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Les trois âges du paysage

The three ages of landscape

16/09/2011

Résumé

Si les liens entre l'homme et les paysages ont toujours été très forts, en revanche ces relations ont beaucoup varié au cours des siècles. Le paysan a d'abord été à l'origine des paysages à travers les activités agricoles. Par la suite l'artiste les a représentés à son image en mettant l'homme et sa sensibilité au centre de la relation. Depuis un siècle, un troisième âge du paysage a été inauguré avec les paysagistes architectes et ingénieurs. Il s'agit désormais d'insérer les relations humaines aux paysages dans une démarche de politique territoriale au sein de laquelle de très nombreux acteurs sont concernés. Entre l'âge des paysans, celui des artistes et celui des ingénieurs, l'article montre qu'il y a une continuité et une logique dans la région d'Île-de-France
If the links between man and landscapes have always been very strong; these relationships, on the other hand, have changed a lot in the course of centuries. First of all, the farmer was at the origin of landscapes through farming activities. Then, the artist represented them in his own image - by putting man and his sensibility at the core of the relationship. For a century, a third age of landscape has appeared with landscape architects and engineers. From now on, it is a matter of making the human relationships towards landscapes entering a territorial policy approach - in which numerous actors are concerned. Between the age of the farmers, the one of the artists and the one of the engineers, the article shows that there is a continuity and a logic in the region of Ile-de-France.

Texte

Introduction

Depuis plus de mille ans, les paysages franciliens ont été créés par les hommes1. Puis ces derniers les ont découverts en tant que tels, étudiés et gérés. La compréhension des paysages a varié selon les époques où ils ont été perçus et analysés. Ce mouvement ne s'est pas effectué de manière unique et, surtout, il a été ressenti de façons diverses par des acteurs différents selon les époques : ceux qui ont façonné le paysage peu à peu, ou ceux qui, par la suite, le conçurent ou encore ceux qui le théorisent, ne l'ont pas vu de la même manière. Les besoins des hommes autant que leurs méthodes ont évolué. Cette évolution découle notamment du double rapport au paysage, selon que l'on se place du côté de la nature plus ou moins transformée, ou du côté des hommes. La place prise par ces derniers est d'autant plus importante qu'ils sont à la fois acteurs et observateurs du paysage et que les deux approches ne s'accordent plus toujours parfaitement, voire s'opposent. Le paysage en effet, plus que de nature, est affaire de culture, au double sens du terme, celui du sol et celui de la pensée.
Ainsi, pour synthétiser, il est possible de discerner les trois âges du paysage : celui du paysan qui a mis en place l'essentiel du paysage encore actuel ; celui de l'artiste, et sous ce vocable nous englobons tant le jardinier que le peintre, l'un et l'autre ayant donné de nouvelles fonctions surtout esthétiques aux paysages perçus et, enfin, celui de l'ingénieur ou de l'architecte à la fois urbaniste et paysagiste qui confère des fonctions urbaine, sociale et culturelle aux paysages. Néanmoins, ces trois âges ne se remplacent pas à proprement parler les uns par les autres : ils se superposent, comme les âges de la vie. Ils s'inscrivent dans le temps :
  • Celui des paysans est le plus ancien et commence, en Île-de-France, il y a mille ans et plus. Mille ans, parce que si la civilisation agraire est beaucoup plus ancienne, en revanche les éléments structurants, qui forment une grande partie du paysage francilien actuel, datent du Moyen Âge et de son organisation féodo-domaniale.
  • Le temps de l'artiste est celui de l'époque classique où les jardiniers, les agronomes mais aussi les politiques (Sully, les physiocrates) et les artistes, peintres notamment, vont initier une nouvelle histoire des paysages qui n'est plus la seule conséquence de la nécessité cruciale de produire pour survivre, mais qui devient un miroir social et culturel aux multiples facettes. 
  • Enfin le troisième âge est celui dans lequel nous vivons depuis un siècle, qui a vu l'ancien paysage rural et domanial devoir composer avec la culture urbaine et industrielle dans un souci de gestion rationnelle de l'espace.
Ces trois âges concernent autant les paysages réels pris au sens d'entités paysagères locales, que le « grand paysage » (la perception des entités paysagères), limité ici aux paysages franciliens. Ces derniers sont marqués en particulier par une occupation du sol tout à fait spécifique liée au tissu très régulier de villages et de hameaux scandant les limites de finage et qui semblent répartis si méthodiquement sur le territoire de l'Île-de-France.
Cette division en trois âges a déjà été pratiquée par d'autres2. Notre apport consiste à montrer comment ces trois âges ont marqué l'Île-de-France pour donner le(s) paysage(s) actuel(s).

L'âge du paysan ou la création du paysage

La tentation est d'en faire le paysage du « réel », ou du moins une sorte de paysage de référence. Car il est la conséquence d'une destination utilitaire donnée à la nature boisée primitive pour en puiser d'abord les nécessaires ressources puis, durant plusieurs siècles, la principale source de richesses de la région. Ce paysage est la conséquence du besoin de trouver la subsistance quotidienne à des époques où cela était quasiment la principale activité humaine. Cette demande a duré plusieurs siècles. Le paysage est ainsi « détourné » de la nature primitive à des fins pragmatiques et pour une part s'y adapte en ce sens qu'il doit tenir compte du « poids du sol3 » (vallée, plateau, plaine) mais aussi du caractère du sous-sol (limon, sable, argile, calcaire, etc.). Chacun de ces éléments va diriger les activités humaines et expliquer autant les « essarts » ou les clairières que les paysages de grandes cultures ; les gâtines et les bocages, mais aussi les vergers, les vignobles, les forêts4. Ces paysages qui ont pu paraître immobiles ont, en fait, eux aussi évolué au gré des adaptations techniques et de l'évolution des besoins de la société.
À l'origine, il s'agissait de vivre, voire de survivre beaucoup plus que de regarder ou de montrer. « L'usage ici précède l'image, quand la relation s'est inversée dans nos sociétés urbaines5
L'utilité agricole a été la base d'une grande partie des paysages que nous connaissons actuellement : ces paysans ont été les créateurs de divers paysages, en même temps qu'ils ont créé des « pays6 », à partir desquels, plus tard, les artistes fabriqueront leurs paysages. Leur action, fondement des paysages locaux et régionaux, dans une heureuse alchimie où le grand et le petit se mêlent, s'exerce, en effet, sur une double échelle :
  • Il y a d'abord l'échelle des territoires à travers les grands domaines, les fiefs laïcs ou ecclésiastiques qui préfigurent l'organisation toujours actuelle de la région. Celle-ci est marquée de manière visible par la scansion entre les pleins (espaces bâtis) et les vides des espaces naturels (cultures et bois) et leur rythme fixé par le finage, lui-même découlant de la nature des sols. Cette alternance, si remarquable en Île-de-France, des villages ou des hameaux, les uns et les autres nés de manière différente, des domaines situés sur un maillage quasi symétrique et uniforme, forme les vastes paysages de la région capitale.

  • Il y a ensuite l'échelle des villages au territoire partagé par les censives ou les tenures (selon que l'on pense plus en termes de redevance ou de droit ou en termes d'usage des terrains), voire les coutures (quand la réserve elle-même est fractionnée), origine de tous nos parcellaires. Tous ces démembrements, effectués génération après génération, façonnent le paysage local. Ils amèneront, notamment pour les terres de culture, aux longues parcelles « laniérées », car, pour économiser le temps, la sueur et les outils, et suivre les courbes de terrains et l'ensoleillement, il est vite apparu que le découpage par la longueur était plus avantageux. Cette structure a encore toute sa force actuellement et s'impose notamment lors des mutations des fonctions du sol ou de ses modes d'occupation par exemple lorsque les terrains deviennent constructibles. Gerald Hanning l'a montré il y a quarante ans maintenant7.
Mais le paysage n'allait pas se suffire de cette partition originelle, encore fallut-il là aussi s'adapter toujours mieux et plus « au réel ». Aussi, à peine les tenures étaient-elles juridiquement fractionnées que l'homme s'évertuait à refaçonner l'unité des champs par et pour les usages, et notamment au nom d'une pratique communautaire des « masses culturales8 ». Ainsi, le paysage ancien rural combinait les lanières et les masses. Les plans d'intendance établis pourtant à une époque où les choses déjà évoluaient9 le montrent. Les masses y sont d'autant plus visibles que l'on s'éloigne des zones bâties, alors que des terrains plus petits (jardins, vergers, enclos) enserrent le bâti. L'évolution paysagère du XXe siècle y trouve déjà ses origines. En effet, le bâti s'adaptera à la fois aux petites parcelles, pour assurer la croissance des bourgs à laquelle les vergers et les potagers seront sacrifiés, pendant que les vastes domaines de production seront l'espace idéal pour les lotissements et les grands ensembles10. Le paysage des paysans franciliens imposera ses règles aux créateurs des villes jusqu'au moment néanmoins où le béton ne parviendra plus à s'y dissoudre et à s'y fondre...

Mais, cette première époque si pragmatique a été suivie par une seconde. Dans celle-ci, l'artiste a pris le pas, du moins dans certains secteurs, sur le paysan11 en imposant une nouvelle empreinte. Empreinte suffisamment forte pour qu'elle façonne l'image des paysages, des images d'hommes et de femmes de la ville et, sans doute, pour qu'elle forme une bonne part de notre regard encore actuel.

L'âge de l'artiste ou l'invention du paysage12

Le paysage idéalisé, dont les premiers exemples remontent à la Renaissance et nous viennent des peintres de Flandres et d'Italie, va se substituer aux pays paysans. Paysage élitiste à un double point de vue, de celui qui le veut (le grand seigneur, l'aristocrate notamment) et de celui qui le fait avec tout son savoir-faire et ses artifices paysagistes (saut de loup, perspective, haha, etc.). Paysage théorisé aussi dans lequel les perspectives, les alignements, prennent une grande importance, car le décor qu'il faut cadrer prend le pas sur le seul souci de faire produire la terre.
Ce mouvement a évolué dans le temps. Mais ce qui marque véritablement la rupture entre ces deux premiers « âges » est que, désormais, le paysage rural ne sera plus seulement l'affaire des paysans. Le paysage devient de plus en plus l'affaire de la culture urbaine et des citadins qui vont demander aux artistes de le représenter ou de l'adapter à leur représentation du monde et de la nature.

Il s'agit donc bel et bien d'une rupture, d'un changement de paradigme. En effet, dès lors que les commanditaires et les objectifs changent, le paysage sera profondément modifié, en lui-même et par rapport au regard que l'on peut porter sur lui. Ainsi, les artistes sont à la fois ceux qui font les paysages et les lieux, c'est-à-dire les jardiniers, et ceux qui le représentent, et il s'agit alors des peintres de la nature. Les deux métiers étant réunis sous le même vocable de paysagistes.
Les jardins et les parcs, travaillés par des personnes qui ne sont plus des paysans et que nous regroupons pour synthétiser, même si leur nature et leurs fonctions sont sensiblement différentes, apportent une nouvelle dimension aux paysages, dimension qui prend des aspects multiples. Jardins et parcs sont associés désormais intimement à la demeure dont ils forment l'extension spatiale naturelle. Le jardin devient alors une « autre pièce» de la maison dans laquelle, comme à Versailles ou dans les autres demeures patriciennes ou seigneuriales, on va assister à des représentations théâtrales, écouter de la musique ou plus habituellement jouer et plus tard goûter ou « déjeuner sur l'herbe ». Il s'agit alors d'un paysage extrêmement étudié, qui adapte les formes et les scènes de nature (le paysage) aux besoins des commanditaires.
Ainsi, les jardiniers13 de l'époque classique furent ceux qui utilisèrent, les premiers, des perspectives créant des visions de l'espace scénique, et des harmonies colorées dans les compositions végétales. Ils créèrent un décor, « un horizon fait à souhait pour le plaisir des yeux14 ». Ce décor édifié pour la maison s'est étendu progressivement d'abord à la ville elle-même qui s'adaptera aussi aux perspectives, aux axes (cf. le Paris du XVIIe siècle où la nature du réseau viaire commence à changer), puis ensuite aux routes qui redécouvriront aussi la ligne droite, se différenciant ainsi définitivement des chemins ruraux. Mais parce que le jardin peut avoir d'autres fonctions que simplement ludiques, le jardinier peut vite se transformer en horticulteur et en arboriculteur et amener d'autres transformations des paysages. À Versailles, les deux jardiniers La Quintinie (1626-1688) et Le Nôtre (1613-1700)15 ont formé un tout.
La Quintinie a eu autant d'importance que Le Nôtre. Si ce dernier est considéré comme le père des jardins d'agrément aménagés qui prolongent l'architecture classique16, on doit à La Quintinie (et à ses confrères) des techniques horticoles nouvelles comme celle du palissage sur mur. Ces techniques se retrouvent autant dans les paysages périurbains (les murs à pêches de Montreuil ou de Bagnolet) que dans les villages ruraux (les murs à vigne de Thomery, par exemple, dont l'écartement a fixé la trame urbaine d'une partie de la commune) ou dans les paysages agricoles dont les grandes fermes de plaine s'accompagnaient de potagers clos de murs qui contribuent autant que les bâtiments à marquer l'espace et à créer le paysage encore actuel17.
Ainsi, cet âge peut, lui aussi, être considéré comme fondateur pour le paysage francilien, car ses conséquences dépassent largement les parcs et les jardins d'agrément ou les potagers où il s'exprime. Mais si les artistes jardiniers ont été les maîtres d'œuvre des parcs et des jardins (du XVIIe au XIXe siècle18), ils furent accompagnés par d'autres artistes, les peintres, qui, eux, ont largement contribué à la formation des paysages picturaux de l'Île-de-France. Deux grandes étapes peuvent être distinguées. Dans la première (XVIIe-XVIIIe siècle), le paysage est plus ou moins stylisé avec une nature abstraite présentée à travers des archétypes qui sont répétés : des vallons « profonds », des éboulis, des torrents, des lacs. Ce paysage sert de décor de fond et de cadre. Il ne correspond pas à une réalité que l'on voudrait absolument traduire. Le paysage de la mythologie est encore très présent, les bergers sont plus proches de ceux d'Arcadie ou de la Bible que de ceux des plateaux de la Brie. Arbres et autres éléments naturels sont là pour témoigner de sentiments humains (chêne/solidité, tempête/colère, rivière/calme/apaisement ou sagesse) plus que des lieux. Des paysages symboliques19 émergent au point qu'actuellement ces documents doivent être souvent utilisés avec prudence dans les recherches historiques et rarement pour se faire une idée d'un paysage ancien. D'ailleurs, très souvent, le peintre ne précise pas le lieu qu'il peint mais préfère s'arrêter à une description du paysage qualifié seulement de bucolique, avec arcade, avec ruines, italianisant, fluvial voire simplement paysage animé dès lors qu'il y a quelques personnages dont les attitudes prennent le pas sur le paysage. Ces tableaux ne sont pas rattachés à tel ou tel lieu. Il faudra attendre le siècle suivant pour que le paysage se territorialise20.

Au XIXe siècle, l'attitude de l'artiste peintre a été différente. Le symbole n'est plus le même. La nature picturale prend une nouvelle dimension. Elle symbolise ce qui n'est pas urbain (milieu difficile à vivre). Le peintre va représenter le paysage le plus réaliste possible, du moins selon sa conviction et son époque comme on le voit avec Alfred Sisley ou encore avec Jean-François Millet. Et ainsi les paysages vont prendre une valeur au sens matériel du terme. « Cet intérêt pour les paysages réels [...] est [...] un changement fondamental21 », écrit le géographe Yves Lacoste. Nous sommes à l'âge d'or des sites pittoresques. Dès lors, les paysages deviennent d'autant plus réalistes qu'en parallèle la photographie a fait son apparition et que ces deux arts sont en concurrence pour représenter l'existant. Ils peuvent également devenir complémentaires quand le critique anglais John Ruskin, dès le milieu du XIXe siècle, appuie ses études de la nature sur des photographies. Notre vision, souvent nostalgique, des paysages date essentiellement de ces regards, surtout en Île-de-France où tous les peintres, de l'école de Barbizon (dans la vallée de la Seine, de la Marne ou de l'Oise) jusqu'aux impressionnistes, ont marqué l'histoire de l'art de la peinture de paysage22. Cet âge de l'artiste paysagiste s'inscrit dans un donné à voir qui est tout autant marque de pouvoir (et de richesses) que description dans un but plus ou moins fonctionnel.
Mais ce caractère fonctionnel n'est pas sans danger pour le territoire. Dans cette approche nouvelle naîtront deux mondes, celui « avec paysages » (par exemple, la forêt de Fontainebleau23), objet de toutes les attentions et qu'il conviendrait de figer, et celui « sans paysages » où les dégradations pourront s'effectuer sans protestations ni indignations (banlieues et secteurs industriels par exemple). Il en résultera des préjudices paysagers importants pour beaucoup d'habitants de l'Île-de-France, ce qui expliquera le revirement et la nouvelle approche du 3e âge.

L'âge de l'ingénieur ou le temps de la gestion des paysages

De plus en plus urbaine, la société industrielle a fait entrer, depuis la fin du XIXe siècle, la relation humaine aux paysages dans un nouvel âge, celui des techniciens et des ingénieurs. Plus que de créer (premier âge) ou de donner à voir (deuxième âge), il s'agit désormais de gérer, souvent de réparer, un paysage en tant que composante visible, voire composition d'un territoire24.
Le paysage devient objet de discours, de théories25, de classifications26 et de pédagogie tout autant que d'enjeux notamment en tant qu'espace public, ouvert à la vision de tous. Il est confronté à de multiples pressions et aux jeux d'acteurs nombreux et divers dans leurs attentes : l'État, notamment à travers ses services déconcentrés, les collectivités locales, les associations, les professionnels, en particulier les paysagistes, les agriculteurs et les forestiers.
Porteur des paysages de l'aménageur, du paysagiste et du géographe après l'avoir été du militaire qui n'en retenait que son aspect stratégique (plis de terrain, points hauts), ce troisième âge a changé l'approche des paysages franciliens. Car le paysage est passé dans la sphère de l'aménagement public et des différents ministères (Culture, Environnement, Équipement, Agriculture). Son évolution est devenue à la fois objet d'études et enjeu des politiques territoriales.
« Le paysage est un point de vue d'intellectuel, une abstraction et une fiction » écrit Henri Cueco27 dont la sensibilité de peintre fait comprendre le changement en cours. Paysage intellectualisé à qui sont conférées des valeurs sociétales et que sous-tend la question « à quoi sert le paysage ?28 », là où mille ans avant nous aurions dit « à quoi sert le pays ? ». L'aspect fonctionnel et utilitaire des espaces territoriaux a pris une grande importance au point de créer des tensions et des conflits entre tous les usages et toutes les fonctions possibles. Ainsi est née la nécessité pour les pouvoirs publics d'arbitrer entre des projets souvent irréconciliables. Par exemple celui de l'implantation des éoliennes où les logiques des paysagistes et celles des défenseurs des énergies renouvelables s'opposent parfois ; ou encore les projets de la gestion des ouvertures de carrières, des rives des grands fleuves, de l'accès au public des espaces écologiquement sensibles, etc. Ces débats renouvellent ceux, passés, qui ont concerné la construction de barrages hydroélectriques, des autoroutes et des lignes à haute tension.
Les conflits sont loin d'être anodins car leurs conséquences sont importantes. Elles portent sur la définition même du paysage et sur son évolution. Les paysages sont remis en cause par les habitants et les associations de défense de l'environnement et des paysages alors que, pendant longtemps, ils allaient de soi, tout en changeant insensiblement29. Ils deviennent objets de questionnement. Ces paysages sont-ils acceptables ? Par qui et pour qui ? Comment concilier évolutions et images héritées ? La législation de préservation des sites et des paysages trouve dans ces interrogations sa source, notamment les lois de 1906 et de 1930 sur les sites, en tant que réaction à la remise en cause d'un paysage patrimonial par certaines politiques, comme chaque fois qu'il y a débat. Elle passe par la patrimonialisation jugée comme le seul remède à ce qui peut apparaître comme une disparition irrémédiable. En Île-de-France, cela se traduit par les 2 390 km² de sites protégés (sur 12 000 km²) ou encore par la création de quatre Parcs naturels régionaux.
Les questions liées à la controverse entre figer les paysages ou accepter leur évolution prennent d'autant plus de sens qu'ils perdent leur caractère de services gratuits. Au contraire, des objectifs, des coûts et des enjeux sont attachés à ces paysages. Des enjeux de territoire notamment, mais aux multiples facettes. Il s'agit en priorité de créer ou de conserver les paysages à la fois pour les habitants, et dans une optique de développement durable, et donc pour les générations futures. La qualité du cadre de vie est ressentie, par exemple, comme une nécessité dans une ville qui, sinon, pourrait devenir de plus en plus inhabitable et peu attractive. L'enjeu social, lui aussi, est tout aussi primordial que l'enjeu esthétique. Il se traduit par la revendication d'un « droit à la qualité des paysages » dont chacun pourrait jouir à sa guise30. Les paysagistes contemporains y trouvent une grande part de leur raison d'être et d'intervenir. Mais leur mission est différente de ceux qui créaient des paysages picturaux par le passé. Ce que résume la philosophe Anne Cauquelin : « Le métier de paysagiste revient actuellement à celui de gestionnaire d'espaces publics à rénover, l'urbaniste n'est pas loin, non plus que l'écologue ou l'agronome...31 ». Devenu politique, le paysage est aujourd'hui au cœur d'une accumulation de compétences d'ingénierie mises au service de l'homme et de la société.
Mais, et c'est là une autre évolution notable, en même temps, le cadre du paysage change. Si jusqu'à la fin du XIXe siècle, la notion s'est appliquée essentiellement au paysage naturel et rural, même si le bâti y trouvait aussi sa place, au XXe siècle le paysage urbain va s'imposer. Cette émergence  correspond à une réalité, celle d'un monde où la ville, puis la métropole deviennent l'environnement premier. Dans ce contexte, le paysage urbain mérite, bien évidemment, une attention toute particulière d'autant que de nombreux paysagistes ne peuvent et ne veulent séparer la ville de son arrière-pays.

Conclusion

Le paysage pris dans le rapport complexe entre l'homme, la nature et les idées qu'il s'en fait, entre le souci de pérenniser et celui de développer, entre le naturel et le culturel que sous-entend le sens donné au mot beauté, est aujourd'hui à un tournant.
Le quatrième âge commence, celui qui entend résoudre les contradictions et retrouver une certaine harmonie des existences humaines en abandonnant une lecture trop dialectique du monde où tout ne peut se résoudre que par le oui/non. Il y a place, semble t-il, pour un équilibre auquel chacun aspire : la nature redevient urbaine, et l'Île-de-France se définit autant par ses 80 % d'espaces ouverts que par ses 20 % de bâti. Le paysage, longtemps plus ou moins assimilé à la seule nature extraurbaine, est devenu une qualité recherchée autant urbaine que rurale. Ces idées continuent à devenir réalité. Force est de constater que dans des régions très denses comme l'Île-de-France aux forces socio-économiques et aux enjeux multiples, le paysage est aussi - voire surtout - une question de gouvernance et une question d'échelles spatiale et temporelle. En permanence et en agissant au plan local, celui des paysages, il s'agira aussi de conserver la vision globale qui donnera de la cohérence aux territoires vécus et permettra de remettre les hommes en harmonie avec leurs paysages cadres de vie. Pendant des siècles, cette cohérence a été assurée par le milieu rural, il appartient, désormais, de trouver un nouveau paradigme né du désir de bien-vivre dans une métropole.

Mots-clés

Paysage, histoire du paysage, évolution, paysage rural, paysagiste
Landscape, history of landscape, evolution, rural landscape, landscaper

Bibliographie

Cauquelin, A., L'Invention du paysage (1989), Paris, PUF, 2007.
 
Craissati, M.-N., Balade en Essonne (1998), Paris, Éditions Alexandrines, 2010.

Delille, J., Les Jardins ou l'Art d'embellir les paysages (4e édition), Paris, Levrault frères, 1801.

Pitte, J.-R., Histoire du paysage français (Paris, Taillandier 1983), Paris, Hachette-Poche Pluriel, Paris, 1994.

Roger, A.(sous la dir. de), La Théorie du paysage en France 1974-1994, Seyssel, Éditions Champ Vallon, 1995, p. 47.

Rambaud, I. (sous la dir. de), Patrimoine et Paysages, coll. « Cahiers Jean Hubert 3 », Lyon, Éditions Lieux dits, 2009.

Serres, O. de, Lieutaghi P., Théâtre d'agriculture et mesnage des champs (nouvelle édition), Arles, Actes Sud, 2001.

Auteur

Philippe Montillet

De formation juridique et historique, Philippe Montillet, depuis 1988, travaille dans les institutions régionales d'Île-de-France. Il est spécialisé dans les questions d'identité et de mémoire des territoires.  Depuis 1999, il anime la mission Patrimoine au sein de l'Institut d'aménagement et d'urbanisme de la région Île-de-France.
Courriel : Philippe.Montillet@iau-idf.fr

Pour référencer cet article

Philippe Montillet
Les trois âges du paysage
publié dans Projets de paysage le 16/09/2011

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/les_trois_ages_du_paysage

  1. Nous excluons du champ de cet article la question du paysage naturel primitif.
  2. Voir Brisson, J.-L. (sous la dir. de), Le Jardinier, l'Artiste et l'Ingénieur, Paris et Besançon, Les Éditions de l'Imprimeur, 2000. Mais notre approche, qui reprend la méthode et les termes, est différente sur le fond ; voir aussi Chomarat-Ruiz, C., « Qu'est-ce que les artistes, les jardiniers et les paysagistes nous transmettent du paysage », Patrimoine et Paysages, Lyon, Éditions Lieux dits, p. 208.
  3. Voir Les Cahiers de l'Iaurif, n° 129, 4e trimestre 2000, p. 41 sq.
  4. La forêt était considérée comme une annexe des champs et comme un lieu de travail. En forêt de Fontainebleau, 6 367 porcs s'y nourrissaient en 1644 et, d'après un procès-verbal en 1750, 13 700 bovins y paissaient. Voir Davasse, B., « De la forêt-site à la forêt-territoire, paysages et pratiques dans la forêt de Fontainebleau d'après les œuvres des peintres de Barbizon XIX-XXI° siècle », Patrimoine et Paysages, Lyon, Éditions Lieux Dits, p. 28.
  5. Pierre Lieutaghi dans la préface de la nouvelle édition du livre d'O. de Serres, Le Théâtre d'agriculture, Arles, Actes Sud, 2001, p. 45.
  6. Sur le rapport paysage/pays/paysan, voir Cueco, H., dans Roger, A. (sous la dir. de), La Théorie du paysage en France 1974-1994, Seyssel, Éditions Champ Vallon, 1995, p. 171.
  7. Voir Les Cahiers de l'Iaurif, n° 35, octobre 1974.
  8. De même si, lors des transmissions, il était toujours possible de compter et de valoriser un bien en termes de sillons ou de rangs, ce fut longtemps parce que le mode de culture ne tenait pas compte de ces partages. Par le biais des fermages il était toujours possible de cultiver de vastes ensembles en respectant la nature du sol, à travers une politique communautaire marquée notamment par la jachère bi ou triannuelle.
  9. Quinze ans avant le code civil qui allait instituer la propriété privée.
  10. Le phénomène a été bien étudié par Jean Bastié pour les grands domaines du plateau du Longboyau dans sa thèse La Croissance de la banlieue parisienne, Paris, PUF, 1964.
  11. Le paysan qui, en même temps, devient agriculteur (voir Serre, O. de, Le Théâtre d'agriculture). Changement sémantique important. Le paysan a construit le paysage, l'agriculteur limite son action à l'ager - le champ. Dès lors, il y aura dichotomie entre le paysage, la nature et l'(agri)culture. La campagne prend le pas sur le pays.
  12. Voir l'ouvrage de Cauquelin, A., L'Invention du paysage (1989), Paris, Presses universitaires de France, 2000.
  13. Voir Cauquelin, A., ibid., p. 53.
  14. Selon le mot de Fénelon, cité dans Balade en Essonne, présentée par M.-N. Craissati, Paris, Éditions Alexandrines, 2010, p. 30.
  15. Mais, il ne faut pas oublier qu'avant de changer l'art des jardins, Le Nôtre était contrôleur général des bâtiments du roi.
  16. Pensons à tous les grands châteaux : Versailles, Sceaux, Vaux-le-Vicomte pour ne citer que quelques exemples publics.
  17. Ces murs sont malheureusement désormais souvent mal entretenus.
  18. Tous les parcs romantiques (Méréville, le désert de Retz, etc.) sont aussi à prendre en compte. Ils apportent encore une nouvelle dimension, n'étant plus seulement réalisés « pour le plaisir des yeux » mais aussi pour celui de l'âme à moins que ce ne soit pour son tourment.
  19. Voir l'exposition « Nature et Idéal : Le paysage à Rome 1600-1650 Carrache, Poussin, Le Lorrain », au Grand Palais, à Paris, du 9 mars au 6 juin 2011. Les trois peintres et les autres présents dans cette exposition représentaient des paysages symboliques à une époque où la peinture de paysage prend tout son essor et n'est plus considérée comme un genre mineur par rapport à la peinture religieuse mythologique ou d'histoire. Il faudrait ajouter à ces peintres d'autres comme Hubert Robert à la génération suivante.
  20. Les exemples sont nombreux : Paysage à Vétheuil, de Renoir, Prairie à Bazancourt de Pissaro, Le Pavé de Chailly dans la forêt de Fontainebleau de Monet, etc.
  21. Y. Lacoste dans Roger, A. (sous la dir. de), La Théorie du paysage en France 1974-1994, op. cit., p. 47.
  22. Voir Les Cahiers de l'Iaurif, n° 117-118, octobre 1997, p. 11 sq.
  23. Sur ce point, voir les articles de Patrimoine et Paysages, op.cit., p. 12 à 39. La forêt de Fontainebleau est le premier espace protégé au sens moderne du terme, dès 1853.
  24. Correspondant bien au passage entre nos deux âges, retenons la belle formule de Gerald Hanning (Les Cahiers de l'Iaurif, op. cit., p. 8 ) : « Composer, c'est mettre un dessein en dessin. »
  25. Cf. Yves Lacoste, La Théorie du paysage en France 1974-1994, op. cit., p. 53.
  26. Du paysage d'exception (classé au patrimoine mondial de l'Unesco) jusqu'au paysage « ordinaire » ou du quotidien, de multiples classifications existent (paysage fluvial, agricole, urbain, côtier, de montagne, de plaine, forestier, etc.), chacun ayant ses spécialistes, ses approches et ses défenseurs.
  27. Cueco, H., dans Roger, A. (sous la dir. de), La Théorie du paysage en France 1974-1994, op. cit., p. 169.
  28. Lacoste, Y., dans Roger, A. (sous la dir. de), La Théorie du paysage en France 1974-1994, op. cit., p. 42 sqq.
  29. Selon la belle formule de Anne Cauquelin : « le paysage est un «palimpseste» écrit et redessiné en permanence », dans L'Invention du paysage, op.cit., p.  82. (Allusion à Alain Corbin, « Le territoire est un palimpseste », Diogène, Gallimard, 1987).
  30. Sans relever la difficulté d'un tel « droit », car jamais deux individus n'auront la même attente.
  31. Cauquelin, A., L'Invention du paysage, op.cit., p. 3.