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Les paysages de l'affectif

Les éleveurs et leurs pratiques pastorales d'entretien de la montagne pyrénéenne : hautes vallées du Gave de Pau, de Campan et d'Oueil-Larboust

Landscape emotion

Livestock raisers and their maintenance of the Pyrenees through pastoral practices: the Gave de Pau, Campan and Oueil-Larboust high valleys
20/12/2013

Résumé

Cet article ambitionne de questionner la place du paysage et de la sensibilité de l'agriculteur dans la mise en œuvre de ses pratiques et dans sa relation au lieu du travail agricole. Il s'inscrit dans le contexte de l'achèvement de la recherche doctorale et fait suite à une précédente contribution publiée dans cette même revue en 2010. Cette dernière posait alors les bases d'une méthode d'ethnogéographie des paysages et prenait appui sur le témoignage d'un éleveur présenté à titre exemplaire. Cette présente contribution entend, elle, ouvrir la perspective. Elle s'attache à décrire et à interpréter, dans les trois vallées pyrénéennes étudiées, la façon dont l'attachement au lieu et à certaines valeurs paysagères ou patrimoniales constitue, pour les éleveurs rencontrés, le socle affectif de certaines pratiques spécifiques d'entretien de la montagne pastorale. En retour, elle montre, par cette entrée d'analyse des paysages à partir des pratiques pastorales - ou de certaines plus particulièrement - prises dans leurs rationalités à la fois productive et subjective, en quoi les formes paysagères portent l'empreinte des valeurs et des affects de ceux qui les produisent.
This article aims at questioning the place of the landscape and the sensitivity of farmers in both their implementation of practices and their relationships to their farm sites. It is a continuation of doctoral research which contributed a publication to this review in 2010. The initial publication laid the bases for an ethnographic method of studying the landscape on the basis of comments by a livestock raiser given as an example. The present contribution widens the perspective. It describes and interprets how the attachment to the sites of three Pyrenean valleys and certain landscape or heritage values of the livestock raisers met constitute the foundation of specific practices of mountain pastoral maintenance. Through this initial analysis of landscapes through pastoral practices with particular attention to both the productive and subjective rationales of certain practices, the article shows how the landscape forms bear the imprint of the values and emotions of those producing them.

Texte

Les résultats d'un programme de recherche1 sur les paysages et les politiques paysagères du massif de Gavarnie/Mont-Perdu (65), inscrit au patrimoine mondial de l'humanité par l'Unesco au titre des paysages naturels et des paysages culturels, ont amené à s'interroger sur les liens entre la qualité de certaines prairies et une « gestion affective » de la part d'éleveurs pyrénéens (Henry, 2007).
Par ce terme, nous voulions souligner ce que l'analyse paysagère, d'une part, et l'enquête auprès des éleveurs de la haute vallée du Gave de Pau, d'autre part, laissaient apparaître, à savoir l'existence de pratiques agricoles qui semblaient traversées d'une charge émotionnelle particulière. L'attention portée à faucher finement certaines prairies en pente - limites parcellaires, bords de granges et talus inclus - est en effet à l'origine de paysages pastoraux dont la qualité d'entretien et le soin investi forcent l'admiration. Ils suscitent par là même la curiosité du paysagiste-chercheur. Le contraste avec d'autres secteurs - à l'échelle de cette vallée comme à celle de toutes les Pyrénées où il nous est donné de constater les effets paysagers de la déprise agricole et de la simplification des pratiques d'élevage (Métailié, 1986), (Carré, 2010) - est à souligner.
Quel est le sens de l'affectivité mise en jeu dans ces paysages prairiaux aux « petits soins » des éleveurs ? De quels affects parlons-nous en ce cas, et pour quelles significations ? Quels lieux sont plus spécifiquement concernés par ces pratiques fines d'entretien et selon quelles valeurs paysagères ?
Ces questionnements et les premiers matériaux de recherche alors rassemblés ont constitué le point de départ d'une thèse2 qui questionne le rôle des éleveurs dans l'entretien de la montagne pastorale de trois vallées pyrénéennes (Henry, 2012).
Cet article propose ainsi, sur la base des résultats obtenus, de réexaminer l'hypothèse initiale de « gestion affective » de certaines parcelles et se veut également le prolongement d'une publication précédente (Henry, 2010) ; les deux textes ambitionnent de questionner la place du paysage et de la sensibilité de l'agriculteur dans la mise en œuvre de ses pratiques et dans sa relation au lieu du travail agricole. Si le premier posait les bases de la méthode d'ethnogéographie des paysages élaborée et prenait appui sur le témoignage d'un éleveur présenté à titre exemplaire, le second entend ouvrir la perspective : il s'attache à décrire et à interpréter la façon dont l'attachement au lieu et à certaines valeurs paysagères ou patrimoniales constitue, pour les éleveurs rencontrés, le socle affectif de certaines pratiques spécifiques d'entretien de la montagne pastorale. En retour, cette entrée d'analyse des paysages à partir de certaines pratiques pastorales, prises dans leurs rationalités à la fois productive et subjective, montre en quoi les formes paysagères portent l'empreinte des valeurs et des affects de ceux qui les produisent.
Questionner les valeurs que les éleveurs portent et associent à leur travail à partir du paysage est ici envisagé comme façon d'enrichir la compréhension de leur rôle en montagne et plus particulièrement des rôles qu'ils se sont donnés face à la diminution de leur nombre et à l'enfrichement. Questionner ainsi leurs pratiques avec ce qu'elles peuvent contenir de subjectif et d'affectif dans l'entretien des herbages entend également proposer un cadre pour penser le devenir des paysages pastoraux et leur gestion future à partir des perceptions et des initiatives locales.

Des paysages et de l'affectivité

L'affectivité apparaît comme une des composantes de la perception du paysage. De l'affect et des affects sont mis en jeu dans la manière dont le paysage est perçu et représenté par le sujet percevant. Le paysage se fait alors « miroir de l'affectivité du sujet » (Collot, 1995). Cette dernière est mobilisée pour dire le plaisir lors de la contemplation d'un paysage, ou pour exprimer l'appréciation de certaines particularités paysagères qui touchent le cœur des gens. L'image de « vaches rouges dans un pré vert » comporte par exemple une résonance affective toute particulière pour les habitants des communes rurales du Massif central enquêtés par Yves Michelin (2002). D'autres travaux montrent par ailleurs le rôle paysageant d'un événement - lié entre autre au passage d'une tempête ou à la construction d'une infrastructure de transport - en réaction affective provoquée par le sentiment de perte d'un paysage intime (Bigando, 2006).
La mobilisation des affects ne se limite cependant pas qu'au registre de la perception. Une expression française traduit l'engagement affectif dans l'action quand il s'agit de « mettre son cœur dans l'ouvrage ». Le « bien-faire » et le « beau résultat » du travail sont par exemple au nombre de ces aiguillons qui conditionnent la mise en œuvre de certaines pratiques ou l'attitude plus générale du travailleur. Il en va par exemple de « l'honneur des jardiniers » (Weber, 1998) à ce que les planches de culture soient parfaitement alignées et propres - sans « mauvaises herbes » intruses à l'ordre légumier - ou, en Suisse, du maintien et de l'accroissement du « capital-prestige de l'agriculteur » (Droz, 2002) par l'exigence d'un entretien de prairies « propres-en-ordre » qui dépasse les seuls critères de la rentabilité économique. Il en est également de la satisfaction de l'agriculteur qui prend « d'autant plus de plaisir à regarder un beau paysage qu'il l'a aménagé, qu'il a mis de la peine, de la passion et tout son cœur à le réaliser, et cela tous les jours, aussi bien pendant ses heures de repos que pendant ses heures de travail » (Milhaud, 2001). Pour cet agriculteur, l'acteur et le spectateur du paysage ne font qu'un. Son affectivité est touchée lorsqu'il contemple le résultat de son travail tout aussi bien que lorsqu'il aménage, fauche, fane, récolte sur ses terrains en y mettant son cœur. Partant, soulignons que l'affectivité se situe ici ni du côté de la seule représentation, ni seulement du côté des pratiques qui agissent sur la matérialité paysagère. Elle se situe à l'intersection des deux, dans une dialectique entre action et perception.
Cette manière de lier sa sensibilité et sa subjectivité au déroulement du travail agricole pour mieux en apprécier le résultat paysager est une dimension présente chez certains agriculteurs (Henry, 2004), comme chez cet éleveur de la vallée d'Oueil, dont l'exemple a été précédemment publié (Henry, 2010). Remarquons cependant qu'elle reste généralement « cachée » dans le monde agricole, ou peu consciente ou alors tue ; ou encore - le fait n'est pas à négliger - peu étudiée ! Elle peut néanmoins apparaître à la faveur de certaines conditions de dialogue avec le paysage (Henry et al., 2011), ou de modes d'enquête adaptés comme celui qui s'intéresse aux « parcelles préférées » et aux « coins de paradis » des agriculteurs (Menadier, 2010). La particularité de cette sensibilité des agriculteurs au paysage est de relever d'une relation paysagère qui ne sépare pas le perçu d'une connaissance des conditions de production de ce perçu. Bien au contraire. À l'instar des « œuvriers » étudiés par Véronique Moulinié, il s'agit d'un « mode d'évaluation évidemment emprunté à l'univers du travail », où l'appréciation esthétique est celle d'un œil professionnel à partir de critères du type « C'est ‘'beau'' parce que c'est ‘'bien fait'' » (Moulinié, 1999)3.
Aussi, avons-nous construit une démarche autour de cette dialectique action-perception où la perception et la sensibilité paysagères de l'agriculteur ne sont pas séparées de sa pratique. Plus encore, c'est à partir de sa pratique et des paysages ainsi façonnés que nous cherchons à atteindre les formes d'affectivité qui motivent et teintent certaines particularités ou qualités paysagères.

Entrecroiser paysage et ethnogéographie du travail des éleveurs : notions mobilisées, démarche de travail et dispositif méthodologique

Du paysage aux « situations paysagères »

La démarche repose sur le croisement de méthodes d'observation à partir du paysage (Davasse et al., 2012) dans une perspective résolument interdisciplinaire.
L'entrée en matière repose sur l'analyse approfondie de situations paysagères concrètes définies en tant que territoires localisés d'action, formant un ensemble paysager cohérent et pertinent de ce point de vue.
La préférence donnée à ce niveau d'analyse de la situation paysagère ne cherche pas à complexifier le langage et l'appareil méthodologique paysagiste. Il s'agit d'un niveau d'intégration d'emblée orienté vers l'action qui transcende le constat paysager fait à travers les notions de « la » méthode paysagiste d'unité ou d'entité paysagère. L'objet est de penser une délimitation fondée sur le paysage lui-même mais relative à des échelles et à des démarches de projet effectives et mises en place par les acteurs locaux eux-mêmes ou potentielles. Nous aurons sur ce point l'occasion d'illustrer plus loin en quoi le choix de considérer un vallon pastoral dans son entier (du fond de vallée au sommet) comme situation paysagère spécifique se révèle plus pertinent vis-à-vis de l'action - et en particulier ici des pratiques des éleveurs -, que les découpages paysagers « classiques » dans les Pyrénées qui segmentent le versant en fond de vallée, étage des granges et estives.
Ces situations paysagères, telles que définies, ont été sélectionnées au nombre de deux par vallée à l'issue d'une lecture de repérage des paysages, suivant quatre critères essentiels : il s'agit de lieux (I) où demeure une emprise pastorale (II) qui rassemblent une diversité ou une cohérence de formes paysagères et de pratiques pastorales (III) où des évolutions paysagères sont engagées ou prévisibles à court terme et, enfin (IV), qui sont soit concernés par une action, soit qui se prêtent particulièrement à de telles démarches potentielles.

Du paysage aux pratiques d'élevage et aux valeurs subjectives

La démarche est structurée en quatre volets (figure 1), à savoir 1) l'analyse des paysages et de leurs évolutions, 2) l'analyse des pratiques agricoles, 3) des valeurs qui leurs sont associées, ainsi que 4) les regards portés par les éleveurs sur les paysages.
La démarche est structurée en quatre volets (figure 1), à savoir l'analyse :
  1. des paysages et de leurs évolutions ;
  2. des pratiques agricoles ;
  3. des valeurs qui leur sont associées ;
  4. des regards portés par les éleveurs sur les paysages.

Figure 1. Les quatre volets d'une même démarche d'analyse entrecroisant paysage et ethnogéographie du travail des éleveurs. © Dominique Henry 2012.

  1. L'analyse des paysages est en premier lieu menée en chaque situation paysagère. Il s'agit, suivant une approche sensible et expérientielle, d'un déchiffrement des paysages à partir des empreintes laissées par les pratiques agricoles et à partir des indices de leur évolution. En ce sens, les paysages sont saisis dans leurs configurations actuelles mais sont également replacés sur l'axe du temps, le passé permettant d'expliquer le présent et d'anticiper les futurs paysagers (Carré, 2010).
  2. Reliée aux paysages, l'étude des pratiques agricoles s'inspire de la méthode géoagronomique (Deffontaines, 1986, 1998), prise ici dans sa dimension géographique. On s'intéresse au déroulement des pratiques d'élevage dans le temps, les cycles pastoraux, et dans l'espace, la géographie pastorale, mais aussi à leur adaptation et à leur recomposition contemporaine, de ces quarante dernières années plus particulièrement.
  3. Une des spécificités de cette recherche est de ne pas dissocier l'utilité fonctionnelle des pratiques, leur raison productive, de leur utilité symbolique, leur raison subjective. L'approche ethnogéographique porte ici attention aux significations symboliques et aux jugements de valeur que l'agriculteur accorde à son travail tels que « le bien-fait », « le bien-tenu », mais aussi l'idée du propre dans les parcelles.
  4. En lien direct avec la subjectivité à l'œuvre dans le travail agricole, on s'intéresse à la perception paysagère des éleveurs et à la manière dont celle-ci influence la mise en œuvre des pratiques. On accorde ici de l'importance à la parole de l'éleveur sur lui-même et sur ses pratiques en tant qu'accès au « paysage paysan » (Henry, 2010), et en tant qu'accès aux regards que les éleveurs portent entre membres d'une même « communauté technique » (Darré, 1985) et sur les paysages en général de leur vallée.

Un assemblage d'outils comme méthode

La méthode d'ethnogéographie élaborée correspond à un assemblage d'outils au carrefour de l'approche paysagiste, de l'approche géographique, et des méthodes d'enquête sociale (figure 2). Nous avons eu l'occasion d'en présenter les fondements et leurs articulations (Henry, 2010). Nous reprenons ici sur les principaux éléments mis en œuvre au cours de la recherche doctorale (Henry, 2012).

Figure 2. Méthode d'ethnogéographie des paysages. © Dominique Henry 2012.

Le dispositif méthodologique repose, pour l'analyse paysagère et l'enquête auprès des éleveurs, sur l'articulation de deux échelles : celle englobante de la vallée et celle de deux situations paysagères sélectionnées en chaque vallée où sont recentrées et approfondies les investigations. Il semblait en effet important de ne pas perdre de vue la dimension valléenne et de pouvoir y rapporter les observations de détail, car c'est à cette échelle que se pense et se décide la politique pastorale de gestion des estives par exemple.
L'enquête ethnographique concerne en tout 35 éleveurs, rencontrés, pour la majorité par deux fois. Chaque passage est l'occasion de renouveler les saisons et les lieux de l'entretien, en misant sur les circonstances de la rencontre (au fil de déambulations dans les prairies, à l'étable, lors d'une visite des bêtes au pré, etc.) pour varier, le type de propos obtenus (les modes d'énonciation) et les informations spatialisées récoltées.
Les observations croisées (éleveur/paysagiste), l'analyse paysagère (in situ et diachronique) et l'enquête s'attachent prioritairement à saisir et à comprendre les pratiques des éleveurs qui concernent l'entretien des prés de fauche et des pâturages du foncier privé. En ces lieux, proches des villages et des voies de circulation, les éleveurs semblent en effet développer un certain rapport sensible et/ou affectif à leurs parcelles et au paysage pastoral plus largement. Les estives sont également le support d'un investissement subjectif mais tient d'avantage, quant à lui, à un certain rapport à l'espace (Moneyron, 2003) et aux autres (Eychenne, 2006). Le choix de recentrer la recherche aux paysages pastoraux « du bas » tient aussi au fait que c'est en ces lieux de vie et de villégiature que les dynamiques végétales transformant les paysages ont été les plus importantes et que l'entretien des parcelles privées dans les pentes apparaît aujourd'hui comme le plus problématique.

À propos de la présentation des résultats

Le choix est ici fait, pour une meilleure lisibilité, d'exposer des résultats vallée par vallée, à partir de l'exemple, pour chaque territoire étudié, d'une situation paysagère caractéristique. La mise en perspective et la comparaison vont alors prendre place au fil d'une discussion-conclusion.
Ainsi avons-nous retenu de présenter plus en détail les formes de relations affectives tissées autour d'un vallon, à Cathervielle, après avoir présenté le contexte pastoral et paysager de la vallée d'Oueil-Larboust.
À Campan, nous insisterons sur les pratiques et les motivations symboliques autour des prés de fauche du fond de vallée, en centrant sur une portion située dans une partie médiane de la vallée, en aval de Sainte-Marie-de-Campan. En haute vallée du Gave de Pau, l'exemple choisi concerne la situation des prairies fauchées dans les pentes qui entourent le village de Betpouey avant de cibler sur les ressorts subjectifs des pratiques affectives d'un éleveur ovin de cette commune.
L'exposé de chacun de ces exemples est structuré de la même façon, suivant les trois dimensions spatiale, sociale et temporelle. La dimension paysagère, tout en étant l'entrée, leur est transversale.
À travers la dimension spatiale, il s'agit de restituer la spatialité de l'élevage en général, les changements de cette dernière plus spécifiquement suite à l'adaptation des pratiques depuis l'après-guerre et les années 1970, avec les paysages et les dynamiques paysagères générés. Ces derniers sont décrits à partir de la répartition du fauché et du pâturé. Il s'agit ici d'une clé de lecture des paysages pastoraux qui permet de saisir leurs configurations actuelles et leurs évolutions récentes au regard des pratiques d'entretien des éleveurs.
À travers la dimension sociale, on cherche, ensuite, à relever les modes d'organisation des pratiques d'élevage, individuelles et collectives, formelles ou circonstancielles, en axant sur les initiatives qui permettent aux éleveurs de s'organiser entre eux pour faire face aux difficultés ou pour donner forme à des projets.
À travers la dimension temporelle enfin, sont plus spécifiquement recherchées les manières de tenir l'espace et les paysages entre le propre et le délaissé, le maintenu et l'abandonné. Nous axons ici sur les initiatives et les pratiques à caractère paysager.

Trois vallées pastorales pyrénéennes comme terrain d'analyse comparée

Le cadre d'analyse correspond à trois vallées des Pyrénées centrales (figure 3), à savoir, la vallée d'Oueil-Larboust en Haute-Garonne, la vallée de Campan et sa voisine la haute vallée du Gave de Pau, toutes deux en Hautes-Pyrénées. Ce choix a été dicté en raison de leurs similitudes mais aussi de leurs différenciations qui rendent la comparaison intéressante.

Figure 3. Trois vallées des Pyrénées centrales comme cadre d'une analyse comparée. © Dominique Henry 2012.

Similitudes en ce que ce sont des territoires pastoraux porteurs de paysages emblématiques de la chaîne et qui entretiennent une relation ancienne et toujours actuelle avec le tourisme : que soit le thermalisme (avec des villes comme Bagnères-de-Luchon, Bagnères-de-Bigorre ou Barèges) ou les pratiques touristiques hivernales et estivales. Similitude encore avec une même caractéristique d'un élevage allaitant dominant d'ovins et de bovins.
Mais différenciation du point de vue de la transformation des paysages pastoraux, caractérisée par un gradient d'enfrichement sensible d'est en ouest. En cela, la comparaison des changements paysagers et des rythmes d'évolution sur les quarante dernières années permet une mise en perspective des modes d'entretien des surfaces pastorales et de leurs éventuelles adaptations. Différenciation également du point de vue de la vitalité de l'élevage qui enregistre une tendance au recul côté luchonnais, par rapport à un dynamisme plus important soutenu par une production sous signe de qualité - l'AOC Barèges-Gavarnie - côté haute vallée du Gave de Pau. La comparaison se révèle ici pertinente pour notamment mesurer les modalités des pratiques d'entretien des herbages, leurs variantes ou leurs adaptations à travers cette différence de vitalité.
Enfin, ces terrains d'étude sont également composés de « sociétés pastorales » distinctes. En Oueil-Larboust, l'histoire sociale de la vallée a conduit à rencontrer une proportion plus importante d'éleveurs ayant effectué un retour à la terre, alors qu'en haute vallée du Gave de Pau, ce sont essentiellement des éleveurs doubles-actifs qui exercent un emploi saisonnier en station de ski notamment. À Campan, le profil est plus varié, et ceux qui exercent l'agriculture à temps plein sont dominants dans le corpus d'enquête.

Attachement paysager et « bricolage pastoral » en vallée d'Oueil-Larboust

Les paysages pastoraux en Oueil-Larboust se caractérisent par des prés de fauche dans le fond de vallée bocager, des pâturages d'intersaisons dans les terrains privés de bas de versant et par des estives (correspondant aux pâturages d'été) sur les sommets communaux. Cette organisation paysagère actuelle remonte, pour une part, aux changements du système de production opérés par le basculement d'un système agro-sylvo-pastoral vers un élevage allaitant extensif, entamé depuis l'après-guerre et accéléré dans les années 1970, dans un contexte de fort exode rural. Elle correspond, pour une autre part, à une adaptation spatiale des pratiques pastorales liée à la mécanisation et aux modifications de structure sociale des exploitations (de familiale à unipersonnelle), à ces mêmes périodes.
Au tournant des années 1970, la pérennité de l'élevage en cette vallée est questionnée (Balent et Barrué-Pastor, 1986), voire mise en doute face au vieillissement de la population agricole, à l'abandon des terrains et à l'enfrichement constatés. Pour autant, l'analyse des dynamiques paysagères, réalisée à partir de l'interprétation des photos-comparaisons centrée sur les quarante dernières années, montre deux résultats inédits. On observe, d'une part, un effet « boule de neige » qui fait que la crise sociale du début des années 1970 a des conséquences quasi immédiates sur les paysages de la fin des années 1970 et du début des années 1980, mais on relève, d'autre part, depuis les années 1980 à nos jours, une phase de relative stabilité des espaces pâturés ou fauchés, et des boisements de recolonisation (noisetier, bouleau).
Que s'est-il passé ? Comment expliquer ce maintien global des emprises pastorales ?
La quasi-concordance entre crise sociale et crise paysagère est particulièrement sensible et marque les esprits - sans doute aussi les cœurs - des éleveurs étudiés : la situation d'enfrichement des paysages et « l'amour du pays » ont motivé des jeunes à s'installer en agriculture à cette période (fin des années 1970 et début des années 1980). Certains exerçaient une autre activité, ils sont devenus éleveurs et tous ou presque ont conservé une activité saisonnière en station de ski. Ainsi relate cette éleveuse ovin retraitée : « Moi [...] j'étais secrétaire médicale et monitrice de ski, et quand j'ai vu la déprise qu'il y avait, c'est ce qui m'a motivée à reprendre la ferme de mes parents et de mes grands-parents. » Et de préciser : « En 1979, il y avait cette déprise agricole : c'était en friche, même les terrains plats étaient en friche. C'était ni fauché ni pâturé. Il y avait là, à l'entrée du village [...] des bardanes, c'étaient des arbres pratiquement. C'était impressionnant. »
Cet enfrichement des anciens espaces agricoles est à l'origine d'une conscience paysagère que l'on retrouve plus aiguë ici qu'ailleurs. Les éleveurs rencontrés - dont le témoignage concorde à celui-ci - se sont, semble-t-il, investis d'une mission de « gardiens » du pays et de ses paysages. Conscients de leur rôle, ils avaient l'ambition de lutter contre l'embroussaillement qui a conduit à la mise en place d'ententes circonstancielles entre éleveurs et de regroupements amiables du foncier, inventifs et innovants, pour faciliter et assurer un entretien optimal des terrains (Henry, 2013a).
L'exemple des ajustements mis en place autour du vallon de Cathervielle est sur ce point éclairant (figure 4).

Figure 4. Dans le vallon de Cathervielle (31), une préoccupation sociale et un attachement paysager à l'origine d'un bricolage pastoral. © Dominique Henry 2012.

Ici, deux éleveurs sur les trois restants sont retraités, ils détiennent encore quelques bovins. Le dernier en activité, rencontré à trois reprises, exprime comment il tente d'agir « pour ne pas que le pays se perde ». Sa définition du « pays » englobe une dimension sociale et économique, mais aussi paysagère. Nous axons ici sur les pratiques liées à cette dernière. Une dimension affective s'exprime à travers son attachement au lieu, et à une certaine image. Celui-ci affirme en effet sa préférence pour une herbe pâturée et renouvelée, qui valorise mieux le paysage vis-à-vis du tourisme et de son cadre de vie, plutôt que des herbes folles et des arbustes.
Cet attachement au pays/paysage est ainsi à l'origine d'un bricolage pastoral4 mis en place notamment par l'éleveur rencontré - qui est aussi président du groupement pastoral (GP) bovin en charge des estives basses de la commune - en accord avec les deux autres éleveurs, pour gérer au mieux la ressource des prairies pentues périvillageoises. Ce bricolage consiste à s'arranger avec la propriété foncière - ce qui n'est jamais simple. Il s'agit d'un regroupement de parcelles d'une partie des terrains privés localisés dans la pente pour faciliter un usage temporaire et complémentaire aux terrains communaux localisés plus en altitude (en amont du quartier de granges).
Ainsi, les terrains privés à l'arrière du village ont par exemple été regroupés en grands parcs clôturés et sont pâturés en collectivité : les trois troupeaux se mélangent et suivent la même rotation de pâturage. Un autre ajustement mis au point concerne les prés de fauche privés qui dominent le quartier de granges en amont du vallon. Pour éviter leur abandon, ceux-là n'étant plus fauchés, ils sont inclus dans le périmètre du GP bovin et ainsi dans le fonctionnement de l'estive.

« Faire les bordures » en vallée de Campan : une pratique attentionnée entre culture du travail héritée et pression sociale

Les paysages pastoraux de cette vallée sont en particulier marqués par la présence d'un large fond plat, encadré par deux versants dissymétriques, occupé par des prés de fauche et un habitat dispersé localisé le long d'un axe routier. En rive droite, côté soulane, s'impose un versant calcaire abrupt et ensoleillé correspondant à des surfaces de parcours pastoraux de demi-saison et d'estive. En rive gauche, à l'ombre du pic du Midi de Bigorre, s'étirent des pentes adoucies, portant des prés de fauche et des pâturages, parsemés de granges, de rigoles, de frênes têtards. Plus en altitude, se trouve un vaste domaine d'estive de propriété et de gestion communales.
On note peu de friches dans ces paysages, et l'analyse photographique diachronique permet de constater que l'emprise pastorale est globalement restée stable tout au long de ces quarante dernières années. On ne relève donc pas de basculement paysager comme en Oueil-Larboust, mais plutôt ici un ajustement des formes paysagères aux changements progressifs du système d'élevage. Durant l'après-guerre en effet, on passe d'un « paysage de la vache laitière » tel que décrit par Cavaillès (1923) marqué par une herbe cultivée, arrosée, fauchée courte, à un « paysage du broutard » (bovin et ovin), caractérisé par une ressource fauchée dans le fond de vallée, pâturée et cueillie dans les versants non mécanisables.
L'économie du lait qui fournissait un beurre et une crème très réputés auprès de l'élite sociale en villégiature dans les thermes de Bagnères-de-Bigorre est à l'origine de paysages pastoraux particulièrement soignés. Les descriptions établies dès le XVIIIe siècle par cette même élite voyageuse ont notamment contribué à construire et à largement diffuser l'image d'une Arcadie pyrénéenne (Briffaud, 1994) sur laquelle repose, en partie encore, l'attrait de cette vallée.
On retrouve aujourd'hui cet héritage culturel paysager dans le regard paysan et à travers une culture du travail, où ce qui est bien fait et, par conséquent, perçu comme « beau », c'est un pré parfaitement fauché, « bordures » comprises. On entend par là qu'une attention particulière est portée aux limites parcellaires, aux rives des cours d'eau et des rigoles et aux abords des maisons où aucun brin d'herbe ne doit subsister après la récolte. L'objectif n'est pas uniquement fonctionnel (maximiser la récolte, maintenir en respect les lisières et les plantes envahissantes), il est aussi symbolique pour l'image renvoyée auprès des locaux (en terme d'identité) comme auprès des touristes dont on a conscience du regard porté.
Le point de vue de cet éleveur retraité en est un témoignage : « Tout autour de la grange, il y a des orties. Et tout ça, c'est pas beau à voir. Quand c'est fauché, tout ça, c'est mieux. [...] Quand c'est propre, quand il n'y a pas de foin et tout ça, c'est plus agréable à voir aussi. Et puis, il y a autre chose : [...] une fois que les ronces, que la saloperie va s'y mettre, il n'y aura plus de site. Et les gens ne viendront pas non plus. Les estivants, qu'est-ce qu'ils aiment ? Ils aiment la propreté, les gens. La verdure, la propreté. Ça, ça y fait beaucoup. »

Figure 5. Le fond de vallée, un espace où se cristallise le plus de tensions et d'affects. © Dominique Henry 2012.

Le fond de vallée (figure 5) reste en cela un espace où se cristallise le plus de tensions et d'affects autour de cette représentation du beau pastoral campanois. Deux raisons intimement liées permettent de l'expliquer.
La première renvoie à la modernisation et à la mécanisation des pratiques de récolte du fourrage. Facilement accessible, le fond de vallée concentre la plupart des prés de fauche : on y récolte une bonne part du fourrage hivernal. C'est donc un espace sous tension que se partagent les éleveurs de toute la vallée.
La seconde raison tient au fait que ce fond de vallée est un espace habité et traversé. Les parcelles de terrain sont le prolongement des habitations. Or, dans la représentation du « système à maison pyrénéen », la maison est constituée de tout le patrimoine, notamment foncier, qui lui donne sa valeur et sa notoriété dans le territoire valléen5. Dès lors, les terrains ne se vendent pas, ils restent propriété de la maison ; ils ne se louent pas non plus, on les prête, sans bail, et contre bon entretien.
L'application à bien faucher tient à cette double tension. L'éleveur habitant de la vallée porte attention à bien entretenir ses terrains et plus particulièrement les abords de la maison. Il s'agit d'une culture du travail qui se transmet et que l'on adapte aux outils actuels : le « rotofil » (débroussailleuse thermique) remplace par exemple la faux. Cela tient à un rapport affectif à ses propres parcelles où on a plaisir à bien faire son travail.
« Les bordures, etc, après, ça fait partie de l'identité d'ici, donc c'est important. Chez soi, on le fait volontiers. Chez moi, je le fais avec plaisir. Chez les autres, pfff... Il n'empêche que l'on est énormément jugé là-dessus, et les prés, ils sont en priorité pour les gars qui bossent bien. » (Éleveur ovin, Campan.)
La persistance de certaines pratiques paysannes est aussi portée par les propriétaires fonciers qui sont nombreux à habiter la vallée. Il s'agit alors d'un autre rapport affectif, celui du propriétaire, souvent ancien paysan qui porte une certaine représentation de ce que doivent être les prairies autour de sa maison. Usant de la précarité des locations orales, ces propriétaires terriens réalisent une sorte de chantage, où les terrains sont prêtés (loués) à celui qui entretient le mieux le pré, c'est-à-dire à celui qui entretient le potentiel de productivité de la prairie, mais aussi à celui qui fauche et qui nettoie les bordures.
L'affectivité des pratiques est ici très fortement manifestée par les propriétaires et par l'éleveur habitant pris entre son envie de bien faire chez lui, sur ses propres terrains, et l'obligation de le faire chez les autres, sur leurs parcelles. Une clé de compréhension essentielle des paysages campanois et des pratiques d'entretien des prés de fauche se trouve au cœur de ce jeu social autour de la ressource et dans cette pression exercée en faveur du maintien de certaines valeurs paysagères affectives.

Faucher les pentes, nécessité productive et fierté de l'éleveur en haute vallée du Gave de Pau

Nous sommes dans ce dernier cas en présence d'une vallée particulièrement encaissée et marquée par la vigueur du relief. À la différence des deux autres, le fond de vallée est étroit et une partie des prés de fauche occupent, c'est assez remarquable, les bas de versant autour des villages, ainsi que les situations de replat en altitude dont les conditions de pente et d'accès sont favorables à leur exploitation mécanique. Les pâturages occupent le reste des terrains privés en versant, tandis que les estives, dont une partie est concernée par l'inscription au patrimoine mondial de l'humanité (comme le cirque de Troumouse), sont en indivision entre 17 communes et gérées par la commission syndicale de la vallée de Barèges (CSVB).
L'analyse diachronique des paysages de ces 40 dernières années permet de constater une stabilisation des évolutions paysagères depuis les années 1980 et, chose plus rare, un certain dynamisme agricole avec des reprises de terrain par la fauche dans des secteurs mécanisables. Cela reflète une situation sociale où les éleveurs forment une communauté vivante qui se renouvelle (tout au moins partiellement), structurée autour de la commission syndicale et, pour certains, autour d'une production sous signe de qualité : l'appellation d'origine contrôlée (AOC) Barèges-Gavarnie.
Ainsi, constate-t-on que ces éleveurs gardent une certaine maîtrise des emprises pastorales, mais maintiennent également des pratiques fines d'entretien des terrains, même en pente. Le suivi photographique interannuel, mis en place autour du versant de Betpouey par exemple, montre la vivacité des pratiques en jeu, et leur répétition constante au fil des saisons et des années. Prés et bordures fauchés, haies taillées, granges entretenues : il s'agit d'un entretien pastoral qui force l'admiration, et que l'on retrouve peu, aujourd'hui, dans ce secteur des Pyrénées (Carré, 2011).

Une question se pose : comment des éleveurs engagés dans une dynamique de développement réussissent-ils à maintenir une même finesse des pratiques d'entretien ?
Les explications et motivations qui entourent les pratiques d'un éleveur rencontré à deux reprises fournissent un éclairage. Soulignons qu'au-delà de cet unique témoignage nous retrouvons semblables attitude et point de vue auprès d'autres praticiens de l'élevage en cette vallée.
Il s'agit d'un éleveur ovin en AOC Barèges-Gavarnie. Son troupeau est composé de 200 brebis, et son exploitation, en plus des pâturages et de l'estive, compte une vingtaine d'hectares de prés de fauche. L'ensemble s'étend à l'échelle de la vallée de Barèges. Ses terrains sont répartis autour du siège à Betpouey, au sein d'un quartier de granges d'altitude en amont de Barèges, tandis que les surfaces d'estives s'étendent sur les flancs du pic du Midi de Bigorre.
Relevons dans un premier temps que les prairies situées à l'étage du quartier de granges sont spécialisées dans la fauche. C'est le résultat d'un investissement des pratiques depuis le début des années 1990 pour reprendre des terrains et les remettre en état, après une phase d'abandon relatif. Cette dynamique n'est pas sans lien avec l'accès facile de ces terrains par la route du Tourmalet. Elle est aussi expliquée par le besoin de l'éleveur en fourrage dans un contexte d'agrandissement des structures de production et du règlement de l'AOC qui impose une provenance valléenne de l'alimentation des ovins. Face à cela, l'éleveur décrit sa nécessité d'aller vite et, comme à regret, son obligation d'alléger le travail d'entretien des lieux comme certains bords des murs ou des talus.
En même temps, l'analyse du discours et du paysage montre que les pratiques d'entretien au niveau du village s'entourent d'une autre exigence (figure 6). Ici, ce même éleveur qui tente de rentabiliser au mieux son (temps de) travail ailleurs prend le temps de faucher à la faux.

Figure 6. Un attachement affectif à entretenir les prés entourant le bâtiment et visibles depuis la route. © Domonique Henry 2012.

« J'ai fauché une matinée à la faux et à la faucheuse pour faire deux boules [de foin]. [...] Mais, c'est en bordure de route. Quand tu prends la nationale, tu le vois, il a été fauché le dernier.''
- Ça faisait sale, dit sa mère en arrière-plan.
- C'est pas que pour les autres, c'est pour moi-même, notre fierté à nous. Des fois on râle, mais bon, dès que j'ai un moment, que je ne peux pas faire autre chose, je me mets à faire ça, quoi. »
Il évoque l'habitude d'entretenir un terrain hérité et l'attachement à le conserver tel qu'on lui a laissé. Et puis, c'est en bordure de route. Autant pour les automobilistes que pour les voisins, c'est un pré qui se voit dans le paysage.
La fierté du travail bien fait est particulièrement vivace dans cette vallée pastorale dynamique. La notion d'entretien exprime ici une capacité à tenir ensemble des espaces éloignés, mais aussi à tenir de manière affective une certaine idée du propre dans un entre-soi de l'élevage, où entretenir ses prés, c'est également satisfaire un certain nombre d'exigences subjectives. En effet, en plus d'être des espaces clés et prisés pour la récolte de fourrage, les prés de fauche de bas de versant sont aussi des « espaces de concernement » (Deffontaines, 1986), c'est-à-dire des lieux - des parcelles et des paysages - où on se sent particulièrement investi par leur valeur, autant productive que visuelle.
Les éleveurs mettent de la passion à les entretenir. Des normes de présentation semblent régir les pratiques. Elles sont liées au désir de faire bonne figure pour les prés de fauche situés à proximité des lieux de vie (village) ou des routes ; elles sont liées à un attachement affectif au patrimoine des terres familiales et, enfin, à une forme de pression sociale en lien avec la fréquentation touristique, même si elle semble plus diffuse qu'en vallée de Campan, sinon moins structurante que les règles que se donnent les éleveurs entre eux.

Discussion - conclusion

En s'intéressant au versant sensible et paysager des pratiques d'entretien de la montagne pastorale, les résultats obtenus montrent que l'évolution des paysages n'est pas la simple conséquence de l'ajustement ou de la simplification des pratiques d'élevage. Dans une montagne pastorale en crise sociale et paysagère, les éleveurs ont réagi aux modifications de leur environnement social, territorial et paysager. En chaque vallée, ils ont fait preuve d'adaptation, d'opportunité (contexte des aides et des politiques agricoles6), voire d'inventivité. Dans ce cadre, les paysages pastoraux étudiés apparaissent aussi porteurs de « dimensions cachées », celles de relations affectives, parfois même amoureuses, nouées au cœur des pratiques de production. Ces dimensions cachées - souvent méconnues et en tout cas peu exprimées en tant que telles - sont celles qui racontent l'investissement subjectif des éleveurs à entretenir leurs vallées et celles qui signalent un rapport affectif à certaines parcelles ou espaces pastoraux suivant leur localisation ou les valeurs productives, patrimoniales, identitaires qui leur sont attachées (Henry, 2013b). En cela, un des résultats importants de cette recherche concerne la relation des éleveurs au paysage : il nous a largement été donné de constater que ceux qui ont été rencontrés portent, partout, un regard conscient sur leur paysage. Ils prennent pour certains tout particulièrement une attitude spectatoriale en gagnant le versant opposé pour apprécier le résultat visuel du travail. Qui plus est, ils ont développé, à plus d'un titre, différentes formes d'attention qui relèvent d'une prise en compte du paysage. Cette conscience et ces attentions paysagères, qui forment une part du socle de pratiques affectives, ne sont cependant pas identiques entre les vallées, et ne concernent pas les mêmes enjeux ou les mêmes objectifs.
Nous reprenons dans le tableau ci-après (figure 7) les principaux éléments permettant une lecture comparée des formes d'attention affective développées par les éleveurs à l'encontre des paysages pastoraux.

Figure 7. Tableau synthétique comparé : paysages, pratiques pastorales et affectivités paysagères. © Dominique Henry 2012.

À partir de ce tableau on relève l'importance de la structure sociale de l'élevage par vallée et la manière dont cette société d'éleveurs est insérée localement. Ces structures sociales jouent sur les formes de travail et de pratique. Elles influent, comme à Campan par exemple, sur l'exigence de qualité ; elles font pression, ou à l'inverse, lorsque ces structures sont déliquescentes, elles incitent les éleveurs restants à s'organiser entre eux.
La vallée d'Oueil-Larboust se détache en cela des deux autres sur le fait que les éleveurs s'arrangent entre eux, bricolent des façons de faire, pour sauver le « pays » et ses paysages. Leurs actions concernent ici moins des objets particuliers - comme les bordures à Campan et en haute vallée du Gave de Pau - que des surfaces. Leurs préoccupations paysagères se situent à une échelle plus large de ce qui apparaît comme des unités de gestion, à la fois cohérente du point de vue des pratiques pastorales et du point de vue des paysages.
Dans les deux autres vallées, en revanche, c'est l'entretien d'éléments de détail et des limites qui, en plus de la fauche, participe du bien travailler, source de fierté, de reconnaissance sociale et d'identification. Il est en cela notable qu'une pratique, comme l'attention portée aux bordures, qui était autrefois pour une large part déterminée par la nécessité de ne rien laisser perdre, est aujourd'hui justifiée par le respect de la tradition, c'est-à-dire par des arguments patrimoniaux associés à des arguments paysagers.
Il semble désormais évident, à l'issue de ce travail de thèse, que la connaissance de ces paysages pastoraux, leur fonctionnement actuel comme leur devenir possible, ne peut s'envisager sans cette compréhension fine des relations sensibles société/nature, et plus précisément des relations affectives entres des acteurs, praticiens de l'agriculture, et leurs paysages.
S'intéresser à la part affective dans l'action des hommes sur les paysages représente un enjeu, tant sur le plan scientifique que sur le plan de l'action territoriale, qui paraît important à souligner. C'est ici un champ encore peu abordé, et qui mérite sans doute une plus grande et précise exploration.

Mots-clés

Paysages pastoraux, éleveurs, pratiques agricoles, sensibilité paysagère, ethnogéographie, landscape
Pastoral landscapes, livestock raisers, farming practices, landscape sensitivity, ethnogeography

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Auteur

Dominique Henry

Paysagiste DPLG, il est maître assistant associé à l'Ensap de Bordeaux et chercheur au Cepage - Adess - UMR 5185 du CNRS/ université de Bordeaux - Ensap Bordeaux
Courriel : paysagisteitinerant@yahoo.fr
http://lechampdacote.over-blog.com/

Pour référencer cet article

Dominique Henry
Les paysages de l'affectif
publié dans Projets de paysage le 20/12/2013

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/les_paysages_de_l_affectif

  1. Intitulé « Paysage et développement durable : histoire, évaluation, propositions. Le cas du massif transfrontalier de Gavarnie/Mont-Perdu, paysage inscrit au patrimoine mondial de l'humanité », conduit par le Cepage (Centre de recherche sur l'histoire et la culture du paysage) - Ades UMR 5185 CNRS/université de Bordeaux, Ensap de Bordeaux, le laboratoire Gédeo (Géographie de l'environnement), UMR 5602 CNRS/université de Toulouse, et le laboratoire de Chrono-écologie de Besançon. Voir Briffaud et Davasse, 2007.
  2. Soutenue le 27 septembre 2012, elle a été réalisée sous la direction de Jean-Paul Métailié du laboratoire Géode (UMR 5602 CNRS/université de Toulouse II - Le Mirail) et de Serge Briffaud de l'équipe Cepage - Ades (UMR 5185 CNRS/université de Bordeaux).
  3. Sur ces aspects, se reporter également à « l'esthétique de la production », telle que décrite par Florence Weber, 2009.
  4. Il s'agit d'un bricolage entendu au sens levi-straussien de faire avec les moyens du bord. Voir Claude Lévi-Strauss (1962).
  5. Sur la représentation du sol dans le système à maison pyrénéen, voir par exemple Claude Mercier (2010).
  6. Il n'est pas à négliger même si ce point n'est pas spécifiquement abordé ici.