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Lucio Gambi et le concept de paysage

Démarche méthodologique et critique d'un géographe « dérangeant »

Lucio Gambi and the concept of landscape

Methodology and critique of an "inconvenient" geographer
19/12/2008

Résumé

Lucio Gambi a occupé une place essentielle dans la géographie italienne du siècle dernier. Personnalité intellectuelle de premier plan, il a élaboré une critique productive du sens et des contenus de la géographie. Il a ainsi interrogé la place de ce champ disciplinaire à l'intérieur de l'université, sa capacité à prendre part au débat culturel italien et européen, sa capacité à dépasser la distinction entre science et société. Dans son parcours de renouvellement épistémologique de la discipline, le concept du paysage a toujours joué un rôle fondamental en tant qu'élément d'unification, clé de lecture du faire, savoir-faire et agir des géographes. Cet article vise à éclaircir la démarche intellectuelle avec laquelle Lucio Gambi a abordé la critique du concept de « paysage humain » et analyse ses positions par rapport au débat sur la possibilité de l'interdisciplinarité dans ce contexte.
Lucio Gambi has held an essential place in the last century Italian Geography. Major intellectual personality, he aimed to develop a productive criticism of sense and contents of Geography, its role inside the University, its capacity to take part to the Italian and European cultural debate and to overcome the distinction between science and society. In this process of epistemological renewal of the discipline, the concept of landscape has always been defined as a unification element, understanding key of the geographer's faire, savoir-faire and acting. This article aims to highlight the intellectual approach of Lucio Gambi, through which he has addressed the criticism of the concept «human landscape» and to analyze his positions related to the debate on opportunities of multidisciplinarity in this context.

Texte

Introduction

Cette intervention abordera  la critique du concept de paysage à travers l'expérience de la géographie italienne pendant la seconde moitié du siècle dernier. Nous nous appuierons sur les travaux du géographe Lucio Gambi (1920-2006), géographe au sens large du terme, qui a marqué un tournant fondamental de l'évolution de la géographie italienne.
Lucio Gambi a été le plus grand géographe italien du XXe siècle. C'est ainsi que l'a défini il y a plusieurs années Francesco Campagna, le directeur de la revue de sciences sociales Nord e Sud : « Lucio Gambi est le plus grand géographe italien, le premier de l'Italie démocratique1. » Professeur à l'université de Messine dès 1953, il a obtenu ensuite la chaire de géographie humaine à l'Université Statale de Milan et celle de géographie politique et économique (1975-1990) à l'Université de Bologne. Parallèlement à cette activité académique, il a été également président du Cours de Laurea en histoire et directeur du département des disciplines historiques de l'université de Bologne et dès 1993 membre de Académie nationale des Lynx (Accademia dei Lincei). Entre 1975 et 1976 il a dirigé l'Institut pour les biens artistiques, culturels et naturels de l'Émilie-Romagne (IBC), avec lequel il a ensuite longuement collaboré pour promouvoir de nouvelles définitions de patrimoine culturel et de conservation -  basées sur une connaissance ponctuelle du territoire et de son histoire - et pour la rédaction du Plan territorial du paysage (Piano Territoriale Paesaggistico) de 1986.
Personnalité intellectuelle de premier plan, il a également joué un rôle important dans la vie culturelle et politique de son pays. Fonction intellectuelle et fonction civile ont été en fait, pour lui, deux réalités inséparables. Du fait de ses positions vis-à-vis de la critique de l'enseignement de la géographie, de la réforme de l'université et des différentes questions de nature sociale, on l'a qualifié, au fil des années, de « géographe dérangeant2.» « Dérangeant », novateur et même révolutionnaire pour une partie des représentants de l'académie. À partir des années 1960, quand il a obtenu sa chaire à l'université de Milan, Gambi a commencé un combat constant pour rénover sa discipline en profondeur et pour l'ouvrir aux contributions méthodologiques de la recherche historique, littéraire, sociologique et démographique. Dans les années 1960 il a été, avec Marino Berengo et Franco Catalano, le professeur le plus exposé dans la démarche qui visait à donner un autre sens à l'université qui, à l'époque, était une institution fortement hiérarchisée3. Il est devenu ainsi le protagoniste d'un nouveau courant d'études qui considérait l'environnement naturel comme un problème politique ayant une valeur économique et sociale. Il a milité pour la nécessité d'insérer le discours scientifique dans le débat contemporain et dans un panorama interdisciplinaire. Ses articles et ses essais, surtout ceux publiés entre les années 1960 et 1970, ont visé à une critique productive du sens et des contenus de la science appelée géographie, de son rôle à l'intérieur de l'Université, de sa capacité à prendre part au débat culturel italien et européen et à dépasser l' « ancienne distinction entre science et société4 ».
Dans ce parcours de renouvellement épistémologique de la discipline, le concept du paysage a toujours joué un rôle fondamental en tant qu'élément d'unification, clé de lecture du faire, savoir-faire et agir des géographes dans l'université et dans la société5. Il se situe en fait au cœur de sa réflexion scientifique. Comme l'explique très bien le géographe Massimo Quaini : « La recherche de Gambi a été une mise à l'épreuve incessante des méthodes historiquement déterminées avec lesquelles la société locale se rapporte à son environnement, à ses paysages, à son territoire et à son histoire6.» Le paysage reste en fait une constante dans son chantier de travail. Cette élaboration théorique, qui a été conçue comme une réponse active de la géographie, comme sa contribution et sa prise de position par rapport aux enjeux sociaux et culturels mises en avant par les politiques d'aménagement du territoire et de conservation du paysage, représente encore un héritage fondamental pour la géographie italienne7.

Une nouvelle géographie humaine

Les thématiques de recherche par lesquelles la production de Lucio Gambi a marqué d'une manière forte et bouleversante la culture italienne, et en particulier le milieu des géographes, sont nombreuses :  l'environnement comme histoire, le concept de région dans ses dimensions historiques,  la représentation iconographique du territoire, à savoir la représentation abstraite et symbolique de la réalité géographique8. Il s'agit d'un panorama très vaste, qui a donné lieu à une grande production scientifique fragmentée entre livres, articles, collaborations à d'importantes œuvres collectives9 et à plusieurs revues spécialisées10, interventions aux colloques, cours universitaires. Chacune de ces thématiques mériterait d'être analysée dans toutes ses déclinaisons. Mais, puisque aujourd'hui nous parlons de paysage, je ne vous présenterai qu'un petit groupe d'articles, publiés entre les années 1960 et la fin du siècle dernier, qui résument les questions fondamentales concernant le paysage et la géographie humaine en tant que « science du paysage11 » auxquelles Lucio Gambi a apporté sa contribution.
Les textes en question (il faut savoir qu'il n'existe pas de traduction ni en langue française ni en langue anglaise12) , vous pouvez les repérer presque tous dans : Questioni di Geografia, (Napoli, Edizioni Scientifiche Italiane, 1964) et Una geografia per la storia (Torino, Einaudi, 1973). Il s'agit de deux volumes où Gambi a recueilli une bonne partie des fondementaux de sa pensée et de sa critique à la géographie dite « traditionnelle13 » .
Pour bien placer l'œuvre de Lucio Gambi dans son contexte historique et intellectuel, il faut résumer en deux mots le panorama de la géographie italienne et européenne, lorsqu'il a commencé - à l'époque il était âgé d'environ une quarantaine d'années - à faire circuler ses études et ses réflexions. Il ne s'agissait pas, au début, de textes publiés par des grandes maisons d'édition, ni d'articles qui trouvaient place dans les revues officielles de géographie, telles que la Rivista geografica italiana, mais de petits opuscules qu'il faisait imprimer auprès d'une modeste, mais très recherchée, maison d'édition, les frères Lega, à Faenza, une petite ville du Nord de l'Italie. En effet « le plus grand géographe italien » n'a jamais aimé les feux de la rampe, les lieux sacrés de « l'intelligentsia » officielle. Sa vision de la science appelée « géographie » était très nette, totalement dépourvue d'autosatisfaction :
« Une science vit vraiment, elle est active, elle est florissante, quand elle vit assidûment dans le milieu culturel qui l'environne, quand elle y prend partie, l'anime, et logiquement quand elle en retient même les pulsions. C'est-à-dire quand elle accorde son esprit à l'esprit culturel de son temps et se conforme à son évolution14. »
Pour le professeur Gambi, qui est pourtant toujours resté très respectueux des différents champs d'analyse et des savoirs, il n'était pas question d'en rester à des discussions inutiles au sein de la discipline. Mais plutôt de regarder en avant, de dialoguer avec les autres acteurs de la vie culturelle, de se confronter, de pratiquer des chemins nouveaux, d'essayer de mélanger les expériences, d'écouter les différents points de vue, d'abattre les barrières entre les disciplines15.

Mais revenons au moment où Lucio Gambi est entré dans le monde de la géographie. C'était la fin de la Deuxième Guerre mondiale (ses premiers travaux remontent à 1947). C'était au moment où ceux qui avaient vécu la bataille contre le fascisme étaient animés par la volonté de rattraper le temps perdu dans les années de la dictature et commençaient à ouvrir leurs esprits aux nouveaux courants culturels et sociaux qui fleurissaient en Europe. Pourtant la société italienne paraissait encore prisonnière de vieilles structures et d'un esprit conservateur qui rendaient très difficile chaque aspiration au renouvellement. La géographie, qui à l'époque était encore une science jeune, puisqu'elle était née après l'unification, se présentait ancrée dans la tradition positiviste qui en faisait la science de la description objective du monde, de la classification de la réalité en genres, types et catégories. Les géographes, tels que Olinto Marinelli16, Renato Biasutti17, Roberto Almagià18, avaient certainement eu le mérite d'avoir donné corps et contenu à la connaissance de la nouvelle Italie, qui était encore une réalité territoriale et politique très faible à l'époque ; cependant leurs travaux - travaux savants, très appréciés, espèce de vade-mecum pour tous les étudiants qui s'apprêtaient à étudier la géographie - représentaient des impasses desquels il était difficile de sortir19.
Alors qu'à la même époque Paul Vidal de La Blache et son élève, l'historien Lucien Febvre, s'opposaient à la vision déterministe de l'école allemande et réclamaient un rapport bidimensionnel entre l'environnement et l'homme ; pendant que, dans toute l'Europe, se répandait la culture neo-idealiste, historiciste et humaniste (et donc une culture qui niait la possibilité d'une connaissance objective du monde et affirmait l'individualité et l'unicité de son objet d'analyse, c'est-à-dire l'homme dans l'espace), la géographie italienne restait ancrée sur des positions « naturalistes » qui ne révélaient aucune influence de la part de ces nouveaux courants. Les travaux les plus connus, ceux qui montraient un effort « universaliste », comme par exemple les huit volumes dirigés par Almagià, ou les vingt volumes de Terra e nazioni, n'étaient qu'une « suite  de simple compilation20 ».
Enseignée avec le même programme, dans différentes facultés - et notamment celles de sciences naturelles, lettres, droit, économie - la géographie visait à donner une synthèse de toutes les disciplines, dites spécifiques, qui s'étaient développées au fil des années autour des sciences humaines et naturelles. Les programmes des cours étaient vastes : on étudiait un peu de géologie, d'astronomie, de cartographie, l'océanographie, l'hydrographie, les villes, les territoires ruraux, les communications, l'économie. C'est ainsi que les étudiants en droit suivaient des cours sur les effets des glaciations ou les étudiants en lettres ceux sur les différentes typologies de minéraux. Il s'agissait de sujets qui étaient très éloignés de leurs domaines d'études et des connaissances nécessaires à leurs formations21. La littérature géographique, telle qu'elle paraît dans les revues scientifiques et dans les livres scolaires, restait prisonnières des vieux schémas descriptifs. N'ayant pas réussi à trouver un rôle dans la culture nationale, la géographie marchait ainsi toute seule, dans une espèce d'isolement disciplinaire22. « Les géographes sont très peu sensibles, ou pas du tout, aux problèmes nationaux d'aujourd'hui - écrivait Gambi en 1970 - [...] les géographes sont presque absents en ce qui concerne les deux grands thèmes d'actualité dans la société italienne : les grands ensembles urbains et l'institution des  régions (regioni)23

La carrière académique de Lucio Gambi a débuté, avec les autres jeunes étudiants de sa génération, dans ce panorama complexe et a poursuivi un parcours obligé, puisque telles étaient les  conditions pour entrer à l'université. Pourtant très tôt il s'est senti mal à l'aise dans les schémas traditionnels. Ses premières recherches, de nature physicomorphologique24, lui ont donné très nettement l'impression de se mouvoir dans l'espace ambiguë d'une discipline qui avait pour but l'analyse de la totalité du monde, comme s'il s'agissait de quelque chose d'unitaire, mais qui dans la réalité relevait de composantes très différentes25. Le moment était venu pour lui, qui avait obtenu sa chaire de géographie à l'université de Milan, d'entreprendre une critique systématisée de la géographie traditionnelle et descriptive et de donner voix aux nouvelles instances culturelles qui, hors de l'Italie, étaient en train de révolutionner les sciences humaines.
En 1956 il publie chez les frères Lega un opuscule intitulé « Geografia fisica e geografia umana di fronte ai concetti di valore ». Ce texte pose le problème de l'absence, dans le débat interne à la discipline, des nouvelles filières de recherche.
« Il faut se souvenir que la géographie dans sa structure "traditionnelle", depuis le début du siècle, jusqu'à nos jours, n'étudie pas seulement la nature : elle étudie aussi l'homme et ses relations avec le monde. Les sciences qui actuellement méditent autour de l'homme se déroulent dans un champ mental qui a quelque relation avec le néo-idealisme. Seulement notre discipline semble faire exception à la règle. Et quelle est la signification de cette exception ? Selon moi, elle signifie un retard culturel. Chez nous, exception faite pour quelques auteurs, la partie de la géographie qui étudie l'homme, en général, a continué à voir les choses avec une mentalité et avec les schémas qu'elle avait appris du positivisme et a ignoré que lorsqu'il s'agit des problèmes de l'homme aujourd'hui on utilise un langage nouveau et on travaille dans un domaine mental différent. [...] Et donc si la géographie humaine, en tant que science qui analyse certaines conditions et complexes de la vie sociale et économique de l'homme, souhaite exister, veut être vitale, elle doit nécessairement se rattacher à ce grand courant qui coule dans l'esprit de cet humanisme moderne26. »
Trois années après avoir dénoncé le retard culturel de la géographie italienne, dans un article publié dans la revue  Nord e Sud , il affirme que « la géographie dite "intégrale" n'existe plus comme quelque chose de vital dans la culture contemporaine : en réalité elle est morte il y a au moins cinquante ans27» . Peu importe si, depuis la fin de la guerre, la production scientifique a augmentée : dans la plupart des cas, ces travaux n'étaient - selon Gambi - que des « travaux conventionnels quant aux choix stylistiques et méthodologiques, et superficiels quant à l'analyse » : « Les discours se limitaient à des descriptions banales, fades et indignes, ils s'alimentaient à un usage non-critique des sources28.» Les définitions qui voyaient, encore à la fin des années 1950, la géographie comme une discipline unitaire et exhaustive, capable de maîtriser les choses physiques et humaines, étaient des définitions ridicules29 . Ceux qui parlaient de géographie sans adjectifs, ceux qui considéraient le monde dans son entier, en tant que résultat de la fusion de l'élément naturel et de l'élément humain, dans le sens d'une « somme algébrique de différentes analyses », ne se rendaient pas compte de la complexité de la réalité.
En effet la géographie présente toujours, selon Gambi, une double problématique : celle écologique et celle humaine30, c'est-à-dire la description de l'espace dans un sens naturaliste, et la description de l'espace à travers l'histoire de l'homme. Il ne peut pas exister à son avis une seule science en état de chercher à connaître, avec une méthode unique, les phénomènes et les actions de nature très différente qui se déroulent sur la Terre. Au contraire, les objets de science disparates sur lesquels se dilatait le voile faible et incohérent du terme « géographie », on aurait pu les regrouper dans trois domaines d'étude assez nets :
  • le domaine qui concerne les phénomènes naturels de la Terre (géographie physique) ;
  • le domaine de l'écologie (géographie écologique) ; 
  • le domaine de l'histoire de l'organisation que l'homme a donné aux conditions et aux ressources de la Terre (géographie humaine)31.
Trois géographies, et donc trois méthodes différentes d'analyser le monde et les interactions entre homme et nature. La géographie physique devait être enseignée - selon Gambi -  par ceux qui ont une culture et une méthode issues de l'étude des sciences naturelles ; l'écologie par ceux qui ont une formation culturelle de biologistes et de médecins ; la géographie humaine, enfin, par ceux qui ont un esprit d'historien puisqu'elle naît de l'exigence, proclamée, entre autres, par Marc Bloch, Lucien Febvre et Jean Gottmann, d'analyser l'histoire de la conquête économique et de l'organisation instrumentale de la Terre par l'homme32.
Trois différentes méthodes d'analyse, mais une seule science. Gambi n'essaie pas de nier l'importance des concepts fondant la discipline - tels que ceux d'espace ou d'environnement - mais met en évidence les différentes lectures que ceux-ci peuvent recevoir à travers la lentille du géographe physicien, du géographe écologue et du géographe humaniste.
« Pour ma part [j'ai] une considération humaniste de l'espace et de l'environnement : l'espace  n'est pas une entité abstraite et pure, et non plus une portion de terre ou de mer, ou un morceau de la superficie terrestre qui accueille l'homme, et elle n'est pas non plus la région qui dans la définition de Ratzel est "morceau de terre et d'humanité". Au contraire l'espace [pour moi] a une dignité de puissance historique, continuellement différente, parce que l'homme y vit et y travaille et donc s'en approprie et lui donne des valeurs toujours nouvelles33. »

La critique du concept de « Paesaggio umano »

Mais revenons maintenant au cœur de notre discours : la critique du concept de paysage. À la lumière de ces conceptualisations, comment les géographes peuvent-ils définir, étudier et même mener leurs recherches sur le sujet principal de la discipline, c'est-à-dire le paysage ? Comment peuvent-ils dialoguer et partager leurs savoirs avec les autres disciplines qui étudient l'organisation de l'espace dans la contemporanéité ? Quel pourrait être l'apport de la géographie dans les politiques de gestion et d'aménagement des territoires ?
À l'époque où Gambi faisait sa critique de la géographie traditionnelle, certains géographes, les plus éclairés, avaient déjà commencé à affirmer que la géographie est la science qui étudie le paysage34. Or, Lucio Gambi se pose le problème de l'apport que les nouveaux courants culturels, le neo-idealisme et l'historicisme, pouvent donner à la recherche.
En 1961, il publie un essai qui, selon certains, constitue encore l'une de ses plus importantes contributions à la géographie italienne : la Critica ai concetti geografici di paesaggio umano. Il s'agit d'un texte d'environ une trentaine de pages dans lesquelles Gambi critique la pensée unique de la géographie traditionnelle et suggère aux chercheurs des points de repère nouveaux.
Pour commencer il propose la définition de paysage qui à son avis est la plus « claire et  la plus exhaustive35 »  parmi celles données par la géographie « traditionnelle». Il s'agit d'une définition parue en 1947 dans l'œuvre I paesaggio terrestre du célèbre géographe Renato Biasutti. Dans ce texte, Biasutti affirme que le paysage géographique, synthèse des paysages visibles ou sensibles, comprend peu d'éléments (le climat, la morphologie, l'hydrographie, la végétation). Ces éléments, qui sont beaucoup moins nombreux que ceux que l'on trouve dans le paysage visible, sont pourtant suffisants pour caractériser les grandes formes du paysage terrestre distribuées sur la Terre (par exemple le paysage tropical humide, le paysage tempéré et chaud, etc.)36.
Dans cette définition, se demande Gambi, quelle est la place donnée à l'homme en tant que constructeur et modificateur du paysage ? La réponse est : presque aucune. L'homme dont parle Biasutti, celui qui n'est pas à côté de la nature, mais qui en est une partie constituante - en tant que l'un de ses éléments - est l'homme de l'« écologie ». Pourtant au-delà de l'homme de l'écologie il y a l'homme de l'histoire qui ne nie pas la valeur du premier, au contraire, le comprend et lui permet de se développer selon ses rythmes et ses besoins, mais surtout le domine et le fait agir37.
À la lumière de ces considérations, il faut discuter du point de vue de la géographie humaine - et donc de cette discipline qui « étudie l'histoire de la conquête économique et de l'organisation instrumentale de la Terre par l'homme » - « la validité des principes qui portent à reconnaître une séquence suite de complexes (ou typologies) de paysages humains et la justesse des critères selon lesquels une telle reconnaissance peut se réaliser, uniquement, ou presque, par les signes visibles et les faits sensibles de la présence et de l'activité de l'homme38 ».
Gambi se demande si le paysage est ce que nous voyons, ou plutôt l'ensemble des phénomènes, des structures et des représentations que nous voyons et que nous ne voyons pas. En définitive la science du paysage est-elle une science horizontale, qui décrit et donne des classifications à ce qui tombe sous notre regard, ou plutôt est-elle une science qui se place à la croisée des sciences verticales et horizontales, comme par exemple l'histoire, qui analyse même des phénomènes invisibles ?
Pour éclaircir ce discours je vous cite les mots avec lesquels il confronte, dans un article intitulé « I limiti della ricerca geografica », la méthode d'analyse de la géographie traditionnelle et celle de l'histoire :
« [Pour la plupart des géographes], la géographie examine les phénomènes et les objets qui se manifestent sur les espaces terrestres, [donc les phénomènes] visibles sur la surface modeste du présent, là où l'histoire, au contraire, prend en analyse chaque événement (les choses mortes, comme quelquefois les appellent les géographes) et chaque phénomène qui se déroulent dans le temps : c'est-à-dire dans une direction qui pourrait mieux exprimer l'idée de la verticalité39. »
Pour mieux expliquer la portée de cette révolution de la pensée et de la façon de regarder le monde, Gambi propose l'analyse des trois formes de paysage rural qui, selon Marc Bloch dans Les caractères originaux de l'histoire rurale française (1952), caractérisent l'Europe : c'est-à-dire l'openfield, le bocage et le paysage polyculturel de la Méditerranée. Selon la géographie traditionnelle, en fait, tous les paysages de l'Europe rurale peuvent se résumer à l'adhésion plus ou moins nuancée à ces trois modèles :
L'openfield, ou paysage - champs ouverts, caractérise l'Europe moyenne - l'est de la région du Havre et au nord de celle de Dijon. Il s'agit d'une structure rurale organisée autour de grands champs ouverts qui appartiennent à une communauté de villages. Les villageois se partagent les terres. Les territoires ont une forme très allongée et étroite. C'est la communauté du village qui décide la rotation des cultures, qui sont pour la plupart céréalières. L'élevage du bétail est confié à un gardien payé par les villageois. L'openfield est donc l'expression d'une société centralisée et autoritaire où les individus doivent se conformer aux décisions de la communauté40.
Le bocage, ou paysage à champs fermés, est une caractéristique de l'Europe atlantique. Les champs sont fermés par des alignements d'arbres ou des fossés et sont beaucoup plus étendus. Les maisons des propriétaires sont annexées aux différents champs. Ce sont les fermiers qui décident de la typologie des cultures et de leur rotation annuelle. Chaque fermier gère l'élevage de ses animaux. Le bocage constitue donc l'expression d'une société plus individualiste et témoigne de la faiblesse de la communauté de villages ou du pouvoir central41.
Le trait caractéristique du paysage de la Méditerranée n'est pas la présence d'éléments de clôture, mais plutôt le fait qu'à l'intérieur du même champ, nous pouvons retrouver plusieurs cultures, c'est-à-dire arbres fruitiers, vignes et céréales42.
Il s'agit, jusqu'ici, de la théorie classique de la géographie, issue d'une lecture superficielle des textes français et assez répandue, à l'époque, dans les universités italiennes. Ces catégories de paysages sans nuances étaient proposées par tous les livres scolaires et les textes universitaires. Pourtant, dit Gambi, en reprenant plus en profondeur le discours de Bloch, tous ces éléments ne sont pas les seuls à déterminer ou à édifier le monde agricole. Il s'agit tout simplement des éléments extérieurs, des choses que nous pouvons observer. Si l'on examine ces paysages plus en profondeur on s'aperçoit que ces traits ne sont que les parties visibles de complexes bien plus importants. « En réalité, ils se relient étroitement et d'une manière inséparable, avec beaucoup de phénomènes humains qui ne marquent pas la topographie du paysage.» Ils sont le résultat d'événements ou de conjonctures économiques, politiques, historiques que dans la plupart des cas - et uniquement pour les aspects plus élémentaires - notre regard n'arrive pas à saisir. Pourtant il s'agit « des manifestations, des événements, etc., qui dans la construction du paysage jouent un rôle plus important et dynamique que le rôle que jouent les phénomènes physiques43 ».
Afin d'éclairer sa démarche, il propose une liste des éléments qui ne pourraient pas être traduits en termes de paysage, selon la définition de la géographie classique44.  
Les reflets de la vie religieuse. (Dans beaucoup de pays, par exemple, l'orientation des champs est liée à des indications religieuses comme le culte solaire ou les points cardinaux, c'est le cas de la centuriation romaine.)
La psychologie des habitants ou des sociétés. (C'est-à-dire la force de la tradition - par exemple celle d'habiter dans un village ou dans une maison isolée - ou l'habitude de l'imitation - par exemple des pratiques agricoles issues de la tradition, l'organisation des espaces dans la maison - qui constituent des éléments de forte résistance pour différentes formes de paysage.).
Le rapport entre l'individu et la communauté. (Le paysage reflète la société par rapport à la condition de liberté des individus et à la présence des structures juridiques et quotidiennes de la communauté et de l'État. Dans les sociétés où l'individu a une très grande liberté, les structures agraires organisées en unités cloisonnées (par exemples les fermes, etc.) se développent assez tôt. Au contraire, dans les sociétés où l'homme est étroitement lié à la communauté, on trouve une coïncidence entre l'unité de peuplement et de travail : on aura alors des possessions plus petites et une distribution de terres très localisée et concentrée.)
Les coutumes juridiques en matière de la propriété familiale. (La forme du paysage peut traduire aussi différentes coutumes en matière de transmission des biens et de leur partage entre les héritiers.)
La configuration, la nature des entreprises agricoles et leurs méthodes de gestion. (Par exemple la structure des entreprises agricoles toscanes marquent fortement le paysage. En d'autres termes, l'organisation très particulière de ces fermes est une cause de la configuration du paysage toscan et non pas une conséquence.)
Les techniques horticoles, les choix des cultures et le marché. (L'intensité des rapports avec l'extérieur transforme les orientations économiques et agricoles d'un paysage et même sa réalité visible.)
La route. (L'ouverture d'une nouvelle route apporte de très grandes modifications au niveau social et économique : la mentalité et les mœurs des habitants, quelquefois même le dialecte et les coutumes, la technologie et aussi ce qui est perçu : le paysage.)
L'importance et la valeur de la ville. (Il y a une relation très étroite entre le développement de la technologie agricole - et ses manifestations dans le paysage - et la force sociale de la ville.)

À la lumière de cette liste d'éléments, Gambi affirme finalement que penser pouvoir identifier les différents complexes du monde rural en se limitant à la description du paysage peut produire seulement une vision partielle et insuffisante de la réalité. Cette démarche élimine tout ce qui ne peut pas tomber sous le regard ou qui ne peut être perçu qu'avec les sens. C'est-à-dire tout ce qui ne peut être « topographiquement » représenté. Les éléments qu'il vient d'énumérer, même s'ils n'ont pas une valeur dans le domaine du visible, font pourtant partie du paysage, ils l'animent et le bâtissent. Donc ce qui est visible - c'est-à-dire le paysage des géographes - en est, entre autres, une conséquence.  Pour cette raison Gambi propose d'employer l'expression « structure paysagère », plutôt que « paysage » tout court (au moins dans le domaine de la recherche géographique)45.
« On pourrait dire que les structures sont une espèce de cadre, ou mieux, des forces souterraines de l'histoire sociale : celles des destins de la collectivité, c'est-à-dire des groupes humains cohérents, solidaires, harmonieux. Elles sont, en un mot, les complexes de la civilisation. Pour cette raison, quand nous parlons de la structure de la société agricole, les oppositions entre le tableau du paysage à champs ouverts et le tableau du paysage à champs fermés n'ont plus aucune logique ni aucun fondement. Les différences réelles se déplacent du domaine des linéaments visibles, c'est-à- dire du champ topographique et photographique, au domaine de l'histoire, donc au domaine des réalités humaines,  des complexes économiques qui bougent continuellement et qui au fil du temps transforment et recréent la configuration extérieure [du paysage]46. »
En mettant au centre du discours l'homme en tant « qu'entité sociale, avec ses institutions, ses moyens et ses formes47 »,  Lucio Gambi a bâtit une nouvelle géographie humaine qui fonde son épistémologie sur l'idée que le paysage est le résultat des représentations et des valeurs que la société applique à l'environnement. En tant que tel, il n'est plus un « élément originaire et naturel » mais « une entité entre nature et culture48 » .
« Le paysage a donc la forme d'un espace construit, dont l'édification est regardée et examinée surtout via le prisme des patrimoines culturels, des structures sociales, des évènements économiques et démographiques et des institutions politiques. Une édification qui ne connaît pas de trêves  parce qu'elle se reconstruit continuellement, laissant partout un héritage d'objets et de formes, c'est-à-dire des habitats variés, des champs et des étagements de cultures, des usines et des appareillages, des voies carrossables et ferroviaires, des voies d'eau, et puis un grand nombre de toponymes et un enchevêtrement de frontières publiques et privées, héritage d'objets et de formes qui ne s'érodent pas facilement et qui s'imbriquent les uns dans les autres, compliquant ainsi les projets qui les transforment. Ainsi le travail de l'historien, quand il étudie le paysage, a quelque ressemblance méthodologique avec celui du géologue qui exécute une coupe verticale de l'épiderme, ou plutôt de l'enveloppe terrestre49. »
Il s'agit du reste d'une conception théorique que Gambi commence à reconnaitre au début des années 1970, même dans les œuvres de certains géographes italiens. C'est le cas, par exemple, du livre de Sereni sur le paysage rural50. Gambi souligne, au-delà des différents jugements scientifiques sur le texte, la reconnaissance unanime de la validité de cette « interprétation paesistica ». Le paysage rural de Sereni ne peut pas être réduit ni « en termes d'espace cultivé et de configuration agronomique51 »  ni en une série de rapports homme-technique-nature. Sereni prête grande attention à la valeur sociale de chaque culture, au système économique à l'intérieur duquel elle se développe, « aux termes juridiques et aux aspirations religieuses52 »  des sociétés et aux différentes relations que le monde rural entretient avec la ville. Cette approche met en lumière que « le paysage n'est pas quelque chose qu'on peut résumer à la synthèse de la réalité de chaque environnement naturel, mais, au contraire, il est une projection horizontale qui concerne uniquement la perception des sens, des phénomènes et des événements les plus différents, des expériences et des mythes dont s'alimente l'histoire rurale53 ».
Voilà donc la nécessité, selon Gambi, du travail d'équipe. Puisque l'étude du paysage implique l'analyse de phénomènes différents, il faut réaliser des groupes de recherche où chaque chercheur, selon sa discipline de référence, amène sa contribution au projet commun. Comme l'a rappelé Ezio Raimondi - à l'occasion du colloque dédié à l'œuvre de Gambi en novembre 2007 à l'université de Bologne - dans sa  démarche scientifique, Gambi ne prenait pas en compte « les disciplines », mais les problèmes. Et les problèmes demandent chaque fois des dialogues de nature différente54. Les équipes, animées par une « harmonieuse socialité55 » , devraient donc adhérer à un esprit commun de recherche qui ne prévoit pas de limites et de barrières entre les disciplines.

Un terme polysémique

Nous pourrions encore parler longuement des différentes suggestions qu'on peut repérer dans l'œuvre de Gambi et aussi du succès que ses écrits ont connu, au fil des années, surtout après que les traductions des recherches des historiens et géographes français ont commencé à paraître en Italie. Je me limiterai à une dernière considération à propos de deux essais, de nature très différente, sur le concept de paysage : I valori storici dei quadri ambientali (1972), Il paesaggio (1981).
I valori storici dei quadri ambientali (1972) ouvre le premier tome de la Storia d'Italia de la maison d'édition Einaudi, l'un des « monuments éditoriaux de la culture italienne du XXe siècle56 » . Il s'agit d'une grande fresque savante de l'histoire et de l'évolution du territoire italien à partir de la fin du XIXe siècle jusqu'aux années 1960. Dans ce texte Gambi met en évidence, à travers le concept de « vocations environnementales 57» , les raisons historiques et culturelles qui ont entrainé le grand développement industriel du Nord de l'Italie et l'immobilité apparente de l'économie du Sud. Par le biais de la culture et de la valeur attribuées par les différentes sociétés aux milieux naturels, il arrive à expliquer l'essor du réseau industriel qui se construit autour des villes de Milan, Gênes, Turin, Bologne et Venise, le développement du tourisme dans les Alpes et la côte adriatique et les transformations des territoires agricoles de la plaine du Pô58.
Le terme « valeur » joue dans  ce contexte un rôle fondamental. Il s'agit, selon Gambi, du mot clé de la géographie humaine, du caractère distinctif entre le modus operandi du géographe humaniste et du géographe naturaliste:
« Je me reconnais dans la forma mentis humaniste : ma problématique est donc historique, celle qui attribue la plus haute considération aux valeurs. Les valeurs pour l'histoire jouent un rôle semblable à celui qui est joué par les principes dans les sciences naturelles ; cependant ces principes sont objectifs et - indépendamment de leur connaissance, qui peut se corriger à travers le développement des études - ils sont jugés stables, fixes et valables en toute occasion pour le phénomène auquel ils font référence. Les valeurs, par contre, sont changeantes. Chaque chose dans ce monde - y compris aussi les objets analysés par la géographie - ne possède pas d'une manière continuelle la même valeur, mais la transforme selon les hommes qui la prennent en considération59. »
Cette « problématique historique » est aussi au centre d'un petit texte, paru dans la revue scientifique I viaggi di Erodoto en 2000, à l'intérieur d'un dossier titré «I territori della geografia » qui visait à faire le point sur quelques concepts-clés des disciplines géographiques. Ici Lucio Gambi illustre, d'une manière très synthétique, le concept du paysage et les différentes orientations intellectuelles qui ont été à la base, au fil des siècles, de sa définition. Il existe, en effet trois différentes façons de voir, d'analyser et d'étudier le paysage. Ces trois démarches relèvent de différents parcours historiques et culturels et n'arrivent pas à entretenir, l'une avec l'autre, des rapports de médiation60:
1) Le paysage en tant que produit esthétique. Il s'agit du  paysage des peintres, des scénaristes, des artistes : un paysage réel, imaginaire, émotionnel, toujours réinventé. « Le paysage est une notion territoriale considérée du point de vue de celui qui regarde les objets comme images et expressions de l'art61 ». Cette première signification du mot connaît son essor à l'époque de la Renaissance, comme le démontrent les tableaux de Pollaiolo ou Antonello da Messina où le paysage est en même temps la représentation de la nature maîtrisée et ordonnée par la main de l'homme.
2) Le paysage en tant qu'horizon naturel (ensembles paysagers). Il s'agit d'une interprétation du paysage qui naît à la moitié du XIXe siècle à l'intérieur de l'école de géographie allemande (Humboldt, Ratzel) : « En croisant les données et les situations des structures morphologiques, du climat et de la végétation, sont déterminés les ensembles paysagers qui définissent par exemple les longs assemblages intercontinentaux des chaînes montagnardes à plis (diversifiées par la végétation selon les latitudes), les grands plateaux continentaux, les forêts équatoriales, les déserts tropicaux, les steppes boréales, les déserts de glace. Le cadre de ces articulations paysagères forme donc un éventail de grands écosystèmes dont l'identification a donné naissance, depuis le début de notre siècle, à des ordres interprétatifs un peu différents de la part des écologues62
3) Le paysage en tant que « matérialisation des processus historiques » (l'espace construit). Il s'agit du paysage lu dans une vision verticale, à travers les clés d'analyse des sciences sociales (histoire, philosophie, géographie, etc.) : « Vu en ces termes le paysage devient l'effet, le fruit et donc le témoignage de l'activité humaine intense qui, quelle que soit son orientation, reflète et reprend les interactions des actions et des réactions dans les rapports entre environnement et société. Ce sont par conséquent les éléments naturels du paysage - ceux qui, pour les écologues, en sont l'âme - qui prennent un sens par rapport à des simultanéités historiques déterminées et en particulier culturelles63
   

Conclusion

En conclusion je voudrais revenir sur l'importance de l'approche multidisciplinaire en ce qui concerne les études sur le paysage. Ce concept, qui a été fondamental dans la démarche scientifique de Gambi, a regagné aujourd'hui, surtout après la ratification de la Convention européenne du paysage, un rôle central dans l'élaboration des programmes pour les formations des chercheurs et des figures professionnelles concernés par l'aménagement et la conservation. Au cours d'un colloque sur le paysage rural en 1979, Gambi aborde des considérations qui sont encore, à presque trente ans de distance, d'une grande actualité64. Après avoir présenté synthétiquement les positions méthodologiques des géographes, des historiens, des anthropologues, des écologues, des philosophes de l'esthétique et des urbanistes par rapport au concept de paysage, Gambi conclut qu'il est impossible de trouver un élément commun à toutes ces interprétations. Le mot paysage définit en fait  « des moyens et critères très différents pour indiquer une réalité indiscutable65». À son avis cette « impossibilité » ne représente pourtant qu'un faux problème. Si on arrive à accepter que chaque discipline a une façon différente d'aborder le sujet en question - parce que chacune a des exigences différentes - on pourrait commencer à bâtir un plan stratégique commun. Cependant, pour accomplir cette tâche il faut bien évidemment laisser de côté toute discussion au sujet des conceptions et des orientations théoriques et mettre en commun les différentes méthodes d'analyse.
« Chaque domaine disciplinaire possède ses sources et ses instruments à lui, et chacun d'entre eux a, dans son champ, ses potentialités pour la recherche. Cependant un discours « croisé », qui dépasse les limites disciplinaires, arbitraires et hasardeuses, [...] entre les amateurs des domaines disciplinaires qui rarement ont l'occasion de confronter leurs dispositifs de travail, les instruments, les sources [...], ne peut qu'augmenter leur potentialité. Les méthodologies de recherche ne peuvent que s'affiner à travers cette intégration. Et à travers un tel moyen, l'exploration du « fait » paysage et donc également la conceptualisation du paysage ne pourront qu'en sortir améliorées66»
Cette enquête passionnée et interdisciplinaire, qui vise à analyser les formes, les manifestations et les valeurs par lesquelles l'homme maîtrise, représente et fait évoluer son monde et réalise une critique constructive des modèles de savoirs et des paradigmes disciplinaires - pour utiliser encore une fois des mots chers à Lucio Gambi67 -, me semble être à présent une contribution de première importance au débat sur les théories et les démarches du projet de paysage. 

Mots-clés

Lucio Gambi, géographie du paysage, histoire de la géographie, Italie, XXe siècle
Lucio Gambi, geography of landscape, history of landscape, Italy, Twentieth-century

Bibliographie

Auteur

Chiara Santini

Docteur en histoire et civilisations.
Chargée de recherche LAREP à l'École nationale supérieure du paysage de Versailles-Marseille (ENSP)
Courriel : c.santini@versailles.ecole-paysage.fr

Pour référencer cet article

Chiara Santini
Lucio Gambi et le concept de paysage
publié dans Projets de paysage le 19/12/2008

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/lucio_gambi_et_le_concept_de_paysage_

  1. V. Emilliani, V., « Addio a Lucio Gambi, geografo democratico », in L'Unità, 24/09/2006.
  2. Cf. Barbieri, G., « Un geografo scomodo: le questioni di geografia di Lucio Gambi », in Quaderni di discipline storiche, XI, Clueb, Bologna, 1997, p. 13-22 ; Tonelli, A., « Gambi, il geografo che raccontò come l'uomo riplasma la terra », in La Repubblica, Bologna, 27/09/2006.
  3. Cf. Gambi, L., Géografia e contestazione, Faenza, F.lli Lega, 1968 ; L. Gambi, «Intervento a un meeting su « Ricerca e insegnamento geografici nelle università », in Una geografia per la storia, Torino, Einaudi, 1973, p. 71-78.
  4. Gambi, L., « Uno schizzo della storia della geografia in Italia », in Una geografia per la storia, op. cit., p. 37.
  5. Voir à ce propos Quaini, M., « Poiché niente di quello che la storia sedimenta va perduto », in Quaderni Storici, n°127, 2008, [1], p.55-109.
  6. Ibid., p. 55.
  7. Cf. Quaini, M., Premessa au numéro monographique de la revue Quaderni storici (n°127, 2008, [1]) intitulé Una geografia per la storia dopo Lucio Gambi, p. 3-13.
  8. Cf. Cazzola, F., « Tra storia e geografia », in Quaderni di discipline storiche, op. cit., p. 3-8.
  9. Entre autres: la « Storia d'Italia », collection publiée par l'éditeur Einaudi dans laquelle Lucio Gambi a ouvert le premier tome (I caratteri originali, 1972) avec l'essai « I valori storici dei quadri ambientali », contribué au tome V  (I documenti, 1973) avec l'essai « Da città ad area metropolitana » et dirigé le tome VI (Atlante, 1976); « Capire l'Italia », collection en 18 tomes publiée par le Touring Club Italiano (TCI) entre 1977 et 1981 ; La Galleria delle carte geografiche in Vaticano (Modena, Panini, 1993-1994), œuvre en 5 volumes dirigée par A. Pinelli.
  10. Entre autres : Lares, Quaderni storici, Rivista Geografica Italiana, Studi Romagnoli.
  11. Cf. Gambi, L., « Geografia fisica e geografia umana di fronte ai concetti di valore », (1956), in Questioni di geografia, Edizioni Scientifiche Italiane, Napoli, 1964, p. 15-50.
  12. Tous les textes présents dans cet article ont été traduits par l'auteur. En langue française est disponible un article qui éclaire la contribution de Gambi à la géographie régionale : cf. Tanter, A., « Régionalisme et régionalisation dans l'œuvre du géographe italien Lucio Gambi », in Revue d'histoire des sciences humaines, n° 9,  2003, p. 104-140.
  13. Une riche sélection des écrits de Lucio Gambi est aussi disponible sur le site de l'Institut pour les biens artistiques, culturels et naturels de l'Émilie-Romagne (IBC). Ce catalogue numérique, que vous pouvez consulter en cliquant ici, a été réalisé par l'IBC de l'Emilia Romagna ; Guermandi, M. P., Tonet, G. (sous la dir. de), La cognizione del paesaggio. Scritti di Lucio Gambi sull'Emilia Romagna e dintorni, Bologna, Bononia University Press, 2008.
  14. Gambi, L., « Geografia fisica... », op. cit., p. 22.
  15. Cf. Gambi, L., Intervento a un meeting..., op. cit., p. 74-78.
  16. Marinelli, O. (1876-1926) a été professeur de géographie à l'université de Florence et directeur de la Rivista Geografica Italiana. En 1922 il a publié l'Atlante dei tipi geografici.
  17. Le géographe Renato Biasutti (1878-1965) a publié en 1947 Il paesaggio terrestre, œuvre considérée comme la summa de la vision naturaliste et écologiste du paysage. Lucio Gambi donne cette définition de l'œuvre de Biasutti : « Biasutti a su voir avec une vision unitaire le paysage physique et le paysage humain, et a donc unifié, dans sa problématique, géographie physique et géographie économique. »; Gambi, L., « Geografia fisica... », op. cit., p. 49.  
  18. Almagià, R. (1884-1962), historien de la géographie et de la cartographie, a été professeur de géographie à l'université de Padoue et de Rome. Il a été également président de la Società Geografica Italiana (1944-1945) et de l'Accademia dei Lincei. Il a publié de nombreux articles et textes et dirigé l'édition des Monumenta Italiae Cartographica (1929).
  19. Cf. Barbieri, G.,  Un geografo scomodo..., op. cit., p. 13 et cf. Gambi, L., « Geografia fisica... », op. cit., p. 20. Sur ce sujet voir aussi Gambi, L., « Uno schizzo di storia della geografia in Italia« , 1970, in Una geografia per la storia, op. cit., p. 3-37.
  20. Ibid., p. 31.
  21. Gambi, L., « La geografia nell'insegnamento delle università italiane », 1959), in Questioni di geografia, op. cit., p. 58-61.
  22. Cf. Gambi, L., « Uno schizzo di storia... », op. cit., p. 31.
  23. Ibid., p. 33-34.
  24. Cf. L'insediamento umano nella regione della bonifica romagnola, Rome, CNR, 1949 ; La casa rurale in Romagna, Firenze, Centro di studio per la geografia etnologica, 1950 ; La media e alta Val di Trigno: studio antropogeografico, Rome, CNR, 1951; Geografia delle piante da zucchero in Italia, Napoli, Tip. R. Pironti e F., 1955.
  25. Barbieri, G., « Un geografo scomodo... », op. cit., p. 14.
  26. Gambi, L., « Geografia fisica... », op. cit., p. 22-23.
  27.  Ibid.
  28. Gambi, L., « Storia della geografia in Italia », in Una geografia per la storia, op. cit., p. 33.
  29. Gambi, L., « Geografia fisica... », op. cit., p. 63.
  30. Ibid., p. 36-38.
  31. Cf. Gambi, L., « La geografia nell'insegnamento... », op. cit., p. 63-64 et « Geografia regione depressa », (1962), in Questioni di geografia, op. cit., p. 71-72.
  32. Ibid., p. 63-64.
  33. Gambi, L., « Geografia fisica... », op. cit., p. 42-43.
  34. Gambi, L., « Critica ai concetti geografici di paesaggio umano », in Questioni di geografia, op.cit., p. 123.
  35. Gambi, L., « Critica ai concetti geografici di paesaggio umano », op.cit., p. 125.
  36. « Vi è il paesaggio visibile o visivo, costituito da ciò che l'occhio può abbracciare in un giro di orizzonte, o se si vuole, percettibile con tutti i sensi; un paesaggio che può  essere riprodotto da una fotografia (meglio se a colori) o dal quadro di un pittore, o dalla descrizione, breve o minuta, di uno scrittore. [...] il paesaggio geografico [...] è una sintesi astratta di quelli visibili, in quanto tende a rilevare da essi gli elementi o caratteri che presentano le più frequenti  ripetizioni sopra uno spazio più o meno grande, superiore, in ogni caso, a quello compreso da un solo orizzonte. », Gambi, L., Ibid., p. 125.
  37. Ibid., p. 126.
  38. Ibid., p. 127.
  39. Gambi, L., « Sui limiti della ricerca in geografia », in Questioni di geografia, op. cit., p. 108.  
  40. Gambi, L., « Critica ai concetti geografici di paesaggio umano », op. cit., p. 128-131.
  41. Ibid., p. 131-132.
  42. Ibid., p. 132-133.  
  43. Ibid., p. 138.
  44. Ibid., p. 138-145.
  45. Ibid., p. 145-146.
  46. Ibid., p.146-147.
  47. Raimondi E., « Ricordo di Lucio Gambi, intervento alla giornata in memoria di Lucio Gambi », transcription de l'intervention tenue à l'occasion du colloque de Bologne, 15 novembre 2007 que vous pouvez consulter en cliquant ici
  48. Ibid..
  49. Gambi, L., « Il paesaggio », traduit de l'italien par M. et P Donadieu et C. Santini, in Giovannini C. (sous la dir. de), I territori della geografia, supplément de la revue I viaggi di Erodoto, Milano, Mondandori, 2000, p. 7.
  50. Cf. E. Sereni, E., Storia del paesaggio agrario italiano, Laterza, Bari, 1961 ; Histoire du paysage rural italien, Paris, Julliard, 1965.
  51. Gambi, L., « Sui limiti della ricerca in geografia », op. cit., p. 117.
  52. Ibid.,  p. 118.
  53. Ibid.
  54. Raimondi E., « Ricordo di Lucio Gambi, intervento alla giornata in memoria di Lucio Gambi », op. cit.
  55. Gambi, L., « Sui limiti della ricerca in geografia », op. cit., p. 119.
  56. Guermandi, M. P., Tonet, G. (sous la dir. de), « Uomo che fa di scienza e di politica », in La cognizione..., op. cit., p. 16.  
  57. Cf. Gambi, L., « I valori storici dei quadri ambientali », in Storia d'Italia, vol. I (I caratteri originali), Torino, Einaudi, 1972, p. 5-132.
  58. Sur ce sujet voir: Dematteis, G., « Nuovi percorsi della geografia umana in una storia non lineare », in Quaderni storici, n° 127, 2008, [1 ], p. 15-32.
  59. Gambi, L., « Geografia fisica... », op. cit., p. 38-39.
  60. Gambi, L., « Il paesaggio », op. cit., p. 7.
  61. Ibid., p.5.
  62. Ibid., p. 6.
  63. Ibid., p. 6-7.
  64. Gambi, L., « Riflessioni sui concetti di paesaggio nella cultura italiana degli ultimi trent'anni », in Martinelli, R., Nuti, L. (sour la dir. de), Fonti per lo studio del paesaggio agrario, Lucca, CISCU, 1981, p. 3-9. Ce texte est disponible également en format numérique sur le site de l'IBC en cliquant ici.
  65. Ibid.
  66. Ibid.
  67. Gambi, L., « Geografia fisica... », op. cit., p. 50.