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Projet urbain et paysage littoral

Étude de cas, Hyères et sa rade, de l'histoire au projet de territoire, de l'histoire à l'évaluation

Urban project and littoral landscape

Case study, Hyères and the harbour, from the history to the project of territory, from the history to the assessment
26/06/2009

Résumé

Les trois principes de la thèse-action menée sur le paysage littoral autour de la rade d'Hyères (Var) furent d'introduire l'histoire au service du projet de territoire, en emboîtant histoire longue et histoire du temps présent, cette dernière valant évaluation ; de proposer l'entrée « paysage » pour construire une vision globale et partagée ; de mener des ateliers itinérants pour croiser les regards et mener des expertises collectives. Entre histoire totale et vision globale, le travail d'histoire longue associé à un maillage fin du site et à une action collective permit la réévaluation de l'échelle pertinente du territoire de projet, le renouvellement des sources et l'enrichissement des matériaux et des acteurs du projet. Il s'est agi de sortir le paysage du discours du « beau », de construire un cadre méthodologique renouvelant la monographie locale pour penser l'échelle « du local au global ». L'expérience offre une appropriation d'autant plus adaptée aux pays du Maghreb qu'elle en partage les enjeux littoraux méditerranéens.
The three principles of the action-thesis conducted in the littoral landscape around the Hyeres harbor (Var/France) are: the introduction of the history for the benefice of the territory project, by articulating the long history with the history of the present time, this last one constituting the evaluation ; the proposition of the entry «landscape» to build a global and shared vision; and the conduction of touring workshops in order to cross the perspectives and develop a collective expertise. Between total history and global vision, the work of a long history associated to a fine articulation of the site and to a collective action has lead to the reevaluation of the pertinent scale of the territory project, the renewing of the sources and the enrichment of the materials and the actors of the project. The objective was to take the «landscape» out of the discourse relating to the «beauty», to develop a methodological frame renewing the local monograph in order to analyze the scale ‘from the local to the global». The experience offers an opportunity of appropriation adapted to the Maghreb countries as much as they share similar stakes of Mediterranean littorals.

Texte

Le  cas d'école avec lequel je souhaite apporter une contribution aux questions  posées dans ce colloque se trouve sur le littoral méditerranéen, entre Marseille et Nice  et concerne  le territoire autour de la commune d'Hyères. Cette commune, située à quinze kilomètres à l'est de Toulon, le grand port militaire de la France en Méditerranée, est, en importance, la 3e du département du Var et, en étendue, une des plus vastes, couvrant 13 000 hectares.
L'expérience relatée ici a été conduite sur une dizaine d'années. Elle a deux facettes : 
  • La première est une recherche universitaire, un doctorat d'histoire, mené en situation d'immersion sur le site, consacré à deux siècles et demi de la formation du paysage à Hyères, de 1748 jusqu'à nos jours  (j'insiste sur le jusqu'à nos jours qui est central pour les questions qui nous occupent ici). Il s'agit de regarder pourquoi et comment, par quelles étapes, on passe d'un projet de mise en valeur par défrichement de vastes terres incultes aux enjeux actuels de développement durable.
    À un moment où le paysage est omniprésent dans  les préoccupations des politiques et des scientifiques, cette recherche appliquée visait à rapprocher la recherche scientifique de l'élaboration des politiques du paysage et se définissait comme une recherche scientifique menée, in situ, sur le terrain de l'action sociale et politique.
    De la conquête à la quête, le récit d'histoire  articule le quoi et le comment : comment on passe d'un terroir à une ville ; comment, de la terre paysanne, fabriquée par la ville médiévale, devient agricole puis horticole et maraîchère, puis à vendre ; comment et quand, de l'espace villageois au territoire, la terre devient parcelle, puis terrain à bâtir et lotissement ; comment de l'hôtel noble, de l'hôtel de voyageur et de la bastide rurale, naît la villa suburbaine ; quelle est leur contribution à la forme urbaine d'Hyères et, en général, aux figures aujourd'hui connues de la résidence secondaire et du pavillonnaire, comment la villégiature fait progresser l'agriculture et réciproquement, comment l'on passe de la banalité des moulins à la banlieue ; comment la serre emprunte à l'art des jardins et sort du jardin du roi pour gagner le champ du paysan ; comment le jardin du roi se reformule au XIXe siècle en une école d'agriculture et un jardin d'acclimatation, puis au XXe siècle en un Parc national dans l'île de Port-Cros ; comment le phare et le vapeur font du rivage un littoral ; comment le jardin marin devient jardin planétaire et fait passer de la serre à l'effet de serre et comment l'aménagement du territoire substitue à une histoire de conquête l'actuelle quête de l'aménagement durable : prendre le temps de s'essayer à penser,  à agir et à vivre autrement.
  • La deuxième est une action d'animation d'ateliers du paysage menée dans un souci de gouvernance et de mise en débat public des enjeux de l'aménagement du territoire, au sein d'une association nommée Mémoire à lire, territoire à l'écoute, dont l'objet social  est  « la culture   partagée du territoire et la mise en valeur du patrimoine architectural, urbain, paysager et environnemental ».

Trois entrées :
  • pour opposer à l'état des lieux statique d'un inventaire l'évolution et la dynamique de l'histoire en marche : la longue durée, l'histoire longue deviennent le préalable incontournable sur lequel appuyer et projeter un aménagement durable ;
  • pour se différencier du territoire, le paysage devient porte d'entrée, processus intégrateur des manifestations matérielles, physiques  et géographiques et des  données immatérielles, représentations mentales et systèmes de perceptions sensibles ou culturelles, également processus de vision globale, intégrateur  des points de vue fragmentaires, individuels... 
  • un territoire à la fois terrestre et marin où l'inversion de la frontière entre la terre et la mer en une proposition de liant donne sens, richesse et identité au territoire.
Nous tenterons par les réflexions développées ci-après de répondre à certaines questions posées, notamment :
  • Que fait-on  au nom du paysage ?
  • En quoi le bilan critique  dressé dans ce cas d'école spécifique peut aider à la construction d'un cadre théorique et d'outils de méthode, adaptés pour les terrains du Maghreb ? ?
  • Enfin, notre apport concernera principalement la question de l'efficience du concept de paysage au service du développement régional, le local étant repensé dans un va-et-vient du local au global.

De la ville au territoire, de Hyères à la rade

Au préalable, il convient de souligner que le cadre de la recherche historique comme celui des ateliers a volontairement quitté les frontières administratives  de la  commune, afin  de ne pas s'enfermer dans la  seule  problématique  urbaine et de poser dès le départ la question  de  la pertinence  de la dimension du territoire concerné par le projet et de son échelle.
Passer de la ville au territoire fut, sur le plan de la démarche, facilité par les caractéristiques du site : la commune est vaste et en partie insulaire. Elle avait fait l'objet  de trois démembrements successifs en 1853, 1898 et 1900 ; la création des trois nouvelles communes, par détachement, La Crau, Carqueiranne et La Londe avaient  réduit son étendue  de 24 000 à 13 000 hectares. Le travail d'histoire mené sur  le XVIIIe et  le XIXe siècle a permis de redonner cohérence à l'unité territoriale initiale et aussi  de reconquérir une histoire maritime, industrielle et portuaire pour une commune littorale que les géographes avaient eu tendance  à  décrire comme terrienne et rurale, prétextant de son éloignement de quatre kilomètres du rivage et de son caractère agricole. Avec le développement touristique et la démocratisation de ce nouveau sport de plaisance, la voile, la rade d'Hyères, entre le rivage et les îles, était devenue comme une petite mer intérieure, un plan d'eau  idéal pour la navigation et cette « vue » avait totalement amnésié son passé militaire et commercial. Pourtant, la rade depuis des siècles à la fois un port forain, où bateaux chargeaient le sel des salines locales,  le plomb argentifère des mines d'Argentière, et les produits nourriciers  de la forêt et des cultures, un port militaire, port annexe  du port militaire de Toulon, jardin d'essai et champ de manœuvre pour les bateaux de l'École de la marine.

Le concept de paysage d'entre terre et mer

Le concept de paysage de l'entre terre et mer a permis en 2001 la mise en place d'une démarche de pôle d'économie du patrimoine (politique interministérielle lancée  par la DATAR en 1994 pour  aider à concevoir le patrimoine comme levier de développement).
Le  PEP du « Paysage de l'entre terre et mer » proposait le défi de dépasser la valeur conflictuelle de l'économie et du patrimoine. L'interface, une zone  traditionnellement définie comme valeur conflictuelle, était considérée, au contraire, dans sa fertilité, comme levier de développement. En ce sens, l'entre terre et mer ne se proposait pas seulement comme lieu mais comme démarche,  extrapolant l'idée de la valeur  patrimoniale  du lien à d'autres types d'entre-deux.
Le territoire de réflexion et d'action de l'aire concernée a eu la particularité de revendiquer une géométrie variable, faisant de la rade d'Hyères le  point d'articulation d'une part entre le maritime et le terrestre et d'autre part celui entre  l'aire toulonnaise et la forêt des Maures.
Les deux  premières figures (ci-dessous)  montrent cette cohérence territoriale, tant  dans l'histoire (illustration 1) que dans le projet (illustration 2).




L'archéologie du paysage dessine pour Hyères et sa rade une identité dans l'équilibre « ville/campagne/forêt/mer »,  définit comme projet de paysage celui de recomposer cet équilibre entre les quatre mêmes composantes, en le maintenant pour l'avenir.

Ainsi l'identité du territoire de projet se révèle dans la complémentarité et l'équilibre que la vue panoramique du XVIIe siècle dessine entre la ville, la mer, la plaine et la forêt ; elle se  construit  sur les relations que tissent la terre avec la mer, la ville avec sa campagne, la forêt et la mer, etc.
L'archéologie de cette vision du territoire indique le chemin pour penser le développement local comme une recomposition sans cesse réactualisée de l'équilibre entre ces quatre composantes, ville /campagne/ terre /mer. Elle implique de relier Hyères à La Londe et Bormes, autour d'une même rade, indissociable des rades de Toulon et de la forêt des Maures.

Un état des liens plutôt qu'un état des lieux

Choisir de faire une histoire de paysage plutôt qu'une simple histoire urbaine a un double objectif  :
  • Celui de dépasser les blocages des limites géographiques communales (le paysage se joue des frontières administratives) en donnant sens et définissant l'identité du territoire  non seulement  par les lieux qui le constituent mais par les systèmes de relations qu'ils entretiennent.
  • Celui de prendre pour objet d'étude autant les mutations  de l'espace que celles  des représentations qu'on s'en fait.
Les caractéristiques du site ont également facilité l'appréhension d'un autre concept opératoire, celui de la multiplicité des échelles : comme tout espace frontalier,  à la fois local et national, la rade d'Hyères  et ses îles se trouvaient  aux deux extrémités de leur histoire scellées dans un destin national. Aujourd'hui, le site  accueille un parc national marin et intracommunal (parc de Port-Cros). Il y a tout juste cent ans, la rade était le théâtre d'un exploit scientifique et technique de grande envergure : l'installation d'un récif artificiel en 1908, un ouvrage d'art maritime, une île lance-torpille, usine moitié marine, moitié sous-marine destinée à une base d'essai du principal industriel d'armement national Schneider.

L'île artificielle lance-torpille Schneider, exploit scientifique et technique en 1907, et arasée pour cause de « verrue dans le paysage » en 1999, est devenue la figure emblématique pour sortir le paysage du discours du « beau ».

Or justement, cette île aux torpilles surnommée la Machine à coudre, en raison de sa silhouette  insolite, fut  détruite, arasée pour raison de « beau paysage ». Dans cette rade magnifiquement ourlée par les trois îles de Porquerolles, de Port-Cros et du Levant,  l'usine   lance -torpille désaffectée  apparaissait comme « une verrue dans le paysage »  qu'il s'agissait de « nettoyer ».
Cette démolition  ouvrait la porte à la disparition de l'ensemble  des traces  de l'histoire industrielle de la rade, poursuivant le processus de banalisation du paysage, de standardisation et d'appauvrissement de la diversité des paysages du littoral.

Une action : inverser le regard

La carte à réfléchir ci-dessus présentée fut éditée pour les journées du patrimoine  de l'an 2000 afin de  diffuser et de partager  cette  nouvelle vision du territoire, invitant à l'exercice de l'inversion, de toutes les inversions, regarder la terre depuis la mer, voir la rade comme le centre et redéfinir, en mêlant les outils de représentation traditionnels du projet (la cartographie) et ceux de l'utopie, un espace de projet appropriable par tous.


Carte manifeste pour inverser les regards.


Ainsi, la carte à réfléchir, réalisée  en 2000, a eu valeur de manifeste pour identifier un projet de territoire et dessiner un acte de résistance à un projet de démolition  d'un important patrimoine industriel de la rade d'Hyères (les Bormettes). Elle  avait proposé comme état des lieux, tableau identitaire de Hyères, coté face une carte inversée où la terre  était la mer et vice versa, et coté pile, une déclinaison de ces entre-deux, pour illustrer le potentiel patrimonial de ce territoire et le statut de territoire d'exception que lui conférait sa position d'entre-deux et sa culture  du et et du et. À l'entre terre et mer, s'ajoutaient :
  • l'entre Hyères et la Londe,  entre Provence et Méditerrannée, entre les Maures et l'aire Toulonnaise, entre  urbanisation et coupure d'urbanisation, entre cristallin et calcaire, entre local et mondial, entre  Europe  et  Méditerrannée ;
  • l'eau, entre eau douce et eau salée,  entre trop  et trop peu, entre sécheresse et inondation, entre Canne de Provence et restanque, entre nature et culture ;
  • la plage,  entre paillotes et parc national, entre palmiers et béton ;
  • la rade, entre la terre et les îles, entre civil et militaire, entre accueil et départ ;
  • les jardins, entre nourriciers et d'ornement, l'acclimatation des plantes, entre  l'Orient   et Versailles ;
  • le projet de paysage, entre agriculture et architecture, entre Jardin du roi et maison du peuple, entre protection et innovation, entre consommateurs et producteurs, entre professionnels et habitants, entre éthique et esthétique, entre propriété et appropriation,  etc.
Ainsi, émergent des nouvelles valeurs  patrimoniales  qu'aucune classification ne permettait d'appréhender et qui fondent pourtant l'identité et la richesse de ce paysage littoral : par exemple, la ruralité maritime où se croisent les marqueurs d'un patrimoine maritime et d'un paysage rural, comme au petit havre de la Madrague, où à la fin du  XIXe  siècle la pêche à la madrague rassemblait la communauté paysanne villageoise et où encore au milieu du XIXe siècle, les paysans pêcheurs allaient cultiver leur champ en bateau.
Autre exemple, la notion de terre fertile et nourricière où se cumulent la valeur du foncier, la présence de l'eau et la volonté de maintenir une activité rurale destinée à nourrir  la ville.
Dans cet exercice  du maniement  de l'opposition, de l'identification des termes des conflits pour les retourner en objectif d'intégration, se mettent en place les matériaux du projet (les « contraintes ») et les espaces d'une gouvernance, d'un  exercice de la démocratie.
Changer, inverser le regard et faire de l'identification des oppositions le terreau fertile des potentiels pour un projet de territoire est déjà reconnaître la possibilité  au dissensus d'exister, ce qui oblige à changer de paradigme et à déplacer le débat hors du champ du doctrinal, à la recherche d'un consensuel bon goût normatif, dictant le beau et le bien.
C'est aussi reconnaître l'intelligence collective et l'enrichissement dans la garantie d'une prise en compte du local, donc une résistance à la réponse standardisée de l'ère de la mondialisation.
Notre première proposition « faire de l'histoire une science de l'action au service des projets de par la récolte des traces historiques, matérielles et immatérielles qui donnent sens aux territoires  » et de par la récolte des « leçons de l'histoire » est illustrée ici par l'exemple  de l'île aux torpilles et du site industriel des Bormettes.
Deux autres  exemples illustrent la deuxième proposition, celle de travailler à une histoire qui serve l'évaluation. Le choix méthodologique a été de concilier les deux approches, celle de travailler à l'échelle de la longue durée et celle d'emboîter histoire longue et histoire des temps présents, afin de construire une vision prospective du diagnostic territorial appuyée sur la rétrospective.
L'entrée dans l'histoire de l'aménagement du territoire littoral par la thématique du paysage aide à construire une vision globale, qui prend sens par le croisement d'approches souvent trop sectorielles, telles l'histoire maritime et l'histoire terrestre, l'histoire de l'architecture et l'histoire des plantes et des jardins, l'analyse des constituants physiques et géographiques et celle de leurs représentations, etc.

L'obligation d'évaluation, posée comme un des piliers de l'aménagement durable, est pourtant rarement de mise. Telles les facettes d'un kaléidoscope, proposées comme autant de fragments pour entrer dans une vision globale, les thématiques   fondamentales comme les questions du logement, de l'infrastructure routière, de l'eau et du climat, du foncier, de l'agriculture, des équipements, des ports et plages, du patrimoine maritime, naturel et culturel, du paysagisme et de l'embellissement, du musée de territoire et du conservatoire sont regardées dans leur dimension contemporaine, au regard de deux siècles d'histoire. Ainsi, l'évaluation des gains et des pertes induits par des politiques sectorielles peut se faire dans un bilan au  sens sociétal.
Quand  le préfet Haussmann, l'urbaniste du Grand Paris du second Empire, était préfet du Var, en 1848, il admirait l'intelligence du génie de l'eau des paysans provençaux ; il décrivait la plaine agricole hyéroise comme 20 000  hectares enviés depuis Marseille. La fortune d'Hyères depuis deux siècles était son agriculture. Aujourd'hui, la disparition du foncier disponible à l'agriculture a atteint un tel niveau que toutes les sonnettes d'alarme  sont tirées et qu'il est  mathématiquement prouvé que la population de la région toulonnaise ne pourrait plus se nourrir en autosubsistance sur les terres restantes. Tous les discours politiques s'accordent sur  la défense de l'agriculture mais aucun mécanisme politique n'a commencé un début d'action pour tenter de réguler l'urbanisation des terres agricoles ; seule émerge  une initiative de la société civile, qui fait d'ailleurs tache d'huile dans tout le pays :  les constitutions d'AMAP, associant producteurs et consommateurs qui se partagent les risques, face aux intempéries, et la récolte, vendue localement en paniers hebdomadaires.

Un  deuxième exemple illustre le besoin d'évaluer les politiques sectorielles au regard d'une appréhension de la globalité : il s'agit d'un site d'une  soixantaine d'hectares, sur la côte des Maures, qui vient d'être acheté par le Conservatoire du littoral. Pourtant, en 1960/1970, un ensemble résidentiel de loisirs commandé aux architectes Aubert et Lefèvre (dont les œuvres sont aujourd'hui labellisées « patrimoine  XXe siècle ») fut démoli avant d'être terminé, donnant à lire en temps réel l'inversion des valeurs. À cette date, la prise de conscience des ruptures d'équilibre et l'émergence de l'environnement ont dessiné la figure diabolisée du  « bétonnage de la Côte » au point que le respect d'un paysage résultant de l'art de bâtir et de la composition urbaine (dont l'art de composer les pleins et des vides) disparaisse tout entier des préoccupations d'un littoral, dont l'enjeu ne devenait plus que d'en préserver les vides, les espaces naturels. Ne pas construire fit oublier de se poser la question du comment et du quoi construire, alors que  paradoxalement, la Côte d'Azur, depuis le XIXe siècle, avait servi de laboratoire pour l'expérience architecturale et l'utopie sociale et urbaine d'un vivre ensemble.
Ainsi, la capacité d'invention et d'expérimentation des ingénieurs et des architectes a disparu du paysage, justement dans les années 1960/1970, où émerge l'attention au paysage. Conséquence des politiques de protection du paysage, l'énergie créative, le rôle de laboratoire et la valeur du projet disparaissent derrière des problématiques de gestion. Le paradoxe est aisément explicable puisque, à cette date, commence cette vaste confusion des esprits, où du paysage au paysagement et verdissement, des aménagements paysagers plus artificiels que naturels ont finalement remplacé - prolongé - les travaux de terrassement, servant au fond très bien l'économie du bâtiment. Les volets paysagers des permis de construire ont contribué à développer la culture du palmier en pot et il est devenu la norme planétaire de s'acheter une conscience paysagère comptée en mètres carrés d'espace vert, en linéaire de jardinière sur les voies publiques et en quantitatif de palmiers plantés. La ville d'Hyères fut à ce titre précurseur. 
Cette évaluation, à contre-courant des idées reçues sur la protection du littoral, permet de tirer une sonnette d'alarme sur les dommages collatéraux que les sanctuarisations du littoral ont causé indirectement, en lui ayant confisqué le rôle de laboratoire pour l'architecture et l'urbanisme, rôle historiquement dévolu. Elle invite à  remettre au calendrier des étapes du développement régional le droit à l'expérimentation.

La troisième contribution au débat de ce colloque est le témoignage de l'expérience de plusieurs années d'ateliers du paysage - thématiques, itinérants, saisonniers -  qui nous semble répondre de deux manières à la question d'aider au développement régional :
  • D'une part, en tant qu'outils de gouvernance, les ateliers sont des occasions pour mettre en débat de manière concrète et située les questions essentielles :
    - l'eau et les saisons, entre sécheresse et inondation,
    - l'urbanisation du littoral, surfréquentation et sousfréquentation,
    - voir la terre depuis la mer,
    - recoudre les Maures entre la plaine, le massif  et le rivage...
  • D'autre part, parce que ces ateliers itinérants ouverts à tous renouvellent les acteurs et les contenus des savoirs, ils permettent de substituer à des  dogmes doctrinaux et incantatoires une connaissance affinée  et plurielle du territoire, issue d'une intelligence collective. Le paysage partagé et arpenté, in situ, devient alors langage, outil d'une médiation, faisant l'état des lieux par un état des liens pour inviter à croiser les points de vue et inverser les regards. Les itinéraires de paysage deviennent donc  l'exercice d'un nouvel art public urbain, dont la fonction d'apprentissage et de culture ouvre une troisième voie pour aller au-delà du musée et du site vers des diagnostics de territoire constitués d'inventaires des projets locaux.

Travailler aux outils de médiation pour permettre non seulement au spécialiste mais au citoyen et à l'habitant d'entrer dans la complexité de la compréhension de la globalité des processus qui déterminent le paysage, c'est aider à la construction d'une vision globale ; indiscutablement, ce parti pris aide à sortir le paysage du discours du « beau » et les politiques du paysage de « l'embellissement ». Il aide à identifier les objectifs, comme celui de ne pas se tromper d'outil et de ne pas chercher à résoudre des enjeux de foncier par des politiques de paysage.
Enfin, au cœur de la réflexion sur l'aménagement durable, notre dernière proposition est de poser le paysage comme ressource et ressourcement. N'est-il pas d'abord une énergie renouvelable, une ressource gratuite, un bien public, accessible et appropriable par tous, une attitude pour partager un territoire et une démarche pour résister aux effets de la privatisation du littoral ?
Bien évidemment, la question vaut au-delà des problématiques littorales et les mécanismes de recherche-action ne demandent qu'à être extrapolés.


Le contenu  de cette contribution fait en partie référence à l'ouvrage  paru  en mars 2008 aux éditions Mémoire à lire, territoire à l'écoute  : Projet urbain et paysage littoral, quel projet pour la ville et la rade ?

Mots-clés

Paysage, histoire des territoires, littoral, projet urbain, gouvernance
Landscape, territories history, littoral, urban project, governance

Bibliographie

Auteur

Odile Jacquemin

Architecte et urbaniste.
Docteur en histoire du paysage.
Directrice de « Mémoire à lire, territoire à l'écoute ».
Courriel : odilejacquemin@gmail.com

Pour référencer cet article

Odile Jacquemin
Projet urbain et paysage littoral
publié dans Projets de paysage le 26/06/2009

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/projet_urbain_et_paysage_littoral