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Note de lecture du livre de Margherita Zalum Cardon

Reading report of Margherita Zalum Cardon's book

03/01/2010

Texte

Passione e cultura dei fiori tra Firenze e Roma nel XVI e XVII secolo
Margherita Zalum Cardon
Firenze, Olschki, 2008, 273 p.

L'auteur

Margherita Zalum Cardon, docteur en histoire de l'art moderne, s'intéresse à l'iconographie botanique, à l'histoire du jardin à l'époque moderne et à l'architecture baroque. Elle a collaboré avec la Scuola Normale Superiore de Pise et la Fondation Dumboarton Oaks de Washington. Elle est l'auteur d'un article paru dans l'édition en fac-similé de l'ouvrage de Giovanni Battista Ferrari, Flora, overo Cultura di fiori (L. S. Olschki, Firenze, 2001) et l'une des auteurs du livre Il giardino ritrovato di Pisa (Felici, San Giuliano Terme, 2005).
Ce volume est tiré de sa thèse de doctorat « Il «piacere nel specolare la diversità di fiori». Passione e cultura dei fiori tra Firenze e Roma nel XVI e XVII secolo », soutenue à l'université de Pise, qui a obtenu le prix Verbania Editoria & Giardini en 2006.

Le sujet du livre

Le propos de ce livre se développe autour des changements produits en Europe au cours du XVIe et XVIIe siècle, par l'arrivée des fleurs et des plantes ornementales à la suite de la découverte du Nouveau Monde et des explorations en Orient. Ces nouvelles espèces végétales suscitent tout de suite une véritable passion qui se répand dans le monde des savants aussi bien que dans le milieu des cours. En l'espace de quelques décennies, elles deviennent, en tant qu'objets rares et précieux, des pièces de collection. Anémones, couronnes impériales (fritillaria), narcisses, jacinthes, tulipes et renoncules, entre autres, vont occuper une portion de jardin appelée « jardin des fleurs » dont la possession exprime également le statut social du propriétaire. Savants et collectionneurs, qui parfois coïncident, entretiennent des correspondances où l'échange de connaissances pratiques est très souvent accompagné par celui des bulbes et des grains de fleurs qui traversent ainsi l'Europe. 
La passion des fleurs, nous montre l'auteur, pousse au développement pratique des sciences, telles que la botanique, mais aussi à l'évolution de l'art figuratif. Entre les deux siècles considérés, on passe des premiers portraits d'exemplaires exotiques réalisés dans le milieu scientifique pour des raisons d'étude, à la naissance d'un nouveau genre destiné à un grand succès, celui qui représente avec précision la nature capturée éternellement dans sa splendeur, à savoir le genre des natures mortes, ou, comme on les appelle plus justement dans les langue anglo-germanique, natures immobiles  (still life - Stillleben).
Bien que cet ouvrage ne se veuille pas exhaustif par rapport au sujet qu'il aborde, d'ailleurs très vaste et différencié dans ses composantes (l'arrivée de nouvelles espèces en Europe, le phénomène du collectionnisme naturaliste, l'évolution architecturale du jardin, la nature représentée, etc.), il offre pourtant des suggestions de recherche très intéressantes et a le mérite de mettre au centre de l'analyse de l'histoire des jardins le rôle des fleurs. Tout en essayant de garder une vision d'ensemble européenne, Zalum Cardon se concentre sur la cour des Médicis et la cour romaine qu'elle considère comme des laboratoires d'élaboration d'un savoir scientifique aussi bien que d'un goût esthétique spécifique.

Structure et thèmes du livre

Le livre se compose de cinq chapitres, de quelques pages en guise de conclusion et d'un appendice de trente illustrations en couleurs.
Le premier chapitre introduit le lecteur à la naissance en Europe au XVIe siècle, d'abord en Italie notamment à Pise, à Florence, à Rome, ensuite à Leyde, des jardins botaniques, ou «jardins des simples», en parallèle à la naissance des premières chaires universitaires de botanique. L'arrivée en Europe des espèces nouvelles de plantes et de fleurs provenant de l'Amérique et de l'Asie pousse les scientifiques de l'époque à réélaborer d'un point de vue critique et à mettre à jour le savoir ancien sur la base d'une connaissance fondée sur l'expérience directe. La publication de traités de botanique, à partir des années trente du XVIe siècle, reflète cette approche nouvelle par laquelle le monde végétal, enrichi d'autant d'espèces, est pour la première fois classifié systématiquement. L'une des figures les plus importantes de la nouvelle science botanique fut Charles de l'Escluse ou Carolus Clusius (1526-1609), fondateur du jardin botanique de l'université de Leyde. Dans ses ouvrages majeurs tels que Rariorum plantarum Historia (Anverse, 1601) et Exoticorum libri decem (Leyde,1605), la classification des plantes est accompagnée d'un répertoire d'illustrations très riche et détaillé afin de répandre avec précision la connaissance d'une variété infinie d'espèces qu'il a pu connaître directement ou indirectement grâce aux échanges avec les collègues de toute l'Europe. En effet, sa correspondance avec les savants et les collectionneurs du vieux continent témoigne d'un intérêt pour le monde végétal qui suscite une véritable passion de collectionneur.

Le deuxième chapitre porte sur le collectionnisme botanique qui investit la société européenne entre les deux siècles considérés. Zalum Cardon nous décrit ce réseau de collectionneurs de plantes exotiques, qui trouve à Florence un centre particulier d'élaboration et de diffusion. C'est en Toscane, en effet, où l'intérêt pour les plantes exotiques devient un domaine de recherche scientifique aussi bien qu'un phénomène de culture et de coutume. « L'activité précoce et vitale des scientifiques au service de la cour des Médicis a favorisé la diffusion des connaissances de beaucoup de nouvelles plantes et en général de l'intérêt pour ces dernières dans la société de cour » (p. 42.) L'auteur suit la carrière de Matteo Caccini (1573-1640), gentilhomme florentin, actif à Florence et à Rome, qui fut l'un des protagonistes de ce monde qui tournait autour des nouveautés botaniques à la fin du XVIe siècle et au début du siècle suivant. Ses échanges épistolaires avec des floriculteurs amateurs, des savants (comme Clusius), des médecins et des nobles passionnés attestent la portée sociale et intellectuelle de cette fièvre de collectionner les plantes rares. Savants et amateurs échangent entre eux les savoirs et les savoir-faire pour atteindre le double but d'acclimater des espèces exotiques dans les pays européens et d'améliorer l'habilité dans la production de variétés.

Le troisième chapitre mène le lecteur dans la Rome d'Urbain VIII (1623-1644), le pape bâtisseur de la famille Barberini. Il s'agit d'une période où la Ville éternelle est caractérisée par frénésie de construction de villas cardinalices et de jardins petits et grands. Il s'agit d'un panorama varié qui correspond à la variété d'intérêts et d'activités liés à l'univers des passionnés de fleurs (collectionneurs et scientifiques). Les cardinaux-neveux Barberini, se placent au sommet de cette communauté idéale de floriculteurs : le jardin du palais de famille constitue un point de référence pour les intellectuels et les savants, l'expression la plus haute de la culture florale.  Zalum Cardon témoigne de cet « âge de Flore » aussi par l'analyse de la production littéraire très riche, liée à la passion pour les fleurs à Rome. Dans la plupart des cas, ce sont des textes brefs (souvent des discours ou des instructions) où les auteurs décrivent avec précision les plantes (formes, couleurs, mesures de fleurs et de fruits, méthodes et techniques de culture, etc.) d'après une expérience concrète. Ces ouvrages, selon l'auteur, attestent donc une attitude précoce dans le milieu des savants/collectionneurs romains à une approche expérimentale de la connaissance du monde végétal, fondée donc sur l'observation et la pratique. À côté de ces ouvrages, souvent manuscrits, l'auteur s'attarde sur le célèbre traité du jésuite Giovanni Battista Ferrari, chargé du jardin  Barberini, Flora seu de florum cultura, imprimé à Rome pour la première fois en 1633. Le traité de Ferrari, par son élégance formelle - les illustrations furent réalisées par des artistes de grande renommée - et de contenu, représente selon l'auteur la synthèse des instances les plus significatives de la culture scientifique et littéraire du début de XVIIe siècle.

Le quatrième chapitre porte sur le rôle que les nouvelles espèces de fleurs provenant du Nouveau Monde et de l'Orient ont joué dans le processus de transformation et d'élaboration du projet du jardin. À partir de la seconde moitié du XVIe siècle, lorsque le jardin devient, d'un espace clos, un espace ouvert au paysage qui l'entoure, les plantes ornementales produisent elles aussi un changement au sein du jardin même. À cause de leur beauté et de leur rareté que l'on veut exalter, on leur consacre une portion géométriquement définie de la totalité de l'espace vert, qui se construit comme une véritable Wunderkammer (cabinet des curiosités) à l'extérieur, sorte de « musée idéal encyclopédique » ou « lieu de conservation d'une collection précieuse » (p. 169). Les jardins de fleurs se répandent très rapidement en Italie et en Europe : à Florence, à Mantoue, à Vienne, à Saint-Germain-en Laye, à Fontainebleau, à Heidelberg et naturellement à Rome.
Ces « jardins secrets » ne sont pourtant qu'une étape dans l'évolution du goût et de la création de l'espace vert. Lorsque les fleurs exotiques deviennent accessibles à un public de plus en plus large, en perdant partiellement leur prix et valeur, et le collectionnisme se tourne vers d'autres espèces et d'autres genres, les jardins de fleurs vont graduellement disparaître au cours de la seconde moitié du XVIIe siècle. L'affirmation des théories classicistes sur l'évolution de l'architecture et des arts figuratifs impose sur les jardins des « schémas décoratifs plus mesurés, où l'exubérance chromatique apportée par les tulipes, les jacinthes, les lys, les renoncules et les anémones est moins présente» (p. 192).

Le dernier chapitre s'intéresse au rapport entre fleurs et représentation et entend aussi présenter quelques propositions de recherche. L'iconographie qui orne les traités de botanique du  XVIe siècle constitue un élément de nouveauté par rapport au passé : les dessins, les gravures deviennent de véritables instruments d'étude de la nature  « qui vont jouer un rôle décisif dans la définition de la botanique descriptive moderne » (p. 197). Les images imprimées constituent un répertoire consultable toute l'année, elles représentent le corollaire indispensable d'une connaissance qui ne peut pas forcément être toujours directe.
Au fur et à mesure que le marché des fleurs se développe, surtout dans les Flandres, les illustrations des espèces nouvelles de fleurs se nouent au commerce des plantes bulbeuses exotiques. On imprime alors des catalogues de vente (par exemple les livres de tulipes) pour montrer aux acheteurs pendant toute l'année la splendeur de cette marchandise éphémère. Mais la passion pour les plantes exotiques est révélée également par les nombreux florilèges imprimés ou peints entre la fin du XVIe siècle et la première moitié du XVIIe. Zalum Cardon observe comment les représentations à des fins scientifiques ou commerciales, de même que le collectionnisme et la passion pour les fleurs, mènent à l'affirmation de la peinture florale en tant que genre autonome. Le parcours, suivant lequel les fleurs cessent d'être un simple élément décoratif et deviennent un sujet pictural indépendant (comme par exemple l'iconographie du vase de fleurs), passe donc par la volonté de voir éternellement fixée la beauté des plantes rares des jardins. 
À la fin du XVIe siècle dans les tableaux de fleurs prévalent les représentations des plantes ornementales précieuses qui enrichissent et anoblissent les jardins de l'époque. Il y a donc une correspondance entre les plantes des jardins et celles désormais protagonistes des tableaux où elles sont minutieusement peintes. Ce genre de peinture s'impose dans toute l'Europe même si l'auteur se concentre sur la production en Italie. Si les maîtres des portraits floraux sont les Flamands, les peintres italiens offrent des spécificités non seulement formelles, mais dignes de remarque. En ce qui concerne cette production artistique liée au mécénat romain, l'auteur suggère qu'il y ait une relation entre le collectionnisme botanique à Rome au début du XVIIe siècle et la commande des tableaux au sujet spécifiquement floral.

Le livre de Zalum Cardon a sans aucun doute le mérite de mettre les fleurs exotiques, dont le rôle a souvent été négligé par l'historiographie, au centre d'un discours très vaste qui porte sur l'évolution de la culture, de l'architecture du jardin, de l'art et de la société européenne tout court. L'utilisation de sources différentes (traités d'horticulture, de botanique, d'architecture du jardin, correspondances privées, sources iconographiques) permet de construire un discours autour du collectionnisme botanique qui a sa cause première dans la passion pour les plantes rares. Parler donc des fleurs en focalisant principalement l'attention sur la passion de ses collectionneurs permet en effet de saisir d'un autre point de vue la rencontre de la culture européenne avec une portion de la nature inconnue. En d'autres termes les fleurs cessent d'être des fins ou des simples instruments pour devenir la cause de tous les changements (d'approche scientifique, de goût, de manière de projeter l'espace) qui se produisent autour de la « merveille » suscitée par ces nouvelles espèces de plantes.
Les parties les plus intéressantes du livre sont celles consacrées à l'analyse de l'iconographie florale où l'on voit à la fois la maîtrise et la sensibilité de l'auteur dans ce domaine et toutes les potentialités d'investigation d'une approche semblable. La période choisie est également très significative puisqu'elle s'avère être un moment unique. Après ce tournant, les espèces de plantes jadis exotiques s'imposent comme patrimoine acquis de la variété disponible sur le marché des plantes et sur la palette des architectes jardiniers.
Il faut pourtant remarquer que la relation entre les contextes historiques et les contextes culturels décrits est parfois laissée un peu à l'écart ; de même que le réseau européen dans lequel s'inscrivent les cas toscane et romain reste à peine esquissé. En effet, l'auteur n'explicite pas les raisons (d'ailleurs tout à fait légitimes) qui l'ont mené à choisir ces deux cas d'étude italiens plutôt que d'autres possibles. Néanmoins, cela n'enlève pas d'intérêt à cet ouvrage qui nous confirme comment le rapport entre l'homme et le monde végétal à l'époque moderne est encore loin d'être saisi dans sa complexité et ses enjeux.

Mots-clés

Botanique, collectionnisme, fleurs, jardin, peinture
Botany, collectionism, flowers, garden, painting

Bibliographie

Auteur

Clizia Magoni

Docteur en histoire.
Allocataire de recherche, université de Bologne.
Courriel : clizia.magoni3@unibo.it

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Clizia Magoni
Note de lecture du livre de Margherita Zalum Cardon
publié dans Projets de paysage le 03/01/2010

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