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Note de lecture du livre de Massimo Venturi Ferriolo

01/12/2008

Texte

Paesaggi rivelati. Passeggiare con Bernard Lassus
Massimo Venturi Ferriolo
Milano, Guerini e Associati, 2006, 205 p.

L'auteur

Massimo Venturi Ferriolo est professeur d'esthétique à la faculté d'architecture du Politecnico de Milan. Ces dernières années, il a concentré ses recherches sur le thème du jardin et du paysage, qu'il analyse avec les instruments conceptuels de l'esthétique, dans la perspective d'un projet actif, d'une explicitation, dans le passé et dans la contemporanéité, de la culture et des choix opérationnels d'une société. Le paysage est, selon lui, « une réalité éthique, un terrain pour l'action, l'espace de la vie humaine associée : une réalité possible de délibération et transformation ». La collection « Kepos », qu'il dirige pour les éditions Guerini e Associati, est l'expression la plus prégnante de cette approche : les jardins et les paysages sont présentés dans une dimension pluridisciplinaire qui relève tant de l'histoire que de la philosophie et de l'architecture.
Parmi ses principales publications, on peut citer : Il giardino del Monaco (1993) ; Etiche del paesaggio : il progetto del mondo umano (2002) ; Giardino e filosofia (1992) ; Pensare il giardino (1992); Giardino e paesaggio dei romantici (1998) et Il giardino del Giappone (1993) qui a été traduit en français (Jardins du Japon, Paris, Éditions du Chêne, 1993). Pour ce qui concerne ses autres publications traduites en français, il faut signaler sa collaboration à Retour au jardin. Essais pour une philosophie de la nature, 1976-1987 (textes traduits et présentés par Hervé Brunon, Besançon, Éditions de l'Imprimeur, 2003).

Le sujet du livre

Ce livre est construit comme une promenade, articulée en deux différents moments (mais pleine de pauses, de points d'arrêt), dans laquelle on essaie de révéler le sens le plus profond de la théorie du paysage de Bernard Lassus. L'auteur l'explique d'une façon très claire, et évocatrice, depuis les premières phrases : « Paesaggi rivelati est un itinéraire à travers les lieux pour connaître avec le regard tourné vers l'horizon panoramique de notre culture : un regard profond, révélateur de trames d'identités, de réalités et d'apparences. Le livre illustre un parcours particulier : celui de deux amis qui se sont rencontrés et qui ont poursuivi ensemble une promenade, un chemin lent, attentif, à travers des paysages, un chemin qui ouvre un dialogue écrit à une seule main, mais par deux voix, bitonale dans son unité (p. 13). »
L'amitié de longue haleine entre Venturi Ferriolo et Lassus a permis à l'auteur de cerner avec son langage propre, celui du philosophe, de reconstruire un parcours sui generis et d'en discuter avec le protagoniste. Le livre de Venturi Ferriolo a donc l'atout d'analyser son sujet selon deux différentes clés de lecture, selon deux plans : le premier est le plan traditionnel, celui du regard objectif, porté sur quelque chose qui est en dehors de soi, l'autre est un plan plus originel et très précieux - parce que insolite -, il permet un regard doublement subjectif : subjectif en soi (le regard de Lassus sur son projet), subjectif par réflexion (la perception de cette dimension subjective dans l'univers disciplinaire et émotif de l'auteur du livre).
Regard est en effet le mot principal du livre. Le thème autour duquel se construit tout le discours de Venturi Ferriolo et, à travers lui, celui de Lassus. « Du regard débouche la recherche de Lassus pour proposer une pratique d'aménagement des lieux fondée sur une visibilité sans confins qui comprend même l'invisible (p. 14). »  Ce regard permet au paysagiste de cerner l'unicité des lieux, leur identité, et de la transférer sur le projet. De créer enfin un paysage qui n'est qu'« une hypothèse de regard sur ce qui nous entoure ». Lassus souligne dans ses œuvres, selon Venturi Ferriolo, l'existence de l'espace concret d'un côté, et du paysage (l'ensemble des sensations, des perceptions, de l'imaginaire de ceux qui le regardent et le vivent) de l'autre. L'alternance entre ce qui est visible et ce qui ne l'est pas, entre ce qui est réel et ce qui est visible sont des concepts fondamentaux dans sa construction théorique. « L'ambiance est un milieu spatial visible et unitaire rempli d'objets qui la caractérisent. Chaque objet (qui en tant que tel est un élément de l'advenir) a sa propre place et une signification en soi et dans le contexte unitaire du paysage. « Le paysage n'est pas une simple accumulation de choses. [...] Les objets composent une unité et se valorisent réciproquement. Si on les déplace on perd la trame. » Pour expliquer ce concept Lassus utilise la métaphore du bouquet des fleurs et du parfum, ou celle du verre et de la bouteille. 
Cette démarche théorique ouvre le dialogue entre l'artiste et le philosophe : ensemble ils «pré-voient paysages », « dans les sens propre de la pré-vision et avec ses instruments ».

Structure et thèmes du livre

Le livre est structuré en deux parties : La ricerca et Creazione, Una ricerca con pochi sbocchi di realizzazione. Donc une partie plus théorique, et une autre plus opérationnelle où les concepts de l'œuvre de Lassus sont expliqués à travers l'analyse d'un groupe de projets sélectionnés par l'auteur.
Sans faire référence à cette distinction, nous pouvons résumer les thèmes principaux du livre selon la liste suivante :
  • Illustration du parcours artistique et de recherche de Lassus. Venturi Ferriolo aborde en particulier le concept du paysage critique, du démesurable, de la miniaturisation, du redondant ;  la place de la couleur et de l'apparence dans les projets de paysage et dans les écrits théoriques ; la différence entre ambiance et environnement, lieu et paysage, le dépassement du concept de non-lieu.
  • Les habitants paysagistes en tant que l'un des principaux sujets de la recherche de Lassus. Ils correspondent à ceux que Lassus définit dans la catégorie-clé des paysagistes : les habitants de la banlieue, les simples résidents qui modifient petit à petit leur ambiance restreinte. « Insatisfaits de l'état originaire de l'espace qui leur a été attribué par le constructeur, ils créent des jardins-paysages en miniature, à différentes échelles, qui accueillent leur imaginaire, inspirés souvent par un monde rêvé. » Ces jardins imaginaires représentent le paradigme de l'activité du paysagiste, une démarche que Lassus n'abandonnera jamais : créer un paysage où le lieu et le sujet constructeur ne soient pas distinguables, un paysage où le paysagiste a avant toute autre chose étudié les relations entre les objets (et non les objets comme unités distinctes).
  • Les deux différents niveaux d'intervention sur les paysages : l'intégration et la différenciation. L'intégration vise à créer un espace générique, où nous ne pouvons pas cerner les identités et les caractéristiques originales. « L'intégration [...] paralyse le procédé d'aménagement démocratique du paysage, parce qu'il récuse les différences avant de les connaître, sans prendre en considération chaque nouvelle présence et ses conséquences (p. 19). » Tandis que l'hétérogénéité permet de fondre les différences en unité, sans préjuger d'un caractère sur l'autre, mais à travers une trame multiculturelle où chaque objet, dans sa particularité évocatrice, fait partie d'un ensemble harmonieux.
  • L'analyse inventive du paysage. C'est-à-dire la découverte des millefeuilles du paysage à travers les recherches d'archives et les apports de différentes disciplines, telles quelles la démographie, l'anthropologie, l'histoire, la géographie, etc. Il s'agit de la démarche nécessaire à tout projet de paysage, parce que, selon Lassus, on ne peut pas penser apporter de modifications à un lieu sans en avoir saisi son essence, son histoire, ses inflexions. En un mot : son identité.
  • L'art de la transformation. Selon Lassus le métier de paysagiste n'est pas celui de faire un projet mais celui d'identifier un processus « comme un ensemble des mouvements interactifs d'un lieu, sans l'arrêter, sans le fixer, mais en le percevant en chemin » (p. 22). De là le concept de la promenade : un chemin perpétuel qui révèle le paysage.
Le texte est enrichi enfin par deux tables d'images et par une bibliographie ponctuelle, articulée en trois catégories : les écrits de Lassus, les écrits sur Lassus et les textes généraux de référence.
Le livre de Venturi Ferriolo explicite, d'une manière assez claire et bien articulée, l'œuvre et la pensée de Lassus. Il porte également une réflexion stimulante sur l'éthique et les théories esthétiques qui sont à la base du travail du paysagiste. Il met bien en évidence, entre autres, le lien entre la recherche (et surtout la recherche scientifique), la conception des projets et la complexité, multiscalaire et multidisciplinaire, du concept de paysage. Il s'agit donc d'un texte qui à travers la narration d'une expérience singulière, et pour certains traits exceptionnels (dans le sens étymologique du terme), illustre l'évolution des pratiques des conceptions et des actions paysagères dans une perspective de longue période.

Bibliographie

Auteur

Chiara Santini

Docteur en histoire et civilisations (EHESS/Università di Bologna).
Ingénieur d'études à l'École nationale supérieure du paysage de Versailles/Marseille (ENSP).
Courriel : c.santini@versailles.ecole-paysage.fr

Pour référencer cet article

Chiara Santini
Note de lecture du livre de Massimo Venturi Ferriolo
publié dans Projets de paysage le 01/12/2008

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/note_de_lecture_du_livre_de_massimo_venturi_ferriolo