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Les paysages de décharges publiques urbaines au Liban: quelle problématique ?

The public urban waste dumps sceneries in Lebanon: what's the problematic?

18/07/2010

Résumé

Les décharges urbaines qui se sont multipliées au Liban posent un véritable problème dans ce pays. Situées dans des endroits à vocation publique, ces décharges sont à l'origine de plusieurs types de représentations sociales reliées à la perception du déchet qui oscillent entre le rejet et l'utilité. Le problème des déchets et des décharges urbaines est un sujet complexe et délicat non seulement en raison des dangers sanitaires que ces derniers représentent mais aussi parce qu'ils prennent une dimension sociale, psychologique et identitaire. Plusieurs dommages à différents niveaux résultent de l'émergence de ces décharges, lesquels dans la plupart des cas sont reliés à la dévalorisation des lieux, aux nuisances sanitaires et à la défiguration des paysages. Ce qui nous mène à rechercher les raisons pour lesquelles les tentatives de transformation de ces décharges sont infructueuses. Si aucune politique de gestion de déchets au Liban n'a été définie jusqu'à présent par les gouvernements successifs, à quelle logique de localisation géographique les décharges urbaines au Liban obéissent-elles ? Quelles hypothèses concernant les causes spatiales, sociales et politiques peuvent expliquer leur éclatement et leur dissémination anarchique sur l'ensemble du territoire libanais ?
The urban waste dumps that have proliferated in Lebanon constitute a real problem in this country. Situated in public locations, these waste dumps provoke several types of social manifestations related to the perception of waste that range between what is thrown and what is useful. The problem of wastes and urban dumps is a complicated and delicate issue, due to not only the sanitary dangers that they represent, but also because they are gaining a social, psychological and identity-related dimension. Many damages are incurred at various levels because of the dumps emergence that are mostly related to the devaluation of the places, to the sanitary harm and disfiguration of the natural sights. This leads us to the search for the reasons that made the attempts of transforming these dumps unfruitful. If the waste dumps management policies have not been yet defined by the successive governments, then by which geographical localization logics do the urban waste dumps in Lebanon abide? Which hypothesis related to spatial, political and social causes could explain their burst and anarchic dissemination all over the Lebanese territories?

Texte

Le Liban d'avant-guerre constituait une destination touristique unanimement reconnue et extrêmement prisée par les voyageurs, tant pour son patrimoine historique et culturel que pour ses sites naturels. En effet, le pays du Cèdre pouvait être fier de certains paysages véritablement grandioses et d'autres plus modestes dont la beauté et le charme captivaient l'œil du visiteur. Ce serait sans compter les diverses civilisations antiques qui se sont succédées au Liban à travers l'Histoire, laissant au passage de majestueux vestiges archéologiques.
Soumis à une guerre désastreuse et confronté à de grandes destructions, le pays a vu l'émergence des décharges urbaines depuis 1975 durant les premières années de la guerre. Les déchets ménagers n'étaient pas ramassés, et par conséquent ils étaient localisés dans des sites à vocation publique et à ciel ouvert: le long des routes, dans des terrains vagues, sur des propriétés maritimes... Cette réalité génère en elle-même de nombreuses questions dont les réponses ne semblent pas évidentes. En effet, pourquoi ces lieux reconnus par tous comme étant des « espaces publics » se sont-ils dégradés jusqu'à devenir des décharges urbaines ?
Jusqu'à aujourd'hui les autorités libanaises n'ont pas envisagé de véritable projet visant à résoudre le problème des décharges, et ce sur l'ensemble du territoire national. Seul un schéma directeur proposé en 2006 et défendu à l'époque par le ministère de l'Environnement a été présenté sans toutefois être approuvé par l'État. Ce schéma directeur a soulevé une vive polémique et a fait l'objet de plusieurs critiques émanant de divers partis. Alors que les solutions se font attendre, les décharges urbaines se multiplient au Liban de manière chaotique. Cette émergence n'est pas sans poser de graves problèmes de santé, de pollution et de défiguration des paysages qui sont appelés à s'aggraver de jour en jour. De plus, la localisation de ces décharges, qu'elles soient au milieu de zones urbaines ou brisant l'harmonie d'un paysage touristique, semble rarement avoir été étudiée. Leur présence nuit à la santé des citoyens comme à l'image touristique du pays.

Les déchets/décharges : des notions complexes

Le déchet : un objet juridique et social complexe 

Plusieurs définitions juridiques ont été avancées concernant la notion de déchet qui semblent s'accorder pour le définir comme tout objet devenu inutile pour ses producteurs ou utilisateurs et qui par la suite est soumis à l'exclusion le plus loin possible de son lieu de production et semble devoir disparaître au regard de ses producteurs. La convention de Bâle sur le contrôle des mouvements des déchets dangereux ratifiée par 170 pays dont le Liban définit les déchets comme les « substances ou objets qu'on élimine, qu'on a l'intention d'éliminer ou qu'on est tenu d'éliminer en vertu des dispositions du droit national1 ». L'Union européenne en donne une définition semblable faisant du déchet « toute substance ou tout objet [...], dont le détenteur se défait ou dont il a l'intention ou l'obligation de se défaire » (Union européenne, 20062).
De même, en droit français, « tout résidu d'un processus de production, de transformation ou d'utilisation, toute substance, matériau, produit ou d'une façon plus générale tout bien meuble abandonné ou que son détenteur destine à l'abandon » est considéré comme un déchet (code de l'environnement, 20033).
En effet, la classification principale des déchets se base sur l'activité qui engendre ces déchets. D'où les expressions déchets ménagers, déchets municipaux, déchets industriels, déchets nucléaires, déchets agricoles, déchets médicaux, etc. Cette classification est connue sous le nom de classification primaire. Une autre classification appelée classification secondaire est utilisée quand on parle de la nature ou de la qualité spécifique des déchets. Dans ce but, on utilise les termes déchets liquides, déchets solides, déchets gazeux, déchets dangereux, déchets non dangereux, déchets qui provoquent des maladies et déchets toxiques. La dernière classification appelée classification tertiaire précise la nature des déchets.
Au Liban, jusqu'à présent, cette classification précise n'est pas en vigueur. Ce que l'on nomme service de collecte et de traitement des déchets urbains peut comporter certaines composantes différentes indiquées plus haut.
Parallèlement, la définition anthropologique présente le déchet comme l'inutile, l'hideux mais aussi ce qu'on rejette, un objet déprécié dans la mesure où il a perdu toute fonction et que par conséquent il n'a plus droit à l'espace qu'il occupe. « Le terme exprime d'abord une dépréciation réelle et constatée : le bien n'a plus de fonction affectée et par conséquent plus d'ancrage géographique. En outre, on ajoute des torts à son inutilité, il est gênant parce qu'il encombre et parce qu'il témoigne d'un refus. Il faut donc l'éloigner, le mettre en marge. Enfin pour mieux fonder son exclusion, on lui attribue une nuisance plus ou moins fondée : laid, sale, malsain, dangereux, il paraît nécessaire de le dissimuler, de l'enfouir, de le détruire. »  (Gouhier, 1984).
Cette représentation sociale du déchet devenu « objet social et géographique » est indissociable du discours et des pratiques dont il est l'objet et se trouve intimement liée à d'autres réseaux relatifs à la santé, à l'environnement, au paysage...
Ce serait sans évoquer le fait que les espaces constitués suite à l'accumulation des déchets, souvent perçus comme néfastes et associés aux rebuts sociaux, provoquent d'un côté des conflits d'utilisation du territoire, et de l'autre créent une filière économique qui engendre des profits et des emplois. « Les déchets sont des objets géographiques à part entière, dans la mesure où ce sont des produits sociaux générant des territoires, des paysages, des flux, des enjeux, des filières, des mobilités. » (Tabeaud, 2000).
 

La décharge : une notion intimement liée à celle de déchets

La décharge par définition est un lieu où l'on se débarrasse, dépose ou jette des ordures, des déblais... Ceci dit, elle représente l'élément physique le plus apparent dans le circuit de la gestion des déchets. On distingue deux types de décharges :
  • La décharge publique, contrôlée ou organisée, est définie comme étant un lieu où il est admis de déposer les déchets après étude technique préalable de son site et dont l'exploitation se fait selon un plan déterminé prenant en compte la réintégration du site dans son environnement naturel en fin d'exploitation.
  • La décharge sauvage est une décharge non autorisée, qui se crée en dehors de tout respect des normes de sécurité de l'environnement, et sans aucune autorisation de l'administration.
Dans le contexte des villes des pays en développement, et dont le Liban fait partie, la notion de décharge urbaine renvoie aux amoncellements de déchets qui sont constitués de manière spontanée par les ménages en dehors de tout respect des normes de sécurité de l'environnement, dans des lieux publics non accessibles et le plus souvent en dehors des grandes villes. La plupart des décharges au Liban sont des décharges sauvages ayant obtenu ensuite l'approbation et l'autorisation des autorités administratives (les municipalités) à déposer les déchets dans des sites à ciel ouvert.
La notion de décharge est intimement liée à la notion de déchet et ne peut en aucun cas méconnaître sa présence ; elle le rend de nouveau perceptible, de façon polysensorielle. Devenue le signe de la présence de ce qui est rejeté, la décharge « est indissolublement liée à des représentations qui portent sur l'objet déchet. On peut parfois entendre parler des déchets dans le registre du réel, mais on ne peut entendre parler de décharge sans que soit convoqué le déchet dans sa représentation imaginaire. » (Aymard, A., Aymard, N., Cochin, Hermand, Lhuilier, 1996).

Les décharges urbaines et leur rapport à l'espace et au paysage

Étudier les paysages des décharges urbaines revient pratiquement à analyser deux facteurs principaux : le facteur géographique (où est la décharge ? qui a choisi ce lieu ?) et le facteur social (qui rejette les déchets et pourquoi dans ce lieu ? qu'en dit le voisinage ?) Surtout que « le paysage ne réside ni seulement dans l'objet, ni seulement dans le sujet, mais dans l'interaction complexe de ces deux termes. Ce rapport, qui met en jeu diverses échelles de temps et d'espaces, n'implique pas moins l'institution mentale de la réalité que la constitution matérielle des choses. Et c'est à la complexité même de ce croisement que s'attache l'étude paysagère. » (Berque, 2009). Les caractéristiques des déchets deviennent celles des décharges, et l'on constate des nuisances à tous les niveaux : sanitaire, environnemental, paysager, visuel, olfactif... À la représentation négative du déchet correspond un espace aux paysages dévalorisés et pourvu d'un seul usage social : l'élimination de ce qui est rejeté. La marginalité du déchet entraîne une marginalité des espaces occupés par les décharges : « La même relativité de sens s'applique à l'espace de rejet, c'est-à-dire à la marge. Le déclassement, fondé sur la dépréciation fonctionnelle ou représentative, est systématique et généralisable à des domaines de différentes natures. [...] Ce concept de déchet génère celui de marge qui est d'abord l'espace d'accueil ou de localisation du rejet ; celui du matériau devenu résidu, du matériel mis au rebut, de l'accumulation des dépotoirs et lieux d'élimination des ordures... » (Gouhier, 1993)
Cependant, les territoires évoluent sous l'effet des projets menés par la société ou l'administration publique. Cette évolution se reflète également dans les paysages qui ne demeurent jamais immuables, affectant la perception et la représentation sociales que l'on en a. Mais l'identité paysagère des lieux est aussi en évolution incessante suite aux changements et aux évolutions permanents de la société. D'ailleurs, l'impact de ces derniers sur les territoires, dont les paysages qu'ils offrent à la perception, définis comme étant « un facteur d'identité des groupes sociaux en fonction de la nature des lieux qu'ils fréquentent ou qu'ils habitent... » (Donadieu, 2002), se fait nettement ressentir. L'identité d'un espace naît donc de la relation entre un territoire géographique et un groupe social qui le revendique. Elle apparaît comme « l'ensemble des composantes de l'identité des personnes ou des groupes sociaux se référant à leur espace de vie, en tant qu'ils se l'approprient, qu'ils le perçoivent comme étant «chez eux» » (Vidal, 2003).
Pour conclure, le problème des déchets et des décharges urbaines est un sujet délicat non seulement en raison des dangers sanitaires que ces derniers représentent mais aussi parce qu'ils prennent une dimension sociale, psychologique et identitaire. Ils nuisent à l'image de la commune, attentent à son identité et remettent en question l'affiliation territoriale.

Démarche générale

Dans le but de comprendre les problèmes de localisation et les représentations des paysages des décharges urbaines au Liban, nous développons dans ce qui suit une démarche d'analyse comparative des sites. Pour ce faire, deux axes de recherches seront adoptés . Le premier axe de travail tend à développer une analyse décrivant la genèse de ces décharges et permettant la compréhension de la production de ces espaces. Le second axe de travail consiste à analyser et à étudier les premières représentations sociales ainsi que les pratiques et les attitudes des habitants envers la localisation de ces décharges qui varient dans les rapports au temps et à l'espace.

Les décharges urbaines au Liban : choix de sites d'études

Les décharges urbaines occupent des sites dans tout le Liban du nord au sud et restent jusqu'à l'heure sans l'ébauche même d'une solution précise et adéquate. Cependant, on distingue deux grandes catégories : les décharges côtières situées dans un milieu citadin, et les décharges situées dans les communes rurales. L'objectif de notre étude sera de circonscrire l'ensemble des effets directs et indirects, matériels et immatériels des décharges sur les milieux biophysiques et humains et ceci en analysant « le perçu et le vécu » des habitants. Les premières observations et investigations nous ont permis de constater un phénomène de recomposition sociale ou/et identitaire dans les zones jouxtant les sites de décharges, ce qui va remettre en question les rapports sociaux, économiques et environnementaux aux sites suivant les deux critères de proximité spatiale et de temporalité. Ces sites ont tous subi une transformation au niveau spatial en raison des déformations provoquées (une séparation, une déchirure, parfois même une rupture) au niveau du paysage, de l'environnement et des relations sociales à ces espaces.
 
Figure 1. Carte montrant la localisation des mégadécharges au Liban4.

Les décharges côtières situées dans un milieu citadin

Le premier site d'étude est celui de la décharge de Borj Hammoud, une des décharges urbaines du grand Beyrouth. Cette décharge est située sur le littoral d'une grande ville côtière, dans un milieu citadin. Le seul terrain normalement disponible aux municipalités, et qui a pu lui être attribué, est celui situé tout au long du rivage. Cependant, le rivage n'est pas seulement reconnu comme propriété maritime comportant des espaces publics communautaires destinés à la plage, au tourisme, au divertissement, à être un lieu de rencontres, il possède également un caractère paysager polysensoriel remarquable. La mer et le rivage sont perçus « hier comme aujourd'hui, dans la mesure où le littoral est d'abord le lieu du contact cénesthésique de tous les sens avec la mer. Le rivage suscite aussi des paysages sonores [...], olfactifs [...], gustatifs [...], tactiles [...] » (Donadieu et Perigord, 2007). En effet, le rivage de Borj Hammoud, permet des visions panoramiques très variées et de grande ampleur. Vu son emplacement, la décharge gérée sous l'autorisation de la municipalité s'étend verticalement, se distingue de la ville par son volume et constitue un problème chronique pour Borj Hammoud et pour les villes environnantes.

Figure 2. Le paysage du littoral de Borj Hammoud. Beyrouth marqué par la présence de la décharge.


Le second site est celui de la décharge urbaine de Normandie située sur le littoral du Grand Beyrouth, avec des circonstances d'implantation liées à la guerre civile qui semblent identiques à celles de Borj Hammoud. La décharge de Normandie a été réhabilitée par le secteur privé (la société Solidère) faisant partie du projet de reconstruction du centre ville de Beyrouth mis en chantier en 1992. Suite à sa réhabilitation sous forme d'un parc paysager, les terrains de cette ex-décharge sont devenus actuellement parmi les plus chers du Liban, avec une très bonne qualité de cadre de vie pour les quartiers voisins.

Figure 3. Carte représentant la reconstruction du centre-ville et la revalorisation de la décharge Normandie, réalisée par Nada Chbat, 2009, d'après Perkins & Will, Koetter, Kim and associates, inc. City formation international, Beirut Central District, 1997.


Cet espace a tellement changé que les habitants de la région, tout comme les touristes d'ailleurs, oublieront dans quelques années l'origine du site. Catherine de SilguyI décrit ce phénomène « des paysages modelés par les décharges » : « D'anciennes décharges façonnées en forme de collines deviennent des lieux de loisirs sillonnés de pistes de ski... Sur ces lieux dédiés aux loisirs, les promeneurs et sportifs oublient, après quelques années, l'origine des terrains sur lesquels ils marchent, courent ou batifolent. » (Silguy, de, 2009)
Le problème commun aux deux décharges précitées et la divergence radicale des solutions nous incitent à poser certaines questions notamment sur le rôle du secteur privé. Dans quelles mesures peut-on dire que le secteur privé est plus motivé et possède plus de moyens lui permettant d'être efficace et performant dans l'élaboration de solutions radicales aux problèmes des déchets/décharges ?

Les décharges situées dans les communes rurales

Le troisième site est celui de la décharge El Kayyal/Baalbek situé à 85 kilomètres de Beyrouth dans un site agricole et à proximité des vestiges archéologiques (la citadelle de Baalbek) qui présentent une attraction touristique au niveau national et mondial.

Figure 4. Carte montrant l'occupation du sol et les différentes fonctions aux alentours du site de la décharge Kayyal, réalisée par Nada Chbat, d'après des cartes fournies par la municipalité de Kayyal, 2009.

En fait, Baalbek est l'un des paysages touristiques les plus reconnus au Liban. La ville doit sa renommée internationale à son site archéologique exceptionnel. Héritage culturel, richesse patrimoniale et attraction touristique considérable, Baalbek est un paysage historique de tourisme en milieu rural.
L'actuelle décharge était à l'origine une carrière destinée à l'extraction des pierres   pour la construction des couronnes des colonnes de la célèbre citadelle de Baalbek et faisait partie des sites archéologiques de la ville.
La présence de la décharge est d'autant plus choquante à Baalbek que c'est un espace archéologique touristique qui génère des jugements négatifs dans l'esprit de l'habitant, du visiteur et à plus forte raison du touriste. C'est un espace qui est sensé combler les attentes du visiteur. Or, celui-ci, avant son arrivée et la perception réelle du site, a déjà créé une image mentale désirée et en quelque sorte rêvée et qu'il souhaite retrouver.
Cependant, la responsabilité de cette mutation paysagère n'est-elle pas partagée entre les acteurs publics et privés ? D'un côté, les acteurs publics ne réagissent que dans le cadre des projets proposés ou même imposés par le pouvoir public. De l'autre, les acteurs privés et plus spécialement les groupes sociaux sont tiraillés entre deux notions : la propreté publique et la propreté privée suivant deux notions opposées : espace public sale/espace privé propre.
Inversement, la gestion des déchets dans Arabsalim, un village libanais situé au Sud du pays dans un environnement rural, constitue l'un des rares projets complètement réussi. Depuis 1995, une organisation non gouvernementale gérée par une femme de la commune a lancé le premier projet de tri sélectif des déchets de son pays. Plusieurs campagnes de sensibilisation des femmes au problème des déchets ont été menées dans le but de faire naître le sentiment du respect de soi, de l'environnement et du paysage. Tous les habitants se sont trouvés impliqués dans le nettoyage de leur ville et dans la prise de décision en ce qui concerne la gestion du tri des déchets. 
Toutefois, une politique partagée entre les acteurs publics et privés suffit-elle pour remédier à la situation catastrophique de prolifération des déchets/décharges ? La participation pourrait-elle créer un sentiment de respect envers les espaces publics et par conséquent contribuer à la résolution du problème ? Surtout que : « Le paysage appartient à la société humaine et il convient que celle-ci puisse en juger et en décider démocratiquement. Mais, parce que le paysage participe à la constitution même de notre humanité, il importe plus encore de comprendre intimement la marque qu'il laisse en nous afin de saisir pleinement les raisons et les modalités de notre action sur lui. » (Mercier, 2000.)

Hypothèses sur la perception sociale des déchets / décharges : Résultats des pré-enquêtes

Nous avons pu collecter lors de nos premières recherches quelques informations fournissant des indications sur les représentations sociales des paysages des décharges urbaines. Pour les enquêtés, les déchets des décharges sont synonymes de nuisances graves pour eux : les bruits (camions), les odeurs (pestilentielles) ainsi que les vues (fumées, accumulations). Le déchet est jugé comme un rebut, comme un rejet qui doit être éloigné de son producteur et non pas comme un objet ressource qui entre dans un processus de recyclage.
En fait, nous avons remarqué que la qualification du déchet dépend de l'éloignement de l'enquêté du site. Il y a une relation évidente entre la distance au déchet et la nature de la perception du déchet, sa définition et le risque qu'il peut engendrer par sa présence. S'il est éloigné et évacué le plus loin possible de ses producteurs, les habitants semblent pouvoir en parler plus tranquillement. De là, nous pouvons supposer que le pourcentage d'acceptation des sites de décharges s'accroîtrait en fonction de la distance entre ce dépôt et le lieu de résidence des enquêtés. Ce qui est résumé souvent sous la notion du syndrome Nimby5.
Les riverains des décharges, quant à eux, subissent cette proximité. Les enfants reprochent à leurs parents d'habiter à proximité d'une décharge urbaine. La jeune génération se considère comme victime d'injustice, d'iniquité et du mépris de leur qualité de vie et de leur identité sociale. Ils ressentent le risque à plusieurs niveaux : physique mais aussi psychique, privé mais aussi public... On constate aussi que la proximité de la décharge provoque solitude et isolement et est perçue comme une menace de ségrégation sociale surtout pour les habitants qui désirent abandonner la ville et qui n'ont pas les moyens financiers. Alors ils se sentent obligés de vivre et de cohabiter avec la décharge qui leur est imposée.
La proximité des décharges urbaines est définie par l'affrontement de deux notions.
La première positive analyse la décharge comme un champ d'activités, de travail, et de profits économiques ; c'est ce qui concerne la population impliquée dans le travail résultant de la présence des déchets/décharges (les récupérateurs, les chiffonniers, les éboueurs...).
La seconde négative réagit à la proximité géographique de la décharge en faisant valoir les iniquités sociales que celle-ci provoque. Les paysages de décharges urbaines au Liban se présenteraient surtout comme des lieux de nuisances graves à tous les niveaux (santé, environnement, paysage).
En fait, au Liban aucune des conditions juridiques de localisation spatiale des décharges ne semble avoir été respectée. Et il est curieux que les sites choisis pour l'emplacement des décharges soient des sites publics qui ont une grande valeur touristique, environnementale ou archéologique. Ceci s'expliquerait d'après nos premiers diagnostics par la définition de l'espace public au Liban comme espace appartenant à tous, donc à personne. Ainsi les espaces publics sont perçus soit comme utilisables par tous, soit comme abandonnés, vacants et n'appartenant à personne. Chacun des acteurs (responsables à la municipalité, sociétés privées de gestion des déchets, habitants...) semble posséder sa propre conception des solutions à apporter et du rôle des pouvoirs publics. Les uns proposent la participation des habitants et l'implication sociale dans les prises de décision concernant la gestion des déchets, les autres une responsabilité plus forte des pouvoirs publics nationaux.
Ajoutons aux dommages paysagers générés par la présence des décharges les dommages économiques. Les parcelles de terrains à proximité des décharges ont certainement subi une dévaluation de la valeur immobilière suite à la dévaluation environnementale et touristique des lieux. Délaissés, mal entretenus et affectés par la pollution des déchets, les espaces entourant les sites de décharges subissent sans doute de graves dommages économiques et professionnels, notamment le secteur touristique et celui de la pêche.

Conclusion

Le problème des déchets et des décharges urbaines est un sujet complexe et délicat non seulement en raison des dangers sanitaires que ces derniers représentent mais aussi parce qu'ils prennent une dimension sociale, psychologique et identitaire. La recherche dans ce domaine interdisciplinaire porte sur les représentations que construisent les groupes sociaux autour des déchets, devenus « objets sociaux » et qui, inéluctablement, se reflètent sur le paysage perçu et vécu.
Dans l'objectif de comprendre les problèmes de localisation et les représentations des paysages des décharges urbaines au Liban, nous développons une démarche d'analyse comparative des sites retenus en adoptant deux axes de recherches réunissant tous les éléments (environnementaux, géographiques, paysagers, sociaux et politiques).
Le problème de décharges au Liban ne semble pas se résumer en une seule problématique. En effet, si aucune politique de gestion de déchets au Liban n'a été définie jusqu'à présent par les gouvernements successifs, à quelle logique de localisation géographique les décharges urbaines au Liban obéissent-elles ? Quelles causes spatiales, sociales et politiques expliquent leur éclatement et leur dissémination anarchique sur l'ensemble du territoire national ? Pourquoi les tentatives de contrôle de ces décharges urbaines sont-elles souvent infructueuses alors que leurs effets néfastes sur le paysage comme sur la santé ne sont plus à démontrer ?
Nos recherches porteront principalement sur les représentations et les pratiques sociales relatives aux décharges, et sur la signification de l'espace public accueillant les décharges. Elles concerneront également la gestion des déchets, l'importance de la participation du secteur privé ainsi que l'efficacité de l'implication des habitants.

Mots-clés

Déchets, décharges, paysage, espace, représentation sociale
Waste, waste dumps, natural sight, space, social representation

Bibliographie

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Animateurs/auteurs : Tabeaud, M., Glatron, S., Hamez, G., Beer-Gabel, J., et Ramade, B., rédacteur du texte : Milhaud, O., Pour une géographie des déchets, Café de Flore, n°65, 2000.

Vidal, R., « Les constructions paysagères d'une identité territoriale imaginaire et réelle dans une station balnéaire des Côtes d'Armor, Sables-d'Or-Les-Pins », thèse de doctorat en science de l'environnement, École nationale du génie rural et des eaux et forêts, Paris, 2003, 277 p.

Auteur

Nada Chbat

Architecte et paysagiste.
Doctorante en cotutelle internationale entre Abies et l'université libanaise, en 2e année au sein du laboratoire de l'École nationale supérieure du paysage de Versailles ENSP.
Courriel : nadachbat@hotmail.com

Pour référencer cet article

Nada Chbat
Les paysages de décharges publiques urbaines au Liban: quelle problématique ?
publié dans Projets de paysage le 18/07/2010

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/les_paysages_de_decharges_publiques_urbaines_au_liban_quelle_problematique_

  1. L'exportation et l'élimination des déchets dangereux sont contrôlées par la Convention sur le contrôle des mouvements transfrontaliers de déchets dangereux et leur élimination, dite Convention de Bâle signée le 22 mars 1989 et entrée en vigueur le 5 mai 1992.
  2. Union européenne, directive du 5 avril 2006 relative aux déchets.
  3. Code de l'environnement, article L541-1, 2003.
  4. Figure 1 : Étude cartographique montrant la localisation des mégas décharges au Liban. Carte élaborée par Nada Chbat & M. Ali Komaiha, CDR, conseil du développement et de la reconstruction, 2008.
  5. Nimby provient de l'anglais Not In My Back Yard qui signifie : pas dans mon arrière-cour. Nimby désigne une position éthique et politique, qui consiste à ne pas tolérer de nuisances dans son environnement proche. Le terme a été utilisé pour la première fois en 1980 et se retrouve dans la littérature sociologique francophone.