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Note de lecture du livre de Jean-Pierre Le Dantec

Reading report of Jean-Pierre Le Dantec's book

20/07/2011

Résumé

Compte rendu du livre de Jean-Pierre Le Dantec Poétique des jardins

Texte

Poétique des jardins
Jean-Pierre Le Dantec
Arles, Actes Sud, 2011, 186 p.


L'auteur

Jean-Pierre Le Dantec, ingénieur de formation, a longtemps enseigné à l'École nationale supérieure d'architecture de Paris La Villette qu'il a dirigée entre 2001 et 2006. Il a participé à la création, en 1995, du DEA « Jardins, paysages, territoires ».
À l'intérieur de sa riche production littéraire et scientifique, l'art des jardins et des paysages a toujours joué un rôle de premier plan. Nous signalons, entre autres : Jardins et Paysages. Textes critiques de L'Antiquité à nos jours, 1996, Le Sauvage et le Régulier. Art des jardins et du paysagisme en France au XXe siècle, 2002 ; Jardins et Paysages. Une anthologie, 2003. Il a été également l'auteur, avec sa sœur Denise Le Dantec, du Roman des jardins de France. Leur histoire (1987) qui a fait l'objet de plusieurs rééditions.

Le livre

Ce nouveau livre de Jean-Pierre Le Dantec aborde l'art des jardins selon une démarche originale, très bien résumée par ce mot « poétique » qui campe sur la couverture. Il en explique les raisons dans un bref avant-propos qui fait état, en même temps, du développement des études sur les jardins durant ces trente dernières années et de son expérience personnelle. Il commence par énoncer les causes qui, à son avis, ont amené à renouveler l'intérêt non seulement scientifique, mais également social, politique et culturel, pour les jardins et les paysage : la demande de « nature » dans un monde de plus en plus urbanisé ; la « prise de conscience des menaces qui pèsent aujourd'hui sur les écosystèmes » (p. 10) et, last but not least, la critique menée par certains architectes, entre les années 1970 et 1980, à sur l'urbanisme moderne « à prétention rationaliste » (p. 10). Parallèlement à ce renouveau, la réflexion théorique sur l'histoire de l'art des jardins a connu un important progrès et a enfin permis le développement d'études et de formations qui, il y a quelques dizaines d'années, étaient encore des initiatives « pionnières » (p. 11) dans le panorama national : la fondation de l'École nationale supérieure du paysage de Versailles-Marseille (ENSP) en 1979, destinée à la formation de paysagistes DPLG ; le DEA « Jardins, paysages, territoires » à l'École nationale supérieure d'architecture de Paris La Villette en 19951 et le DESS « Jardins historiques, patrimoine et paysages » à l'École nationale supérieure d'architecture de Versailles2 (ENSA-V).
À la lumière de ces considérations, la Poétique des jardins vise à faire état du travail de recherche et d'enseignement que l'auteur a mené depuis une vingtaine d'années à l'intérieur de ce réseau de cours et d'écoles. Il ne s'agit donc pas d'un texte sur l'art des jardins dans lequel l'auteur mènerait son analyse selon une démarche traditionnelle qui viserait à développer une histoire chronologique, géographique ou selon des modèles esthétiques qui sous-tendaient les réalisations et les écoles de pensée jardinistes. On n'y trouve pas, par exemple, une histoire chronologique ou par zones géographiques de l'évolution des modèles de composition, des questionnements esthétiques qui sous-tendaient les réalisations et des écoles de pensée « jardinistes » etc. Il s'agit plutôt d'un recueil d'essais qui développent un concept (le microcosme, la nature, le paysage, la politique, ou les œuvres vivantes), un élément (l'eau ou les différents types de clôture), une pratique (la promenade), qui ont caractérisé et caractérisent l'art des jardins selon une perspective « diachronique » où les époques, les protagonistes, les écoles et les modèles dialoguent entre eux. 
L'art des jardins, tel qu'il est envisagé dans ce livre, semble ainsi prendre ses distances de la démarche scientifique à travers laquelle il a été analysé et raconté pendant longtemps. Il ne s'agit pas d'une forme de l'expression de l'esprit humain destinée principalement aux historiens de l'art et aux historiens tout court. Mais plutôt d'un champ disciplinaire, un art à part entière, qui nécessite, pour être compris et étudié, l'apport de différentes disciplines. En ce sens, le texte de Le Dantec représente un état des lieux tout à fait remarquable, puisqu'il met en évidence les différentes valeurs et apports culturels de son objet et ses enjeux contemporains (toute poétique, en effet, même celle présentée ici, est un concept in fieri). Loin d'avoir pour objet simplement « le plaisir du corps et de l'âme » (p. 183), l'art des jardins a été à la fois un champ d'expérimentation capital pour le développement de l'agriculture et des connaissances botaniques ; mais aussi un laboratoire en plein air pour la mise en place de modèles d'organisation urbaine et territoriale et pour l'évolution des techniques liées à l'aménagement de l'espace, surtout à partir de Le Nôtre. Il est depuis toujours une forme de représentation, un témoignage, de l'image et du concept de nature qui a caractérisé les différentes époques de l'histoire de la civilisation humaine. Il a toujours entretenu des liens puissants avec la politique et s'est fait « machine érotique », érotomachia (p. 134) non seulement dans la civilisation occidentale mais également dans celle orientale. Il a longtemps joué, enfin, un rôle important, en tant qu'élément structurant de la ville et élément de distinction de ses classes dominantes.
Tout au long de sa narration, toujours fluide, toujours passionnante, entre le style captivant du roman et celui plus rigoureux de la publication scientifique, Le Dantec cite, présente, analyse la riche production scientifique qui a contribué, dans les dernières années, à faire évoluer l'art des jardins dans une discipline à part entière. Et il l'insère en même temps dans un parcours historique de longue durée où il place des jalons : les figures principales et leur biographie, les traités, les projets, les réalisations les plus significatives.
Puisqu'il n'est pas possible de détailler ici les contenus spécifiques de chaque chapitre, nous nous limiterons à présenter quelques exemples qui rendent compte, de manière différente, de la richesse d'approches et de pistes de réflexion dont ce livre fait état.
Dans le deuxième chapitre (« Clôture »), on analyse, par exemple, le concept de démarcation, de partition spatiale qui a été longtemps, au moins jusqu'à la parution du ha-ha, ou saut-de-loup, une condition sine qua non pour pouvoir parler de « jardin ». Après avoir évoqué les raisons symboliques et religieuses de l'image du jardin clôturé, dominante au Moyen Âge et à la Renaissance, Le Dantec analyse l'origine du mot ah-ah. Il essaie ainsi de retracer, par le biais de la littérature jardiniste de l'époque, française et anglaise, les éléments qui ont amené à l'idée révolutionnaire « d'un jardin sans limite puisque étendu à toute la nature » (p. 34) dont le ah-ah est porteur. L'essai se conclut avec une série d'observations qui font le point sur le rôle, physique et symbolique, des clôtures des jardins d'aujourd'hui.
Dans le cinquième chapitre (« Science »), l'auteur analyse trois cas d'études qui montrent comment le jardin a participé, entre les XVIe et XVIIe siècles, à la « subversion » (p. 79) intellectuelle qui a mené à la naissance de la science moderne : i giardini segreti de la Renaissance italienne, le potager dirigé par Jean-Baptiste de La Quintinie à Versailles, à l'époque de Louis XIV, et les jardins conçus par André Le Nôtre. Les deux premiers ont représenté de vrais laboratoires en plein air pour le développement des connaissances liées à l'horticulture ; tandis que les troisièmes ont joué un rôle de grande importance dans l'expérimentation, théorique et technique, de nouveaux modèles d'aménagement du territoire et de la ville (p. 83-86) ainsi que dans l'évolution des sciences hydrauliques, du relevé et du nivellement des sols.
Le dernier chapitre (« Promenade ») est consacré à une réflexion sur le rôle attribué à la promenade dans la composition des jardins. « Miniaturisation, réduction, allégorie, symbole, métaphore, allusion, citation » (p. 162), la promenade vise toujours à offrir aux visiteurs une sorte de voyage à travers un « pays d'illusion » (p. 162) dont les finalités sont différentes selon les civilisations et les époques : la découverte des beautés du monde dans le petit espace du jardin, la fuite de la ville moderne et inhumaine, le plaisir des sens et de l'esprit, l'exercice mnémonique. Le Dantec évoque ici, encore une fois à travers une riche liste d'exemples tirés de la littérature historique et des recherches plus récentes, les compositions pittoresque d'Ermenonville, les jardins promenades japonais, les images du wanderer romantique et du flâneur baudelairien ainsi que la pratique codifiée de la promenade dans les jardins baroques.
Recueil d'essais thématiques, qui pourraient être lus indépendamment les uns des autres et selon une succession différente de celle proposée par l'auteur, le livre de Jean-Pierre Le Dantec prend ainsi la forme d'une synthèse particulièrement agréable à lire, et en même temps riche et savante, de l'histoire de l'art des jardins et de son évolution en tant que pratique, théorie et champs d'études. Une vraie poétique, enfin, dans le sens étymologique du terme.

Mots-clés

Jardins, paysages, art des jardins, histoire des jardins, concepts
Gardens, landscapes, Gardens'art, history of gardens, concepts

Bibliographie


Auteur

Chiara Santini

Docteur en histoire et civilisations de l'Europe.
Ingénieur de recherche, Laboratoire de recherche en paysage (Larep), École nationale supérieure du paysage de Versailles-Marseille (ENSP).
Courriel : c.santini@versailles.ecole-paysage.fr

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Chiara Santini
Note de lecture du livre de Jean-Pierre Le Dantec
publié dans Projets de paysage le 20/07/2011

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/note_de_lecture_du_livre_de_jean_pierre_le_dantec