Regards artistiques sur l'observation photographique

Entretien avec Geoffroy Mathieu et Bertrand Stofleth, auteurs de « Paysages usagés, Observatoire photographique du paysage depuis le GR2013 »

Artistic Perspectives on Photographic Observation

Interview with Geofroy Mathieu and Bertrand Stofleth, the authors of "Paysages usagés, Observatoire photographique du paysage depuis le GR2013" ("Used Landscapes, The Photographic Observatory of the Landscape from the GR2013 Trail")
07/01/2017

Résumé

Bertrand Stofleth et Geoffroy Mathieu mettent au cœur de leurs pratiques personnelles la représentation du territoire et les mutations des paysages contemporains. Ils deviennent en 2005 le binôme Les Panoramistes pour produire, en double regard, des Observatoires photographiques du paysage (OPP). Après avoir mis en place en 2005 l'OPP du Parc naturel régional (PNR) des Monts d'Ardèche et celui de la communauté de communes de la vallée de l'Hérault, ils créent en 2012 « Paysages usagés, OPP depuis le GR2103 ». Si l'observatoire suit le GR2013 pour documenter le tracé et ses paysages, il propose également une relecture de la méthode du programme national de l'observatoire. Il a semblé nécessaire, après avoir proposé une analyse critique de la méthode de l'observation photographique dans l'article « L'Observatoire photographique national du paysage : transformations d'un modèle et hypothèses renouvelées de paysage » publié dans le dossier thématique de ce numéro, de transcrire la parole des photographes. L'échange, mené le 12 mai 2016, s'est organisé en deux temps : les enjeux généraux de la représentation photographique du territoire d'abord, un retour sur l'histoire et les engagements de l'OPP depuis le GR2013 ensuite.
Bertrand Stofleth and Geoffroy Mathieu place at the heart of their personal practice the representation of the territory and changes in contemporary landscapes. In 2005 they paired up as Les Panoramistes, combining their perspectives to produce the Photographic Observatories of the Landscape. After having created the Monts d'Ardèche Regional Nature Park Photographic Observatory of the Landscape and the Photographic Observatory of the Landscape of the grouping of municipalities of the Hérault Valley, in 2012 they created «Used Landscapes, The Photographic Observatory of the Landscape from the GR2103 Trail». The observatory follows and documents the GR2013 trail and its landscapes, it also offers a reinterpretation of the method adopted by the national programme of the Observatory. After having proposed a critical analysis of the photographic observation method in the article entitled «L'Observatoire photographique national du paysage : transformations d'un modèle et hypothèses renouvelées de paysage» ("The National Photographic Observatory of the Landscape : Transformations of a Model and Renewed Landscape Hypotheses») published in the special section of this issue, the need to present a transcription of the statements of the photographers became apparent. The interview conducted on May 12th, 2016 first addressed the general issue of the photographic representation of landscapes before presenting the historical background and commitments of the GR2013 Photographic Observatory of the Landscape.

Texte

Photographier le paysage, questions d'équilibre


Frédérique Mocquet (F. M.) : Comment définiriez-vous les spécificités d'une « photographie de paysage », par rapport par exemple à une photographie d'un territoire ou d'un lieu particuliers ? Il me semble que, toujours, le paysage se dérobe à la représentation, qu'il soit appréhendé comme fruit d'un discours, d'un regard ou d'une expérience. Ressentez-vous cette impression d'impossibilité photographique et comment l'affrontez-vous ?

Bertrand Stofleth (B. S.) : Le paysage est une question de représentation alors que le territoire et le lieu sont des réalités topographiques. Être photographe de paysage, c'est agir sur un territoire en qualité de faiseur d'images. Le paysage est une constitution intellectuelle. Sans regard, il n'y a pas de paysage, il faut admettre et intégrer cette part de subjectivité. Concernant ma démarche, je construis en image une réalité de territoire afin qu'elle corresponde à l'idée que je souhaite exprimer, à mon envie d'aller vers une monstration la plus juste des enjeux du territoire. Il est toujours question de point de vue et il me semble qu'il y a une position, politique, à tenir dans ce champ de la représentation, en fonction du projet qu'on souhaite mener. L'image n'est pas qu'un outil, un média pour exprimer cette position : elle est et produit une forme d'expression.

Geoffroy Mathieu (G. M.) : Je me situe davantage dans l'expérience et dans le fait de photographier pour être au monde, pour vivre une expérience du monde. Quand je fais la série La promenade du milieu, je vais vers cette dimension photographique : la production de l'image me permet de vivre l'expérience de la relation au monde. Je ne me projette pas sur le terrain, en me demandant : « Quelle image cette expérience va-t-elle donner, quelle image du monde suis-je en train de produire ? » Mon approche est plus empirique, plus spontanée que celle de de Bertrand, qui s'intéresse davantage aux questions de représentation, en s'inscrivant notamment dans l'histoire de l'art et du regard.

F. M. : Deux projets illustrent ces deux positions photographiques : entre 2007 et 2014, Bertrand Stofleth a parcouru le Rhône, de sa source en Suisse jusqu'à son embouchure en Méditerranée. Rhodanie révèle les usages et paysages des rives tout en étant le lieu, pour le photographe, d'un jeu esthétique et documentaire combinant le photographique, le pictural et le théâtral. Pour « La Promenade du milieu », Geoffroy Mathieu s'associe au collectif d'artistes marcheurs-cueilleurs SAFI pour imaginer une promenade « à travers le périurbain, les zones floues, une ruralité en suspens1 ». Ils arpentent les marges de Marseille, se mettent en état de disponibilité pour tenter d'habiter ces lieux.

Rhodanie, Alpes, massif du Saint-Gothard, glacier du Rhône, 2013. © Bertrand Stofleth.

Rhodanie, Saintes-Maries-de-la-Mer, lieu-dit le Reculat, le Petit Rhône, 2011. © Bertrand Stofleth.


« La promenade du milieu ». © Geoffroy Mathieu.

F. M. : Il y aurait donc deux types d'enjeux, notamment dans la pratique de la « photographie d'observatoire », à équilibrer. Il s'agirait en effet de proposer une image synthétique et représentative du paysage, tout en essayant de retranscrire une expérience paysagère momentanée. Comment articulez-vous la retranscription de « l'émotion existentielle du paysage2 » et celle d'une organisation spatiale, dans une même proposition visuelle ?

G. M. : Entre expérience à retranscrire et production plastique d'un paysage, les deux pôles sont toujours présents, et cela en même temps : c'est un tiraillement permanent. Mais d'abord, et forcément, quand on arrête la voiture pour photographier, c'est parce qu'on a eu une forte émotion et qu'on s'est dit : « Là, il se passe quelque chose. » On est transpercé par le lieu, comme si on le recevait en nous et qu'il nous recevait. Ensuite, on cherche à organiser les éléments. Il se produit toujours un enchevêtrement de choses logiques et ressenties qui vont faire que l'image advient. Je pense aussi qu'il s'agit d'être dans une position réceptive, de mise en dialogue avec le lieu.

F. M. : Vous dites, dans le dossier de l'Observatoire photographique du paysage (OPP) du GR2013 : « de nouveaux points de vue vont être fréquentés, des paysages vont naître. » Invente-t-on de nouveaux paysages ? Ne photographie-t-on pas surtout, d'une certaine manière, des paysages parce qu'on les reconnaît, comme une reconduction d'une idée ou d'une représentation ?

G. M. : Nous pensions à la deuxième acception du mot « paysage ». On va créer des paysages parce qu'on va créer des représentations en deux dimensions ; on ne va pas littéralement « créer » des paysages. Et je dirais qu'on ne reconduit pas, photographiquement, des images qu'on a déjà vues, mais qu'on produit des représentations qui dialogueront avec des images qu'on connaît.

B. S. : Je crois fondamentalement qu'on avance pour être surpris, pour être dépassé. Faire des images pour retrouver des images préexistantes, ou reproduire volontairement des images, comme s'il s'agissait de mettre de l'ordre dans une bibliothèque intérieure, cela m'intéresse peu. Je suis mu par l'émotion et la découverte, l'envie que la ligne se déplace de manière à pouvoir mettre en place des questions et hypothèses jusqu'alors non formulées, non anticipées. Par exemple, parfois, soudainement, dans le paysage on se dit : « Je n'aurais jamais pensé que les choses puissent jouer entre elles de cette manière-là », comme si le réel dépassait l'imagination.

G. M. : Je pense qu'il y a une part d'inconscient : d'une part, l'inconscient d'une bibliothèque intérieure à faire résonner sans la reproduire tout à fait ; et d'autre part, la conscience de cet inconscient, de ce bagage contre lequel on lutte en permanence. Parfois, la ressemblance avec une image préexistante est si évidente qu'on renonce à photographier.
 

L'OPP depuis le GR2013 : relier et relire pour mieux voir

F. M. : Il est donc question d'équilibre(s) : entre reconnaissance et découverte, documentation et esthétique, émotion et raison, reconnaissances et surprises... Prenons l'exemple de la série de 100 images faites sur le GR2013 : comment avez-vous procédé, pour proposer une représentation des facettes et problématiques du territoire par des images à la fois générées par l'émotion, et générant l'émotion ?

B. S. : Nous essayons effectivement d'avoir la lecture la plus exigeante et la plus juste du territoire et de construire ensuite des images fortes d'une puissance de discussion : des images lisibles, que les gens ont envie de lire justement parce que leur esthétique l'impose. C'est derrière cette charge de résonance visuelle que se trouve toute la puissance documentaire, c'est-à-dire d'information : de l'espace, du territoire, etc. La grande difficulté est de faire l'un et l'autre en même temps.

G. M. : Nous recherchons l'équilibre entre ces deux enjeux car le travail esthétique fait émerger la possibilité de compréhension du territoire. La beauté crée l'information, ou plutôt amène à comprendre. L'image « parle » d'autant plus qu'elle émeut : le poétique est le meilleur allié du documentaire.

B. S. : Nous avons dû affronter le territoire tel qu'il est, avec le désir de faire des images qui parlent et qui résonnent ailleurs. Et la production des images proprement dite a été assez simple, puisque nous suivions, en guise d'itinéraire, le tracé du GR. Nous parcourions un certain nombre de kilomètres par jour, sans retour en arrière, à la différence d'autres OPP durant lesquels on repassait plusieurs fois au même endroit. Là, le chemin était tracé et la chronologie déployait les images. Pour sélectionner les 100 images, nous avons simplement opéré un travail de montage afin de recouper les problématiques propres au territoire. S'est également posée la question de la représentativité, car nous avions à cœur de rendre justice à cette métropole, embrassant notamment Aix-en-Provence, l'étang de Berre, le massif de l'Étoile et Marseille, et à ses diversités, tout en faisant une image tous les kilomètres environ. Chaque image correspond à une tranche d'espace-temps, qu'elle doit relater, représenter, synthétiser. Et si notre expérience, sur cette tranche spatio-temporelle, était monotone, l'image en devient belle, dans sa monotonie. La démarche de l'Observatoire photographique est une forme assez ascétique de l'image, il s'agit d'être vigilant et, en cela, le travail à deux est bénéfique.

F. M. : Le programme de l'OPP est au service des ambitions du GR : « Documenter et faire découvrir la richesse et la diversité d'espaces injustement disqualifiés, relever les frottements entre ville et nature, renouveler les représentations culturelles de ces espaces, produire les archives d'un territoire en devenir, documenter l'inscription d'un chemin dans un paysage3 ». À partir de ce projet, quelles problématiques avez-vous identifiées ?

G. M. : Notre projet était de faire une sorte de portrait du territoire, nous n'avions pas de problématiques techniques précises mais, évidemment, nous avions à l'esprit une liste de choses : des éléments qu'on sait appartenir à ce territoire et qu'on veut voir représenter. On a plutôt pensé aux types d'espaces, l'appréhension par typologie se distinguant de l'approche par problématique.

F. M. : Vous êtes les maîtres d'œuvre, mais aussi les maîtres d'ouvrage de cet « observatoire spontané », comment avez-vous donc constitué votre comité de pilotage ?

B. S. : Pour le comité de pilotage, nous voulions remettre la balle du côté artistique et surtout du côté de l'expérience, puisque notre propos est l'expérience du lieu par la marche. Nous avons réuni des artistes du Cercle des marcheurs ayant participé à la construction du GR2013 : Hendrik Sturm, Mathias Poisson, le collectif SAFI (Dalila Ladjal, Stéphane Brisset), Julie de Muer et Philippe Piron ; sans oublier Patrick Manez, photographe et enseignant, mais surtout auteur de l'itinéraire n° 13 de l'OPNP, à Montreuil. Baptiste Lanaspèze (éditeur, écrivain, concepteur du GR2013 pour Marseille Provence 2013) était évidemment présent, ainsi que Jean Noël Consales (géographe, chercheur en géographie, urbanisme et aménagement du territoire, maître de conférences à l'université de Provence). Il était important pour nous de bénéficier du regard d'un chercheur. Nous avons aussi invité Floriane Doury, chef de projet photographie MP2013.

G. M. : Durant la première réunion, l'idée était de recueillir la parole et le regard. Nous leur avons demandé d'apporter des choses leur évoquant le territoire, avons dessiné et écrit sur une nappe : il s'agissait de brainstormer sans protocole, empiriquement. Une liste d'éléments est ressortie, un inventaire à la Prévert à partir duquel Baptiste Lanaspèze a fait un très beau texte4. Cette séance a été passionnante et a fait émerger non pas des problématiques, mais deux thématiques qui nous ont vraiment nourris : violence et résistance. Elles sont assez abstraites et évoquent comment les gens ressentent ces paysages avant de les analyser. Ces dimensions sensibles sont absentes des problématiques données dans le cadre des OPP. Or, justement, c'est la perception qui est le premier vecteur du paysage et de sa représentation : un paysage, ça se traverse, ça se ressent, ça s'habite.

Extrait du compte rendu de la réunion du comité de pilotage du 29 février 2012

Violence
  • Les résidences fermées « kibboutz » ;
  • le déchet, la décharge sauvage ;
  • le mur du pavillon qui monte ;
  • la barrière Caddie ;
  • les chiens ;
  • accès difficile ;
  • conflit privé/public.

Résistance

  • Le geste agricole persistant ;
  • autoaménagements ;
  • les chemins de désir ;
  • trous dans le grillage ;
  • loisirs (ball-trap, kite, aéromodélisme, rando, quad, cheval) ;
  • l'homme animal (chasse, élevage) ;
  • interface ville/nature, bâti/non-bâti.

Corniche de Rognac, Rognac, juin 2012, OPP depuis le GR2013. © Bertrand Stofleth et Geoffroy Mathieu.

Tennis club de La Fare, La Fare-les-Oliviers, juin 2012, OPP depuis le GR2013. © Bertrand Stofleth et Geoffroy Mathieu.

Traverse des fraises, Septèmes-les-Vallons, juin 2012, OPP depuis le GR2013. © Bertrand Stofleth et Geoffroy Mathieu.

Boulevard de la gare, Pas-des-Lanciers, Marignane, mai 2012, OPP depuis le GR2013. © Bertrand Stofleth et Geoffroy Mathieu.

B. S. : La dimension empirique et expérimentale nous apporte beaucoup. Nous avons travaillé avec les concepteurs du tracé, lieu pensé comme une définition de l'expérience sensible de la globalité du territoire : le GR2103 étant lui-même un observatoire, nous ne nous sommes pas interrogés longtemps sur la forme du projet photographique que nous voulions monter ! Le projet est donc à la fois simple et complexe : mettre en place un OPP sur un itinéraire déjà constitué et surtout conçu comme représentatif des différentes dimensions du territoire ; mais traiter également le processus de dessin d'un sentier de grande randonnée, donc de défrichement. Nous avons fait une sorte de mise en abyme pour réfléchir sur le territoire, le projet de territoire en cours et le projet, aussi, d'OPP. Nous nous sommes demandé par exemple : « Que signifie tracer un GR dans ce territoire-là, quel impact cela va-t-il avoir ? Comment représenter l'expérience de la marche dans un espace, par la photographie ? »

G. M. : Il y a ensuite eu deux autres réunions. Nous ne voulions pas être « inféodés », nous voulions garder notre liberté et trouver un équilibre : c'est toujours une histoire d'équilibre et de mise en dialogue.

B. S. : Pendant la deuxième réunion, nous avons montré les premières images. Cela a occasionné des débats assez musclés : nous proposions un témoignage par une pratique de la photographie, une expérience de l'OPP, une idée sur la manière de représenter ces lieux. Face à notre culture visuelle, se trouvait une sensibilité autre à l'image. Nous en avons tiré des questionnements nouveaux, autant sur les pratiques des territoires que sur les manières de la représenter, que nous avons ensuite intégrés à nos images.

F. M. : La médiation est un enjeu et un outil structurant de votre démarche, il semble que vous la pensiez comme artistique et politique, comme moyen de production, bien au-delà de la simple communication. Quel dialogue avez-vous instauré avec MP2013, votre partenaire culturel et politique ?

G. M. : Nous avons organisé une première journée de promenade, avant son soutien définitif, durant laquelle nous avons fait une douzaine d'images, destinées au dossier. Elles ont un peu compliqué les choses puisque nous proposions un type de représentation du paysage qui n'a pas convenu. La chef de projet photographie, forte de sa culture photographique, a compris le projet et nous a aidés à passer en force auprès de MP2013.

F. M. : Alexandre Field (architecte, membre du Bureau des guides en charge du GR2013) explique que la portée politique et citoyenne du GR, comme outil de mise en récit collectif de la métropole, n'a pas été saisie par les maîtres d'ouvrage auprès desquels il a fallu faire passer la proposition « amphibie5 » : MP2013 a compris le chemin comme un outil de marketing territorial alors qu'il relève du projet de territoire, du projet politique. Avez-vous eu ces impressions au sujet de l'OPP ?

G. M. : Nous étions conscients de cette réalité, pour le GR comme pour l'OPP. D'ailleurs, MP2013 a craint que notre imagerie ne desserve le projet du chemin comme structure de loisirs et outil de promotion et qu'elle ne décourage les gens de l'arpenter. Malheureusement, je ne pense pas que nos images aient fait bouger les lignes de ce que nos interlocuteurs de MP2013 (politiques, administratifs, aménageurs) considèrent être le paysage métropolitain. D'ailleurs, une fois le projet signé, ils n'ont plus réfléchi et nous n'avons plus échangé avec eux, si ce n'est durant les médiations : sur ce volet collaboratif, tout s'est très bien passé, puisque nous devenions pour MP2013 un outil d'animation.

F. M. : Le dialogue a-t-il été différent avec la mission interministérielle pour le projet métropolitain Aix-Marseille-Provence, interlocuteur plus directement concerné par les questions politiques, urbaines et paysagères ?

G. M. : L'échange avec la mission s'est révélé tout à fait différent. En 2014, quand elle a été lancée, nous avons proposé un partenariat pour obtenir des financements. Marie Baduel, urbaniste responsable de l'aménagement et du développement, a compris le GR2013 et a adhéré aux photographies de l'OPP. Notre projet était le seul à proposer une représentation de la métropole et de ses problématiques. D'une certaine manière, la mission s'est appuyée sur cette vision d'ensemble. Par exemple, à deux reprises, lors des conférences métropolitaines, Marie Baduel a fait un diaporama de nos images, certaines assez dures, pour renforcer son discours. Elle s'est intéressée aux photographies qui frottent, pour dire par exemple : « Regardez, ce sont aussi les cités qui font l'identité de la métropole. »

B. S. : Nous avons alors pensé que ce projet avait opéré comme une boucle : né d'une réflexion artistique et dans le champ culturel mais fait de questionnements sur le territoire, il est parvenu à nourrir une réflexion métropolitaine. Cette reconnaissance de la mission m'a semblé aussi importante que la labellisation du Centre national des arts plastiques (CNAP).

Promenade du Bras d'Or, Aubagne, novembre 2012,  OPP depuis le GR2013. © Bertrand Stofleth et Geoffroy Mathieu.

Déchetterie, étang de Bolmon, Marignane, mai 2012, OPP depuis le GR2013. © Bertrand Stofleth & Geoffroy Mathieu.

Centre d'enfouissement technique de l'Arbois, Aix-en-Provence, mars 2012, OPP depuis le GR2013. © Bertrand Stofleth et Geoffroy Mathieu.

Avenue des Combattants d'Afrique du Nord, Marignane, mai 2012, OPP depuis le GR2013. © Bertrand Stofleth & Geoffroy Mathieu.

Expériences de paysage

F. M. : Vous dessinez une ligne blanche sur chaque image, pourquoi ajouter cet artifice au protocole photographique de l'observatoire ?

B. S. : Pour le GR, l'idée d'expérience du territoire par la marche est centrale. Donc, quel OPP produire ? Photographie-t-on la vue depuis le GR ou photographie-t-on le GR comme outil d'expérience sensible des paysages ? Montrer le lieu et son vecteur de contemplation nous a semblé être une position forte et signifiante. Nous avons pensé : « Puisque le GR est l'endroit permettant d'aller à la rencontre de cette expérience et des paysages, intégrons-le à nos images. » Et pour le rendre lisible et compréhensible, pour traduire l'expérience de la marche d'une manière plastique, nous avons choisi de poser une ligne : nous avions à l'esprit Hamish Fulton.

G. M. : Finalement, le regardeur comprend que le trait droit correspond à l'endroit où passe le GR et son œil parcourt dans l'image le chemin réalisé dans le réel. Cette ligne signifie simplement : « Si vous empruntez le GR, vous marcherez à cet endroit-là » ; et cela change la manière de regarder une représentation paysagère, dans laquelle a priori, on ne se projette pas. Un chemin n'est pas une ligne droite évidemment. D'une certaine manière, faire un trait est très naïf. Mais c'est un acte conceptuel, de représentation.

B. S. : Ce paysage n'existe que par l'expérience sensible, celle de la marche, qu'il est nécessaire de traduire, en faisant acte de plasticien. Nous avons voulu à la fois essayer d'enregistrer cette expérience, et la situer dans l'espace et le temps. En effet, à chaque reconduction, et donc chaque année, 10 % de la ligne est estompée, inscrivant alors l'expérience du paysage dans une durée.

B. S. : De manière peut-être surprenante, avec ce projet de retournement de la méthode et ensuite cette ligne relevant de l'acte conceptuel, nous voulions rendre justice à cette idée peut-être un peu fantasmée que nous avions de la nature des OPP comme outil d'exploration sensible mais intelligible d'un territoire. Et notre idée des OPP est aussi celle d'un dispositif de représentation. Avec l'OPP du GR2013, nous nous interrogeons sur ce qu'est la représentation et sur les manières d'envisager, en tant qu'œuvre, ce corpus : « Comment faire les images ? Quelle matérialité leur donner ? Quel usage inventer ? Quel rapport à l'œuvre encourager ? » Tout ce que nous avons produit est porté par ces questions : pour les tirages confiés aux adoptants  chargés de reconduire les points de vue par exemple6, nous avons incarné les images dans des pièces ayant une matérialité affirmée, chacun s'étant vu remettre un tirage sous diasec présentant au recto l'image et au verso les indications techniques. Et l'édition sous la forme de cartes postales est portée par les mêmes réflexions sur la matérialité et la forme des images.
Toujours, nous sommes mus par ce désir d'images productrices de sens et d'émotion, qui rayonnent notamment physiquement. Pour cela, nous voulions maîtriser complètement les champs de la représentation et de la diffusion.

G. M. : Cela a été dit, notre OPP vient d'abord du champ culturel : nous avons sollicité en premier lieu les interlocuteurs que nous connaissions, en tant qu'artistes, donc le CNAP. Et nous étions très heureux de faire un OPP, donc de produire un outil pour le territoire, avec des fonds culturels ! Ce choix résulte de la frustration ressentie lors de nos expériences précédentes.

B. S. : Effectivement, notre relecture de la méthode par l'inversion ou la modification de certains points vient de cette impression frustrante de fossoyage des idées originelles de l'OPNP. Il s'agit surtout d'un malentendu, dû à une inculture, ou plutôt une faible culture, quant aux champs possibles de la représentation et aux attendus photographiques.

G. M. : Le problème vient de ce manque de culture visuelle, autant du fait qu'il n'y a pas, dans les comités de pilotage, d'interlocuteurs ouverts à ces questions. Chaque OPP devrait être le fruit d'un partenariat entre trois entités : une liée au territoire, une à la culture et une dernière liée au domaine scientifique. Il y aurait dans le comité de pilotage un acteur représentant de ces trois champs, apte ensuite à relayer le projet et à le faire raisonner techniquement, culturellement, scientifiquement. Il manque également une structure ou un acteur indépendant, « garant » de cet équilibre entre le culturel et l'utilitaire et articulateur des différents champs. Je trouve que cela repose la question de la tripartie et de l'encadrement originellement mise en place avec l'OPNP.

F. M. : Justement, vous dites vouloir « produire des images à analyser et non des illustrations de problématiques connues » et avez invité un chercheur dans le comité de pilotage. Qu'en est-il aujourd'hui ?

B. S. : Cette formule était typiquement en réaction à nos expériences précédentes, pour lesquelles nous était demandé d'illustrer des problématiques préalablement formulées, et non de participer à ce travail d'analyse du territoire. Pour l'OPP du GR2013, le travail en amont avec un chercheur n'a pas été fructueux, il nous a certainement manqué une expertise, un encadrement. Mais on ne désespère pas que le corpus soit employé pour compléter un jour ce volet du projet.

Étang de Berre et Saint-Chamas, Istres, novembre 2012, OPP depuis le GR2013. © Bertrand Stofleth et Geoffroy Mathieu.

Tunnel sous l'A55, Martigues, mars 2012, OPP depuis le GR2013. © Bertrand Stofleth et Geoffroy Mathieu.

Chemin des Plaines, l'Oraison, Saint-Savournin, novembre 2012, OPP depuis le GR2013. © Bertrand Stofleth et Geoffroy Mathieu.

Le Tholonet, La Sainte-Victoire, novembre 2012, OPP depuis le GR2013. © Bertrand Stofleth et Geoffroy Mathieu.

F. M. : Le texte rédigé par Baptiste Lanaspèze à la suite de la première séance de travail du comité de pilotage présente les intentions et interrogations, à la fois de l'OPP et du GR2013. Plus encore, il s'apparente à un manifeste pour une « culture métropolitaine », vecteur de projet commun. Je vous propose donc, en guise de conclusion, de donner à lire « Paysages usagés, pour un Observatoire photographique du GR2013 » (mars 2012, Marseille).

« 1.
L'Observatoire photographique du paysage du GR2013 est un observatoire spontané, initié par deux photographes. Comme le projet de GR2013 lui-même - un sentier de randonnée métropolitain de 300 km réalisé avec des artistes-promeneurs -, cet observatoire est un projet artistique qui interpelle l'institution, et qui veut renouveler les genres, inventer de la norme.

Cet OPP souhaite documenter le GR2013 comme un chantier métropolitain, en archivant dès 2012 un chemin encore non balisé. Le cahier des charges est issu des recommandations de son comité de pilotage, qui est composé de membres du collectif d'artistes-promeneurs du GR2013.

Le GR2013 est un balcon sur la métropole, qui relie des lieux, des points d'intérêt, des points de vue et des situations. Contournant les grands sites de randonnée classiques (comme le Parc national des Calanques), le GR2013 s'intéresse avant tout aux espaces de transition, aux zones floues, à l'interface ville-nature. Ce sentier, qui requalifie les paysages altérés, modifiés, de l'espace métropolitain, est indissociable de l'évolution de la photographie contemporaine vers les « paysages altérés » des New Topographics.

Quels paysages sélectionner, pour les soumettre à la reconduction annuelle - et pour observer quelle évolution ? Que documenter de la métropole marseillaise, et des formes du périurbain ?

2.
Le geste agricole ou rural qui persiste. Les traces de la relation homme-animal. Les bêtes domestiques, ou sauvages. Chassées ou non. Nobles ou nuisibles. Vivantes ou mortes. L'espèce humaine.
Les loisirs d'Homo sapiens - ruraux ou citadins, pêche ou escalade, calmes ou bruyants, motorisés ou bricolés, traditionnels ou récents, kitesurf ou cerf-volant.
Les frontières entre particuliers. Entre public et privé. Les barrières - cassées.
Les déchets, privés ou publics, officiels ou sauvages. La violence du territoire. La violence faite au territoire.
Les déblais et remblais, qui redessinent la ligne du sol. L'acte industriel qui travaille l'infrastructure. Prend le lignite sous la montagne, la mêle à la bauxite, en tire l'alumine, en rejette autant de boues rouges. En fait des collines. Des terrils, des crassiers. Creuse des galeries. Des tunnels. Fait de la soude avec du sel - rejette du chlore. Puis un siècle après, fait du chlore - et rejette de la soude. Raffine le brut. Charge. Décharge. Remue. Mélange. Coupe. Trace. Creuse. Transperce. Déplace.
Les usages - immémoriaux, modernes, logiques, contradictoires. Émergents.
Usages des gens, usages des sociétés. Usages de la machine. Tous les usages du monde. Tant d'usages - simultanés ou successifs - si variés, si densément présents dans l'espace, et
surtout dans les vides. Quad, prostitution, battue, randonnée, reproduction de l'aigle de Bonnelli, parcours équestre. Minimoto. Deal. Bronzage.

Paysage plié, déplié, replié, redéplié. Aux articulations usées. Paysage ridé, plissé. Paysage provençal trafiqué. Paysage déprovençalisé, reprovençalisé.

Un paysage bon à jeter.

Un paysage inconnu, qui détourne le regard quand on l'approche. Un paysage dont ce nouveau chemin de randonnée métropolitaine, comme une lumière arasante, dévoile les reliefs cachés, les traces, les blessures et les marques. Les bleus.

Un paysage nu, sans plus aucune pudeur.

Un paysage bouleversé, dévasté. D'une splendeur toute neuve.

Un paysage où ce nouveau chemin identifie de nouveaux monuments, de nouveaux points de vue, qui vont être soumis à de nouveaux usages - exposés au risque de l'usure.

Le paysage usagé des Bouches-du-Rhône, autour de l'étang de Berre et du massif de l'Étoile.

Un paysage pur.

3.
Il y eut les paysages rêvés des innocences tropicales ou antiques. Puis les paysages architecturés dans l'œil savant.
Les paysages saisis sur le vif des idylles champêtres, des bois pittoresques, des fumées
enthousiastes des gares.
Puis les paysages grandioses et sauvages des lieux hostiles et purs.
Les paysages altérés ou modifiés de l'industrie, des banlieues américaines, de la vie suburbaine. Le temps est aujourd'hui venu des paysages usagés.
Les paysages usagés sont les paysages usés, en bout de course, en bord de route. Comme un calendrier des Postes dans un fossé.
Un bon paysage est usagé, car il regorge des usages qu'on en fait. Il contient mille histoires. Le plus intéressant dans le paysage usagé est sa plasticité, et sa ressource d'usages.
Plus on l'usage, moins le paysage est usé.

Quand on regarde un paysage usagé, on a la colonne vertébrale qui s'assouplit. On baisse volontiers le front, on monte souvent le menton. Il y a davantage de sol, puis davantage de ciel. L'horizon tangue, car il n'y a pas de rythme et de mesure.

Le paysage usagé n'est pas classique ; il est baroque. Il est la nature à l'œuvre, échevelée : il est ruiné.

Il y avait autrefois des ruines dans le paysage pittoresque. Le paysage usagé est tout entier désordre, chaos, entropie. Il nous défait.

Il met fin à la success story du paysage occidental.

Il nous délivre de nous-mêmes. »


Boues rouges et stadium, Vitrolles, décembre 2012, OPP depuis le GR2013. © Bertrand Stofleth et Geoffroy Mathieu.

Boues rouges et stadium, Vitrolles, mai 2013, OPP depuis le GR2013. © Bertrand Stofleth et Geoffroy Mathieu.

Boues rouges et stadium, Vitrolles, mai 2014, OPP depuis le GR2013. © Bertrand Stofleth et Geoffroy Mathieu.

Boues rouges et stadium, Vitrolles, mai 2015, OPP depuis le GR2013. © Bertrand Stofleth et Geoffroy Mathieu.


Cet entretien a été mené dans le cadre de la préparation de l'article « L'Observatoire photographique national du paysage : transformations d'un modèle et hypothèses renouvelées de paysage », que vous pourrez lire dans le dossier thématique ou en cliquant ici.

Mots-clés

Réappropriation, relecture, regard artistique, méthodologie, photographe
Re-appropriation, reinterpretation, artistic perspective, methodology, photographer

Bibliographie

Collectif, Topoguide du GR2013 Marseille Provence, sentier métropolitain autour de la mer de Berre et du massif de l'Étoile, Marseille, Éditions Wild Project/FF Randonnée, 199 p.

Field, A., Lanaspèze, B., « Marcher pour changer notre regard sur les territoires », Libération, 2 juin 2016, URL :  http://www.liberation.fr/debats/2016/06/02/marcher-pour-changer-notre-regard-sur-les-territoires_1456882

Mathieu, G. et Stofleth, B., Paysages usagés, 100 points de vue depuis le GR2013, coffret de 100 cartes postales + carte, Marseille-Provence/CNAP, Marseille, Éditions Wild Project, 2012, np.

Mathieu, G. et Stofleth, B., « Points de Vie, Paysages usagés, Observatoire photographique depuis le GR2013, 2012-2022 », dossier de presse, 2012, np.

Webographie

Bertrand Stofleth : http://www.bertrandstofleth.com
http://www.dda-ra.org/fr/oeuvres/STOFLETH_Bertrand

Geoffroy Mathieu : http://www.geoffroymathieu.com
http://documentsdartistes.org/artistes/mathieu/page1.html

OPP du GR2013 : http://www.opp-gr2013.com

Bureau des Guides : http://bureaudesguides-gr2013.fr

Auteur

Frédérique Mocquet

Architecte, diplômée d'État, elle mène depuis 2013 un doctorat au sein du laboratoire Architecture, Culture, Société [ACS, UMR AUSser 3329] à l'École nationale supérieure d'architecture Paris-Malaquais. Sa recherche, intitulée « Paysages photographiques : représentations, aménagement du territoire et prospective », explore la dimension performative des représentations d'un point de vue symbolique et pratique et envisage notamment l'aptitude d'une photographie dite « de paysage » à contribuer à un imaginaire collectif autant qu'à devenir objet et outil d'analyse.
Courriel : fmocquet@gmail.com

Pour référencer cet article

Frédérique Mocquet
Regards artistiques sur l'observation photographique
publié dans Projets de paysage le 07/01/2017

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/regards_artistiques_sur_l_observation_photographique

  1. http://www.geoffroymathieu.com/la-promenade-du-milieu.
  2. Texte de Martin Chénot pour l'exposition « La dynamique des paysages », maison du parc du PNR des Monts d'Ardèche, juin 2012.
  3. « Points de Vie, Paysages usagés, Observatoire photographique depuis le GR2013, 2012-2022 », dossier de presse, 2012, np.
  4. Texte retranscrit en fin d'entretien.
  5. Entretien du 13 avril 2016.
  6. 70 points de vue sont reconduits par des volontaires, qui se voient remettre un tirage. Ils ont été « recrutés » par les photographes par différents moyens : promenades sur le GR, flyers, lors d'événements de MP2013, etc.