Index des articles

Les articles


Note de lecture du livre de Franco Farinelli

01/12/2008

Texte

L'invenzione della Terra
Franco Farinelli

Palermo, Sellerio, 2007, 152 p.

Ce livre est le recueil des communications données dans l'émission radiophonique « Alle 8 della sera » (radio 2 italienne) par Franco Farinelli, professeur de géographie à l'université de Bologne. Il est connu comme une des voix les plus originales de la « géographie critique » de ces dernières décennies et auteur d'importantes monographies telles que I segni del mondo (La Nuova Italia, 1992), et Geografia (Einaudi, 2003).

Farinelli a beaucoup écrit sur l'idée de paysage, notamment à propos de sa localisation dans l'histoire et l'épistémologie de la géographie. Le texte présenté est une synthèse de sa pensée, dans un style littéraire agréable. Farinelli fait commencer son histoire de la géographie aux prémices de la mythologie. En analysant tout d'abord le récit de la Bible, puis celui babylonien de l'Enuma Elis, et enfin l'Odyssée d'Homère, il envisage les processus par lesquels la pensée humaine a construit la ligne d'horizon. Une telle séparation entre Ciel et Terre a transformé cette dernière en un objet en soi qu'il fallait connaitre et donc mesurer. En découle  l'élaboration du concept d'espace, que l'auteur définit comme une « mesure linéaire standard ». Ce concept fait son apparition dans la culture occidentale, selon Farinelli, dans le récit homérique du combat entre Ulysse et le cyclope Polyphème. Après la fuite de la caverne, les grecs arrivent à se sauver car Ulysse, avant de crier une seconde fois son nom (la première était énoncée au risque de faire couler la chaloupe par la pierre lancée par le géant), compte les coups de rame nécessaires à s'éloigner suffisamment. Ulysse inaugure donc, avec ces coups de rame, l'adoption d'une unité de mesure pour évaluer une distance.
La naissance de la notion d'espace permet ensuite celle de la géographie, c'est-à-dire celle de l'écriture du monde. La tradition assigne la première tentative de dresser une carte du monde au Grec Anaximandre (VIe siècle av. J.-C.). Mythique ou non, cet événement marque, selon Farinelli, l'acte de naissance de la pensée occidentale. Depuis les anciens Grecs jusqu'aux philosophes du XXe siècle, en effet, l'enjeu de la connaissance du réel doit faire face à l'impossibilité de saisir le monde. L'humanité connaît seulement l'image qu'elle a donnée aux objets du réel. La géographie et la philosophie, comme le disait Strabon au début du premier livre de sa Géographie, coïncident. Ce sont les géographes, en effet, qui accomplissent la tâche fondamentale de dresser l'image du monde et donc de dresser les fondements de la connaissance. Cependant tout cela a un prix : la connaissance humaine du monde doit se limiter à la carte. Ce medium entre la réalité et sa représentation fixe dans une figure plane et immobile un monde qui en réalité a trois dimensions et bouge constamment, en se modifiant sous les effets conjugués du travail de la nature et de l'homme.
Dés lors, la science, ou mieux le savoir géographique, a vécu dans une tension constante entre deux pôles conceptuels. D'un côté, l'écriture qui donne la priorité au dessin, et donc au langage de la représentation, et qui se traduit dans la « raison cartographique ». De l'autre, il y a le logos, c'est-à-dire le récit, ce que Strabon appelait l'explication (qui n'est pas une simple description) du monde.
Le premier pôle conceptuel trouve son expression chez Ptolémée, qui invente la projection, c'est-à-dire l'art d'enlever au monde sa troisième dimension par une grille de méridiens et de parallèles. Ils définissent une équivalence mathématique entre le globe et la surface plane de la carte : la traduction du monde en espace. La même opération, selon Farinelli, sera la véritable tâche de Christophe Colomb, au début de l'époque moderne. Il compte arriver à l'est en passant par l'ouest, parce qu'il a calculé les distances sur le globe comme s'il s'agissait d'une table. Il a réduit la distance au temps de parcours, en appliquant la conception de l'espace typique de toute modernité : l'emploi d'une mesure linéaire standard.   
Le deuxième pôle conceptuel, celui du récit de la Terre, de « l'explication de l'écoumène » de Strabon jusqu'à l'Erdkunde de Carl Ritter, a plusieurs points en commun avec l'invention du paysage. Selon Farinelli l'inventeur d'un tel « formidable modèle de perception et de compréhension de la surface terrestre » a été Alexander von Humboldt. Le géographe allemand, après ses voyages dans les régions équinoxiales, inaugure l'emploi du concept de paysage en tant que première démarche pour s'approcher de la surface du globe. Il s'agit d'abord, toujours selon Farinelli, d'une stratégie politique visant à donner de nouveaux instruments scientifiques et culturels à la bourgeoisie. Pourvue d'une culture littéraire et artistique, cette dernière manquait cependant des connaissances nécessaires à la gestion de l'État, et donc à la prise du pouvoir, telles que la géographie, les sciences naturelles et physiques pouvaient lui en procurer. Pour éclaircir sa conception du paysage, Humboldt décide d'utiliser le dispositif conceptuel et culturel qui sous-tend l'éducation artistique et esthétique de la bourgeoisie. Son paysage se caractérise d'abord de façon « pittoresque » : il est un ensemble visuel dont les contours les plus distants se perdent dans le « nébuleux éloignement » typique de la peinture romantique. Ici, se situe la première phase du procès heuristique du paysage humboldtien : l'Eindruck, l'impression sensible, où le sujet contemple le paysage dont tous les éléments sont un ensemble indistinct. La deuxième phase est celle de l'Einsicht, où le sujet fixe un regard scientifique sur chaque composante de l'ensemble pour l'isoler des autres et l'analyser rationnellement. La synthèse finale est celle de l'ensemble complexe, le Zusammenhang, où cohabitent les deux premiers termes en structurant l'idée que le paysage n'est pas un objet à connaître, mais un véritable outil à appliquer à l'étude et à la recherche, notamment en géographie.
Le paysage humboldtien, selon Farinelli, est l'alternative au modèle cartographique. En premier lieu parce qu'il suppose que son observateur se situe sur un point de vue éloigné, nécessairement haut. Il doit donc employer la troisième dimension, celle que la carte efface.  En deuxième lieu parce ce qu'un tel regard représente l'application de la démarche géographique du philosophe Emmanuel Kant. Farinelli tient en effet à souligner que celui qui est considéré comme le père de la philosophie moderne était d'abord un géographe. Dans sa Géographie physique, le savant de Königsberg proposait un principe classificatoire des espèces opposé à celui de Carl von Linné. Ce dernier classait les  plantes en partant de la similitude de leurs organes reproducteurs, donc seulement à partir d'une petite partie du complexe de l'être. Au contraire Kant appliquait la classification physique, selon laquelle on peut parler par exemple de « flore méditerranéenne » parce que ses composantes, bien qu'elles puissent appartenir à des espèces différentes, sont par nature proches les unes des autres. Le premier critère, celui de Linné, se rattache, selon Farinelli, à l'idée de la carte, qui opère une pareille réduction en représentant seulement quelques-unes des qualités des objets, telles que, par exemple, la largeur et la longueur. Le deuxième se rattache au contraire  au récit, et donc au paysage : il envisage un ensemble géographique, pris dans sa totalité complexe, dont la caractéristique principale est la proximité de ses éléments.
Dans la conclusion de cette série de lectures, bâtie sur une juxtaposition des deux différents pôles conceptuels de représentation du monde qui ont informé l'histoire de la culture occidentale, Farinelli se pose le problème de la connaissance du monde actuel. La carte aujourd'hui n'arrive plus, même en tant que medium, à expliquer le fonctionnement du globe. Les réseaux informatiques et financiers, toujours moins visibles, qui le parcourent constamment, gouvernent de plus en plus les dynamiques des territoires et rendent insuffisants les critères sur lesquels s'appuyait la description spatiale de la réalité. La géographie doit donc se tourner vers ses fondateurs pour y retrouver l'idée de la totalité connexe, donc du paysage, un outil indispensable face aux nouveaux défis du monde contemporain.

Bibliographie

Auteur

Federico Ferretti

Doctorant en géographie.
Université de Bologne - Département des disciplines historiques.
UMR 8504 Géographie-Cités.
federico.ferretti6@unibo.it

Pour référencer cet article

Federico Ferretti
Note de lecture du livre de Franco Farinelli
publié dans Projets de paysage le 01/12/2008

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/note_de_lecture_du_livre_de_franco_farinelli_