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Qualité des paysages, qualité des politiques. Aménager le futur

The quality of landscapes, the qualities of policies. Converting the Future

19/01/2011

Résumé

Rapport présenté à l'occasion de la cérémonie pour les dix ans de la Convention européenne du paysage, Florence, 19 octobre 2010
Report presented during the ceremony celebrating the ten years of the European Landscape Convention, Florence, October 19th 2010.

Texte

L'homme est par nature un constructeur de demeures, et il a tendance à bien vivre dans le cadre de l'horizon visuel d'un paysage agréable, où il peut apercevoir les relations de son existence, en les identifiant et en les percevant comme un miroir de qualité de son bien-être physique et psychologique. Bien-être qui peut être realisé dans le sens le plus large et le plus complet, en prenant soin de l'environnement, de l'économie, du travail et des relations sociales dans un cadre de vie regardable à travers une bonne visibilité éthique et à travers l'esthétique.
La Convention européenne du paysage quitte la dérive romantique et récupère la dimension paysagère du territoire, en remontant à la vision originaire des rapports entre les choses, pour retrouver le sens de la vie, reprendre le fil d'une tradition de lieux de qualité, liée à la signification profonde de la demeure : j'habite donc je suis. Elle a repris une histoire sociale brisée par un concept esthétique partiel, née avec la peinture de paysage et idéalisée par les romantiques en quête d'avenir dans le passé d'une nature imaginaire, idéale, souhaitée, mais irréelle.
Cela est démontré par le débat autour du mot Landschaft, qui ne tient pas compte de sa valeure éthique ni juridique. Les études du juriste et historien autrichien Otto Brunner, sans parler de ceux de Max Weber, Carl Schmitt et, plus loin dans le temps, Hegel, montrent que le terme Land serait l'indicateur de l'appartenance par un peuple d'un espace mesurable. Le mot Landschaft confirmerait dans sa signification de « peuple du Land », qu'il est une communauté locale, y compris dans le bien commun, allant de l'ordonnance morale et religieuse à l'éthique, aux coûtumes, aux traditions, c'est-à-dire à la communauté des valeurs éthiques, religieuses et économiques : toutes visibles à travers le regard.
Il n'y a pas de paysage sans peuple ; c'est le concept réel exprimé par le livre de Riccardo Priore, No people No Landscape, qui se dessine, malgré une certaine résistance, par un projet de développement durable fondé sur l'équilibre entre les besoins sociaux, l'économie et l'environnement, dont le paysage est le cadre de vie qui reflète la qualité d'un territoire : son expression locale. Dans l'espace physique, il y a la réalité vivante que nous pouvons embrasser par le regard dans tout ce qui se passe et qui s'est passé : l'horizon de toutes les histoires, le paysage comme une narration. Un processus que l'on peut voir depuis le début : à partir de la première histoire, à partir du mythe d'origine.
Le processus de paysage est, dans la Convention européenne du paysage, un désir codé : un projet pour la protection, le développement et la formation fondé sur la reconnaissance d'une réalité incontournable ; le souhait d'« un instrument nouveau consacré exclusivement à la protection, à la gestion et à l'aménagement de tous les paysages européens ». Cet instrument est la Convention elle-même : un projet explicite. L'incipit du dernier alinéa du préambule se lit comme suit : « Souhaitant instituer...». L'ensemble du préambule répète plusieurs fois les desiderata, en tant que détails d'un plan directeur ambitieux pour un processus de paysage.
La qualité et la nouveauté du « projet convention » sont fondées sur différents niveaux : culturel, écologique, environnemental et social, qui découlent de la notion qui tient compte du potentiel économique du paysage comme une ressource perçue pour gouverner à travers la création d'emplois pour le bien-être des habitants. C'est dans ce contexte qu'opère la conscience de potentialité propulsive du paysage pour le développement des cultures locales dans la diversité du patrimoine culturel et naturel de l'Europe.
La qualité de la vie doit s'affirmer dans tous les paysages, sans aucune exception, indépendamment du jugement esthétique. L'attention se déplace vers le lieu de vie et sa qualité. L'éthique reprend son avantage sur l'esthétique, selon l'ancien précepte que le bon est beau. La beauté en soi, détachée de la réalité vivante, est une abstraction. La qualité, et non la beauté, est indispensable pour la réussite de toute action. Nous soutenons les actions qui favorisent les trois principes présents dans le préambule : le bien-être, la satisfaction, l'identité. Des concepts qui marchent avec le développement de l'individu et son affirmation socioculturelle de tous les jours. Il s'agit de la vraie beauté d'un paysage.
Le développement de l'individu et son affirmation quotidienne sont évidents dans les œuvres par lesquelles il se reconnaît au sein d'un cadre de référence où l'on peut lire l'esprit d'une communauté. Ces œuvres sont le résultat de l'activité et marquent la qualité d'un paysage, en devenant des astres de sa constellation : des formes précises, différentes, nombreuses, qui ont profondément marqué les lieux. Leur marque temporelle dépasse le présent en se projetant dans le recit qui s'ouvre vers le futur. Elles témoignent du caractère temporaire d'un récit intégré dans l'espace et le temps. Les institutions proposées à la qualité de vie sont aussi des œuvres et elles sont en mouvement perpétuel au même titre que l'activité de l'habiter.
Les paysages, qui sont des réalités vivantes en perpétuelle transformation, appartiennent à ceux qui les habitent, qui ne peuvent pas subir ces transformations sans y participer. La reconnaissance d'un rôle décisionnel leur offre l'occasion de s'identifier avec les territoires dans lequels ils vivent et travaillent, de s'identifier au cadre de leur vie dans la totalité de tous ses caractères à travers son histoire, ses traditions, et sourtout sa culture. Ce cadre est hétérogène, avec, à l'intérieur, une trame : une morphologie à mettre en évidence, à dévoiler et à reconnaître, pas une typologie de formes. Il ne faut pas énoncer des identités, des appartenances, des formes, mais des relations paysagères. Il faut saisir leur visibilité en entrant dans les lieux, en démontrant les trames. À ce moment-là seulement, les identités, les appartenances, les formes et les institutions ont leur sens.
L'organisation de l'espace révèle l'action, c'est-à-dire les « modalités des pratiques collectives et individuelles » : des œuvres dynamiques des peuples, des œuvres relationnelles. Les individus et les collectivités « ont besoin simultanément de penser l'identité et la relation, et, pour ce faire, de symboliser les constituants de l'identité partagée (...), de l'identité particulière (...) et de l'identité singulière (...) ». Tout lieu est anthropologique et « simultanément principe de sens pour ceux qui l'habitent et principe d'intelligibilité pour celui qui l'observe » (Augé, 1992). Dans son échelle, on peut lire les diverses mesures spatiales et temporelles avec le rôle joué par les individus et par les communautés dans les siècles : une succession narrative de rapports sociaux et naturels qui forment un lieu de relations avec des mesures à observer.
Nous pouvons, alors, proposer des solutions dans un cadre où le rapport, mis en évidence par Bernard Lassus, entre substrat - support - apport interagit à partir d'un sol originaire sur lequel la société a bâti un support, où l'individu dépose la contribution de son vécu avec la demande de qualité : celle des habitants paysagistes qui ont indentifié une pratique paysagère spécifique.
La Convention européenne du paysage contient tous ces énoncés. La relation avec le lieu de vie alimente la formation du sens de l'appartenance et la conscience de diversités locales. La qualité intéresse concrètement chaque paysage dans sa globalité et dans sa complexité de cadre total de l'existence avec les caractères éthiques et esthétiques d'une narration qui doit être lue par chaque politique d'aménagement et, par conséquent, être prise en considération dans chaque projet.
La vie quotidienne est soumise à des transformations accélérées. Le changement continuel des paysages a été négligé jusqu'à nous jours, et actuellement il est un élément nouveau. Ces premisses éclairent l'essence de la qualité et la consistance réelle des lieux avec le désir de garantir le processus paysager dans sa transformation, en le gouvernant avec la participation des habitants. Ils habitent un lieu, ils l'habillent et ils savent saisir la qualité de ses habits.
J'habite donc je suis, je peux garder des habitudes de qualité et garder ou améliorer mes habitudes. C'est mon souhait, mon désir d'habiter dans une demeure de qualité : un but légitime. Vivre bien signifie être bien habillé, avoir un couturier raffiné sur place, ne pas vouloir être récompensé par des succédanés ou des idéaux esthétiques, aspirer à une vie quotidienne bonne et belle, avec la possibilité de reconnaître ses propres lieux, tout en suivant les traits de leur transformation indépendemment de l'échelle des valeurs esthétiques.
Il n'y a pas de qualité sans l'implication des habitants et cette implication doit être projetée et consolidée. Cela ne va pas de soi, mais il faut une action basée sur la reconnaissance de la vie active. Voilà le but. Juridiquement le droit à la qualité et à la participation s'est affirmé (Priore, 2009), mais le droit à l'appartenance aussi, c'est-à-dire la participation à la dimension paysagère du territoire où je vis et dont je suis une partie. Je me reconnaîs et j'ai mon rôle dans un lieu : un rôle attribué, qui pour les anciens Grecs était la première mesure de comportement, et son conflit latent était joué dans la tragédie pour qu'il fusse un avertissement pour la communauté, un enseignement pour une participation équilibrée : une action réellement politique.
On saisit la qualité à travers la perception. Le regard la comprend. Son évaluation implique tous les acteurs sociaux dans un dialogue mutuel. Elle n'est pas réservée à un nombre restreint d'experts, mais elle est une réalité démocratique dont l'enoncé forme le pivot juridique et éthique de la Convention européenne du paysage.
Le regard englobe une série d'actions. La perception n'est pas la simple observation de l'horizon, mais la possibilité de saisir la connexion des divers éléments vitaux pour l'existence, et de cerner les signes de l'appartenance : leur reconnaissance. La perception est la faculté de retrouver les relations pour interpréter la réalité. Elle permet une analyse des lieux et acquiert des informations sur l'état et les changements de l'ambiance de vie qui nous entoure à travers les cinq sens. Le corps sait reconnaître. La dimension active de la perception engage les sens dans une activité spécifique pour entrer en relation avec le monde.
L'habitant reconnaît son appartenance à une unité, distincte en soi-même, de parties hétérogènes en devenir : il participe à une constellation concrète d'éléments multicolores visibles et cachés qui se déplacent à l'intérieur d'un cadre unitaire et ils sont analysables individuellement dans leur unicité, avec leur essence autonome, et en même temps dans leur appartenance à une totalité aux trames multiples, déchiffrable par le regard attentif du paysagiste informé.
Le regard saisit les rapports existants dans le cadre d'une totalité changeante. Il traverse les horizons, demandant à chaque élément son essence, il rencontre ainsi des singularités non pas pures et simples, mais liées à des contextes et à des circonstances, dans des relations de proximité ou de distance : des relations qui manifestent la profondeur des lieux que nous traversons en les observant ; qui sont des composantes des paysages à gouverner dans leur processus de transformation. Le tressage des éléments appartient à un lieu et il le caractérise. L'appartenance au même espace, à la même culture, à la même réalité hétérogène, à la même langue, c'est faire partie d'un paysage.
La qualité de l'existence et la valeur des lieux se reflètent dans l'appartenance. Un principe de démocratie locale aussi s'y reflète ; principe qui requiert la reconnaissance de tous les éléments - les personnes et les choses - et le droit des hommes à ne pas subir les modifications de leur cadre de vie sans leur consentement. La qualité et la participation démocratique marchent de pair et elles impliquent tout le cadre de vie des populations avec les grands problèmes de la société européenne : un instrument politico-social sans bords. Le paysage de qualité est un droit humain.
L'ambiance vécue, perçue et connue, fonde l'expérience contemporaine du paysage et sa dimension cognitive composée de données objectives de la perception. La contemporanéité n'est pas seulement actualité, mais le regard bivalent, horizontal et vertical, qui montre en même temps la coprésence de différentes époques dans un espace visuel. Cela est une donnée certaine de la qualité, une « marque » qu'on peut saisir par le lien des relations, dans leur accessibilité, entre temporalité et temporanéité : des relations fondamentales pour la qualité des politiques. Une fois que la dimension de la perception est comprise, ouvrons-nous à l'aspiration conséquente à la qualité. Je vois donc où je suis.
J'habite ici, je cultive, donc je suis. Cultiver, c'est prendre soin, comme le fait la culture. L'homme ne vit pas seul, mais avec les autres : il habite, donc il existe, en relation avec d'autres individus dans une relation existentielle formatrice avec le monde environnant. Le soin du paysage va de pair avec celui de la personne. Prendre soin de soi est la qualité de la chose politique. Cela n'est pas seulement un fait matériel, mais aussi une dimension spirituelle. Prendre soin signifie, en outre, vénérer un lieu, un dieu, sans oublier les personnes. Cela concerne la totalité de l'existence de chacun et de la société dans son ensemble. Communauté des uns et des autres. Ce sont des valeurs partagées. C'est l'espace de l'observateur participant. C'est le lieu où l'on se reconnaît, commun à ceux qui, en l'habitant ensemble, sont identifiés comme tels par ceux qui ne l'habitent pas (Augé, 1994).
L'identité est un terme qu'on discute maintenant du côté anthropologique et juridique (Remotti, 2010, Cartei, 2007, Priore, 2009), en référence aussi au Code des biens culturels et du paysage qui, avec son traditionnel ancrage à la sauvegarde des biens paysagers et au précepte esthétique de Benedetto Croce, serait en contradiction avec l'esprit de la Convention européenne du paysage. L'article 131 définit d'emblée, sans médiation, le paysage en tant que « territoire expressif d'identité », sans aucun indice immédiat de la perception et en privant plusieurs cadres de vie de leur dignité paysagère. C'est dans l'alinéa suivant que sont tracés les « aspects et les caractères qui constituent la représentation matérielle et visible de l'identité nationale ». Une condition rigide du paysage se manifeste tout de suite comme un « nous et notre patrimoine culturel ». Nos réflexions sur la qualité des cadres de vie dans leur hétérogénéité nous conduisent à souligner la formule abstraite et ambiguë de l'« identité nationale » (Cartei, 2008).
Luginbühl, de son côté, signale le piège du mot qui renverrait essentiellement à la spécificité d'un paysage et à ses caractères distinctifs face aux autres paysages proches ou lointains, avec des risques sémantiques et politiques ouverts à une dimension d'exclusion et de frein à l'évolution (Luginbühl, 2004). La dérive idéologique peut former un blocage mental dans la transformation en termes de conflit de reconnaissance et d'accueil en faveur d'une intégration rigide, qui se met au-dehors de la constellation hétérogène de l'un distinct en soi-même.
Sortons des étroits sentiers idéologiques de la confrontation avec l'autre pour nous ouvrir au rapport d'identification et de relation avec les composantes d'un paysage perçu par chaque habitant ou par la communauté. Identifier les individus - qu'ils soient des personnes ou des choses - et se reconnaître dans la constellation d'appartenance signifie transformer l'ambiguïté en perception. Le paysage européen doit posséder une identité narrative forte pour consolider sa variété interne et se confronter à l'autre sans révéler sa fragilité par des médiations symboliques d'action, manipulées par les idéologies de pouvoir - comme l'affirme Paul Ricœur (Ricœur, 2004).
Identification, relation, reconnaissance et identité narrative sont des instruments malléables, tournés vers la compréhension de l'être dans un lieu dans sa multiplicité, sa variété et son hétérogénéité. Avec cet esprit relationnel de profonde reconnaissance, d'enracinement et de haute qualité, il est possible de contribuer au « développement des êtres humains et à la consolidation de l'identité européenne », par la réalisation d'un fondement du préambule.
L'Europe peut parier sur ses paysages pour chercher une unité dans la diversité. Ce principe d'identification animait la pensée de Jacob Burckhardt, qui voyait sa cohésion assurée par deux principes apparemment contradictoires : l'unité et la diversité. La consolidation de l'identité européenne requiert une politique idoine et une réflexion sur la signification qu'il faut lui attribuer. Nous raisonnons sur une identité complexe dont la qualité est une promesse de reconnaissance des éléments hétérogènes, expression de relations de l'ensemble pluriculturel des membres adhérents au Conseil de l'Europe qui ont signé, signent et signeront la Convention européenne du paysage. Un paysage sans bords : une identité qui dépasse les simples horizons locaux du regard, mais qui est composée par la variété ce ceux-ci, dans sa narrativité. Une Europe qui perçoit des paysages, c'est le but réel de toute politique de qualité.
La Convention européenne du paysage reconnaît les aspects particuliers qui identifient un cadre de vie déterminé ; précisément dans les « Mesures générales », à l'article 5a, avec l'engagement de chaque partie à « reconnaître juridiquement le paysage en tant que composante essentielle du cadre de vie des populations, expression de la diversité de leur patrimoine commun culturel et naturel, et fondement de leur identité ». Reconnaître, c'est aussi accueillir de nouvelles identités. Avec cet esprit ouvert au monde, consolidée par une identité enracinée et narrative, l'Europe peut affronter une éthique de la responsabilité à travers le principe d'un paysage multiforme, qui accueille, en les reconnaissant dans leur caractère inaliénable, des lieux hétérogènes dans un système de relations ouvert. Cette Europe peut former un homme qui se reconnaît lui-même dans les différences. Elle peut ouvrir une phase nouvelle d'une extraordinaire portée éthique avec un esprit d'accueil et de l'unité dans la diversité, qui met en relief la beauté des cadres de vie de l'habiter ensemble dans le respect des lieux.
Le soin apporté au paysage implique entièrement la façon de vivre des populations européennes avec les grands problèmes de société qui traversent le continent. Il stimule une gouvernance de la transformation de toute la société, qui trouve dans chaque lieu et dans l'idée ambitieuse d'un « paysage européen » son terrain opérationnel. Le Conseil de l'Europe a des tâches bien précises, des objectifs fondamentaux qui consistent à « promouvoir la démocratie, les droits de l'homme et la prééminence du droit ainsi que de rechercher des solutions communes aux grands problèmes de société de l'Europe d'aujourd'hui » (Déjeant-Pons, 2002). L'Europe peut s'affirmer en trouvant l'unité dans la diversité sur le thème du paysage, qui était le principe des démocraties participatives : copartagées.
Dans cette période de transformation accélérée, il faut, répétons-le encore, des instruments de qualité. À travers la dimension perceptive et la dignité du cadre de vie, chaque paysage rentre dans la totalité de la vie active et participative qui fonde le lieu-ethos, où chaque citoyen sans aucune exclusion exerçait son propre rôle-nomos. Une mesure précise de comportement, copartagée pour garder la qualité du bien-vivre : une mesure que Socrate a respectée, même dans ses contradictions, en y contribuant de sa vie. Une mesure qui a ses racines dans notre culture.
Différences et ressemblances, identification et distinction : un lieu est identifié en le distinguant d'un autre, mais il peut appartenir à une communauté de genres. Kant lie l'identification au reliment, à un lien, à la connexion qui, pour Aristote, en ce qui concerne le mythe, c'est-à-dire les évidences originaires du monde de la vie, est le fondement de la tragédie, donc de la perception du lieu enseignée au théâtre, pour que chaque habitant puisse former sa conscience et devienne un « paysagiste informé », engagé à reconnaître les éléments hétérogènes liés à son existence. Il demeure, donc il existe, dans une horizontalité et une verticalité du vivre ensemble dans un cadre de vie supposé homogène, mais composé en réalité d'une constellation multicolore. Dans la nature, il n'existe pas d'individus égaux entre eux. Parfois, ils peuvent être semblables. Le principe d'identité dérive de l'habitude à ne pas distinguer la variété.
L'homogénéité est contestable dans son essence concrète, si elle ne se rapporte pas à l'ensemble des éléments hétérogènes qui la forment. La diversité dans le monde végétal et humain est composée de multiples parties qui constituent les lieux : ce sont des individus différents les uns des autres. Il n'existe pas deux feuilles identiques entre elles, même sur la même branche d'un arbre. De la même façon, il n'existe pas deux êtres humains identiques. Semblables, oui, mais pas identiques.
Ainsi, comme le cadre universel d'une constellation est tressé de relations de nature diverse, de la même façon, la visibilité sans confins des paysages dévoile une trame de tressages multiples et pas une simple coprésence. L'universalité s'avère pluridimensionnelle, parce qu'elle est le résultat d'un dialogue entre les différentes parties des différents rapports. Chaque réflexion et chaque proposition doivent tenir compte de ces conditions. Toute réalité paysagère en tant que telle doit être lue, interprétée et racontée dans son individualité particulière et exclusive qui peut exister une seule fois ; un être unique, non répétable comme toute expérience locale.
La perspective est aussi - si on pousse à l'extrême - comparer l'incomparable, en reprenant le titre du livre du mythologue Marcel Detienne (2000). L'hétérogène forme un cadre de vie toujours plus complexe et en transformation rapide, qui rend obsolètes plusieurs de nos catégories conceptuelles et quelques certitudes ; parmi celles-là, l'identité et le rapport à l'autre et/ou aux choses différentes : dans le sens de l'extérieur dans sa globalité d'hommes et de choses qui appartiennent à « mon » lieu de l'habiter, donc à mon existence. Des éléments que je perçois et reconnais.
La reconnaissance fait fonction alors d'attitude relationnelle à cause de la mutualité réciproque qu'elle comporte. C'est ici que se situe la verticalité, parce que la reconnaissance peut identifier pleinement non seulement les éléments qui nous entourent, mais aussi ceux qui glissent plus ou moins rapidement dans l'oubli. Une relation existence-mémoire-oubli caractérise un cadre de vie unitaire de vie à percevoir, donc à faire émerger avec ses contradictions.
La vie dépasse la limite de la barrière pour découvrir les nouveaux horizons de la multiculture, qui est la marque des futurs paysages qui accueillent l'esprit d'autres lieux. Plusieurs viennent de loin. Chaque paysage cache donc une vérité profonde. Il raconte la transformation de notre monde et la disparition des dimensions originaires des lieux : les mesures de l'homme.
Ces mesures ont de la valeur. Les cadres de vie contiennent des lieux perçus comme des espaces inaliénables à cause de leur existence même. La recherche sur les Lieux de valeur de la Fondation Benetton d'études et de recherches a proposé une réflexion sur la perception des lieux avec leurs choses échues visibles et cachées, avec leurs normes et leurs valeurs : comportement et affection. La perception se forme et s'affine avec le temps. La fascination de l'origine et des événements successifs donne de la substance à un site où les événements ont eu lieu : un échoir de faits et de choses, un avoir lieu qui est devenu une valeur concrète, un espace non répétable parmi d'autres dans un contexte paysager et sans narrativité. Le phénomène ample en surface, et profond en verticalité de l'habiter comme un habit que l'on porte, se confirme : un enracinement, pas une simple occupation de l'espace.
Le lieu apparaît circonscrit : c'est une partie mesurée par la valeur attribuée à l'intérieur d'un cadre non mesurable ; un contenant d'évaluation et de jugement non quantifiable en grandeur ni en expansion ni en quantité, par des mesures précises et calculables, mais qui rentre dans la sphère quantitative de l'excellence jugée de façon subjective. Cette considération soulève le problème de la mesurabilité d'un territoire perçu par les populations.
L'excellence du paysagiste devrait saisir ces réalités en jetant le regard, donc en prévoyant l'action du début à la fin, pour s'insérer dans le processus paysager. Les rôles de l'anticipation et de la prévision sont essentiels et leurs aspects multiples. De cette façon, nous reconnaissons les lieux et les identités qui émergent et se confrontent entre elles et avec celles de l'observateur. Des identités mises en relation et partagées. Maître de mon existence, de mes habits, je n'accepte plus un récit extérieur et imposé de mon cadre de vie, auquel il ne me soit pas donné de participer. J'exige la reconnaissance de mon rôle - j'habite donc je suis. De la façon dont est reconnu mon rôle, je reconnais autrui. Ma volonté coïncide avec la volonté commune. C'est un principe hégélien qui nous conduit à la vie éthique et à la compréhension de l'échoir, c'est-à-dire l'ensemble des choses échues dans un lieu et qui en forment l'identité : les événements qui caractérisent le processus paysager. La volonté commune reconnaît les choses échues et solidifie le cadre de vie en alimentant la représentation sociale. Il n'existe pas un cadre de vie sans les choses échues reconnues qui forment un horizon de valeurs communes. La qualité est reconnue par la perception. Reconnaître signifie prendre soin d'un cadre de vie. Cela ne veut pas dire revenir en arrière, aux racines, mais savoir et préserver la qualité. Un concept complètement étranger à l'idée romantique du passé en tant que futur.
Toute activité humaine crée un cadre de vie à interroger pour en comprendre les modalités. Un lieu est l'espace commun du lien et des comportements qui unissent des individus dans le partage d'un style de vie matériel et spirituel. Ceux-là demeurent en exerçant une fonction sociale particulière : un ethos représenté par le partage de symboles et de règles. L'appartenance est l'expérience d'un certain rapport avec l'espace perçu qui est tradition, mais pas traditionalisme.
L'identité entre dans le cadre qui règle la vie et l'activité d'une population. Elle est construite par un projet spirituel ample, dans sa pleine signification compréhensible de l'œuvrer, suivi dans l'espace et transmis dans le temps : un processus qui dépasse la temporanéité de ses auteurs pour s'introduire dans la temporalité, comme un récit dans la narration. Ce processus requiert de l'anticipation et de la prévision avec leurs aspects multiples : deux excellences pour le paysagiste informé. Chaque paysage porte en lui un savoir perceptible individuellement et collectivement, une visibilité qui dépasse la représentation sociale dans son identité intrinsèque, donc rapportée à tous les éléments hétérogènes, et dans les développements de son évolution. La narration comporte ainsi une longue durée dans l'espace et dans le temps, pour devenir elle-même une identité : identité narrative ; un socle dur, fort, face au temps et à la transformation avec tous les événements qu'elle porte en elle. Elle suppose la promesse constante de l'anticipation promue par une politique elle aussi de longue durée : temporelle et non temporaire. Une politique de qualité qui donne les moyens à sa temporanéité décisionnelle d'entrer dans la temporalité et la rendre ainsi accessible à la perception.
Pour œuvrer, il faut comprendre la nature de la constellation concrète, ses trames tissées de relations et, d'une façon particulière, de liens qui unissent les habitants à leur lieu sous les formes de l'apparence : des figures fragiles à saisir, même dans la contestation, dans la non-acceptation du cadre de vie comme signe de mal-être, d'exclusion et, parfois, de marginalisation. Il s'agit d'un art du tressage qui requiert l'utilisation de l'aiguille et des fils aux coloris divers. On suggère cette métaphore pour le complément des politiques de qualité.
Comment œuvrer ? Comment anticiper le temps désiré pour une meilleure société paysagère ? C'est la question pour une mise en place du futur. Nous pourrions repartir d'une éthique pour le futur des paysages européens, avec ses normes de comportement orientées de façon à mettre chaque citoyen dans les conditions qui puissent le faire contribuer à la qualité des paysages. Assurer la qualité : quel meilleur mot d'ordre pour le futur ? La politique doit jouer son rôle. Elle a un nomos à accomplir : c'est un rôle incisif. Les habitants doivent devenir des paysagistes informés et les spécialistes doivent s'occuper davantage des paysages que du paysage, et abandonner la dérive abstraite de la conceptualisation pour entrer dans les lieux et saisir les attentes des habitants. Nous devons cultiver les paysages en les soignant.
Il faut œuvrer dans la réalité vivante en repérant toutes ses relations. Alors, interrogeons-nous encore sur le paysagiste informé. La Convention est, répétons-le, un projet de qualité : un désir qui anticipe le futur, codifié en loi ; un projet éducatif de formation spirituelle, pourrions-nous dire, dans le sens de son ouverture au monde de la vie. Le théâtre grec nous apprend que, sans éducation, il ne peut y avoir ni lieu ni qualité.

Mots-clés

Convention européenne, dimension paysagère, qualité des cadres de vie, projet, politiques de la reconnaissance
European Convention, landscape dimension, living environment's quality, project, policy of recognition

Bibliographie

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Weber, M. Wirtschaft und Gesellschaft, Tübingen, Mohr,1922. 

Auteur

Massimo Venturi Ferriolo

Professeur d'esthétique, faculté d'architecture du Politecnico de Milan (Italie).
Courriel : massimo.venturiferriolo@polimi.it

Pour référencer cet article

Massimo Venturi Ferriolo
Qualité des paysages, qualité des politiques. Aménager le futur
publié dans Projets de paysage le 19/01/2011

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/qualit_des_paysages_qualit_des_politiques._am_nager_le_futur