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Note de lecture du livre de Chiara Visentin

Reading report of Chiara Visentin's book

20/07/2011

Résumé

Compte rendu du livre de Chiara Visentin Il patrimonio architettonico e ambientale nei paesaggi della bonifica

Texte

Il patrimonio architettonico e ambientale nei paesaggi della bonifica: valorizzazione e promozione della memoria dei luoghi
Chiara Visentin
Reggio Emilia, CBEC, 2011, 203 p.


Cet ouvrage, qui rassemble des études, des documents et des matériaux iconographiques, est le résultat d'une enquête menée sous le patronage de la Société de bonification de l'Émilie centrale, organisme public né en 2009 de la fusion des deux anciennes sociétés de bonification Bentivoglio-Enza et Parmigiana-Moglia, qui a voulu recenser son patrimoine matériel et le mettre dans le contexte du milieu environnant. Le territoire de compétence de la Société, établie à Reggio Emilia, s'étend sur une surface de 3 120 km2 habités par 750 000 personnes, et comprend trois régions (Émilie-Romagne, Lombardie, Toscane) ainsi que cinq départements (Parme, Massa-Carrare, Reggio, Modène, Mantoue).


Figure 1. Le territoire de la Société de bonification de l'Émilie centrale (p. 14).

L'ouvrage se compose de quatre parties : la première est consacrée aux articles et commentaires ; la deuxième présente une cinquantaine de fiches descriptives des lieux de la bonification ; la troisième est composée par un recueil de photos prises par Giuliano Ferrari ; la quatrième recueille une sélection d'itinéraires de visites, illustrée par des cartes et des dessins. 
Nous commençons ce compte rendu par l'essai de l'auteur, qui est architecte. Il travaille à l'université de Parme et s'occupe de la mémoire collective de l'espace et du paysage. Dans ce texte, qui a le même titre que l'ouvrage, il introduit d'abord la valeur stratégique du concept de bonification pour l'histoire, pour la mémoire collective et pour l'identité de la vallée du Pô. Ce discours n'est pas sans rappeler, au lecteur pourvu d'une formation géographique, l'aphorisme de Carlo Cattaneo d'après lequel la plaine padane n'est pas la mère, mais la fille de ses habitants. Il est partagé d'ailleurs par les nombreux historiens et géographes italiens, d'Alfonso Rubbiani jusqu'à Emilio Sereni et Lucio Gambi, qui ont considéré la centuration romaine comme l'émergence paysagère du premier assainissement systématique du sol. À l'instar de tous ces auteurs, Visentin ne manque pas de citer le Voyage en Italie de Goethe, qui a défini le premier cet aménagement comme « une seconde nature opérant pour des buts civils1 ».
Plus concrètement, l'enquête menée est justifiée par la nécessité d'agir, ce qui implique, d'après l'auteur, une autocritique des architectes et des aménageurs sur les dégâts qu'une urbanisation trop désordonnée a provoqués dans cette région. Le paysage devient donc « un moyen pour agir et pour comprendre, et finalement pour corriger, les nombreuses erreurs d'orthographie sur le livre virtuel du territoire, que beaucoup d'entre nous sont censés avoir écrit, en revendiquant leur droit à le faire sans avoir une véritable connaissance des lieux2 » (p. 39).
Si une littérature très riche s'accorde sur la définition de l'eau comme un «véritable seigneur de toute la basse plaine émilienne, insouciant des confins politiques et irrespectueux des conventions établies entre les hommes  » (p. 38), ce dont nous avons besoin aujourd'hui est d'abord un inventaire des œuvres et des émergences paysagères qui caractérisent depuis longtemps le paysage de la bonification dans cette région. Ces objets sont classés par l'auteur en trois catégories : la première, les bâtiments liés à la bonification, dont on a évalué l'état de conservation et la valeur architectonique ; la deuxième, les œuvres de canalisation, dont on a recensé les extensions, les longueurs et les capacités, les activités et les émergences naturalistes ou architectoniques annexées ; la troisième, les bassins d'expansion, dont les sources hydrographiques et l'impact environnemental ont été analysés. Suite à l'étude de chacune de ces émergences, on a retenu trois types de critères fondamentaux : leur utilisation actuelle, leur contexte territorial et leur accessibilité pour les différentes composantes de la population riveraine (sportifs, enfants, personnes vieillissantes, etc.).
Concernant les édifices, l'enquête ne s'est pas limitée à remarquer leur valeur architectonique formelle, mais a essayé de les appréhender dans leur contexte historico-territoriale. Une grande partie de ces bâtiments remonte notamment à la première moitié du XXe siècle, où la bonification correspondait à une phase de l'histoire économique et sociale de la région caractérisée par la mécanisation de l'agriculture et la croissance de la population. Les maisons et les implantations des sociétés de bonification, enfin, sont désormais de puissants lieux de mémoire pour les résidents, et marquent le paysage par leur signification, en particulier dans la plaine (même si le territoire de la société de bonification inclut aussi des aires de collines et de montagnes, notamment dans le département de Reggio Emilia). Les essais de Mauro Bigliardi sur les systèmes de télédétection du réseau hydraulique, et de Sara Torresan et Giovanna Gozzi sur les archives historiques et cartographiques des anciennes sociétés Parmigiana-Moglia et Bentivoglio-Enza, réunies dans le nouvel organisme, complètent la partie théorique du livre. 
Dans la partie de l'ouvrage consacrée aux fiches, nous trouvons le véritable recensement des œuvres hydrauliques citées (bâtiments, chenaux et bassins), qui se concentrent pour la plupart dans la basse plaine, où elles commandent le réseau des chenaux artificiels pour l'irrigation, et en particulier autour du Pô. Les exondations de ce fleuve ont caractérisé l'histoire (même récente) des communes riveraines protégées désormais par un système capillaire de digues, de berges, d'égouts, de bassins d'expansion et de pompes hydrauliques. Les sources de l'enquête sur ces émergences ont été à la fois des inspections de terrain et des archives, en particulier cartes cadastrales et photos aériennes.
Les objets recensés conjuguent parfois valeur historique et fonctionnalité courante; on souligne parfois des critiques dans les implantations, telles que l'abandon partiel d'édifices qui pourraient encore être valorisés, comme le moulin et la maison de garde de la localité Rotte (toponyme qui renvoie à des anciennes ruptures de berges), près de Bagnolo in Piano. Ce n'est sans doute pas un hasard si l'on retrouve dans ces fiches une grande quantité de toponymes renvoyant aux anciens marais, et aux résurgences de la plaine (Bagnolo, Budrio, Valle Re, Valli di Novellara, Pratofontana, Lama, Fossa) et aux directions et fonctions d'anciens ruisseaux et chenaux (Naviglio, Nave, Rio, Argine, Dugale, Fiesso, Casalpò, Chiaviche), car nous savons que depuis le Haut Moyen Âge le quadrilatère, compris entre les fleuves Pô, Enza et Secchia au nord de la voie émilienne, a été occupé massivement par des marais. Ce n'est qu'au début de l'époque moderne qu'on a entrepris un assainissement systématique, ce qui explique, comme nous venons de le dire, l'importance des sociétés de bonification pour l'histoire, l'économie et la société de ces provinces.
Les photos de Giuliano Ferrari illustre une série d'œuvres de bonification, édifices, égouts, digues, berges, insérées dans leur paysage, comprenant toujours des couleurs telles que le rose ou l'ocre des édifices, le vert de la campagne, le bleu ou le gris (selon les conditions atmosphériques) de l'eau.


Figure 2. Échantillon du paysage de la bonification prés de Novellara (p. 131).

Les itinéraires proposés dans la dernière partie de l'ouvrage sont conçus pour des parcours en vélo, en bus ou en marche et équipés de panneaux d'explication et de signalisation. On prévoit aussi des facilités telles que des points d'arrêt, d'information et de location de vélos. Ces parcours le long des chenaux, sur les berges et les routes secondaires, doivent permettre l'appréciation de plusieurs caractères de ce paysage qui n'est pas évidente pour les non-spécialistes, allant de la fonction des établissements dans l'aménagement des eaux, jusqu'aux liens entre lieux (parfois hauts lieux) de la bonification et caractères faunistiques et floristiques du territoire. Par exemple, dans les anciens marais au nord de Novellara (toponyme renvoyant au brouillard), qui furent longtemps un bassin d'expansion et qui maintenant sont occupés par des bois de peupliers, on a prévu des itinéraires naturalistes, et dans plusieurs des lieux touchés par ces parcours il est possible de s'arrêter à des points d'observation de la faune, en particulier avicoles.


Figure 3. Simulation d'un itinéraire et son équipement (p. 176).

Cet ouvrage essaie de démontrer que la bonification est un système territorial complexe et valorise à la fois l'efficacité des œuvres d'assainissement pour la prévention des risques hydrogéologiques et ses potentialités dans la promotion du territoire du point de vue paysager, cultural, tout en essayant de promouvoir aussi ce « patrimoine invisible » du point de vue du tourisme et des loisirs. 

Mots-clés

Paysage, bonification, plaine du Pô, patrimoine invisible, lieux de mémoire
Landscape, land reclamation, Po Valley, invisible heritage, places of memory

Bibliographie


Auteur

Federico Ferretti

Docteur en Géographie, université de Vérone, UMR 8504 Géographie-cités, équipe E.H.GO
Épistémologie et histoire de la géographie.
Courriel : federico.ferretti6@unibo.it

Pour référencer cet article

Federico Ferretti
Note de lecture du livre de Chiara Visentin
publié dans Projets de paysage le 20/07/2011

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/note_de_lecture_du_livre_de_chiara_visentin

  1. Voir Sereni, E., Storia del paesaggio agrario italiano, Roma-Bari, Laterza, 1991, p. 50.
  2. Dans toutes les citations présentes dans le texte, c'est nous qui traduisons.