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Note de lecture du livre de Françoise Choay

Reading Report of Françoise Choay's book

18/07/2010

Résumé

Compte rendu du livre de Françoise Choay : Le Patrimoine en questions.

Texte

Le Patrimoine en questions
Françoise Choay
Paris, Éditions du Seuil, 2009, 214 p.


L'auteur

Françoise Choay, professeur émérite des universités de Paris I et VIII, professeur en Belgique, en Italie et aux États-Unis est l'une des figures majeures de la pensée contemporaine sur le paysage et ses liens avec l'espace bâti.
Son ouvrage Le Patrimoine en questions, paru aux Éditions du Seuil en 2009, représente le dernier jalon en date d'un parcours de longue haleine, fait de réflexion active et d'engagement intellectuel sans failles. Le sous-titre de l'ouvrage, Anthologie pour un combat, est d'ailleurs emblématique de l'angle d'attaque choisi par l'auteur et donne aussitôt une tonalité particulière, une couleur vive à cette anthologie qui s'avère un véritable instrument de combat contre toutes « les confusions institutionnalisées » et prône une nouvelle approche du cadre bâti, qu'il soit ancien, récent ou à venir.

Le sujet du livre

Fondé sur une analyse historique et critique du champ lexical au sein duquel opèrent le terme et le concept de patrimoine, cet ouvrage repose sur un questionnement préalable qui s'efforce de départir les amalgames occultant les valeurs et les enjeux de l'espace bâti.
L'appareil méthodologique mis en place par l'auteur s'avère efficace et probant, car il s'inspire d'un modèle qui a fait ses preuves lors des cours qu'elle a longtemps assurés auprès de futurs urbanistes et architectes. La théorie doit s'appuyer, se fonder, se révéler au public comme aux lecteurs par le truchement d'un texte emblématique de l'époque traitée, car la voix des témoins de périodes plus ou moins lointaines ne peut que rendre l'histoire plus vivante, plus proche, plus éclairante.
La sélection proposée, allant du XIIe jusqu'au XXe siècle, se compose de documents internationaux particulièrement représentatifs d'une certaine vision du cadre monumental.
Quelques textes sont choisis puisqu'ils sont mal connus, voire, parfois, supposés trop connus.
Dans tous les cas, le caractère militant de l'anthologie repose sur des textes qui sont toujours, comme l'affirme l'auteur dans son avant-propos, des documents engagés.
Le souci didactique ainsi que le caractère rigoureux du travail d'analyse se traduisent par l'exigence d'accompagner chaque texte d'une présentation fournissant une notice biographique et bibliographique capable de donner les principaux repères au lecteur.
Car, de l'aveu de l'auteur, son ouvrage s'adresse à la fois à un public de professionnels et à des lecteurs moins spécialisés s'interrogeant d'abord sur l'origine, le statut, les glissements sémantiques  du mot « patrimoine ». En effet, devenu un mot clé de notre société mondialisée, son contenu et sa notion se révèlent loin d'être clairs.
L'ouvrage prend donc son envol d'une réflexion étymologique autour du mot « patrimoine ».
Si, comme nous le rappelle Françoise Choay, l'étymologie latine du terme, à savoir, « héritage qui descend, suivant les lois, des pères et mères à leurs enfants » (E. Littré) ne fait aucun doute, l'usage courant de l'expression « patrimoine historique » date seulement des années 1960.
Cette expression tend en outre à remplacer, voire à bannir l'usage consacré depuis le XIXe siècle, des deux expressions de « monument » et de « monument historique ». La différence entre ces deux acceptions a été donnée pour la première fois en 1903 par Riegl. Le terme monument dérive du substantif latin monumentum, lui-même issu du verbe monere, « avertir », « rappeler à la mémoire ». Monument est donc tout artefact réalisé par une communauté afin d'évoquer des données caractéristiques de son identité. Il est, comme le dit Françoise Choay, un « dispositif mémoriel intentionnel » qui demande une attention permanente.
Cette attention est d'autant plus nécessaire que tout cadre monumental s'avère fragile, car il est perpétuellement exposé au danger d'une destruction « positive » ou « négative » selon que la cause de la destruction dérive d'un oubli ou d'une action violente (guerres civiles, guerres de religions, etc.).
L'analyse de Françoise Choay entre ensuite dans le vif du sujet à travers l'esquisse d'une genèse du monument historique. L'auteur dépeint à couleurs saisissantes les trois grandes révolutions culturelles ayant façonné progressivement la perception de l'espace monumental.
La première, surgie dans l'Italie du Quattrocento, s'est opérée lorsque les hommes de lettres ont progressivement abandonné une vision théocentrique à la faveur d'une nouvelle conception de l'homme ainsi que des monuments historiques aptes à raconter de façon prégnante son histoire.
Bien sûr, nous rappelle l'auteur, c'est d'abord tout l'immense héritage romain qui est placé au crible des savants et des artistes de l'époque. Ceux-ci ont eu, envers ce qu'ils appelaient « les antiquités » un sentiment d'admiration, de protection, mais aussi, un désir d'appropriation, voire d'exploitation.
Dans cette perspective, le texte de Pie II Piccolomini paraît particulièrement emblématique ; on peut y découvrir la célèbre bulle « Cum almam nostram urbem », premier document officiel prônant avec véhémence en 1462 la protection des monuments antiques de Rome.
Entre le XVIe et le XIXe siècle les antiquaires européens, à savoir « tous ceux qui se penchent sur l'ensemble des artefacts anciens », ont réalisé un travail d'inventaire concernant toutes les catégories d'antiquités et ont contribué au développement de l'unité européenne. Toutefois, quant à la conservation des monuments, ils ne se sont guère souciés de leur préservation, du moins jusqu'au XIXe siècle.
La deuxième révolution culturelle (née en Angleterre) se traduit justement par une nouvelle prise de conscience sous l'impulsion de laquelle les pays vont institutionnaliser la conservation des antiquités dès lors promues au rang de « monuments historiques ». L'avènement de la photographie a ensuite joué un rôle essentiel dans la valorisation des monuments jusqu'à devenir une forme d'analyse complémentaire du dessin comme l'ont démontré dans leurs écrits Ruskin et Viollet-le-Duc. C'est ainsi, avec cette deuxième révolution culturelle coïncidant avec celle proprement appelée industrielle, que le concept de patrimoine s'est enfin élargi : Ruskin fut le premier à promouvoir la conservation d'un héritage modeste, celui des architectures domestique et vernaculaire. Quant aux Italiens, dans le sillage de Giovannoni, ils furent les premiers, après la guerre de 1914, à considérer les villes anciennes comme des monuments historiques à part entière.
Une étape importante dans l'histoire de la perception et de la conservation des monuments est représentée par la première conférence internationale sur la conservation artistique et historique des monuments organisée à Athènes en 1931 sous l'égide de la Société des nations.
Le terme « monument culturel » fait ensuite son entrée en France dès 1959 sous la plume de Malraux et fait référence à une vision plus élitiste de l'activité culturelle, dans la mesure où elle devient l'affaire d'une société cultivée et sensible aux valeurs esthétiques. C'est à ce moment que surgit un glissement sémantique important entérinant définitivement l'amalgame entre « monument » et « monument historique » à la faveur du terme « patrimoine culturel » et cela, sous le couvert d'une identité mondiale à valeur universelle. Voici donc la troisième révolution culturelle, la révolution  électrotélématique s'amorçant au cours des années 1950.
Selon Françoise Choay, qui touche ici au point apical de son investigation, cette troisième révolution culturelle a été la plus dévastatrice, car elle a créé une tendance générale à la  «fétichisation du patrimoine ».
Le dernier glissement sémantique qui s'est opéré de nos jours s'est donc accompagné d'une nouvelle conception du patrimoine en tant que richesse commerciale totalement exploitable, en d'autres termes, comme produit de musée assujetti à une consommation de masse.
En définitive, cette dernière révolution culturelle a apporté la marchandisation du patrimoine qui a produit in fine la perte d'une identité humaine dont la diversité des cultures est  la condition préalable.

Le patrimoine en questions s'avère un ouvrage important, car, en démantelant un système de pensée et en dévoilant des enjeux anthropologiques sous-jacents, l'auteur s'est efforcé de déclencher une prise de conscience des menaces qui pèsent sur l'identité humaine.
Mais loin d'être une simple enquête à charge, Françoise Choay s'est donné le privilège volontariste de fournir des solutions possibles afin que la lutte ne soit pas un vain gaspillage de forces et d'idées.
Trois issues, précisément, sont pointées du doigt pour sortir du combat : l'éducation, l'utilisation éthique des monuments, la participation collective à la production d'un patrimoine vivant.
Dans cet ouvrage bâti solidement et achevé tout en finesse et lucidité, dans cette anthologie si savamment orchestrée et superbement introduite, il nous semble par moment retrouver ces accents gramsciens, d'une tension éthique inégalée - hélas, si rare de nos jours - qui sont restés à jamais gravés dans la célèbre formule : « pessimisme de l'intelligence, optimisme de la volonté ».

Mots-clés

Patrimoine, monuments, antiquités, révolution culturelle (ou culture), anthologie
Heritage, monuments, antiquities, Cultural Revolution (or culture), anthology

Bibliographie

Auteur

Francesca Belviso

Professeur de langue et civilisation italiennes.
UFR de langues et cultures étrangères.
Université de Picardie Jules Verne.
Courriel : francebelviso@hotmail.com

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Francesca Belviso
Note de lecture du livre de Françoise Choay
publié dans Projets de paysage le 18/07/2010

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