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Les sites de hauteur en Crète pendant les siècles obscurs

High sites in Crete during dark ages

18/07/2010

Résumé

À la fin de l'âge du bronze en Crète, un phénomène particulier fait son apparition. En effet, avec la disparition du pouvoir centralisé et des grands palais, la population se disperse et abandonne les sites en plaine ou le long de la côte au profit de sites en altitude sur des éperons rocheux, ce qui permet aux habitants de profiter de fortifications naturelles. Cet état de fait semble alors montrer que certaines menaces peuvent peser sur les populations de l'époque : guerres civiles, ennemis venant de l'extérieur, bandes de pilleurs...
At the end of the Bronze Age in Crete, a particular phenomenon makes its appearance. In effect, with the disappearing of centralized power and big palaces, the population scatters and leaves sites in lowland or along the coast to the advantage of site in altitude on rocky spurs what allows to the inhabitants to use natural fortifications. This fact then seems to show that certain threats can influence the populations of epoch : civil war, enemies from the outside, bandages looters...

Texte

Dans l'histoire de la Grèce antique, les siècles dits « obscurs » désignent une période charnière comprise entre les deux grandes phases de développement culturel que va connaître cette dernière : l'ère des grands palais des civilisations minoenne puis mycénienne et la naissance de la Grèce des cités. Pendant ces siècles, de profonds changements sociopolitiques, économiques, techniques et culturels se mettent en place, les plus marquants étant la disparition de l'écriture en linéaire B en usage à l'âge du bronze et l'apparition du fer dans l'armement. Traditionnellement les chercheurs placent le début de cette phase à la fin du minoen récent III B1 (MRIIIB) vers 1 200 av. J.-C. (figure 1), date de la destruction des derniers grands sites mycéniens, et la font terminer à la fin de la période géométrique2 vers 750 av. J.-C. (figure 2).


Figure 1 : Tableau chronologique de l'âge du bronze.



Figure 2 : Tableau chronologique des siècles obscurs et de la Grèce antique.

La Crète à la fin de l'époque mycénienne

Comme la plupart des centres mycéniens du continent, le palais de Knossos est définitivement détruit3 à la fin du MRIIIB dans des circonstances troubles combinant à la fois des facteurs humains, météorologiques et naturels4. Toutefois, ce n'est pas le seul site crétois à être touché. Ainsi, nous retrouvons également des traces de destructions violentes accompagnées d'incendies dans les sites de Malia, Zakro, Haghia Triada, Gournia5, Mochlos6 et Phaistos (figure 5) qui sont pour la plupart abandonnés définitivement après cela. Dans le même temps, sur d'autres sites, la désertion par la population est effective sans que des traces de ravage par le feu ne soient détectées. C'est le cas des sites de Palaikastro, Pseira7, Nirou Khani et Tylissos8 (figure 5) dont certains d'entre eux pourront être réutilisés à une échelle plus réduite un peu plus tardivement (Palaikastro ou Tylissos). Ces différents éléments poussent certains chercheurs à conclure que la destruction des grands centres économiques et des palais prouve surtout la disparition du pouvoir centralisé, dû peut-être à l'élimination de la classe régnante9. Quoiqu'il en soit, la destruction ou la désertification de tous ces centres économiques s'accompagne de l'abandon des sites de plaines au profit de sites plus escarpés pouvant être protégés facilement en cas de besoin. Le plus emblématique de ces sites est celui de Kera Karphi au-dessus du plateau du Lassithi à plus de 1 000 mètres d'altitude. Fondée aux alentours de 1 200 av. J.-C., c'est une véritable agglomération de près de quatre-vingts maisons avec sanctuaire et nécropole qui s'établit sur le piton rocheux.
Figure 5.

Les sites de hauteur

Nous venons de le voir, l'effondrement des principaux sites mycéniens a entraîné un repli vers les hauteurs. Cette étude va se concentrer sur les sites fondés à haute altitude soit au-dessus de 700 mètres. Pour la période qui nous intéresse il en existe vingt-trois. Deux d'entre eux (Klisidi et Psychro) sont des grottes de culte utilisées depuis le néolithique. La plus importante des deux, Psychro, connaît d'ailleurs une occupation ininterrompue entre le néolithique final et la période romaine. Ainsi, même s'il est intéressant de noter qu'elles ne furent pas abandonnées pendant les « siècles obscurs », ces deux grottes ne sont pas les exemples les plus pertinents. Un autre établissement, Tzermiado Kastello semble être lui aussi un sanctuaire bien que son occupation ne soit pas encore clairement attestée. Il reste donc vingt sites d'habitat sur lesquels je vais centrer mon propos (figure 4).
Dans un premier temps, j'ai établi une carte regroupant l'ensemble des sites de la période (figure 3). Cette dernière permet de constater que la majorité des établissements, quinze au total, sont localisés en Crète orientale et que, parmi eux, six se trouvent aux abords immédiats du plateau du Lassithi10 : Kera Karphi, Kera Vigla, Kera Papoura, Kera Kastello, Krasi Kastello et Gonies to Flechron. Les principaux sites se retrouvent donc ainsi à seulement quelques kilomètres les uns des autres. Des cinq agglomérations restantes, quatre sont localisées en Crète centrale (Louktas, Kofinas, Rotasi Korifi et Pandanassa Veni) et une seule seulement en Crète occidentale (Myrthios Kirimianou). Cet attrait pour la Crète orientale vient en partie du fait que c'était dans cette région que se trouvait déjà, au départ, la majeure partie de la population, un état de fait qui se ressentira dans le nombre de sites fondés ou réoccupés à cette époque. En effet, sur les vingt sites, dix-huit sont créés ou réutilisés à partir du MRIIIC vers 1 200 av. J.-C. (figure 4). Seuls Louktas, dont l'occupation réelle est encore sujette à caution, et Krasi Kastello, élevé tardivement au début de la période protogéométrique, se démarquent.

Figure 3.


Figure 4.

Ce repli volontaire des populations vers les hauteurs montre qu'un climat d'insécurité semble régner dans l'île et explique leur attrait pour des sites escarpés naturellement fortifiés grâce aux ravines qui les entourent. Cette recherche de fortifications naturelles est aussi présente dans les sites nouveaux établis à plus basse altitude comme à Monastiraki Katalimata où le sentier gagnant l'escarpement sur lequel est établi le site est quasiment impraticable. Les bâtisseurs recherchent un type de lieu précis susceptible d'être facilement défendable en cas d'attaque car accessible par un seul chemin et pouvant permettre aux habitations de se fondre dans les paysages. Ce sont donc de véritables « villes refuges » comme Kera Karphi11 ou Kavousi12 qui sont mises en place dès l'effondrement des Mycéniens, donnant l'impression que les populations se sont regroupées pour se protéger elles-mêmes13. Cette constatation nous montre la faiblesse du pouvoir dirigeant en place qui n'est visiblement plus capable de protéger les civils. En effet, le système politique a périclité à la fin du MRIIIB, les palais sont irrémédiablement détruits et il est probable que les « garnisons » qui pouvaient être les garantes de la paix aient pu, elles aussi, disparaître, forçant par ce fait les habitants à assurer eux-mêmes leur sécurité.
Toutefois, le fait le plus marquant dans ces nouveaux lieux d'occupation humaine reste leur caractère inaccessible et fortifié. Ce choix démontre d'autant plus un malaise puisque, jusque-là, les Crétois n'avaient jamais montré un intérêt accru pour l'art des fortifications14. Les palais étaient ouverts sur l'extérieur sans murs d'enceinte ni fossés de protection. Ce changement radical et cet attrait soudain pour les sites de hauteur impliquent alors de vrais bouleversements. Quelque soit l'ennemi incriminé, leur sécurité préoccupe désormais l'esprit de bon nombre de Crétois.
Cependant, une étude approfondie a montré que d'autres facteurs pouvaient entrer en ligne de compte dans le choix du lieu de fondation car les habitants des sites de hauteur vont tenter de recréer aux alentours des îlots de vie. Par exemple, entre le site de Zenia Kastrokefala et celui de Zenia Vornekefala, établi sur un piton rocheux à plus basse altitude, se situe un col qui semblait avoir été utilisé pour la culture en terrasse15. Ceci nous prouve bien que les sites n'ont pas été totalement choisis au hasard. Le facteur primordial reste le sentiment de sécurité mais ce n'est pas le seul critère et les terrains aux alentours durent être propices à l'agriculture ou à l'élevage. Enfin, un troisième point entre aussi en considération : il s'agit de l'accès à l'eau potable. La présence de sources à proximité est un facteur déterminant. Pour les sites de hauteur mentionnés dans notre étude, Tapes Kato Kastello reste le meilleur exemple. Bâti à 700 mètres d'altitude le site se trouve à seulement quelques dizaines de mètres d'un point d'eau abondant.

Toutefois malgré l'importance des sites de hauteur, surtout en Crète orientale, il ne faut pas non plus faire des généralités en pensant que tous les sites fondés en Crète pendant les « siècles obscurs » appartenaient à ce type. En parallèle, un certain nombre de sites non fortifiés16  firent leur apparition durant cette période. La fondation de Gortyne, Sybrita ou Prinias à l'intérieur des terres datent de ces décennies. Nous assisterions ainsi en Crète à une succession de petites guerres intestines dynamisées par la chute du pouvoir mycénien17 d'où pourrait résulter un sentiment d'insécurité pour une partie de la population repoussée en direction des montagnes alors qu'une autre partie resterait sur ses terres fondant des agglomérations dans la plaine.

En conclusion et, comme nous venons de le voir, au moment où le système politique et social semble vaciller et peu à peu disparaître, les habitants de l'île de Crète vont se tourner vers leur environnement et utiliser les grands traits de caractère du paysage environnant. Terre montagneuse et escarpée, la Crète présente des zones naturellement fortifiées grâce aux ravins et aux précipices qui les entourent. Relativement difficiles d'accès, ces zones vont être transformées en lieu d'habitation, l'homme utilisant, alors, les propriétés du paysage comme système de défense. C'est ainsi qu'à partir du MRIIIB2 et du MRIIIC, ce type de sites de hauteur va se multiplier. 
Très caractéristiques de la Crète entre 1 150 et 900 av. J.-C., les sites de hauteur seront abandonnés progressivement et de manière pacifiste quand la menace sera passée comme en témoigne la désertification de Kera Karphi au cours de la période protogéométrique. En effet, les habitants de la cité eurent le temps d'emporter avec eux leurs objets de valeur18  et sont allés s'installer plus bas sur les contreforts du Lassithi19. L'abandon des « cités refuges » au début du Xe siècle av. J.-C. prouve donc que les habitants ne considèrent plus comme nécessaire de se replier dans les montagnes et la Crète bascule alors dans la période géométrique qui sera l'une de ses plus grandes phases d'expansion culturelle et artistique.

Mots-clés

Siècle obscurs, Crète, site de hauteur, fortification, habitat
Dark Ages, Crete, high sites, fortification, habitat

Bibliographie

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Willets, R. F, The Civilization of Ancient Crete, Amsterdam, Hakkert, 1991.

Auteur

Nathalie Monio

Doctorante en histoire et archéologie, université Paul Valéry, Montpellier III,
UMR 5140 Archéologie des sociétés méditerranéennes
Courriel : PASSAMAKODY@aol.com

Pour référencer cet article

Nathalie Monio
Les sites de hauteur en Crète pendant les siècles obscurs
publié dans Projets de paysage le 18/07/2010

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/les_sites_de_hauteur_en_crete_pendant_les_siecles_obscurs

  1. Le découpage chronologique de l'âge du bronze est un système mis en place par les chercheurs grâce à l'étude de la céramique. Cet artéfact étant le plus courant, une division en trois grandes phases (ancien, moyen, récent) et en plusieurs sous-divisions permet une datation précise des objets retrouvés dans le même contexte. Si le terme de « bronze » reste le plus courant, une même période peut porter plusieurs noms différents en fonction de la localisation géographique du site d'étude et de la civilisation qui nous intéresse. Nous parlerons alors de bronze ancien de manière globale mais aussi  parallèlement de cycladique ancien pour les Cyclades, de minoen ancien pour la Crète (nom donné à cette civilisation par Arthur Evans en référence à Minos, roi légendaire de Crète, célèbre pour son labyrinthe auquel peuvent faire penser les plans du palais de Knossos) ou encore d'helladique ancien pour la Grèce continentale. Notre article traitant de la Crète nous emploierons donc le terme de minoen.
  2. En effet, les « siècles obscurs » s'achèvent avec la période géométrique puisque à la fin de cette dernière, entre autres, l'écriture réapparaît. Toutefois, ce n'est plus une écriture syllabaire mais un système d'alphabet dérivé du phénicien qui va désormais être utilisé en Grèce. Le premier texte connu utilisant ce tout nouveau système d'écriture n'est autre que l'Iliade dont la date de mise par écrit correspond parfaitement avec la fin de la période, aux alentours de 750 av. J.-C.
  3. Détruit une première fois aux alentours de 1 370 av. J.-C., le palais de Knossos continuera de fonctionner jusqu'à la fin du MRIIIB même s'il semble avoir perdu sa place dominante en Crète. L'absence de sépultures de guerriers et la disparition de certains ateliers palatiaux nous prouvent cet état de fait (Treuil, R, Darcque, P., Poursat, J.-C., Touchais, G. et al., 2008, p. 465).
  4. De nombreuses hypothèses ont été avancées afin d'expliquer la disparition de la civilisation mycénienne, dont les institutions, les mœurs et les forteresses vont se désagréger et disparaître totalement en un peu plus d'un siècle : ennemis venant de la mer comme semblent le prouver les tablettes de Pylos (invasion dorienne ? raid des peuples de la mer ? bandes de pirates ?) ou descendants du Nord (tentative de barrage de l'isthme de Corinthe), querelles internes (guerre civile entre les grands palais ? révolution populaire ?), périodes de grandes sécheresses ou de refroidissements climatiques ayant des répercussions sur la production agricole, violents tremblement de terre (le palais de Thèbes sera définitivement abandonné après un séisme d'une rare violence qui le détruisit en grande partie) voire même catastrophe de type épidémique (peste ?).
  5. Cadogan, G., « Gournia », Aerial Atlas of Ancient Crete, Los Angeles, University of Calfornia Press, 1992, p 105.
  6. Soles, J. S., « Mochlos », Aerial Atlas of Ancient Crete, ibid., p 186.
  7. Davaras, C. et & Betancourt, P., « Pseira », ibid., p 262.
  8. Pendlebury, J. D. S., The Archaeology of Crete, London, Methuen, 1939.
  9. Willets, R. F., The Civilization of Ancient Crete, Amsterdam, Hakkert, 1991, p 139.
  10. Grande plaine cultivable cernée de hautes montagnes.
  11. Situé à moins de 10 kilomètres de la ville de Malia, Kera Karphi est le site le plus important du MRIIIC. Les dernières évaluations considèrent que la ville put accueillir entre 3 000 et 6 000 habitants.
  12. Si seul Kavousi Kastro entre en ligne de compte dans notre étude, il faut savoir que Kavousi est l'ensemble le plus vaste de la période. Le site se compose en effet d'une ville basse Vronda Kavousi, d'une ville haute Kavousi Kastro ainsi que de trois autres site à Azoria Avgo Melisses et Avgo Trapeza.
  13. Drews, R., The End of the Bronze Ages, changes in warfare and catastrophe c.a 1200, Princeton, Princeton University Press, 1983, p 29.
  14. Willets, R. F., The Civilization of Ancient Crete, op. cit., p 133.
  15. Nowicki, K., Defensibles sites in Crete c.1200-800 B.C., Liège, Université de Liège, coll. « aegaeum 21» , 2000, p 115.
  16. Schnapp-Gourbeillon, A., Aux origines de la Grèce antique, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Histoire », Paris, 2002, p 97-98.
  17. Schnapp-Gourbeillon, A., ibid., p 165-166.
  18. Pendlebury, H. W., Money-Coutts, J. D. S.,  « Excavation  in the Plain of Lassithi III Karphi, a city refuge of the Early Iron Age in Crete », B.S.A., n° 38, 1937, p 141.
  19. L'abandon de Kera Karphi et l'occupation du site de Papoura sur les pentes du Lassithi sont quasiment simultanées et se déroulent au début du Xe siècle (Seiradaki, M., « Pottery from Karphi », B.S.A., n° 55, 1960, p 30.)