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Les ghat de Bénarès

Une architecture de berge s'adaptant à son fleuve

The ghat of Benares

A river bank architecture that adapts to its river
13/07/2012

Résumé

Les ghat épousent de près à Bénarès, le long du Gange, la berge escarpée de sa rive gauche. Le développement de ce front d'eau dans le temps et la manière composite dont les éléments architecturaux se sont intégrés à la berge interrogent aujourd'hui cette grande unité urbaine. Cet article explore les moyens d'adaptation des ghat à un milieu fluvial spécifique et à une topographie caractéristique, afin de protéger la rive de l'action érosive et dévastatrice du fleuve, de pérenniser les caractéristiques de son paysage et d'accompagner les pratiques sacrées liées à la culture du lieu. L'adaptabilité de ce dispositif spatial permet d'expliquer le potentiel urbanistique inhérent à son développement dans le temps et le long de la berge.
The ghat in Benares closely follow the contours of the steep left bank of the river Ganges. The development of this waterfront in time and the various ways in which each architectural element is integrated with the river bank, calls into question the city's impressive urban unity. This article explores the ways in which the ghat adapt to a specific river environment and a characteristic topography, so as to protect the river bank from the erosive and devastating action of the river, to preserve the characteristics of its landscape and to accompany the sacred practices linked to the culture of the place. The ability of the spatial device to adapt could explain the urban potential inherent to its development in time and space i.e. along the river bank.

Texte

À l'époque où de nombreuses villes mettent en œuvre la rénovation de leurs abords fluviaux, les ghat1 de Bénarès en Inde apparaissent comme une référence majeure du traitement d'un front sur l'eau. Le mot ghat, dérivé du sanskrit ghatta, signifie un quai, un gué, un embarcadère et, de façon générale, tout type de berges, qu'elles soient construites ou non. Largement répandus en Asie du sud, les ghat constituent, aujourd'hui, dans leur forme construite, un ensemble d'emmarchements bordant les berges de bassins, de lacs ou de fleuves et permettent, grâce aux marches, l'accès à l'eau2. À Bénarès, chaque ghat est construit isolément et, bien que la forme de base soit celle d'un emmarchement, ils se distinguent tous les uns des autres : par leur forme, leur structure, leur dimension. Ils sont intégrés au tissu urbain et à l'architecture du front fluvial de manière variée. Chaque ghat recouvre la quasi-totalité du terrain de la pente qui sépare de plus de 20 mètres le niveau de la ville du niveau d'étiage. Nulle part ailleurs, il n'existe un front de ghat comme à Bénarès : d'une telle étendue, aussi élevé, épousant la topographie de la berge de façon variée. Les ghat répondent à une hydrographie particulière qui accuse de grandes variations de niveau d'eau - bas en été, haut en période de mousson avec risques d'inondation ; ils facilitent l'approche de la population à l'eau quel que soit son niveau, entre crue et étiage.

J'examine, dans cet article, l'adaptation des ghat au relief du site, aux saisons, aux fluctuations du niveau et de la force du fleuve et aux activités qui s'y déroulent. La forme des ghat s'ajuste aussi bien à un relief permanent qu'aux circonstances saisonnières qu'elle doit affronter. C'est une forme appropriée à une situation donnée ou prévisible. La notion d'adaptation suppose une possible transformation qui soit en accord avec un environnement. Ainsi, chaque ghat est modifié, par l'addition, la répétition, la soustraction, le changement d'orientation de son élément de base : la marche. Cet élément malléable suit les contours d'un paysage existant et, d'une certaine façon, le révèle et le pérennise. Le ghat se plie aux caractéristiques du paysage et tend à une symbiose entre une forme architecturale et urbaine et un paysage naturel. Aussi, dans une culture hindoue, qui incorpore les éléments de la nature dans ses rites quotidiens3, les ghat accompagnent ces rituels ; ils font partie des éléments célébrés, expliquant peut-être pourquoi ce dispositif spatial persiste toujours sur les rives, lors de leur rénovation ainsi que dans la construction de nouvelles berges.

Figure 1. Le bassin du Gange.
© Savitri Jalais

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Bénarès tourné vers son fleuve sacré

Bénarès4 se situe au nord de l'Inde, dans l'État de l'Uttar Pradesh5, à mi-cours du Gange, sur la rive gauche et concave d'un méandre (figure 1). Comme dans tout méandre, le fleuve joue le double rôle de transporteur d'alluvions et de sculpteur de relief : le côté concave est soumis à de fortes érosions et le côté convexe aux dépôts d'alluvions (Blyth et Freitas, 1943). Il en résulte une surélévation de terrain dans la partie concave, constituée d'une série de collines plus ou moins élevées entre deux affluents du Gange, la rivière Varuna au nord et la rivière Assi au sud. La ville s'est développée sur cette rive haute constituée d'un sol solide composé d'argile et de nodules de kankar (carbonate de chaux), tandis que la rive basse est constituée de sédiments de sable déposés par la rivière (Singh, 1955). Lors de la mousson, la ville demeure au-dessus du niveau des crues, alors que la plaine d'inondation, basse et libre de toute construction, est submergée. Les ghat recouvrent cette rive haute qui s'élève face au soleil levant. Comme la ville est dense avec des ruelles étroites et peu d'espaces ouverts, les ghat offrent un espace public privilégié par ses dimensions et son contact direct avec la nature. La dichotomie entre une rive construite d'un côté et l'autre d'aspect rural, encore aujourd'hui, sépare l'urbain du paysage naturel (figure 2).

Figure 2. Plan topographique de Bénarès. La ville s'est développée sur la rive gauche, rive concave du méandre.
© S. Jalais

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Devant un tel paysage, les ghat forment comme un amphithéâtre depuis lequel peut être contemplé le spectacle de la nature et de ses variations : aurore et lever de soleil, éclipse du soleil ou de la lune, lune croissante ou en déclin, les étoiles, le Gange qui coule, etc. Ils accueillent toute l'animation liée au paysage et beaucoup de prières et d'adorations utilisent tous ces éléments naturels dans leur forme originelle ou anthropomorphique. Les ghat sont construits pour descendre jusqu'à l'eau et s'y immerger, l'eau étant vitale pour des activités d'ordre religieux, domestique et professionnel s'organisant sur la berge. Pour de nombreux Hindous, le Gange est considéré comme le fleuve le plus sacré ; descendant des cieux il apporte avec lui une partie du ciel sur terre et relie le monde des humains à celui des dieux. L'immersion et les ablutions faites dans son eau font partie d'un usage quotidien pour les habitants de la ville et les pèlerins qui s'y rendent6. Dans ce contexte physique et culturel, j'examine la capacité d'une berge - les ghat - à s'adapter à la force et à la matérialité d'une nature, à l'épouser et à l'intégrer dans ses usages.

Les saisons jouent un rôle essentiel dans le milieu fluvial de Bénarès, notamment sur le débit du fleuve, sur son étendue et son niveau. La largeur du fleuve pendant l'étiage se rétrécit entre 250 mètres et 500 mètres, et la profondeur de son lit mineur est réduite à 10 mètres. En revanche, à la fin de la mousson, gorgée par les pluies et la fonte des neiges himalayennes, lorsque son volume est à son maximum, l'eau monte tous les ans entre 5 mètres et 15 mètres (avec des crues extraordinaires de 20 mètres7) et s'étend sur une distance de près d'un kilomètre. L'espace public des ghat lie, sépare et délimite les univers fluviaux et urbains tout en faisant partie de ces deux univers aux limites floues et changeantes selon les saisons et les différentes hauteurs du niveau du fleuve. Selon les variations saisonnières, les marches du ghat sont soit inondées et réappropriées par le domaine du fleuve, soit elles demeurent un espace libre et sec (figure 3).

Figure 3. Coupe schématique montrant le niveau d'étiage, de crue, et de crue exceptionnelle se situant respectivement à 53 mètres, à 69 mètres et à 73 mètres au-dessus du niveau de la mer.
© Savitri Jalais

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Avec la montée des eaux, les berges sont confrontées aux forces du courant et aux tourbillons. Lors de la mousson, le volume d'eau gonfle avec une force exercée par la pression de l'eau et par la force motrice des sédiments transportés. La vélocité atteint fréquemment 8 km/h et peut aller jusqu'à 16 km/h (Fischer et Hewett, 1884 ; Joshi 1965). L'eau du Gange, bénéfique pour une multitude de raisons, est aussi dévastatrice : sa force détruisant et emportant tout sur son passage. Il est nécessaire de s'adapter et de résister au fleuve dans la durée. Les constructions faites sur ses eaux doivent être solides et pérennes, construites selon des formes et des techniques qui leur permettent de résister à la force du courant. Le rôle de protection joué par les ghat peut être tenu pour secondaire dans un lieu où l'eau des crues est la bienvenue. Bienvenue parce que les eaux du Gange, fleuve sacré et adoré telle une déesse mère, sont censées purifier ce qu'elles effleurent. Afin de s'adapter à cette double fonction d'accueillir le fleuve et de protéger la berge, les ghat à Bénarès ne font pas barrage au fleuve : ils ne l'empêchent pas de gagner du terrain. Au mieux, ils canalisent son flot, de façon modérée8. Il y a une continuité entre la ville et le fleuve et non pas une rupture comme l'instaureraient des digues. Les ghat n'opposent pas un espace à un autre, un intérieur à un extérieur ; ils protègent la ville de l'eau tout en reliant et réunissant ces deux espaces. Les activités qui se déroulent sur le fleuve nécessitent le contact direct et charnel avec l'eau ; aussi est-il nécessaire de se tenir le plus en avant possible sur le fleuve. Perçus comme un nouveau sol créé pour préserver le terrain d'alluvions qui bordent le fleuve, les ghat, à la fois, accueillent le fleuve et solidifient le sol sur lequel il passe, le protègent, l'accrochent et l'empêchent d'être emporté.

La forme des ghat, inclinée et découpée en une multitude d'emmarchements, est celle qui est la plus adoptée sur le front fluvial de Bénarès. Sa pente offre, face au fleuve, un caractère protecteur et les emmarchements renforcent sa stabilité. Pour mieux contrer la force du fleuve il s'avance, tel un arc-boutant, en saillie, soit droit soit en forme de pyramide. Les ghat droits se développent perpendiculairement au fleuve et recouvrent une surface plus ou moins large. Ils s'étendent, depuis le niveau le plus bas du fleuve et sur toute la hauteur de la berge ou au moins jusqu'aux premiers édifices. La partie en amont du ghat reçoit toute la force du fleuve, surtout s'il s'avance par rapport au ghat adjacent. Les plus anciens, toujours existants datant du XVIIe et XVIIIe siècle9 ont une forme pyramidale (figure 4). Ils s'étendent en largeur au fur et à mesure de leur descente. Cet agrandissement peut se faire sur un seul côté - du côté amont pour contrer de face le courant du fleuve - ou de façon symétrique sur les deux côtés en amont et en aval. Les deux arêtes se dirigent comme des contre-boutants sur le fleuve. D'autres ghat sont bordés de plateformes et de bastions sur les côtés latéraux pour les renforcer (figure 5). De formes cubiques, octogonales ou circulaires, ces plateformes se trouvent à différents niveaux le long des deux extrémités du ghat, marquant ses limites. Elles forment la partie supérieure des fondations qui ancrent la structure au sol de la rivière et protègent les bords des marches de la force du courant du fleuve (Hegewald, 2005). Ces plateformes sont souvent attenantes aux ghat s'étendant devant les palais les plus imposants de la ville.

Figure 4. Emmarchement en forme de pyramide.
Croquis de Chausatthi ghat

© Savitri Jalais


Figure 5. Des plateformes protègent les bords des marches.
Croquis de Bhonsle
ghat.
© Savitri Jalais

S'adapter à une topographie variée

Ma lecture de ces berges se base, tout d'abord, sur une étude cartographique où sont superposés plan topographique et plan de la ville. Le seul plan topographique du lieu, avec des courbes de niveau à l'échelle du 1/10 000e, de 1982, n'aide qu'à la compréhension générale de la topographie - lignes de crêtes, thalwegs, dépressions, forme du méandre ou affluents. C'est sur un plan plus détaillé de 1928, à l'échelle de 64 pouces/mile (1/990) que je base mes relevés et mon analyse, sur la forme des ghat, l'appropriation de la rive et le rapport avec le bâti. Aucune actualisation n'a été faite à cette échelle et ce plan est aujourd'hui obsolète à cause du développement de la rive et aussi parce que de nombreux ghat sont régulièrement reconstruits. L'absence de plans détaillés du relief et de plans actuels m'a encouragée à faire un travail de relevés sur plusieurs parties du méandre pour connaître, en différents endroits, la pente et la hauteur qui séparent le haut niveau de la ville de celui du fleuve, la proximité des crêtes et des thalwegs et leur avancée sur le fleuve. Ainsi, des coupes ont été réalisées sur l'espace d'une quinzaine de ghat, depuis le niveau où se trouvait le fleuve au mois de février 2009 (qui n'est pas son plus bas niveau), au mois de février 2010 et en novembre 2010 (lorsque l'eau après la mousson est encore assez haute). Ces relevés m'ont donné une idée plus ou moins exacte de la hauteur des rives suivant les élévations et les thalwegs et, d'une certaine manière, m'ont permis de « mettre à nu » le site et de tenter d'en saisir ses qualités originelles, puis d'en analyser les logiques d'implantation. J'ai été attentive à la hauteur des marches (pas toujours constante, variant selon l'époque de construction) et à la topographie du terrain - extrêmement douce ou extrêmement raide. Les aménagements architecturaux épousant le site ne comportent pas uniquement des escaliers, des marches et des gradins mais aussi des paliers entre eux créant des seuils et des passages, des places de toutes dimensions, des plateformes, des terrasses et des édifices - temples, palais ou simples habitations - ainsi que des galeries et des cellules le long du fleuve. J'ai relevé leurs emplacements sur le terrain, leurs dimensions et les différentes activités qu'ils accueillent ajoutant, à ces caractéristiques spatiales, des annotations succinctes sur leurs contenus symboliques et leurs significations. Ainsi, la topographie du lieu, sa géométrie, sa spatialité et ses dimensions sont mises en relation et confrontées à l'histoire, à la culture et aux usages propres à Bénarès. Les données relevées ont pris une grande importance par rapport à des documents inexistants ou incorrects.

Face à une berge aux configurations variées, les emmarchements des ghat ont des dimensions et des formes changeantes, séparées par des paliers et des places plus ou moins étendues. Ils suivent la pente du terrain, formalisant la topographie du lieu comme des « courbes de niveau du terrain naturel sans mimer les courbes elles-mêmes10 » mais en composant avec elles. Les ghat s'adaptent facilement au relief de la berge, l'accompagnant dans son mouvement de montée ou de descente et modèlent ainsi son paysage. Entre l'escarpement abrupt d'une colline et la pente légère d'un thalweg, plusieurs degrés d'inclinaison font face au fleuve. Aux lieux d'anciennes confluences, une pente douce s'étend, depuis l'intérieur de la ville suivant la trace des anciens chemins d'eau, et s'élargit progressivement en de grandes places, en légère déclivité jusqu'au fleuve (figure 6). Les marches et les gradins franchissent aussi la haute berge soit en escaliers étroits, soit en englobant la totalité du ghat. Certains la franchissent non plus perpendiculairement au fleuve mais en angle, retrouvant une pente confortable (figure 7).

Figure 6. Pente douce. Coupe relevée sur le chemin transversal reliant la ville au fleuve à Gai ghat.
© Savitri Jalais


Figure 7. Pente escarpée. Croquis et coupe relevée à Tulsi ghat.
© Savitri Jalais


Lorsque la dénivellation devient infranchissable, un mur de soutènement sépare le domaine haut de celui du fleuve, délimitant un quartier ou un jardin en hauteur ou créant un socle pour habitation au plus près du fleuve. La hauteur des murs varie de dix à douze mètres, dépassant le niveau de la plus haute crue. À certains ghat, une succession de socles, en retrait l'un de l'autre - à l'image d'une série d'emmarchements à l'échelle de la berge - vient suivre la pente du terrain. Tels des murs de soutènement, ils raffermissent la haute berge et sont parés d'une architecture élaborée ; ils servent de soubassement à toute future construction mais aussi à des cours ou à des jardins suspendus. Plusieurs visiteurs de la fin du XVIIIe siècle sont surpris de découvrir, en approchant de plus près « les palais », que « plusieurs de ces bâtiments au bord du fleuve ne sont, en fait, que des talus raffermis qui empêchent les rives d'être emportées durant la saison des pluies » (Hodges, 1798). Des jardins se trouvent ainsi suspendus, le long de la berge, associés à des palais ou à des temples. Ils sont généralement agrémentés sur leurs pourtours de petits pavillons rappelant les chatri (petit pavillon couvert par un dôme soutenu par des piliers) dans l'architecture moghole. Des demeures construites au plus près de l'eau du Gange par de riches patrons dominent l'espace du fleuve. Elles sont posées sur un haut socle, élevé au-dessus du niveau des plus hautes crues, correspondant, du côté arrière, au niveau de la ville où se trouve leur entrée principale
(figure 8).

Figure 8. Des hauts socles, élevés au-dessus du niveau des plus hautes crues.
© Savitri Jalais

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Le paysage révélé dans les éléments composant le ghat

Des éléments suivent de près la topographie du lieu, d'autres s'élèvent du sol ou sont creusés dans la matière. Ils subdivisent, délimitent ou organisent l'espace et offrent une appropriation variable selon leur positionnement : en hauteur (sur un belvédère), descendant petit à petit vers l'eau, au bord de l'eau, au plus près de l'eau, entourés d'eau, puis dans l'eau, et de plus en plus dans l'eau jusqu'à en être submergés. Les plateformes incluses au sein des ghat viennent soit les ponctuer soit les délimiter. De dimension et d'ampleur variables, elles offrent un espace plat en hauteur et en retrait du mouvement et du passage des marches. Alors que l'escalier épouse au plus près la forme du terrain, fait corps avec lui et se confond à sa spatialité, ces plateformes, au contraire, se démarquent de leur environnement, délimitant, par leur verticalité et leur volume, un espace particulier.

Figure 9. Le ghat s'adapte au relief existant. Plan et façade de Gay ghat.
© Savitri Jalais

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Les plateformes servent aussi bien à consolider la maçonnerie qu'à accommoder des prêtres officiant sur les ghat ou à soutenir des sanctuaires (figure 9). Elles accueillent des statues ou des « signes » de la divinité ainsi que des plantes sacrées marquant, en fonction de leurs dimensions, mais surtout du symbole qu'elles représentent, l'espace du ghat de points sacrés. Elles sont sanctifiées par la présence du divin et transformées en sanctuaires, offrant une singularité aussi bien mythique que physique, autour desquelles vient s'organiser l'espace. Ces « points de repère », pour reprendre l'expression de Kevin Lynch (1960), sont, sur l'étendue du ghat, des lieux de rencontre pour les habitants. Ils se multiplient sur l'espace des ghat ou sont l'objet central du ghat incluant, dans leur aire d'influence, d'autres « points » secondaires. Un des signes de Shiva, le plus représenté sur les ghat, est le linga. Symbole phallique, il représente en relation intime avec l'eau féminine du Gange les concepts de fertilité et de création. Les linga sur les ghat sont pour la plupart, pendant la mousson, submergés par le fleuve, qui ainsi « les purifie et leur transmet l'énergie divine » (Hegewald, 2002, p. 197). Leur forme phallique est ici incrustée dans une plateforme au plus près du fleuve ou érigée sur un piédestal plus haut sur la berge et semble jaillir de la roche. Les dévots effectuent, autour d'eux, des circonvolutions en s'arrêtant par instants pour y verser l'eau du Gange. Des statuettes de sati (la femme fidèle) représentant un couple sont également posées sur des plateformes. Elles rappellent l'immolation, à cet endroit, d'une veuve sur le bûcher funéraire de son mari décédé et leur présence témoigne des anciens lieux de crémation sur le fleuve11. Le tulsi (Ocimum sanctum)12 est une plante médicinale, vénérée dans toute l'Inde et présente dans les cours intérieures des habitations traditionnelles hindoues, plantée dans le sol ou dans un pot. Sur l'espace du ghat, la glaise déposée durant la mousson était autrefois utilisée pour construire un monticule au plus près du fleuve, appelé Tulsi mancha, sur lequel la plante était repiquée. Chaque année détruit et emporté par le courant, il était de nouveau façonné à l'automne. Aujourd'hui, de hauts bacs sont maçonnés à plusieurs endroits sur le ghat pour y recevoir le tulsi qui est adoré par les habitués du quartier et journellement arrosé de l'eau du Gange (figure 10).

Figure 10. Arbre pipal, linga et statuette de sati vénérés sur les ghat.
© Savitri Jalais, 2010


La haute berge raffermie par des murs de soutènement offre des terrasses ouvertes sur le fleuve. L'arbre ponctue plusieurs de ces terrasses. Les premiers panoramas du front du fleuve, datant de la fin du XVIIIe siècle13, montrent une berge boisée d'arbres qui maintenaient son sol. Aujourd'hui, ces arbres ont été coupés et le front densément construit à l'exception de quelques arbres sacrés utiles aux cultes et aux célébrations tels que le banyan et le pipal appartenant tous deux à la même famille de figus. Ce sont des arbres gigantesques, souvent centenaires qui abritent de leur ombre de grandes assemblées. C'est sous le feuillage d'un pipal à Bodh-Gaya que le Bouddha, au VIe siècle avant notre ère, aurait atteint « l'éveil ». Des terrasses sont aménagées autour de ces arbres. Ce n'est pas l'arbre qui est planté au milieu d'une terrasse, mais c'est la construction qui s'adapte à la réalité de la berge. Suivant l'emplacement de l'arbre, ces terrasses sont situées à différentes hauteurs de la berge et sont aménagées en jardin, en placette sous un arbre ou en akhara (terrain de lutte).

De même que l'arbre incite à la construction de la terrasse autour de son tronc, c'est la divinité présente à un certain endroit qui dicte l'emplacement d'un temple, d'un sanctuaire ou d'une statue de la divinité. Ce n'est pas l'ouvrage maçonné qui importe, mais la présence divine qu'il abrite. Des temples de toute taille, situés à des hauteurs variables, dominent l'espace du ghat. La ville en compte un grand nombre et il se dit qu'il y en a autant que d'étoiles dans le ciel. Posés sur un haut socle, ils sont coiffés d'une tour (shikara14) dominant l'espace des ghat. Ouverts à l'est, ils sont visités à longueur de journée : les prosternations et les offrandes se poursuivent même lorsqu'ils sont submergés durant la mousson. Alors, les dévots les plus ardents plongent dans l'eau pour accéder à la divinité15.

Figure 11. Bassin, cellule et galerie creusés dans l'espace du ghat.
© Savitri Jalais, 2010


Alors que les éléments saillants de la topographie ont leur forme accentuée par le raffermissement d'un socle ou d'une terrasse, ses soustractions sont singularisées pour y dégager des niches, des bassins et des galeries dans l'espace du ghat. Ainsi, la divinité n'est pas toujours élevée artificiellement sur un podium et dans un temple, elle est souvent insérée dans une cavité et rappelle l'architecture rupestre « d'Asie méridionale où les dieux vivent dans les grottes creusées dans les flancs du mont Meru16 ». La matière est creusée soit pour créer des niches à l'échelle d'une statuette de divinité, des galeries pour l'abri d'un sage, des tunnels pour lier l'eau du Gange à un temple souterrain, ou des bassins (kund) dans l'espace du ghat (figure 11). Ce creusement se fait aussi bien dans la masse de terre que forme la berge haute, que dans les socles bâtis soutenant un édifice offrant ainsi une architecture en relief : des portiques ouverts sur le fleuve, des passages en escalier reliant l'espace du ghat à l'enceinte d'un édifice, ou des cellules dans des plateformes évidées. Situés au plus près du fleuve, ils sont submergés d'eau à chaque mousson et doivent être reconquis, nettoyés et repeints à la fin de la mousson, lorsque la descente du niveau d'eau laisse dans ces creux une épaisse couche d'alluvions. Plusieurs galeries ouvertes sur le fleuve le long des ghat semblent creusées dans le terrain même où elles sont nichées. Elles indiquent peut-être d'anciennes grottes (gupha) déjà présentes dans le relief de la pente qui auraient été conservées. Quelques colonnes permettent de soutenir le plafond et un léger soubassement ou une série de marches, selon la hauteur à laquelle elles se trouvent, les séparent de l'espace des ghat. À l'écart, tout en étant ouvertes à l'espace des ghat, ces galeries sont utilisées de manière diverse. La plupart abritent des renonçants (sadhu) de passage ou vivant à Bénarès. Ils y résident avec le peu d'affaires qui leur restent et y passent la journée à réciter ou à lire les écrits sacrés. Lors de la montée des eaux, lorsqu'elles sont submergées, ils doivent quitter ce logis pour trouver hospitalité ailleurs, dans des monastères (math) ou près des temples.

Figure 12. Le ghat : un dispositif répété pour former une berge continue. Croquis.
© Savitri Jalais, 2010


Les ghat sont composés en rapport avec la topographie, incorporant un ensemble d'éléments - marches et paliers, gradins, places, plateformes, cellules, galeries, niches, palais, temples, abris, terrasses, etc. - aménagés les uns par rapport aux autres en des combinaisons multiples. La spatialité d'un ghat ainsi que chacun des éléments qui le compose laissent imaginer la configuration du lieu d'origine. L'emmarchement décrit la pente naturelle du lieu, la ruelle l'ancien cours d'eau, le haut socle la falaise, la plateforme une grosse pierre au bord du fleuve, la niche ou la galerie un trou ou une grotte dans la falaise. Cette topographie persiste dans le paysage construit de la berge, elle n'est pas effacée car chacune de ses spécificités porte un symbole religieux. Chaque ghat offre son propre paysage naturel réinterprété par une architecture adaptée. Il n'y a pas d'homogénéisation mais une adaptation particularisée où l'architecture révèle le site d'origine, le met en valeur, protège et exalte son sens premier.
La forme du ghat est reprise et interprétée dans des contextes inédits avec des exigences nouvelles (pèlerinages accrus, tourisme, rassemblements de plus en plus importants). Elle s'ajuste facilement, de par son échelle et son mode de composition, aux différentes situations et propose ainsi une variété d'appropriation. Cette forme est toujours la même - des emmarchements à répétition qui mènent à l'eau. Tout en gardant l'idée de la forme d'origine, les ghat sont continuellement repensés et réadaptés. L'évolution des techniques et le changement des matériaux utilisés n'empêchent aucunement le même usage et la même forme. D'un élément ponctuel, unitaire, s'adaptant à chaque particularité de la berge, le ghat se développe en un dispositif de composition d'une berge continue (figure 12). Alors que la berge se transforme, se renouvelle, se détruit ou se recompose, la forme du ghat persiste et prend le rôle d'un symbole sacré de la berge et, d'une certaine façon, concentre les anciennes réminiscences de l'essence sacrée du paysage.

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Wilcocks, W., « Lectures on the ancient system of irrigation in Bengal and its application to modern problems », Calcutta University readership lectures, University of Calcutta, 1930.

Auteur

Savitri Jalais

Architecte, enseignante vacataire à l'École nationale supérieure d'architecture de Paris-Belleville, elle est doctorante en architecture, à l'université de Paris-Est, rattachée à l'École doctorale « Ville, Transports et Territoires » et au laboratoire Ipraus - Institut parisien de Recherche : architecture, urbanistique, sociétés.
Courriel : savitrijalais@gmail.com

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Savitri Jalais
Les ghat de Bénarès
publié dans Projets de paysage le 13/07/2012

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/les_ghat_de_b_nar_s

  1. Emmarchement répondant au besoin de descendre à l'eau.
  2. Pour une lecture plus approfondie sur l'architecture de l'eau en Asie du Sud voir, Pieper, J., «Water in Hindu Urban Architecture», Art and Archaeology Research Papers (AARP), n°15, London, June 1979; Rötzer, K., « Puits, pokhara, ghat et hammam », dans Couté, P.-D. et Léger, J.-M. (ed.), Bénarès : un voyage d'architecture, Grâne, Créaphis, 1989, p. 89-98, et Hegewald, J., Water Architecture in South Asia : a study of types, development and meanings, Brill, Leiden, 2002.
  3. Pour une introduction sur la géographie sacrée hindoue, voir Bhardwaj (1973), Eck (1982 et 1998), Kumar (1983).
  4. Bénarès ou Banaras est une transcription pali de Varanasi, nom officiel de la ville.
  5. Plus précisément au 25° 4' 39 de latitude nord et 83° 1' 30 de longitude est.
  6. Pour une lecture plus approfondie de la signification religieuse de Bénarès ainsi que de sa topographie sacrée, voir Eck (1982), Gaenszle et Gengnagel (ed.) (2006), Gutschow (2006), et Singh (1993).
  7. Sur plusieurs palais de la ville, le niveau atteint par l'eau du Gange en 1948 et en 1978 est inscrit. Ces deux années ont connu des crues exceptionnelles, l'eau étant montée jusqu'à 20 mètres au-dessus du niveau d'étiage, inondant certaines zones de la ville.
  8. L'ancien système d'irrigation à l'est de l'Inde suivait ce même principe d'accueillir l'eau des inondations lui permettant de se répandre dans les champs tout en protégeant les habitations. La crue n'est donc pas seulement une « purification » symbolique mais un élément indispensable à la prospérité économique du pays (Wilcocks, 1930 et D'Souza, 2006).
  9. Pour une lecture historique de ce front de fleuve, voir Krishna (2003) et Hegewald (2005).
  10. Cette réflexion sur la pente a été abordée par Dominique Rouillard, Construire la pente. Los Angeles 1920-1960 (1984), dans son analyse de l'architecture d'Alvar Aalto, « qui offre les meilleures applications d'une conception de la pente travaillée aux abords de la maison », p. 107. Selon elle, « les gradins aaltiens sont comme des constructions de représentations cartographiques, ils sont des représentations de courbes de niveau, à ceci près, et c'est ce qui importe, qu'ils n'en ont jamais les courbes... rigoureusement rectilignes, se brisant à angles vifs, saillants ou rentrants. Ils ne miment pas les représentations du site [...] le site analysé est transformé, institué ici par le passage de la courbe à la droite », ibid., p. 109.
  11. Deux ghātÌ£ sur le front du fleuve sont, aujourd'hui encore, consacrés aux rites de crémation. Pour une lecture approfondie de ces rites à Bénarès, voir Parry (1994).
  12. La plante tulsi est scientifiquement rattachée au basilique et associée au dieu Visnu.
  13. The city of Benares and Persian inscriptions, 1770, conservé au British Museum et Panorama de la ville de Bénarès, XVIIIe siècle, au musée du Quai Branly.
  14. Śhikara veut dire sommet d'une montagne, et représente la tour conique qui s'élève au dessus du sanctum sanctorum d'un temple hindou.
  15. James Prinsep, Benares Illustrated in A Series of Drawings, Londres, 1833 (première édition en 1831, Calcutta, Baptist mission Press) ; réédition, avec une introduction de Kejariwal, O. P., Varanasi, Vishwavidyalaya Prakashan, 1996, p. 55.
  16. Dumarçay, J., Babel ruinée. Petit Traité du regard porté sur l'architecture en Asie méridionale, Paris, Librairie Oriens, 1996, p. 53.