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Les articles


Pour une genèse de la compétence paysagiste

La lecture critique de réalisations

For a genesis of landscape skills

The critical reading of realisations
23/12/2009

Résumé

La recherche à l'École nationale supérieure du paysage passe par une approche centrée sur le projet de paysage (landscape architecture), notamment à travers la reconstitution d'une généalogie de la compétence paysagiste, fondée sur l'étude des réalisations paysagistes. Elle s'appuie sur un axe méthodologique dont la description, entre lecture et écriture, est l'outil privilégié et sur un axe historique centré sur la période 1939-1975 en France, celle des pionniers de la profession comme celle des grands ensembles d'habitations, propice à interroger les notions de site et de modernité. La démarche vise à expliciter la réponse spécifique du paysagiste (au sens large) au développement urbain afin d'enrichir le champ d'une pensée de la ville et des métropoles à travers la dimension du paysage et des espaces ouverts. Après l'exposé des enjeux, des fondements et des moyens d'une telle approche, ses retombées sont évoquées à travers des exemples dans les domaines de la recherche, de l'enseignement, de la diffusion et de l'ouverture internationale.
The research in the National landscape school in Versailles is based on an approach focused on landscape project (landscape architecture), and notably through the reconstitution of a genealogy of the landscape skills, based on the analysis of landscape realizations. It leans on a methodological axis within the description, between reading and writing, is the favourite tool and on a historical axis focused on the 1939-1975 period in France, the period of the profession's pioneers as well as the period of the grand ensemble, a favourable hotbed to assess the notions of site and modernity. The approach aims to explicit the specific answer provided by the landscaper (at a large meaning) to urban development in order to enrich the thoughts on city and metropolis through the dimension of landscape and open spaces. After presenting the challenges, the fundamentals and the tools related to this approach, the consequences will be reviewed through examples in the fields of research, teaching, diffusion and international opportunities.

Texte

Paysage ou  « landscape architecture » ?

La question qui nous occupe ici est celle de la recherche à l'École nationale supérieure du Paysage, une école qui forme des paysagistes professionnels sans être un établissement de formation professionnelle. Cette question est celle du lien entre champ de l'action et laboratoire de la pensée, entre chercheurs et professionnels... Plutôt que d'évoquer la recherche en paysage, je préfère parler de recherche en « conception paysagiste » ou en « projet de paysage », plus à même de traduire le terme répandu chez nos voisins de landscape architecture...
Il existe selon moi une difficulté issue du mot même de paysage en français. On confond paysage et projet de paysage et l'on englobe sous le même mot l'objet et la perspective de sa transformation rapide voire éphémère, l'état futur d'un fragment et son théâtre aux mutations lentes. Alors qu'en anglais, le terme landscape architecture, distinct de celui de landscape, exprime l'idée de sa transformation projetée et dessinée : celle de la conception paysagiste.
Cette recherche, dans le domaine du projet de paysage, doit permettre de conjuguer quelques aspects apparemment contradictoires :
  • Elle doit à la fois être autonome et porter son intérêt au cœur même de la création paysagiste : elle ne peut être « instrumentalisée » pour servir telle ou telle finalité, ni jugée -inadéquate par exemple - par les professionnels et dans le même temps elle doit s'intéresser aux questions les plus essentielles posées par le processus de conception des projets, leur mise en œuvre, leur poursuite habitée dans la durée.
  • De même, elle doit à la fois reposer sur une prise de distance vis-à-vis de la conception du projet et permettre de plonger au cœur même de sa pratique.
La recherche doit donc alimenter l'enseignement et l'action sans pour autant leur être soumise. Elle a vocation à être alimentée par ceux-ci en retour. C'est pourquoi elle gagne, selon moi, à être prioritairement menée par des équipes pluridisciplinaires au sein desquelles sont particulièrement précieux les tenants d'un double savoir, les profils alliant la culture de projet à celle d'un autre champ disciplinaire... L'architecture et l'histoire par exemple !

Genèse et définition de la posture paysagiste

Mon champ de réflexion est celui de la contribution d'une approche fondée sur la dimension du paysage aux débats, aux projets et aux réalisations liés au développement urbain. Par la recherche, il s'agit d'expliciter « l'alternative paysagiste » au regard des autres modes de développement métropolitain, plus répandus ou plus définis aujourd'hui, de type programmatique ou relevant du projet urbain traditionnel. Il s'agit de parvenir à définir, à expliciter et à transmettre ce en quoi consiste aujourd'hui cette « alternative paysagiste » et quelle en sont la genèse et les filiations.
Rappelons qu'en 1993, face à l'importance croissante des paysagistes impliqués dans les aménagements d'espaces publics urbains, un célèbre critique architectural, Jacques Lucan1, auteur depuis d'un manuel2 réputé d'histoire urbaine et architecturale, interpellait les paysagistes et les invitait à « sortir du bois » et à  exprimer leur point de vue sur la ville. Cependant, il ne semble pas que cet appel ait été saisi. Quinze ans plus tard, le bilan de la place de la critique dans le domaine de la création paysagiste française reste à faire et apparaît à ce jour modeste, même si les choses sont sans doute en train d'évoluer doucement.
Mes travaux visent à situer et à mettre en perspective l'actualité et l'identité de la posture paysagiste, au sens large du terme (paysagiste de pensée et de compétence plus que paysagiste de titre ou de diplôme) à travers une approche historique fondée sur l'analyse de réalisations. Il s'agit de reconstituer une généalogie de la compétence paysagiste à travers une sorte d'« archéologie du projet de paysage ».

Penser la ville par les espaces ouverts, un savoir-faire ancien

L'exemple montré ici est tiré du cours d'histoire de la ville par les espaces ouverts qui s'adresse ici aux étudiants de deuxième année. C'est celui du projet de leur « ancêtre », Jean Claude Nicolas Forestier (1861-1930), pour le réaménagement de l'avenue de Breteuil, à Paris VIIe dans le cadre de la préparation de la capitale et notamment de l'accès au Champ-de-Mars pour l'accueil de l'Exposition universelle de 1900.

Avenue de Breteuil.
Source :  Collectif, Jean Claude Nicolas Forestier, 1861-1930. Du jardin au paysage urbain, Paris, Picard, 1994, p.35.

Il y concrétise son concept d'avenue-promenade, notion-clé du système de parcs qu'il théorise dans son petit ouvrage Grandes villes et systèmes de parcs, publié en 1908. La fragmentation d'un ensemble d'espaces libres, qui auraient pu être reliés par des avenues promenades, ne diminue pas notablement la surface totale d'un tel programme, mais en altère considérablement « le caractère, l'agrément, l'efficacité et la capacité3 ».
Je vous le montre ici comme exemple de cette pensée de l'urbain par les espaces ouverts, par la manière de les projeter, à l'ensemble des échelles de l'aménagement, comme élément structurant l'extension urbaine. L'approche de Forestier constitue une véritable alternative au système haussmannien : tous ses projets parisiens s'inscrivent dans une dimension métropolitaine (le parc du Maine projeté par Eugène Hénard à l'extrémité sud de cette avenue n'a pas été réalisé) et se traduisent par un dessin précis de ces espaces à l'échelle de leurs pratiques.


Eugène Hénard, projet d'ensemble des parcs et jardins à établir dans Paris, 1904, étude sur les transformations de Paris.
Source : Collectif, J
ean Claude Nicolas Forestier, 1861-1930. Du jardin au paysage urbain, Paris, Picard, 1994, p.171.

Ici le léger effet de boulingrin du terre-plein central permet à l'œil du promeneur de percevoir constamment un premier plan gazonné tout en accentuant l'autonomie de la partie jardins4.
« Je suis un vrai homme des villes. J'aime la verdure et les jardins » se plaisait à dire Forestier. Ce rôle des espaces ouverts, non comme antidote à une expansion urbaine redoutée mais comme élément indissociable et structurant du développement urbain et de l'art de vivre en ville, s'est développé au cours du XXe siècle sans pour autant constituer un acquis définitif. Cette leçon reste à défendre dans la réflexion et la pratique, dans l'enseignement et la recherche. J'ai la conviction que la relecture de l'histoire urbaine à travers la question des espaces ouverts offre un potentiel de réécriture fructueux et innovant, susceptible d'être alimenté par un examen poussé des relations entre art des jardins et travail sur le territoire.
Je souhaiterais également évoquer mon intérêt pour les travaux des premiers diplômés de la section du paysage et de l'art des Jardins, puisqu'un enseignement spécifique est créé ici même à Versailles au sein de l'École nationale d'Horticulture en 1945. Il s'agit notamment d'interroger la fortune de l'héritage de ce savoir-faire caractéristique de l'entre-deux- guerres dont le travail de Forestier est emblématique, fondé sur la prise en compte des dimensions historique et géographique du site comme condition et fondement du projet. La production de cette génération met à jour un fort ancrage dans la dimension urbanistique et territoriale, notamment dans le cadre du protectorat français au Maroc. Elle offre une piste ouverte pour constituer ce champ de savoirs.

Paysagistes et développement urbain, des enjeux d'actualité

Mon travail s'inscrit dans le deuxième axe du Larep : histoire et critique des projets de paysage, qui traite des apports spécifiques d'une réflexion fondée sur la dimension du paysage aux débats, aux projets et aux réalisations liés au développement urbain, tout en cherchant à situer l'évolution du rôle des paysagistes vis-à-vis de ces questions au XXe siècle. Mon travail se déroule selon un axe historique centré sur la période 1939-1975 et selon un axe méthodologique fondé sur l'analyse de projets et la lecture critique de réalisations. Les enjeux en sont nombreux.
La réalisation de monographies, trop peu nombreuses dans le domaine du projet de paysage, est une étape nécessaire pour établir « l'histoire de l'histoire » et constituer des approches théoriques. Il ne s'agit pas simplement d'accumuler des connaissances mais bien d'un processus de constitution d'un savoir fondamental et fondateur.
Les réalisations paysagistes constituent des strates du territoire existant, dont l'analyse scientifique permet de fonder à leur tour les transformations à venir. Aujourd'hui, la diversité et la complexité des situations d'aménagement montrent la nécessité d'une connaissance éclairée du processus des dynamiques paysagères afin d'alimenter les pratiques de gestion et de création d'espaces ouverts urbains.
La période de la Seconde Guerre mondiale et des Trente Glorieuses est celle de l'émergence du métier de paysagiste tel que nous le connaissons aujourd'hui. Elle précède la période plus connue de la création de l'ENSP (1976), caractérisée un temps par la partition de l'enseignement du projet entre Michel Corajoud et Bernard Lassus. C'est aussi celle de la réalisation des grands ensembles d'habitation en France ; elle permet une relecture de la notion de tabula rasa et de modernité à travers la question du rapport au site. La dimension du paysage reste pourtant absente autant des connaissances historiques sur cette période que des pratiques de régénération des espaces créés alors. Ceux-ci se trouvent souvent réduits à la destruction par une actualité peu soucieuse d'un ancrage dans l'observation fine des situations et dans la compréhension de leur constitution d'origine.
Pour moi, le matériau privilégié de la recherche, qui permet une posture particulière, à l'articulation de la pensée et de sa mise en espace concrète, réside dans la production même des concepteurs, dans les projets et les réalisations paysagistes - au sens large du terme. Elle offre un potentiel important de lien entre praticiens et chercheurs.

La description : entre lecture et écriture

Les situations paysagères construites doivent donc être décrites pour être accessibles et disponibles à l'étude. Décrire : pour développer cette notion, je reprends les termes d'André Corboz5 dans un texte de 1995, publié dans un recueil de textes La ville comme palimpseste6.
Pour résumer, il montre comment la description est une opération active, intentionnelle et problématisée. Tout d'abord, il rappelle que l'évolution des sciences depuis le début du XXe siècle - psychanalyse, théorie de la relativité, mécanique quantique... - a bouleversé notre rapport à la raison et à l'univers et ainsi aboli la possibilité d'une description comme observation « objective » menée par « un sujet qui enregistre » sur un « objet constitué », tous deux passifs.
Pour imager son propos, Corboz schématise en deux positions extrêmes la relation qui lie sujet et objet de la description :
  • D'un côté, celle des Ciam, Congrès internationaux d'architecture moderne, qui exclut la description de son champ d'application et où le sujet tout-puissant soumet l'objet à son projet.
  • À l'opposé, celle de l'écologisme radical, où c'est le sujet qui disparaît au profit d'un objet tout-puissant - le territoire qui dicterait ce qu'il convient de faire.
Corboz les résume ainsi : le territoire comme lecture (l'écologie) et le territoire comme écriture (les Ciam). Tous deux omettent des éléments essentiels de la relation descriptive.
« [...] aucune description n'est jamais finie, [...] une description », nous rappelle Corboz, « n'est jamais «pure», puisqu'elle procède d'une intention souvent implicite. [...]
[...] une description ne peut être exhaustive qu'en fonction d'une problématique définie d'avance. [...] Si l'on ne procède pas ainsi, on se limite à une espèce d'inventaire maniaque et l'on ne comprend pas ce que l'on décrit7. »
Se pose alors la question des critères de description et celle de la « juste distance » permettant de la réaliser. « On ne peut observer sans avoir une idée de ce qu'on observe. Cette idée s'identifie à l'horizon d'attente ou, plus largement, à la culture du sujet8. »
Corboz explique ensuite comment la culture du sujet détermine les critères de description, comment les a priori culturels peuvent empêcher la description ; par exemple comment une vision nostalgique de la ville dense compromet une compréhension de la ville constituée de réseaux aujourd'hui. Ceci permet à Corboz d'exposer son concept d' « Hyperville » et d'appeler à l'invention de nouveaux outils aptes à traduire une vision non plus en surface mais dans l'épaisseur des combinaisons de réseaux.
 

Histoire et critique des projets de paysage au XX° siècle

Cette fiction proposée par Corboz m'aide à organiser les catégories de mon analyse et fait pour moi fonction d'appareil théorique. J'y retrouve les deux termes de mes travaux : la modernité (Ciam) et la relation au site et au territoire, caractéristique essentielle du travail du paysagiste. La confrontation entre site et modernité, interrogée diversement au cours du XXe siècle, offre une entrée riche pour la lecture de réalisations exemplaires. La posture du paysagiste trouve son fondement dans la régulation d'un aller-retour constant entre pratique du matériau vivant et réflexion sur le dessin des espaces. La question de l'équilibre entre ces deux composantes me semble fondamentale à l'heure où, dans les discours paysagistes, « le primat du site » recouvre l'existence d'autres fondements de conception ; à l'heure aussi d'un usage généralisé et peu exigeant de la notion de développement durable. Et alors que la fascination pour les thèmes de la friche et de la participation masque souvent la question de la mise en forme du projet, en même temps qu'une identité ancrée dans la maîtrise du végétal est souvent mal assumée ou considérée comme réductrice par rapport aux apports de la vision paysagiste !
La lecture critique de réalisations offre un champ de réflexions commun aux chercheurs et aux professionnels, tous concernés par la question de la définition, des méthodes, des enjeux théoriques de la lecture du projet de paysage, depuis la « simple » description jusqu'à la construction d'un véritable appareil critique. Les outils de lecture, comme l'évoque André Corboz, suivent nécessairement ceux de la conception/écriture. Ces méthodes, bien que pas toujours explicites, ont elles-mêmes une histoire qui reste à développer.

L'analyse de réalisations et les contingences du réel

Il s'agit en quelque sorte de privilégier une approche ancrée dans l'observation concrète des situations et de déterminer les fondements de la problématisation de cette observation. Comme l'évoque Christian Devillers « [...] Entre deux analyses demandons-nous laquelle peut servir à faire un projet ou laquelle utilise des concepts opératoires pour le projet9 ». Les étapes et les particularités de la conception paysagiste constituent la base même de notre approche : rapport au site, invention programmatique, penser la structure par l'espace ouvert, fonder le projet par le travail du sol, utilisation du végétal, prise en compte de la dimension du temps. La visée opérationnelle constitue ainsi en même temps le point de départ et l'aboutissement de la lecture historique du projet. 
Non seulement le rapport particulier qu'entretient le projet de paysage avec la dimension du temps induit des méthodes d'enquête et de lecture historique originales, mais il constitue un outil essentiel de la construction de ces méthodes. Au final, l'étude des archives associée à l'observation in situ permet de confronter état actuel, état projeté et projet d'origine. Ces travaux offrent une base pour reconstituer l'évolution de la compétence et du rôle du paysagiste dans la longue durée, l'évolution de cet art de prévoir l'imprévisible10.
Ainsi, la description éclairée permet de donner du sens à la lecture de réalisations. Elle permet d'appuyer l'analyse sur des données concrètes et constitue le fondement de la vision critique. Celle-ci se construit au travers d'allers-retours constants entre problématique et observation au cours d'opérations apparemment opposées : le travail nécessaire de déconstruction de la réalisation étudiée est complété par sa reconstruction au regard de la question posée. La recherche de la « bonne distance » s'établit peu à peu entre une connaissance intime de l'œuvre étudiée et un nécessaire détour par de multiples mises en perspective. La rigueur du travail scientifique s'accompagne d'avancées intuitives moins explicites. La constitution d'un appareil théorique, fondé sur un questionnement qui guide l'approche, préserve cette description éclairée de l'inventaire strictement monographique.

Atouts et retombées

La constitution d'un partenariat entre l'ENSP et les Archives départementales des Yvelines, confirmé depuis septembre 2009 pour la valorisation des archives de paysagistes contemporains, représente une étape importante pour la concrétisation de ces objectifs, un véritable point de départ pour leur diffusion et leur partage.
L'insertion dans un réseau international d'enseignants-chercheurs (Eclas, Le:notre11) permettra à terme de développer des approches comparatives et de situer la spécificité des apports français dans la transformation du paysage. Elle offre également l'opportunité de s'inscrire dans la diffusion internationale de ces travaux.
Outre l'insertion dans les réseaux actifs sur ces sujets et la participation à des programmes de recherche, les retombées dans l'enseignement sont importantes, notamment à l'ENSP au sein des modules Histoire de la ville par les espaces ouverts (DPLG 2) et Lectures critiques (mémoire optionnel de master, DPLG 3), ainsi que dans le cadre d'interventions ponctuelles extérieures qui permettent la diffusion de ces savoirs inédits. L'enjeu est important à l'heure où l'on débat de futurs doctorats en paysage.
Suivent quelques exemples de l'inscription de cette approche dans ces divers domaines : recherche, enseignement, communication et ouverture à l'international.

Recherche : Le paysage dans les ensembles urbains de logements de 1940 à 1980

Un exemple concret de ces questions dans la pratique de la recherche est donné par l'étude12 commanditée par la Dapa et menée avec deux collègues respectivement paysagiste et historien.
Elle s'inscrit dans un ensemble de trois études mises en œuvre sur un corpus de trois cents grands ensembles répartis sur toute la France, portant respectivement, outre sur le paysage, sur les formes architecturales (ENSA Paris-Malaquais pour l'Île de France) et sur les systèmes constructifs et les matériaux (Cnam).
Il s'agit d'établir un état des lieux sur la prise en compte du paysage lors des grandes opérations de construction massive de logements en France durant les Trente Glorieuses. Cette période de l'urbanisme est généralement associée à une absence de prise en compte du paysage et à une absence des paysagistes eux-mêmes dans les opérations. La réalité est beaucoup plus complexe et bien des « grands ensembles » présentent des structures paysagères de grande qualité susceptibles de témoigner de l'essor des pratiques paysagistes contemporaines.
L'étude s'appuie à la fois sur un corpus d'articles parus à l'époque dans la presse professionnelle, sur un travail d'analyse cartographique, suivi d'une vérification sur certains terrains privilégiés, et d'une recherche approfondie en archives pour quelques cas exemplaires.
La recherche permet de faire émerger un projet de paysage oublié, voire jamais perçu. D'une certaine manière, le projet est réinventé sur la base d'un travail qui relève parfois de l'archéologie du paysage. La mise en évidence de la valeur paysagère de certains grands ensembles a pour visée opérationnelle de faire évoluer les projets de réaménagement en cours ou à venir, notamment dans le cadre des opérations menées par l'ANRU13, sur la base d'études préalables, aujourd'hui absentes de leur programmation.
L'approche repose sur l'hypothèse de base qu'on ne peut dissocier la conception d'un ensemble de logements de celle de ses espaces extérieurs, sans en diminuer considérablement les qualités d'usage, de gestion et d'évolution. Une telle  vision est rarement concrétisée aujourd'hui, tant s'est généralisée l'habitude de ne voir l'espace que par ses pleins bâtis. Cette approche est fondée sur trois niveaux d'observation et d'analyse qui structurent la lecture des exemples étudiés : celui du territoire et de l'implantation ; celui du quartier et du plan de masse ; celui enfin de la pratique et des usages. Le travail se déroule en trois phases successives permettant d'affiner une sélection d'opérations représentatives.
  • Phase 1, trois cents ensembles : Établissement d'une fiche de lecture paysage incluant un schéma des données paysagères (inscription territoriale, courbes de niveau, structures végétales majeures) à partir de trois types d'éléments : publications d'époque, cartographie, vue aérienne. Contribution à la sélection de quatre-vingts ensembles signalés aux préfets de régions.
  • Phase 2, soixante ensembles : Visite de terrain, vérification des données de la phase 1, prise en compte de l'échelle des pratiques et des abords. Élaboration d'une typologie scalaire représentative des différents aspects de la prise en compte de la dimension du paysage. 
  • Phase 3, dix ensembles : Étude de cas. Analyse approfondie en archives et auprès des acteurs et des gestionnaires d'une sélection d'ensembles représentatifs de la typologie établie en phase 2. Préconisations liées aux différentes situations.
Au final, les résultats devraient permettre d'établir une proposition de méthode de prise en compte de la dimension du paysage dans ce type d'ensembles réalisés après la Seconde Guerre mondiale. À une échelle plus large, outre la contribution à l'histoire d'une compétence paysagiste, il s'agit de montrer comment la dimension du paysage est insuffisamment prise en compte dans l'aménagement du territoire urbanisé aujourd'hui en France et d'élaborer une méthode d'approche, située à la fois géographiquement et historiquement, innervée par une pensée du paysage, apte à constituer une lecture critique des projets d'habitat contemporains.

Enseignement : le module Analyse de projets/ Lectures critiques

Depuis 1996, plus de deux cents études ont été issues des modules Analyse de projets, en partenariat avec l'ENSA de Versailles, puis  Lectures critiques de réalisations. L'objectif principal est la prise de distance vis-à-vis de l'acte de conception. Il s'agit de donner aux étudiants l'opportunité de se confronter à un autre rapport à la conception que celui qu'ils expérimentent régulièrement en ateliers. L'idée est de favoriser chez eux le développement d'une posture « critique », dans le sens d'une capacité à dépasser les a priori et à expliciter les discours implicites. Le propos notamment consiste à restituer ce qui est absent des publications : la demande initiale, la question (implicite) à laquelle le projet apporte une réponse, les chemins, le processus qui mènent de cette attente à un objet « final ». (Car malgré un intérêt croissant pour la dimension du paysage, les œuvres restent présentées, dans la plupart des publications, comme une réponse incontournable à des questions qui ne sont pas communiquées). Cette approche est comprise comme un travail de lecture, complémentaire du travail d'écriture que constitue la conception du projet. Elle passe par un travail de description et d'explicitation à mener à travers les catégories évoquées plus haut : déconstruction/reconstruction, rapprochement/prise de distance, objectivité scientifique/intuition, élaboration d'un appareil théorique reposant sur le fil d'une question principale. L'étudiant doit se montrer capable, par un léger déplacement, de s'approprier le regard de « l'autre » sans prendre parti (concepteur, habitant, maître d'ouvrage...), puis d'expliciter et de transmettre le sien propre...

Le parc des Coudrays, CCH, Élancourt-Maurepas, 1970

Un exemple intéressant est offert par une analyse14 de la restructuration récente, par l'agence Ilex, du parc des Coudrays créé par Michel Corajoud et l'équipe CCH (Corajoud-Ciriani-Huidobro, paysagistes urbains au sein de l'AUA-Atelier d'urbanisme et d'architecture) dans les années 1970, à Saint-Quentin-en-Yvelines.


Parc des Coudrays.
© Photos Gérard Dufresnes.


Les paysagistes d'Ilex sont précisément des élèves de Michel Corajoud, dont la proposition pour réaménager son propre parc n'a pas été retenue. L'étude repose sur l'élaboration de nombreux dessins analytiques permettant de confronter le réaménagement à la réalisation initiale.

 

Parc des Coudrays, schémas analytiques.
Source : Marqué, L. de, Feffer, A., « Le nouveau visage du parc des Coudrays (Élancourt, Saint-Quentin-en-Yvelines), mémoire d'analyse de projets sous la direction de B. Blanchon et G. Farhat, ENSP-EAV, 2004.


Cet exemple peut être rapproché de celui du parc de la Fondation Gulbenkian15 à Lisbonne, créé à la même époque et réaménagé en 2003, cette fois par son propre auteur Gonçalo Ribeiro Telles à travers ce qu'il considérait non comme un réaménagement mais comme une re-création, un nouveau projet lié à de nouvelles attentes et pratiques.
Ces exemples abordent des questions récurrentes : « le patrimoine paysager du XXe siècle », « le parc public comme œuvre et comme lieu de pratiques sociales », « la préservation du caractère poétique des lieux constitués au regard de leur dimension fonctionnelle - notamment vis-à-vis des contraintes sécuritaires », où il s'agit d'explorer le potentiel spécifique apporté par une réponse paysagiste.

Diffusion et ouverture internationale : JoLA, Journal of Landscape Architecture

Il est nécessaire aujourd'hui d'offrir des vecteurs de diffusion spécifiques pour les travaux de recherche centrés sur le domaine de la conception paysagiste, il est important qu'ils soient également accessibles aux jeunes chercheurs et permettent la maturation et la visibilité d'une communauté scientifique internationale identifiable.
 
 
JoLA, spring 2006 (inclut l'article de D. Delbaere, « When landscape designs public space »).


JoLA, spring 2008 (inclut l'article de G. Farhat, « The urban as infrastructural landscape »).


JoLA, autumn, 2009 (inclut la conférence de A. Chemetoff, « The projects of Grenoble and Allonnes or the economy of means »).

Dans cette perspective, je suis depuis 2005 membre du comité de rédaction d'une revue scientifique à parution biannuelle, sous la responsabilité d'Eclas. JoLA16, Journal of Landscape veut offrir une plate-forme européenne d'échanges, de débats et de publications pour la recherche dans le domaine du projet de paysage (landscape architecture) et contribuer à en identifier et développer les dimensions spécifiques. Ainsi, outre les traditionnels articles scientifiques, et des notices à propos de publications, JoLA accueille deux sections particulières : « Under the sky » pour la lecture critique de réalisations et « Thinking eye » pour des productions d'ordre visuel, accompagnées de texte.
La section « Under the sky », dont je suis responsable, s'appuie sur le fait que la critique éclairée de réalisations est un fondement de la construction de théories du projet de paysage, insuffisamment développé aujourd'hui et susceptible de réunir chercheurs et praticiens ; cette section a été notamment inaugurée par un article17 de Denis Delbaere, paysagiste dplg,  à propos d'un projet de Latitude Nord18 à Lille offrant un exemple de lecture critique d'opérations. D'autres articles ont suivi et offrent aujourd'hui un potentiel d'analyse de l'analyse critique menée par des chercheurs en conception paysagiste. Un élément dans la poursuite d'une réflexion sur la constitution d'un véritable appareil critique dans ce champ, relancée d'ailleurs par une proposition de Denis Delbaere pour la création d'une section de « critique d'espaces publics » dans cette même revue électronique Projets de paysage.
L'objectif est aussi l'organisation de ce travail de collecte et de mémoire, à travers notamment la réalisation d'une base de données, disponible au CDI de l'ENSP. À terme, ces travaux d'enseignants chercheurs et d'étudiants pourraient constituer, malgré leurs limites intrinsèques, et contribuer à alimenter une base documentaire et critique sur le projet de paysage accessible au centre de documentation de l'ENSP : une perspective fédératrice pour l'ensemble des enseignants, chercheurs et praticiens du Larep et des écoles de paysage.
Je terminerai par ces mots de Michel Corajoud, pilier de l'enseignement de l'ENSP pendant trente ans, praticien reconnu internationalement, parfois détracteur de l'implication des paysagistes dans la recherche et de l'accès de ces derniers à de futurs doctorats et pourtant, on le voit ici, défenseur des lectures critiques :
« [...] Le projet a, bien entendu, comme visée ultime la transformation et l'amélioration des lieux, mais il est, avant cela, une méthode qui permet de révéler les différentes manières dont l'espace peut se transformer. Rendre compte de cette démarche, c'est rendre accessible à tous (vos enseignants, aujourd'hui, et, demain, les décideurs, les usagers, les entreprises), l'enchaînement des décisions qui ont conduit à la mise en forme proposée. C'est donc leur donner les moyens d'une véritable critique et d'intervenir judicieusement sur le cours de votre projet19. »

Mots-clés

Espaces ouverts urbains, paysagiste concepteur, description, lecture critique, site et modernité, compétence, histoire
Urban open spaces, landscape designer, description, critical reading, site and modernity, skills, history

Bibliographie


Auteur

Bernadette Blanchon-Caillot

Architecte DPLG, maître de conférences à l'École nationale supérieure du paysage de Versailles, après une collaboration au Bureau des paysages d'Alexandre Chemetoff.
Ses travaux d'enseignement et de recherche portent sur la contribution d'une culture du paysage à la réflexion sur l'extension urbaine. Elle prépare une thèse sur les relations entre pratiques paysagères et projet urbain de 1939 à 1975.
Courriel : b.blanchon@versailles.ecole-paysage.fr

Pour référencer cet article

Bernadette Blanchon-Caillot
Pour une genèse de la compétence paysagiste
publié dans Projets de paysage le 23/12/2009

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/pour_une_genese_de_la_competence_paysagiste

  1. Lucan, J., « L'irrésistible ascension des paysagistes », AMC Le Moniteur Architecture, n°44, septembre 1993.
  2. Lucan, J., Architectures en France 1940-2000, Paris, Le Moniteur, 2001.
  3. Forestier, J. C. N., « Les parcs, les espaces libres au concours pour le plan d'aménagement de Paris », La Vie urbaine, 1920.
  4. Voir E. Bouvier, « Création de l'avenue de Breteuil », Bénédicte Leclerc, B., (sous la dir. de), Jean Claude Nicolas Forestier (1861-1930), du jardin au paysage urbain, Paris, Picard, 1994, p. 165-172.
  5. A. Corboz, né en 1928 en Suisse, est professeur d'histoire de l'urbanisme à l'École polytechnique fédérale de Zurich de 1980 à 1993 et professeur d'histoire de l'architecture à l'université de Montréal de 1967 à 1980. Chercheur au Getty Center à Los Angelès en 1986-1987, il a publié plusieurs ouvrages.
  6. Corboz, A., « La description : entre lecture et écriture », Le Territoire comme palimpseste, Besançon, Les Éditions de l'Imprimeur, 2001, p. 249 à 258. Texte original, « La descrizione tra lettura e scrittura », 2° Convegno di urbanistica, « La descrizione », Prato, 30 mars-1er avril 1995 ; paru dans Faces, n° 48, automne 2000, p. 52-54
  7. Ibid.
  8. Ibid.
  9. Devillers, C., « Sur l'histoire et l'analyse architecturale, lettre à Françoise Choay », Les Cahiers de la recherche architecturale, n°26, 2e trimestre , 1990, p. 97.
  10. A. Chemetoff, Grand Prix de l'urbanisme, 2000, ministère de l'Équipement.
  11. Eclas : European Council of Landscape Architecture Schools, www.eclas.org ; Le:Notre : Landscape Education/new Opportunities for Teaching and Research in Europe www.le-notre.org.
  12. B. Blanchon (architecte DPLG, Larep, ENSP Versailles), D. Delbaere (paysagiste DPLG, Lacth, ENSAP Lille) et J. Garleff (historien, ENSA St-Étienne), « Le Paysage dans les ensembles urbains de logements (1940-1980) » ; travail en cours (livraison prévue : janvier 2010), DAPA, direction de l'Architecture et du Patrimoine, sous-direction de l'Architecture et du Cadre de Vie, bureau Création architecturale, paysage et cadre de vie , ministère de la Culture et de la Communication. 
  13. Créée en 2003 dans le cadre des lois Borloo, l'Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU) propose des opérations de rénovation, de démolition, de résidentialisation, financées grâce à des partenariats publics-privés. (plus de quarante milliards d'euros de travaux  pour cinq cent trente quartiers à rénover à l'horizon 2013.) Cependant, le changement de visage de ces quartiers passe souvent par une démolition qui n'est pas toujours fondée. Une part importante de ces budgets est vouée explicitement à la « résidentialisation » de leurs espaces extérieurs, c'est-à-dire à leur redécoupage selon des modes habituels de la ville traditionnelle, sans autre connaissance des motifs qui ont présidé à leur conception initiale, ni observation de leurs qualités d'usage. À la faveur de la crise, un certain nombre d'opérations ont été récemment différées et pourraient s'orienter vers la recherche de solutions plus « durables », objectif auquel notre travail entend contribuer.
  14. Marqué, L. de, Feffer, A., « Le nouveau visage du parc des Coudrays (Élancourt, Saint-Quentin-en-Yvelines), mémoire d'analyse de projets sous la direction de B. Blanchon et G. Farhat, ENSP-EAV, 2004. 
  15. Voir Andresen, T. (ed.), From the National stadium to the Gulbenkian Garden, Francisco Caldeira Cabral and the first generation of portuguese landscape architects (1940-1970), Lisbonne, Calouste Gulbenkian Fondation, 2003. Catalogue de l'exposition à la Fondation Calouste Gulbenkian, du 22 octobre 2003 au 22 janvier 2004.
  16. JoLA, Journal of Landscape Architecture, Callwey Verlag, Munich. Depuis le printemps 2006, 8 numéros sont parus. Les autres membres du comité de rédaction appartiennent à des universités respectivement anglaise, danoise, norvégienne et germanique. Voir www.jola-lab.eu. JoLA a reçu en 2009 un prix d'excellence pour la communication de l'association des paysagistes américains Asla, American Society of Landscape Architects. Voir http://www.asla.org/2009awards/021.html.
  17. Delbaere, D., « When landscape designs public space ; The plaine du Grand Tournant, Lille, by Latitude Nord », JoLA, Journal of Landscape Architecture, Spring 2006, p. 48-57.
  18. G. Vexlard et L. Vacherot, paysagistes.
  19. M. Corajoud, « Le projet de paysage : lettre aux étudiants », dans Brisson, J.-L. (sous la dir. de), Le Jardinier, l'Artiste et l'Ingénieur, Besançon, Les Éditions de l'Imprimeur, 2000, p. 50.