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Note de lecture du livre de Carlo Tosco

Reading report of Carlo Tosco's book

18/07/2010

Résumé

Compte rendu du livre de Carlo Tosco : Il paesaggio storico: le fonti e i metodi di ricerca.

Texte

Il paesaggio storico: le fonti e i metodi di ricerca
Carlo Tosco
Roma-Bari, Laterza, 2009, 302 p.

Deux années après son livre Il paesaggio come Storia, déjà recensé dans cette revue, Carlo Tosco revient sur la même thématique avec un ouvrage de référence majeur. Il ne s'agit plus d'une histoire des études et du concept de paysage, mais d'un véritable guide pour la reconstruction « sur le terrain » du paysage historique d'un territoire. Le livre paraît dans la collection « Grands Ouvrages » de Laterza, le même éditeur qui a publié en 1961 la Storia del Paesaggio Agrario Italiano d'Emilio Sereni, auquel le livre est dédié.

Le livre de Tosco part du constat que le paysage jouit maintenant d'un étonnant succès dans plusieurs disciplines et dans plusieurs champs d'application. Ce succès entraîne pourtant le risque d'employer le concept d'une façon excessivement générique et floue. L'essai se présente donc comme une mise en garde contre les pièges d'un usage d'amateur souvent engendré par la popularité des multiples recherches qui concernent le paysage. En premier lieu toute recherche doit se doter, selon Tosco, d'une démarche scientifique rigoureuse, notamment la méthodologie de la recherche historique, qu'il envisage comme la base qui va nous permettre de travailler sur les paysages du présent. Tosco nous prévient que le sujet de l'essai n'est pas le paysage tout court, mais le paysage rural d'époque prémoderne : en effet, les paysages urbains et industriels ont besoin d'outils de recherche qui en font des champs méritant des travaux spécifiques. De plus, les cas d'étude se limitent à l'aire italienne, ce qui n'empêche pas, cependant, d'appliquer à d'autres situations certains des instruments méthodologiques déployés (évidemment avec la prudence nécessaire). Le livre n'est donc pas une histoire du paysage, mais un traité sur la méthodologie de son étude. Il se structure autour de quatre chapitres : le premier est consacré à la relation entre paysage et histoire ; le deuxième aux sources et aux outils de la recherche ; le troisième à la morphologie du paysage ; le quatrième à ses structures.

Le premier chapitre commence par la définition de paysage donnée par Lucio Gambi : « Le paysage est l'ensemble de la réalité sensible qui compose un espace plus ou moins grand autour de nous ; une réalité matérielle, concrète, qui se concrétise en formes, ou pour mieux dire en des traits sensibles qu'on peut reporter à des formes définies. » (p. 3.) Le paysage, donc, relève d'abord de l'histoire et constitue l'une des ressources les plus importantes de cette dernière. Et cela notamment après le spatial turn (p. 18), qui vient de rapprocher davantage cette discipline de la géographie et des sciences de la Terre. Cependant, le paysage est en même temps un enjeu d'extrême actualité, notamment en ce qui concerne l'aménagement territorial, l'environnement, la valorisation des patrimoines culturels. C'est d'abord à cela, d'après l'auteur, que l'étude historique des paysages doit servir. La dernière partie de ce chapitre présente un petit guide à la préparation d'une recherche sur des unités de paysage (UDP), à envisager d'abord, après la délimitation de l'échelle géographique des phénomènes à étudier, selon des critères chronologiques et thématiques. Ces suggestions, que nous croyons très efficaces, s'adressent enfin aux étudiants ainsi qu'aux professionnels.

Dans le deuxième chapitre, le paysage est abordé en tant que « source historique intégrée » (p. 30) dont l'auteur propose une revue des instruments d'investigation. Sources écrites, sources iconographiques, sources cartographiques, sources matérielles, doivent toujours être mobilisées pour la première collecte des données nécessaires à la recherche. Dans ce travail, il est très important de définir d'abord l'échelle spatiale, tandis que la temporalité doit forcement se rapporter à la longue durée, qui représente « par vocation » (p. 93) l'histoire du paysage. L'organisation et la représentation graphique des données recueillies doivent alors permettre l'individuation d'un système de relations, qui permet d'opérer des connexions plurielles entre les émergences historiques et environnementales.
 
Dans le troisième chapitre, Tosco expose son approche de la morphologie du paysage, qu'il conçoit comme une coprésence de formes de l'environnement et de l'habitat humain, c'est-à-dire comme phénomène tout à fait systémique. La principale indication méthodologique, de ce point de vue, est de ne pas s'enfermer dans des études trop sectorielles, car dans l'investigation du paysage « l'approche analytique ne peut être développée de façon approfondie qu'en recourant à des projets pluridisciplinaires, avec l'apport de savoirs spécialisés qui dépassent les compétences de l'historien » (p. 101). Le paysage acquiert alors une valeur intrinsèquement pluridisciplinaire, ou transdisciplinaire. Parmi les disciplines à mobiliser dans la reconstruction des « cadres paléo-environnementaux » on compte l'écologie du paysage, la climatologie, la paléobotanique, l'archéozoologie, la télédétection ainsi que l'individuation des formes et des systèmes spatiaux des établissements humains, pour arriver à esquisser des mosaïques territoriales se référant à des époques différentes à superposer et à comparer. Il s'agit enfin de passer « d'une lecture morphologique de l'actualité à une lecture diachronique de l'histoire » (p. 156).

Le dernier chapitre est consacré à l'analyse des « structures du paysage », c'est-à-dire les « structures anthropiques qui conditionnent la formation des paysages, celles qu'on pourrait définir comme les structures d'encadrement territorial » (p. 166). Dans le développement des paysages italiens entre Moyen Âge et époque moderne, Tosco envisage trois structures principales : les paysages du sacré, les paysages du travail et les paysages du pouvoir. D'après la leçon de Gambi, les organisations sociales - quoique invisibles - jouent un rôle central dans l'étude de ces paysages. Elles gouvernent en fait leur formation sur la longue période. Les paysages du sacré (églises, sanctuaires, monastères etc.) nous donnent, par exemple, d'importants renseignements sur l'organisation territoriale et sur l'aspect paysager d'une contrée dans des époques comme le Moyen Âge.
Cependant, ce sont les paysages du travail que Tosco examine de façon la plus approfondie. En effet, c'est en étudiant les paysages ruraux et les « agrosystèmes » correspondants que  nous arrivons à envisager les dynamiques de la transformation de notre territoire. Si la distinction entre l'openfield et l'enclos est depuis longtemps un classique des études sur les paysages à l'époque moderne, les sources cartographiques nous permettent de commencer une analyse du parcellaire qui apporte des conclusions sur une plus longue période. Dans les cartes topographiques de l'Istituto Geografico Militare, par exemple, nous arrivons à bien envisager les lignes de la centuriation romaine dans des aires comme la plaine Padane. La présence ou moins de cette persistance, croisée avec d'autres sources telles que la toponymie, nous informe de la continuité de l'installation humaine de l'Antiquité au Moyen Âge ou, au contraire, de son interruption. 
Depuis l'époque moderne où nous pouvons compter sur des cadastres géométriques, il est possible de reconstruire, même sur la carte, la mosaïque territoriale, définie comme la résultante de la superposition de la mosaïque parcellaire et de la mosaïque environnementale, dont les couches, correspondantes à différentes périodes, peuvent être superposées pour arriver à une comparaison des transformations dues aux interactions du milieu et de la société.
Enfin l'auteur nous guide à l'individuation de la « topographie des pouvoirs » dérivante de la distribution des lieux de gestion du pouvoir politique, dont il analyse d'abord les châteaux, mais en y incluant aussi d'autres émergences de longue durée comme les systèmes viaires. Il s'agit là aussi d'un champ que nous ne pouvons investiguer qu'à travers « la convergence de recherches multidisciplinaires, qui unissent les renseignements fournis par les documents et les structures conservées sur le terrain » (p. 247).
L'ouvrage s'achève en correspondance des débuts de l'époque industrielle, lorsque déjà l'État centralisé avait rendu moins dense, sur le territoire, la perception des symboles du pouvoir. Ces derniers se concentrent alors dans les villes et sur les frontières, en s'éloignant de la campagne. Le récit se termine par l'exemple des villas palladiennes décrites par Goethe dans son célèbre voyage en Italie de la fin du XVIIIe siècle, lorsque cette nouvelle émergence, qui vient de remplacer le château dans le « beau paysage » de la campagne vénitienne, représente tout à fait la nouvelle propriété bourgeoise et citoyenne pour laquelle elle constitue d'abord « un observatoire privilégié sur ses terres, un signe grandiose de possession foncière, un véritable théâtre du pouvoir » (p. 267).

Nous pouvons conclure que cet ouvrage, accompagné par un riche apparat iconographique et par des notes comprenant une bibliographie exhaustive, constitue sans doute un instrument mis à jour sur la reconstruction du paysage historique qui peut être très utile aux chercheurs ainsi qu'aux praticiens. 

Mots-clés

Histoire du paysage, paysages ruraux, écologie du paysage, sources historiques, méthodologie de la recherche
History of landscape, rural landscapes, landscape ecology, historical sources, methodology of research

Bibliographie


Auteur

Federico Ferretti

Doctorant en Géographie, universités de Bologne et Paris 1 Panthéon - Sorbonne.
UMR 8504 Géographie-cités, équipe E.H.GO - Épistémologie et histoire de la géographie
Courriel : federico.ferretti6@unibo.it

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Federico Ferretti
Note de lecture du livre de Carlo Tosco
publié dans Projets de paysage le 18/07/2010

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