de recherche de projets » comme c'est par exemple le cas à Hanovre.
En France, ne nous le cachons pas, toute une génération aguerrie est aujourd'hui exclue des nouvelles passerelles qui s'ouvrent entre pratique et recherche. La reconnaissance de l'expérience (elle existe en Allemagne par exemple), équivalente à la possession d'un doctorat faisant défaut, est aujourd'hui indispensable pour permettre à de nombreux professionnels de participer au renouvellement théorique et pratique dans les différents établissements ET laboratoires de recherche.

Mots-clés

Versatile, sol, script, infrastructure, figure, mouvement
Versatile, ground, script, infrastructure, figure, movement

Bibliographie


Auteur

Thierry Kandjee et Sébastien Penfornis

Thierry Kandjee est paysagiste DPLG et maître de conférence associé,
Atelier du projet, ENSP Versailles
Courriel : office@taktyk.net

Sébastien Penfornis est architecte DPLG, enseignant vacataire,
Atelier du projet, ENSP Versailles
Courriel : office@taktyk.net

Pour référencer cet article

Thierry Kandjee et Sébastien Penfornis
Topotypes : le projet de paysage comme démarche de recherche
publié dans Projets de paysage le 26/06/2009

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/topotypes_le_projet_de_paysage_comme_demarche_de_recherche

  1. Rapport de prospective sur l'urbanisation, World urbanisation prospects des Nations unies, octobre 2007.
  2. « Ainsi, le projet de la ville contemporaine confie au dessin des espaces ouverts le rôle qui autrefois revenait au jardin, c'est-à-dire d'être le lieu d'expérimentation et de mise au point des nouvelles idées. » (Secchi, B., Première Leçon d'urbanisme, Marseille, Parenthèses, 2006.)
  3. www.rmit.edu.au/browse;ID=xfjjohzdhn5c et http://www.leonvanschaik.com/research.htm.
  4. Corboz, A., Le Territoire comme palimpseste et autres essais, Besançon, Les Éditions de l'Imprimeur, 2001.
  5. Davodeau, H., « Le «socle», matériau du projet de paysage », in Projets de paysage, mis en ligne le 30 décembre 2008, disponible sur http://www.projetsdepaysage.fr/fr/le_socle_materiau_du_projet_de_paysage.
  6. « Ainsi l'activité des artistes si «gratuite» semble-t-elle a priori n'en est pas moins riche d'enseignements (...) dans la mesure où ce qui les intéresse n'est pas seulement le résultat mais le processus, le mapping. » (Thibergien, G., Finis terrae , Paris, Bayard, 2007, p. 41.)
  7. « En nous proposant des œuvres dont la structure exige de nous une intervention particulière, souvent même une reconstitution continuelle, les poétiques de l' «ouverture» reflètent l'attrait exercé sur toute notre culture par le thème de l'indéterminé : nous sommes fascinés par les processus au cours desquels s'établit, au lieu d'une série d'évènements univoque et nécessaire, un champ de probabilités, une situation apte à provoquer des choix opératoires ou interprétatifs toujours renouvelés ; » (Eco, U., L'Œuvre ouverte, Paris, Le Seuil, coll. « Points Essais », 2000, p. 69.)
  8. « This picture of montage looks as if it is in a constant motion. Its many overlays elicit a different understanding everytime you look at it. Every new look at the picture shows another composition. As in a film, it is the succession of images that creates the full impression. Depending on how you cut or edit the material, you change the character of the sequence. » (Smets, M., «Grid, Casco,Clearing and montage» in About Landscape, Munich, Callwey Verlag, 2002, p.139-140.)