Index des articles

Les articles


Note de lecture du livre de Bernard Debarbieux et Gilles Rudaz

Reading report of Bernard Debarbieux and Gilles Rudaz's book

19/01/2011

Résumé

Compte rendu du livre de Bernard Debarbieux et Gilles Rudaz : Les faiseurs de montagne : imaginaires politiques et territorialités, XVIIIe-XXIe siècle.

Texte

Les faiseurs de montagne : imaginaires politiques et territorialités, XVIIIe-XXIe siècle
Bernard Debarbieux, Gilles Rudaz
Paris, CNRS Éditions, 2010, 373 p.

Cet ouvrage, important et complexe, se propose d'éclaircir l'« invention » culturelle et politique de l'objet montagne dans le monde moderne et contemporain en déployant les instruments à la fois de la géographie culturelle et de la géographie de l'environnement. La problématique centrale du livre est abordée à l'échelle mondiale et sur une longue période, par le biais d'une riche littérature relevant des disciplines géographiques, historiques ainsi que des sciences politiques.
Le livre s'organise autour de trois parties principales. D'abord, une introduction sur la construction de la montagne comme objet de la connaissance ; ensuite, une première partie consacrée à l'analyse de la montagne comme fait identitaire et objet de politiques publiques entre le XIXe et le XXe siècle ; enfin, une deuxième partie s'intéresse au problème de l'existence d'une montagne globale dans les procès actuels de mondialisation. 

Dans la partie introductive, on aborde les enjeux de la dite « orogenèse savante et politique de la montagne », qui a lieu en Europe à partir du siècle des Lumières, alors que jusqu'au XVIIe siècle, la culture européenne ne voyait dans le saltus que désordre et chaos, et aucune connaissance scientifique de ces lieux effrayants n'était envisagée. Pour démontrer la nature de construction culturelle que la montagne revêt, les auteurs partent de ses définitions vernaculaires, qui témoignent que la perception du concept de « montagne » s'est toujours appliquée à des objets très différents : non seulement hautes montagnes, mais aussi dunes côtières ou buttes urbaines qui gardent encore le toponyme (c'est le cas, par exemple, de la montagne de Reims ou de la montagne Sainte-Geneviève à Paris). On trouve également, dans les définitions savantes de la montagne, des problèmes qui n'ont jamais été résolus de manière univoque ni unanime par la communauté scientifique. À ce propos, les auteurs présentent les efforts des encyclopédistes et de géographes comme Philippe Buache et Alexander von Humboldt pour élaborer des définitions théoriques des montagnes. Dans la même période on élabore aussi, en Europe, l'idée du montagnard comme d'un type humain spécifique, dont on souligne les caractères « naturels » produits par l'environnement dont il ressent particulièrement les conditionnements. Les auteurs soulignent enfin la nature ambiguë des contributions scientifiques classiques, censées basculer entre la recherche d'un modèle général de montagne et le modèle alpin, qui a conditionné longtemps toute analyse. « Les Alpes, et les Alpes suisses en particulier, ont fonctionné comme un modèle, comme un piège aussi, à l'aune duquel la connaissance générale sur la montagne et ses populations a été forgée. Depuis longtemps, des auteurs en sont conscients, débattent cette question, et proposent des alternatives. » (p. 42.)

Dans la première partie, on analyse les différents enjeux de la montagne par rapport à l'État moderne et à l'État nation, échelle à laquelle on a bâti l'image contemporaine de la montagne, parfois comme symbole de la nation, parfois comme siège d'une altérité dangereuse, à réduire même par la force, si nécessaire. Depuis les Lumières la montagne est vue, d'après le naturalisme normatif inspiré par Turgot, comme la juste limite de la nation, qui saura lui assurer la paix et une stabilité durable. On redécouvre aussi, au XIXe siècle, les ouvrages des auteurs latins qui chantaient l'efficacité du limes alpin pour la protection de l'Italie, et c'est surtout du côté de la littérature militaire et stratégique que l'établissement de la frontière naturelle sur une chaîne de montagnes est considéré comme un objectif important. Cependant, il y a souvent de la confusion, dans les traités diplomatiques, sur l'emploi de la ligne des cimes les plus hautes ou de la ligne de faîte, qui dans plusieurs cas ne coïncident pas. Concernant les habitants de la montagne, on souligne le basculement entre le fait d'être considérés comme des « Autres » face à la nation (c'est le cas, par exemple, des Highlanders écossais), et celui d'être appréhendés au contraire comme ses représentants (notamment en Suisse). Ces derniers essais relèvent du « discours selon lequel les montagnes, dès lors dotées d'une certaine épaisseur, peuplées de communautés dites montagnardes fortement conditionnées par leur milieu de vie, constituent autant de foyers nationaux » (p. 86).
Les auteurs se focalisent ensuite sur les politiques mises en place par les différentes nations, notamment les politiques forestières qui rencontrent l'hostilité des populations montagnardes, liées encore à des activités traditionnelles comme l'élevage du bétail. C'est dans la deuxième moitié du XIXe siècle que naissent les premiers parcs nationaux, et l'aménagement paysager de la montagne devient l'un des défis sur lesquels on mesure la capacité des nations à bâtir sa propre image. Tandis que certaines espèces animales et végétales emblématiques sont sauvegardées, ces politiques provoquent des conflits, parfois durs, avec les populations locales. Ce n'est que vers la fin du siècle que les positions changent, d'un côté grâce à de nouvelles démarches comme celle des « forestiers sociaux », de l'autre côté grâce à l'identification entre la figure de l'alpiniste et celle du montagnard, rendue populaire grâce à la diffusion du tourisme et de la villégiature en montagne. « Entre les années 1860 et 1900, le regard sur les populations de montagne s'est donc retourné. Accusées de tous les maux au milieu du XIXe siècle, elles ne comptent plus leurs défenseurs quelques décennies plus tard. Entre-temps, la société française a développé une curiosité pour le monde rural et les valeurs dont il est supposé être le conservatoire. Elle a aussi pris conscience des risques d'un exode rural excessif. » (p. 131.)

Dans la deuxième partie, les auteurs étalent leur problématique à l'échelle du monde, pour saisir le rapport de la montagne à la mondialisation. Existe-t-il une montagne globale et, dans ce cas, comment se définit-elle ? Les auteurs commencent par aborder l'analyse de la place de la montagne dans les territorialités coloniales et postcoloniales, en remarquant les différentes stratégies des empires européens dans leur « oropolitique » coloniale. Ils citent notamment l'instruction aux techniques occidentales de la levée de montagne donnée par les Anglais aux employés indiens et népalais, qui a conformé la représentation des montagnes asiatiques aux modèles européens et favorisé la création d'enclaves artificielles (dont l'un des exemples est l'annexion en 1896 au territoire afghan d'un « étrange appendice, le corridor du Wakhān, qui garantit l'absence de contact géographique entre les empires russe et anglais » (p. 168). Une continuité, donc, des stratégies mises en place en Europe, qui rencontre de nombreuses ruptures à l'époque de la décolonisation. C'est le cas, par exemple, du Maghreb, où les nouveaux nationalismes marocain et algérien ont nié la spécificité des montagnards « berbères », alors que cette dernière avait joué au contraire un rôle non secondaire dans les politiques coloniales françaises.
La «mondialisation des enjeux montagnards », question qui est au cœur de cette partie de l'ouvrage, part ainsi de la multiplication d'initiatives sur les problèmes de la montagne à l'échelle du globe, telles que le chapitre 3 de l'Agenda 21 dédié aux régions de montagne, l'« Année internationale de la montagne » proclamée en 2002 par les Nations unies et le groupe Mountain Agenda, qui ont trouvé une significative disponibilité dans des pays européens comme la Suisse. Les auteurs problématisent les critères d'attribution d'une nature « montagnarde » aux différentes régions du globe d'après l'altitude, ainsi que la pertinence des problèmes perçus comme des enjeux concernant la globalité de la montagne tels que le changement climatique, le tourisme durable et les minorités. Cependant, on reconnaît l'importance de la reprise identitaire qui a porté plusieurs populations montagnardes du monde (souvent comprises parmi les « indigènes »), de la Caucasie au Maghreb, des Quechuas et Aymaras des Andes aux Amérindiens zapatistes du Chiapas, à réaffirmer et à faire connaître leur identité dans le cadre de différentes luttes pour la reconnaissance de leurs droits. 
Dans ce cadre global, les auteurs soulignent les difficultés que l'Union européenne rencontre actuellement dans la définition d'une politique « montagnarde » cohérente, malgré les efforts de pays tels que l'Italie et la France. Cependant, des initiatives comme la constitution d'un espace alpin de coopération transfrontalière paraissent marcher dans la direction de l'appréhension de la montagne comme une ressource et non comme un handicap, concept reconnu par ailleurs par le Conseil d'Europe.
Dans le dernier chapitre sur « la montagne comme trait d'union », à notre avis l'un des plus intéressants du livre, les auteurs analysent des cas d'étude qui montrent comment aujourd'hui, dans un contexte mondialisé, la montagne peut constituer un moyen d'union entre nations différentes. Cela passe par exemple par l'institution d'aires et d'espaces protégés transfrontaliers qui survivent malgré un passé récent de conflits militaires, et en plus en suggèrent une solution possible par l'assomption de l'idée de « biorégion » ou d'« écorégion » comme référents politiques, exemples qui vont de la Cordillera del Cóndor entre Pérou et Équateur, au parc de Virunga entre Congo, Rwanda et Burundi.

En conclusion, les auteurs soulignent que, dans le passage du « naturalisme normatif » aux « identités orocentriques », des conflits restent encore à résoudre, parmi les interprétations d'une possible « philosophie politique de la montagne ». Ces dernières puisent néanmoins à cette tradition analysée dans l'ouvrage. « Si elle reste celle que les militants biorégionalistes les plus radicaux invoquent pour promouvoir les biorégions comme nouveaux cadres de l'organisation politique et administrative et les identités écocentriques, elle est aussi celle que contestent les organisations nationales ou transnationales qui revendiquent une autre forme d'identité montagnarde pour fédérer les populations les plus concernées.  Ainsi, les principales figures de la montagne adoptées par les protagonistes des affrontements idéologiques du siècle dernier renouvellent ce naturalisme normatif et les identités orocentriques qui lui correspondent ou qui, à l'opposé, en prennent le contrepied. » (p. 326-327.)

Mots-clés

Paysage, montagne, mondialisation, géographie culturelle, savoirs
Landscape, mountain, globalization, cultural geography, vernacular knowledge

Bibliographie


Auteur

Federico Ferretti

Doctorant en géographie, universités de Bologne et Paris 1 Panthéon - Sorbonne.
UMR 8504 Géographie-cités, équipe E.H.GO.
Épistémologie et histoire de la géographie.
Courriel : federico.ferretti6@unibo.it

Pour référencer cet article

Federico Ferretti
Note de lecture du livre de Bernard Debarbieux et Gilles Rudaz
publié dans Projets de paysage le 19/01/2011

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/note_de_lecture_du_livre_de_bernard_debarbieux_et_gilles_rudaz