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Regard méthodologique sur les paysages viticoles

La place du paysage dans les stratégies de développement des territoires viticoles du Sud-Ouest de la France

Methodological analysis on wine landscape

The landscape in the strategies of wine territories development in the South West of France
26/06/2009

Résumé

Les territoires viticoles représentent un laboratoire expérimental intéressant sur la notion de paysage située dans le triptyque d'une matérialité spatialisée, mais aussi objet de représentations culturelles et source d'enjeux et de stratégies territoriales. Cette réflexion méthodologique sur les articulations entre ces différentes entrées méthodologiques, souvent peu croisées dans les démarches conceptuelles, permet d'éclairer cette notion de paysage comme une catégorie de l'action face aux enjeux que connaissent aujourd'hui nombre d'espaces ruraux. Cela permet de réfléchir sur la manière dont les différents acteurs « s'emparent » (ou non) du paysage afin de mettre en évidence un processus de paysagement. La question centrale interroge alors sur les conditions d'émergence d'une préoccupation paysagère, en tant que traduction du rapport de la société à son environnement.
The wine territories represent an experimental laboratory highlighting the notion of landscape located in the triptych of a spatial materialism, but also object of cultural representations and source of stakes and territorial strategies. This methodological analysis focusing on the articulation between these various methodological entrances, not often crossed in the abstract approach, allows to enlighten the notion of landscape as a category of the action in front of the stakes which face today number of rural spaces. It allows to describe the way that the different actors "seize" (or not) the landscape in order to point out a process of landscaping. The main issue questions then the conditions of emergence of a landscape preoccupation, as a translation of the relationship of the society to its environment.

Texte

Une réflexion sur la nature du lien entre territoire et paysage

Au-delà des approches sur les politiques publiques du paysage en France et en Europe, cet article souhaite partir du territoire comme terrain d'application du concept de paysage1. Il propose de poser un regard méthodologique sur le terme de paysage à partir d'un support concret : les territoires viticoles du Sud-Ouest de la France. Il ne s'agit pas ici de démonter le processus de mise en paysage des vignobles du Sud- Ouest mais d'illustrer une réflexion d'ordre théorique et méthodologique sur la base de ces exemples concrets et localisés.
Le parti pris est ici celui de territoires ordinaires. En effet, leurs paysages ordinaires se définissent en négatif des paysages « extra-ordinaires » : peu médiatisés, sources d'enjeux de moindre envergure sur l'échelle de la « notoriété », ils posent question quant à la manière d'analyser les processus de paysagement qui les touchent. Nous partons de l'hypothèse que les paysages du quotidien ne relèvent pas des mêmes processus de mise en paysage que les paysages dits remarquables. Ces derniers font l'objet de mesures d'intervention exceptionnelles liées au regard « d'exception » que l'on pose sur eux. Les territoires du quotidien souffrent, quant à eux, d'un déficit de regard porté sur eux et donc de l'image paysagère qu'ils renvoient. Mais alors comment aborder la notion de paysage en lien avec ces paysages du quotidien, qui ne sont pas « sous les feux de la rampe » ?
La question centrale interroge alors sur les conditions d'émergence d'une préoccupation paysagère. Ce postulat de l'existence d'une sensibilité paysagère de nos sociétés marque la traduction d'un type de rapport de notre société à son environnement. Plus concrètement, il s'agit donc de réfléchir sur la manière dont les différents acteurs « s'emparent », ou non, du paysage. Il s'agit de voir comment cette préoccupation paysagère se traduit dans les territoires. Quelle est la place du paysage dans les stratégies de développement des territoires ? Ce questionnement s'attache alors à établir le lien entre paysage et territoire et nécessite de s'interroger sur la nature de ce lien :
  • Le paysage est source d'identité territoriale : cette approche identitaire aborde le paysage comme une composante de l'identité d'une collectivité. Or, cette identité n'est jamais donnée, elle relève d'un processus de construction sociale en perpétuelle évolution. Le paysage est alors pensé comme une représentation construite par la collectivité dans une logique de réappropriation permanente de son territoire.
  • Les acteurs territoriaux sont les vecteurs de ces « valeurs » paysagères : le territoire accueille une multitude d'acteurs ayant chacun des objectifs, des valeurs, et des appuis territoriaux différents ce qui a pour conséquence une multiplicité de stratégies d'acteurs et d'échelles d'intervention. Chacun mobilise la notion de paysage à sa façon lui conférant un « sens » compatible avec son implication dans le territoire. La construction de « valeurs » communes autour du paysage interroge alors les processus démocratiques de mise en débat des projets de territoire et de démarches participatives.
  • Les qualités systémiques du paysage peuvent être convoquées pour évaluer un processus de développement territorial local : la réflexion sur les conditions d'émergence d'une préoccupation paysagère ne peut être que systémique, afin de saisir la complexité des processus à l'œuvre dans le temps et l'espace. C'est en termes de catégorie d'action que le paysage peut alors être convoqué par les acteurs dans le renforcement de leurs projets territoriaux.


Les paysages viticoles du Sud-Ouest de la France.

Le vignoble du Sud-Ouest de la France comme laboratoire expérimental

Les paysages viticoles représentent alors un terrain d'expérimentation intéressant pour poser la question du lien entre paysage et territoire, du fait des fortes interactions existant entre les composantes de ces espaces-là :
  • La matérialité des vignobles s'appuie sur des terroirs délimités. L'activité agricole fabrique ces paysages, elle structure fortement les espaces ruraux et en marque les transformations. (Voir photos ci-dessus.)
  • L'importance symbolique et culturelle du vignoble dans la culture française permet une autre entrée incontournable de la question paysagère : le champ des représentations. C'est le regard porté par les habitants mais aussi par les « consommateurs » de vin qui donne une image à ces territoires. La sensibilité paysagère des habitants concourt à une appropriation identitaire mais les processus de labellisation de terroir apportent une image de marque qui dépasse les frontières du quotidien. Ces délimitations spatiales se construisent par le croisement de ces regards du dedans et du dehors.
  • L'activité viticole caractérise une filière économique implantée dans ces territoires. Une multiplicité d'acteurs rentre en ligne de compte avec des stratégies diverses dans la gestion de ces territoires, notamment la complémentarité entre la filière viticole et le territoire qui l'accueille. Cette dimension de l'action ne peut donc se saisir que dans une perspective spatiale, de jeux et d'emboîtement d'échelle.


Le vignoble du Sud-Ouest de la France : une mosaïque de vignoble en position « d'entre-deux ».
Source : France, B., Grand Atlas des vignobles de France, Paris, Solar Éditions, 2002.

C'est une impression de mosaïque qui ressort à la vue de la carte du vignoble du Sud-Ouest de la France : une mosaïque de « petits vignobles » spatialement discontinus et situés entre deux « grands » vignobles que sont Bordeaux et le Languedoc (voir carte ci-dessus). Dans cette position « d'entre-deux », avec un nom qui n'en est pas vraiment un, ce vignoble du Sud-Ouest atteste pourtant d'une véritable renaissance depuis la seconde moitié du XXe siècle, renaissance liée à la volonté forte de quelques viticulteurs de relever leurs vignobles et de les tourner vers une production de qualité, effort validé par une reconnaissance en termes de labellisation en appellation d'origine contrôlée (AOC).
Pourtant, une des difficultés de cette région viticole est son manque d'identification : peu connue tant de l'intérieur que de l'extérieur, elle souffre d'un déficit d'images lui permettant d'être identifiée.
C'est ce contexte qui nous servira de support pour appuyer notre raisonnement sur le lien entre territoire et paysage, au travers de l'exemple de la renaissance des vignobles du Sud-Ouest de la France2.

Fabriquer un « socle » commun à partir d'un paysage ordinaire

L'identification du vignoble du Sud-Ouest est donc récente et répond à un lent processus de reconstruction. Le paysage peut-il alors être un point d'accroche dans cette construction territoriale ?
Si le point d'entrée peut être la question du regard (qui insiste bien sur la dimension visuelle mais aussi sur la distanciation d'avec l'objet et la possibilité de le transformer en objet culturel), le problème est essentiellement dans la dimension plurielle de ces regards : ils déclinent une multiplicité d'individus donc de sensibilités, de comportements individuels et d'actions collectives.
Toute la difficulté réside dans l'appréhension de cette diversité qui pose le paysage dans sa relation d'altérité (comme ouverture aux « autres » de son espace de vie). Les points de vue et regards des usagers d'un paysage diffèrent selon qu'ils sont « de l'intérieur ou de l'extérieur » et conduisent à la fabrication d'archétypes et de modèles paysagers plus ou moins décalés entre la matérialité d'un paysage et ses représentations sociospatiales associées par les différents groupes d'usagers.
Cet article propose ici trois exemples de cette construction identitaire, valorisation portée essentiellement par les acteurs de la filière viticole.

Appropriation collective et identité territoriale

Ce premier exemple s'attache à l'analyse d'un événement de portée locale permettant d'interroger un processus d'appropriation territoriale par un événement spécifique, ici un événement de nature commerciale. À l'initiative de l'association de la Route des vins, les vignerons indépendants de Jurançon3 accueillent le temps d'une journée portes ouvertes des visiteurs venus découvrir leurs domaines viticoles, leurs chais, espaces privés de production.
 
De nouveaux espaces récréatifs (journées portes ouvertes en Madiran, novembre 2008).

Photo : Hélène Douence.

Ce vignoble, installé au pied des Pyrénées, se situe à proximité de la ville de Pau. En 2007, lors de la 11e édition de ces journées portes ouvertes, une enquête4 réalisée auprès de ces visiteurs a cherché à apprécier la diversité de la clientèle afin de mieux cerner les raisons du succès de cette manifestation. Les critères de participation à cette manifestation opposent classiquement des individus selon leurs motivations : une motivation « consumériste » guidée par le produit vin lui-même (achat, dégustation) et des motivations « touristiques » orientées vers des arguments de tourisme ou de loisirs, la manifestation étant un prétexte de sortie, de ballade, de découverte d'un patrimoine.
Mais de fait, leurs motivations à participer à un tel événement traduisent une corrélation directe avec leur niveau d'implication dans ce territoire. Il en ressort une typologie très explicite.
Les « amateurs du vignoble de Jurançon » sont essentiellement des citadins palois. Leur présence en grand nombre atteste de ce processus d'appropriation d'un espace de proximité. Dans les nouvelles relations territoriales qui réinterrogent la complémentarité entre la ville et la campagne, ce vignoble se positionne comme un nouvel espace de convivialité, un nouveau lieu de sociabilité urbaine qui répond à une attente sociale, produisant un discours sur les lieux et proposant une passerelle entre ces deux mondes que sont la ville et la campagne.
Une autre catégorie fortement représentée correspond à un groupe que l'on pourrait identifier comme « amateurs d'un vigneron » : ce sont les « locaux », les gens du cru qui viennent passer une journée chez un vigneron qu'ils connaissent bien. Ils font alors parti du paysage et, par leur présence et leur participation active à l'ambiance (services, chants, discussions animées), à l'image de la typicité de leur vin, ils assurent l'esprit des lieux et « l'authenticité » de l'ambiance, évitant une mise en scène folklorisante du vignoble. Symbole de convivialité, le vignoble représente alors pour eux un lieu de vie locale.
De manière plus confidentielle, certains visiteurs, ne présentant pas de réelle motivation pour le produit lui-même, recherchent plutôt une occasion de ballade et de découverte d'un territoire. Sensibles aux paysages et à leur mise en scène, ils appréhendent le vin dans sa dimension culturelle et touristique et sont donc plutôt « amateurs d'une région viticole » en tant que destination touristique.
Une dernière catégorie de visiteurs, peu nombreux, nécessite une attention particulière. Ces « amateurs de vin » aiment et connaissent les vins. Originaires de régions géographiques plus lointaines (notamment des départements voisins), ils viennent alors découvrir un produit dans son terroir. Souvent étrangers aux références culturelles et aux pratiques sociales locales, ils emportent avec eux une image du vignoble et véhiculent ensuite cette image à l'extérieur. C'est l'image vitrine du vignoble qui doit alors être soignée.
Plus de dix ans après la première édition, le bilan est alors celui d'un incontestable succès : parmi les quinze mille visiteurs qui viennent, le temps d'une journée, découvrir les espaces privés des vignerons, mais aussi découvrir leur cadre de travail, les Palois sont largement présents, signe de l'appropriation réussie de cet espace de proximité (voir photos ci-dessus). Mais l'alchimie de l'événement tient à l'équilibre entre les différents visiteurs. Dans ce processus d'appropriation d'un lieu et de constructions d'identités territoriales, le paysage peut alors représenter un vecteur important en s'appuyant sur la sensibilité des habitants à leur paysage quotidien, dans une relation privilégiée à leur espace vécu.

Le paysage pour vendre son territoire

Un autre exemple permet d'illustrer ce processus de fabrication d'images sur un support paysager et de mise en scène d'un territoire. Une des difficultés majeures du vignoble du Sud-Ouest est liée à l'éparpillement et la petitesse de ces appellations et se traduit principalement par une difficile implication à l'aval de la filière, dans le développement de politiques de commercialisation et de stratégies de marketing efficaces. L'enjeu fort aujourd'hui pour continuer à exister sur la scène internationale est de se démarquer par la construction d'une image forte afin d'être identifié clairement. Cet exemple insiste ainsi sur la question des échelles spatiales d'implication. Une appellation viticole n'existe plus alors en tant que telle mais intégrée dans une entité spatiale plus large.
Le salon Vinexpo propose cette occasion de construire une image commerciale de la région viticole du Sud-Ouest. Créé en 1981, le Salon Vinexpo5, qui a lieu à Bordeaux tous les deux ans, est devenu une vitrine exceptionnelle des produits du monde entier, exclusivement réservée aux professionnels du vin ainsi qu'aux journalistes (ce n'est pas une manifestation grand public) et se présente donc comme un événement incontournable.


Le stand du Comité interprofessionnel des vins du Sud-Ouest (CIVSO)  à Vinexpo, juin 2007.
Photo : Hélène Douence.

Véritable laboratoire d'observation de cette dynamique territoriale en construction, le Salon Vinexpo sert donc de support à une analyse de l'image que se construit le Sud-Ouest viticole. L'objectif est bien de regarder l'image que cette région donne d'elle-même, veut donner d'elle par la mise en scène de ses différents stands. L'utilisation de supports iconographiques faisant référence au paysage est explicite : les réalités du Sud-Ouest semblent alors se conjuguer autour de certaines valeurs communes de convivialité unifiant cet espace aux contours flous, dans une référence à une Gascogne historique géographiquement mal identifiée mais à l'« esprit Sud-Ouest » affirmé par son art de bien-vivre. La question de l'identité qui caractérise cette région sert alors de référentiel promotionnel dans l'idée de se démarquer, de se construire dans une relation d'altérité. Le paysage est alors un outil de communication privilégié comme en témoigne une campagne promotionnelle du Comité interprofessionnel des vins du Sud Ouest, le CIVSO (voir photo ci-dessus).

Le paysage comme ancrage territorial

Toujours dans le même esprit de valorisation commerciale d'un produit lié à une indication géographique, il est fréquent d'associer le paysage de production au produit lui-même. L'enjeu est encore de se montrer et de se mettre en scène pour exister.
L'analyse de représentations paysagères, à partir de corpus bibliographiques et iconographiques diversifiés (affiches publicitaires, sites Internet, étiquettes de bouteilles, publicités in situ...), permet d'observer ce processus de fabrication de modèles paysagers et d'estimer la place du paysage dans les médias utilisés par le monde viticole pour communiquer sur ses produits. En l'espace de vingt ans, les stratégies de communication semblent avoir évolué vers une dimension plus sociale et culturelle du terroir où l'espace perd sa dimension anonyme pour devenir un espace localisé, un lieu approprié. La politique des signes de qualité et d'origine traduit alors cette évolution actuelle de l'économie de filière vers une économie de qualité. L'exemple suivant (voir photo ci-dessous) illustre cette importance du lieu identifié au travers de plusieurs étiquettes de bouteilles de vin : ici, la référence est explicite à un emblème paysager local, un sommet caractéristique de la chaîne des Pyrénées, visible depuis la zone d'appellation : le pic du Midi d'Ossau, si caractéristique avec sa double pointe. Cet élément topographique tient donc le rôle d'ancrage spatial : cet emblème paysager est reconnu et partagé par un groupe donné et permet alors de développer un sentiment commun6.


Le pic du Midi d'Ossau comme ancrage spatial. Vue sur la chaîne des Pyrénées depuis le boulevard des Pyrénées à Pau. Photo : Francoise Cottard.

La complexité territoriale liée à la diversité des stratégies d'acteurs et à l'emboîtement de leurs échelles d'intervention

Ce paysage « vu du dedans ou du dehors », paysage-cadre de vie et paysage-vitrine, se prête donc à la fabrication de modèles paysagers dans une double relation d'identité (le paysage vécu) et d'altérité (le paysage vitrine d'un vignoble). Ce processus constitutif d'un territoire relève de cette nécessité d'existence par le regard qu'on lui porte. Le paysage semble alors être interpellé comme une catégorie de l'action. Il ne s'agit pas tant de définir le paysage pour ce qu'il est (et la définition conceptuelle de la notion reste complexe et non consensuelle) que de réfléchir sur la manière dont les acteurs d'un territoire s'en emparent, c'est-à-dire comment ils utilisent ce terme dans leurs pratiques et leurs discours comme support de l'action. La difficulté réside dans la coexistence de plusieurs groupes d'acteurs dont les objectifs et les territoires d'intervention ne sont pas identiques. On constate en effet que cohabitent des projets territoriaux divers et la mobilisation du paysage est alors complexe. L'analyse des instruments juridiques et de leurs critères de mise en œuvre permet de témoigner de la plus ou moins grande importance accordée au paysage dans ces diverses instrumentations.
Les acteurs de la filière viticole, porteurs d'un projet territorial local, fond appel à une mise en paysage. L'absence d'identité forte de ces territoires amène alors à la construction d'une image sociale interpellant des ancrages paysagers et le développement de sentiments identitaires. L'enjeu paysager est alors progressivement intériorisé par les différents acteurs économiques et politiques, ce qui permet ensuite son intégration dans des mesures réglementaires ordinaires. La mise en scène relève ensuite de processus de communication dans un champ territorial plus ou moins ciblé. On peut alors penser que ces processus permettent la diversification des politiques et des modes de gestion de ces patrimoines.
Dans le cadre des vignobles du Sud-Ouest, il est intéressant d'observer les liens entre les acteurs de la filière viticole et les acteurs du territoire. Cependant, ils relèvent de découpages spatiaux peu cohérents qui entraînent un brouillage de l'image. L'emboîtement spatial des collectivités territoriales implique des politiques de marketing territorial différentes : la région Aquitaine cherche à valoriser son image au travers de la diversité de ses vignobles, les offices du tourisme identifient les potentiels touristiques des vignobles à leur échelon départemental d'intervention, les agglomérations urbaines et les pays intègrent la ressource des vignobles dans leurs projets (chartes paysagères, ZPPAUP, pays d'art et d'histoire...). On peut alors se demander quels sont les acteurs qui se saisissent les premiers de cet argument paysager.

La valeur du paysage : valorisation patrimoniale ou ressource territoriale ?

Toutes ces démarches interrogent sur le « sens » donné au paysage et notamment sur sa valeur patrimoniale. Utiliser l'image des paysages pour valoriser un projet viticole demande d'engager un véritable travail pour faire correspondre la réalité à l'image. Dans cette démarche assez spécifique aux appellations, labels, certifications,... il s'agit de forcer le regard en consolidant une relation, qui ne va pas de soi, entre qualité des produits et qualité des paysages.
Faut-il parler de patrimonialisation des territoires ou de valorisation des paysages ? Cette interrogation nécessite de s'arrêter un instant sur ces deux termes de plus en plus souvent associés : paysage et patrimoine. L'actuelle utilisation pléthorique de ces termes conduit à une dilatation de leur sens.
Dans le champ des constructions territoriales, il semble que ces termes puissent être convoqués en tant qu'outils de médiation territoriale. Ces processus de construction territoriale s'associent sur une dynamique d'identification que permettent ces deux notions : le paysage assure le continuum spatial entre les objets du territoire, quant au patrimoine, évoluant vers une conception moins hermétique du passé, il assure alors le lien avec le présent et le futur dans un certain continuum temporel. Cette construction interpelle la question du lien territorial au travers de l'émergence d'un lieu. Dans ces territoires ordinaires, qui ne peuvent prétendre aux outils juridiques de l'exceptionnel, la diversité des processus de patrimonialisation des paysages est signe de valorisation et de dynamique de territoires vivants, évolutifs. Patrimoine et paysage sont alors convoqués comme des outils de médiation devenant des outils de démocratisation des actions de développement territorial et d'aménagement.

Les conditions d'émergence d'une préoccupation paysagère

La notion de paysage se situe dans le triptyque complexe : une matérialité spatialisée qui est aussi objet de représentations culturelles et source d'enjeux et de stratégies territoriales. Cette réflexion sur les articulations entre ces différentes entrées méthodologiques permet d'éclairer cette notion de paysage comme une catégorie de l'action face aux enjeux que connaissent aujourd'hui nombre d'espaces ruraux.
Il s'agit de dépasser l'opposition classique entre matérialité et représentations du paysage pour interpeller la complexité de l'objet « paysage » dans sa dimension systémique.
Le paysage est un concept polymorphe qui lui permet d'être saisi de multiples manières, offrant aux chercheurs ou aux acteurs du territoire des entrées répondant à leurs préoccupations Les paysages viticoles offrent alors un laboratoire expérimental de choix pour réfléchir sur cette notion.
Le schéma suivant (voir figure ci-dessous) sous forme de triptyque illustre une réflexion méthodologique permettant d'explorer les grandes catégories du paysage.

 
Pour une approche systémique du paysage.

Conception : Hélène Douence.

La question centrale interroge alors sur les conditions d'émergence d'une préoccupation paysagère, s'appuyant sur le postulat que l'existence d'une sensibilité paysagère marque la traduction du rapport de notre société à son environnement. Plus concrètement, il s'agit donc de réfléchir sur la manière dont les différents acteurs « s'emparent » (ou non) du paysage et de voir comment cette préoccupation paysagère se traduit dans les territoires.
Les paysages viticoles reposent sur une matérialité s'appuyant sur un territoire délimité. Les vignobles appartiennent à l'histoire paysanne européenne et, de ce fait, interrogent sur les grandes mutations que connaissent nos espaces ruraux depuis près d'un siècle. Les changements d'usages et de figures sont l'affaire de la société entière et non des seuls ruraux. La « mesure » de leurs caractéristiques spatiales et de leurs évolutions temporelles relèvent notamment des préoccupations méthodologiques sur leurs représentations graphiques et cartographiques.
Une autre entrée incontournable de la question paysagère repose sur le champ des représentations du paysage. Le paysage est ici considéré comme vecteur d'identités territoriales. Mais ces regards sont pluriels, portés par les usagers de ces territoires (habitants/touristes/acteurs de la filière viticole ou du territoire...). Cette dimension sociale du territoire interroge la difficulté de « mesure » de ces représentations sociospatiales du paysage : le vécu et la sensibilité paysagère des habitants par rapport à leur cadre de vie ordinaire, l'identification d'archétypes paysagers aux référentiels culturels forts, l'élaboration de modèles paysagers à vocation touristique et commerciale... 
Ces paysages sous-tendent aussi un territoire vivant. La filière vitivinicole implantée dans ces territoires représente une activité économique productrice de ces paysages. Une multiplicité d'acteurs rentre en ligne de compte avec des stratégies diverses dans la gestion de ces territoires. Cela nécessite alors de distinguer plusieurs aspects :
  • La question des acteurs.  (Par qui émerge cette préoccupation paysagère ?)  Une typologie des acteurs amène à analyser les rapports entre les différents échelons des politiques publiques (par les acteurs institutionnels du territoire) ainsi que toutes les stratégies d'actions collectives ou privées qui relèvent des filières (viticoles, touristiques...) mais aussi dans une relation d'altérité entre paysage vécu du dedans (habitants) ou vu du dehors (touristes).
  • Une réflexion sur le « sens » paysager, la valeur du paysage (Pourquoi émerge cette préoccupation paysagère ?) Il s'agit de mettre en évidence l'origine de l'impulsion de ces processus de paysagement éventuels : ce « sens paysager » trouve-t-il racine localement ou bien est-il impulsé de l'extérieur ? Cela interroge sur le rôle de l'événement déclencheur.
  • Le domaine de l'action et de la traduction territoriale de cette préoccupation. (Comment émerge cette préoccupation paysagère ?) De quelle manière ces processus de paysagement sont-ils mis en œuvre ? Quels sont les outils juridiques disponibles ? Il est possible de repérer ce qui relève de politiques publiques (collectivités territoriales, institutions publiques, etc.), de ce qui relève de la filière viticole ou d'autres types d'actions.
Ces questions repositionnent donc le processus de valorisation des paysages dans le cadre d'une réflexion plus large sur le développement des territoires et permettent d'y introduire une nuance à la mode aujourd'hui, celle de durabilité, peut-être aussi d'utilité territoriale.

Le paysage : un outil pour regarder notre manière d'habiter le monde

Le discours d'aujourd'hui est souvent négatif à l'encontre des paysages que nous produisons : dégradés, malmenés, banalisés... Il traduit le contexte de crise de nos sociétés actuelles face aux mutations rapides et sans précédent de nos espaces de vie, exprimant alors tout notre mal-être. Dans ce contexte, le paysage se présente comme un intéressant outil d'introspection, permettant d'observer notre manière d'habiter le monde, de le transformer... Le regard qu'il nous permet de poser sur le monde, et sur nous-mêmes, peut nous inciter à changer nos « points de vue ». Ces qualités systémiques invitent alors à la construction collective de projets de territoires.

Mots-clés

Projet de territoire, paysage, politiques paysagères, patrimoine paysager, territoire viticole
Project of territory, landscape, landscape policies, landscape heritage, wine territory

Bibliographie

Delfaud, J., Dutilh, Vignobles du Piémont pyrénéen. Terroirs, hommes et vins, Pau, Les Feuilles du Pin à crochets, 2003, n°4.

Dewarrat, J.-P., Quincerot, R., Weil, M., Woeffray, B., Paysages ordinaires : de la protection au projet, Sprimont (Belgique), Mardaga, coll. « Architecture Recherches », 2003, 95 p.

Gumuchian, H., Pecqueur, B. (sous la dir. de), La Ressource territoriale, Paris, Anthropos, 2007.

Hinnewinkel, J.-C., Velasco, H., « Du terroir au territoire dans les vignobles », in Bulletin de l'Association des géographes français, n°2, 2004.

Auteur

Hélène Douence

Géographe.
Maître de conférences en géographie.
Courriel :helene.douence@univ-pau.fr

Pour référencer cet article

Hélène Douence
Regard méthodologique sur les paysages viticoles
publié dans Projets de paysage le 26/06/2009

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/regard_methodologique_sur_les_paysages_viticoles

  1. Cet article reprend une communication orale présentée dans le cadre d'un colloque intitulé « Paysage et projet de territoire : théories, méthodes, exemples. Des bilans européens aux projets maghrébins »  qui a eu lieu à Beni Mellal au Maroc du 3 au 5 novembre 2008. Ce colloque pose la question de l'efficacité du concept de paysage pour penser le développement régional. Il interroge alors indirectement la « transposition » possible de l'expérience française des politiques paysagères pour une appropriation maghrébine de ce concept, dans une logique opérationnelle ce qui nécessite alors de s'interroger sur les liens entre ces termes de territoire et de paysage et d'en identifier les qualités opératoires.
  2. Les exemples relèvent essentiellement des vignobles des pays de l'Adour, à savoir les plus à l'ouest de cette région viticole (Madiran, Jurançon, Irouleguy, Saint-Mont, Tursan).
  3. La Route des vins de Jurançon rassemble la soixantaine de vignerons indépendants de l'appellation. L'autre moitié des producteurs se regroupe autour de la cave coopérative localisée à Gan.
  4. Cette enquête a été réalisée auprès de 615 personnes dans un échantillon de 10 domaines représentatifs des 40 domaines viticoles ouverts ce dimanche 9 décembre 2007. Ce travail, en réponse à une commande de l'office du tourisme de Monein, a été réalisé par les étudiants de licence de géographie et aménagement de l'université de Pau et des Pays de l'Adour.
  5. Quelques chiffres : En 2005, ils sont 2 370 exposants de 43 pays, près de 50 000 visiteurs venus de 148 pays. 1 200 journalistes et écrivains témoignent aussi de la portée médiatique d'un tel événement.
  6. Le récit, à l'instar des mythes d'autrefois, joue un rôle identique dans la fabrication d'une identité collective en accordant sa place au temps : le roi Henri IV, roi de France et de Navarre, palois d'origine, aura été baptisé, selon une tradition locale, d'une gousse d'ail et de quelques gouttes de vin de Jurançon sur les lèvres.