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Les ateliers-promenades : des expériences sensibles (paysagères) habitantes aux micro-interventions urbaines

«Walking Workshop»: Sensitive (Landscape) Dwelling Experiences Relating to Urban Micro-Interventions

02/01/2017

Résumé

Cet article présente un protocole méthodologique visant à l'appréhension des rapports sensibles que les citadins entretiennent avec les lieux. Dans le cadre d'une multiplication de discours incitant à une ville plus « sensible », mais aussi à un appauvrissement de la manière de la penser à travers les projets urbains, cet article souhaite enrichir l'idée d'une conception urbaine qui soit plus respectueuse des significations et ressentis attribués aux lieux par les habitants. Ce protocole a été élaboré dans le cadre de la recherche-intervention FACT - Fabrique ACTive du paysage. Il se structure autour de la réalisation d'« ateliers-promenades ». Son objectif est de saisir les sensations et ressentis paysagers pour tenter de mieux comprendre ce qui fonde le rapport au lieu et ce qui fait sens paysager, afin de pouvoir en tenir compte dans les interventions/transformations urbaines.
This article presents a methodology for analysing the emotional relations between urban dwellers and their environment. In a context of increased insistence on a more «sensitive» city, and of an equally impoverished approach to urban projects, this article seeks to enrich the notion of an urban design more respectful of the meanings and experiences inhabitants attribute to places. This protocol was developed within the framework of the «Fabrique ACTive du paysage» intervention-research project. It is built around the organisation of «walking workshops». The objective is to record sensations and experiences relating to the landscape in an attempt to gain a better understanding of underlying elements in the relationship to a place and what is meaningful in a landscape, so as to take these elements into consideration when intervening on or transforming the urban environment.

Texte

La remise en cause des politiques urbaines actuelles fait émerger le besoin d'une pensée urbaine plus respectueuse des êtres humains et des affects et ressentis qu'ils portent à leur environnement. Dans ce cadre, la préservation de « l'esprit des lieux », la valorisation des images et récits urbains ou au contraire la lutte contre des stigmatisations locales sont des objectifs qui pointent parmi les professionnels de la ville. La volonté de mettre en place une ville plus sensible appelle à une considération, même timide, des dimensions idéelles, y compris émotionnelles, dans les discours des politiques publiques. Celles-ci symbolisent la nécessité d'espaces à même d'être éprouvés, contemplés, habités dans un contexte de métropolisation accélérée.
Assisterions-nous pour autant à un tournant de la conception urbaine et des habitudes opérationnelles ? Rien n'est moins sûr. Certes, le rôle, le statut, les actions et même les représentations des habitants1 (considérés ici comme vecteurs du sensible2) sont de plus en plus abordés dans le cadre de recherches issues principalement des sciences humaines et sociales. En revanche, dans le monde de la conception, la figure de « l'habitant » (ou de « l'usager » car c'est ce vocable qui est le plus souvent mobilisé dans le cadre des démarches projectuelles) n'est que rarement considérée. Plus encore, la prise en compte des rapports sensibles tissés entre les êtres humains et leur environnement est peu présente dans le quotidien de la conception du « projet ». Si les concepteurs se réclament souvent de « l'habitant », ils se positionnent aussi comme des experts techniques mais aussi comme des experts esthétiques (Gardesse, 2011). Ainsi, si les discours évoluent, la considération dans les projets urbains pour les sensations, les sens, les représentations3, et les affects4 associés aux espaces reste à la marge. Il faut dire que ce sont des objets difficiles à cerner, demeurant des inconnus dont on pressent la présence faute de pouvoir s'en saisir. Comment dès lors aborder les expériences sensibles des citadins ? Si cette question est largement traitée dans les travaux de recherche en sciences humaines et sociales et en études urbaines (Grosjean et Thibaud, 2001 ; Moser et Weiss, 2003), l'expérimentation de démarches méthodologiques dans un objectif à la fois de compréhension mais aussi d'action, et plus spécifiquement d'intervention spatiale, reste moins développée, bien qu'en expansion ces dernières années dans le cadre de la montée en puissance des pratiques dites participatives (Montembault et al., 2015).
C'est dans ce contexte qu'est née la recherche-intervention5 FACT - Fabrique ACTive du paysage. FACT est une recherche menée dans le cadre d'un programme de recherche PICRI - Région Île-de-France, avec le soutien de la Drac Île-de-France, Plaine Commune et la ville de L'Île-Saint-Denis, et réunit des chercheurs et des concepteurs. FACT est la continuité et la mise en acte, d'une part, de la recherche intitulée « L'enjeu du paysage commun » conduite par le Centre scientifique et technique du bâtiment (CSTB) dans le cadre du programme du Medde « Paysage et développement durable 2 » et qui traite des signes du paysage urbain « ordinaire » (Bailly et al., 2014) et, d'autre part, de l'étude sur les cycles de la matière de l'association Bellastock (pour l'Ademe). La démarche de la recherche-intervention FACT, et plus spécifiquement celle relative aux « ateliers-promenades » a été portée par les auteurs de cette proposition. FACT vise à comprendre les expériences sensibles, les paysages ordinaires (Bigando, 2006), pour tenter de mieux comprendre ce qui les fonde et ce qui fait sens dans un lieu, de manière à en tenir compte dans des micro-interventions urbaines.
Dans le cadre de cet article, nous exposerons, dans un premier temps, le positionnement théorique relatif au paysage dont découle notre démarche méthodologique. Nous aborderons, dans un deuxième temps, le terrain d'étude qui a été le lieu de mise en œuvre de la recherche-intervention : L'Île-Saint-Denis. Dans un troisième temps, nous présenterons l'ensemble de la démarche méthodologique de la recherche-intervention ainsi que le protocole et les apports des « ateliers-promenades ». Notre conclusion insistera sur les limites de telles démarches.

Le paysage comme langage possible pour une conception urbaine sensible

Historiquement, le paysage a été interprété comme objet spatial de nature, perçu visuellement et à distance, voire contemplé (Cauquelin, 2002 ; Roger, 1994). Par des évolutions tant théoriques qu'opérationnelles, traduites aussi parfois dans des législations récentes (cf. Convention européenne du paysage), le paysage sort aujourd'hui du seul objectif de mise en esthétique d'une nature verdoyante et exceptionnelle pour revêtir des habits plus urbains et territorialisés (Davodeau, 2005), se construisant autour des rapports non plus de seule contemplation mais aussi de l'expérience de l'ordinaire (Bigando, 2006)6.
Dès lors, le paysage est :
  • interdisciplinaire et transversal : le paysage est à l'interaction des approches dualistes initialement opposées (matériel/immatériel ; nature/culture ; ville/nature, etc.). Il ne réside pas uniquement dans l'objet (réalité physique) ou dans le sujet, mais dans l'interaction complexe des deux (Luginbühl, 2004) ;
  • expérientiel : le paysage est le résultat et le fondement de l'expérience humaine dans ses multiples dimensions sensibles (sensorielles et porteuses de sens). Il représente une possibilité d'éprouver le monde étant à la fois une « projection » (représentation du monde) et une « projectation » (imaginaire de ce qu'il pourrait être) (Besse, 2000) ;
  • multisensoriel : le paysage n'est pas réductible à un espace perçu par champs sensoriels interposés (et encore moins uniquement par champs visuels interposés), mais il serait une superposition d'espaces/marqueurs mnésiques et sensoriels investis d'expériences passées, présentes et (imaginaires) futures (Manola, 2012).
Le paysage devient alors une traduction des rapports sensibles des habitants à leur territoire de vie. Ces rapports sensibles peuvent reposer sur un ensemble de signes permettant à chacun d'éprouver les lieux. Ces signes peuvent être des repères naturels et spatiaux (proches ou lointains), des référents culturels, historiques, sociaux ou personnels, liés à la perception des autres (leurs flux, leur présence), mais aussi à des ambiances spécifiques (lumières, saisons, sons, etc.) et aux mouvements, que ceux-ci soient plutôt d'ordre naturel (changements dans le ciel, vent dans les arbres), ou culturel (rythmes jour/nuit, séquences des flux liés aux transports, aux piétons). Connaître ces signes, qui structurent les rapports sensibles des habitants à leur lieu de vie, peut nous permettre « de développer une forme de connaissance sensible, située et attentive à l'expérience du milieu urbain dans sa globalité » (Labussière, 2009).
Si ces signes sont avant tout personnels et souvent changeants dans le temps, certains peuvent être catégorisés et apparaissent alors plus partagés et permanents. Ils deviennent signifiants pour des groupes humains ou des sociétés dans la durée. L'ensemble de ces signes peuvent alors fabriquer du « commun » au sens d'Hannah Arendt (1956), c'est-à-dire cette possibilité de tous les humains de percevoir le monde, et cet au-delà des différences de regard de chacun. Ces signes formeraient un langage expérientiel qui constituerait les paysages urbains. Le paysage devient en ce sens une traduction du monde que les habitants peuvent interpréter de manière commune (Corbin, 2001). Ce serait donc la composition de signes (spatiaux et idéels) associés aux lieux, susceptibles à leur tour d'être interprétés, ressentis et expérimentés par chacun, qui favoriserait les possibilités d'entrer dans une relation partagée au(x) monde(s) et de « faire paysage ».
Dans une perspective de conception urbaine sensible, ce langage urbain pourrait être travaillé car son appréhension permettrait de perpétuer les expériences subjectives (et intersubjectives, voire collectives) des lieux par les habitants. C'est justement ce langage signifiant qui pourrait devenir la base d'une conception urbaine qui se veut plus sensible et que la recherche-intervention FACT vise à expérimenter. En effet, FACT propose de comprendre l'expérience sensible habitante des lieux et les signes qui la suscitent, afin de faire intervenir des concepteurs prêts à s'engager pour réaliser des micro-interventions urbaines mobilisant les signes qui composent les expériences sensibles habitantes. Dans ce cadre, un double enjeu méthodologique existe : observer et comprendre les rapports sensibles aux lieux, et pouvoir s'en emparer comme préalable à la transformation urbaine.
Pour mettre à l'épreuve ce double enjeu, nous avons choisi L'Île-Saint-Denis comme terrain d'observation et d'intervention.

L'Île-Saint-Denis : de l'observation à l'intervention

L'Île-Saint-Denis est un territoire représentatif des mutations tant urbaines que sociales de la proche banlieue nord de Paris. Elle s'étire dans un méandre de la Seine sur environ 7 km de long et 250 m de large et son identité multiple s'exprime dans :
  • des lieux différenciés le long des berges de Seine sédimentés par l'histoire marinière de l'île. On y observe un trafic fluvial animé sur le grand bras et une activité plus restreinte sur le chemin de halage plus protégé du petit bras ;
  • des séquences et des univers urbains juxtaposés : un centre-ville peu étendu et très composite (alternance de petits quartiers au caractère villageois ou de cités d'habitat social collectif, rues calmes ou voies de transit) ; des zones d'équipements au nord et au sud de l'île (scolaires et sportifs) ; un parc départemental et une réserve naturelle dans la partie nord de l'île ;
  • des espaces en reconversion (friches, entrepôts) qui isolent du reste de la ville le quartier constitué autour du pont de Saint-Ouen.
À côté d'une image d'Épinal sciemment cultivée d'île-paysage (les berges de Seine avec ses péniches, illustrées par les peintres impressionnistes) ou de village typique de l'Île-de-France (requalification de la place de la Libération), la commune présente des caractéristiques moins bucoliques : un quartier sud isolé, une zone en friche s'étendant de part et d'autre du pont autoroutier de l'A86 qui constitue une véritable coupure urbaine.
L'Île-Saint-Denis est aujourd'hui peuplée de 7 000 habitants, dont les 85 nationalités constituent une richesse culturelle. Elle attire également de nombreux artistes et des lieux de création artistique. L'Île-Saint-Denis est aujourd'hui au centre d'un territoire dense en pleine mutation urbaine et culturelle, entre la Plaine de France et la boucle nord des Hauts-de-Seine. Plusieurs projets sont en cours de réalisation, parmi lesquels l'écoquartier fluvial qui prévoit le développement d'un nouveau quartier mixte à la place du secteur des entrepôts anciennement installés dans l'île, et qui accroîtra d'un tiers le parc de logements et la population de l'île. La ville est par ailleurs intégrée au territoire de la culture et de la création de Plaine Commune.
C'est dans ce contexte que se situent nos terrains d'observation et d'intervention. Il s'agit d'espaces publics de petite taille, diversifiés, correspondant aux visages multiples de l'Île-Saint-Denis. Les terrains choisis sont indiqués dans la carte ci-dessous.

Les terrains d'observation et d'intervention. Source : FACT.

Une recherche-intervention ou comment passer d'une « méthode d'observation » à des micro-interventions in situ

Comme exprimé ci-dessus, la considération des expériences sensibles habitantes et des signes qui les composent dans une perspective d'intervention spatiale comporte un double enjeu méthodologique. Il s'agit dans un premier temps d'observer et de comprendre ce rapport sensible aux lieux et aux paysages et, dans un deuxième temps, de s'en emparer comme préalable à la révélation des paysages. Avant de rentrer dans le détail de la méthode d'observation, il nous semble souhaitable d'expliciter le cadre méthodologique plus large de la recherche-intervention afin de situer la méthode d'observation dans l'ensemble de cette démarche.

Le triple objectif de la recherche-intervention FACT

Les objectifs de FACT sont triples. Il s'agit tout d'abord de comprendre les modalités d'appréhension sensibles des lieux par les habitants et d'énoncer sur cette base une manière d'intervenir dans l'espace urbain. Ce mode d'intervention mobilise les rapports sensibles des habitants comme matière première de conception, souligne et valorise ce qui fait sens pour eux (notamment l'ensemble des signes qui participent à leurs expériences sensibles créant un langage urbain signifiant), et révèle donc des paysages urbains, issus des signes partagés. C'est cette forme de conception que nous nommons « conception sensible ».
Il s'agit ensuite d'avoir recours à des concepteurs issus de pratiques professionnelles diverses, opérant dans l'espace public urbain à travers de petites interventions urbaines, ménageant les lieux et se basant sur le réemploi7. En effet, les micro-interventions urbaines utilisent le gisement de matériaux locaux, tant physiques (liés particulièrement à la démolition des entrepôts de l'île et plus largement aux activités de l'île) qu'immatériels (savoir-faire locaux8).
Enfin, il s'agit d'impliquer les habitants des lieux et plus largement les acteurs du territoire à travers une série de démarches comprenant des ateliers-promenades à la base de la recherche-intervention, des mises en débat des propositions des concepteurs avec les acteurs du territoire, des ateliers de conception/fabrication ouverts à tous et réalisés in situ.

Une démarche progressive et itérative

Afin de mener à bien ces trois objectifs, une démarche générale a été pensée. Le schéma ci-dessous montre les différentes étapes mises en œuvre. La méthodologie proposée est progressive et itérative, et chaque étape alimente à la fois la recherche et l'intervention.

La démarche progressive et itérative de FACT. Source : Théa Manola, Émeline Bailly, Hervé Duret.

Dans un premier temps, les terrains d'observation et d'intervention ont été sélectionnés sur la base d'une recherche antérieure sur le paysage portant sur ce même territoire (Bailly et al., 2014). Par la suite, un protocole méthodologique d'observation a été défini et mis en œuvre sur ces terrains. À cet effet, des ateliers-promenades ont été pensés et réalisés sur chaque terrain d'observation identifié, avec des habitants de L'Île-Saint-Denis, afin de saisir leurs modalités d'appréhension sensible des paysages urbains. En parallèle, et dans la perspective d'une intervention potentielle, un travail d'observation et d'analyse physique (relevés, mesures, prises de vue, etc.) du terrain a été effectué pour définir le gisement de matériaux disponibles pour réaliser les interventions selon les principes du réemploi.
Sur la base de l'analyse recueillie lors des ateliers-promenades, ont été énoncés des principes d'intervention sur un terrain (préconception), tout en considérant les aspects réglementaires. Ces principes ont été formulés dans le cadre d'un « cahier des charges » diffusé lors de deux appels à candidatures ouverts qui ont permis de sélectionner les concepteurs intervenant sur les sites retenus.
Le travail de conception/réalisation a été réalisé lors de résidences artistiques in situ. Ces dernières ont été organisées en deux temps. Un premier temps permettant aux concepteurs d'affiner leurs propositions, puis de les mettre en débat devant un public diversifié incluant des acteurs locaux de L'Île-Saint-Denis ; un second temps consacré à la réalisation des interventions selon le principe des « chantiers ouverts » (Trelcat et Colard, 2010 ; Ballif, 2015) avec la volonté d'associer population et acteurs locaux.
Une évaluation habitante a été conduite à l'issue des interventions, ainsi qu'un retour critique sur l'ensemble du processus par des chercheurs impliqués dans la recherche-intervention et sur la base d'une observation participante.
En ce qui concerne le caractère progressif et itératif de la démarche d'ensemble, il nous semble intéressant de livrer aussi quelques éléments d'ajustement opérés chemin faisant afin de montrer comment ce travail, à l'image à la fois des recherches empiriques mais aussi des démarches opérationnelles, renvoie à des adaptations permanentes et à une mise en question des choix et des pratiques. Ces ajustements et mises en question concernent à la fois les choix des terrains, et la démarche méthodologique dans ses volets d'observation.
En ce qui concerne les terrains, il semble important de noter qu'un site présélectionné a été abandonné suite à une décision collégiale de l'ensemble des membres du collectif de recherche-intervention et du comité de pilotage. Cette décision fut prise car le site était dans un secteur dégradé et paupérisé, où les attentes de la population relevaient plus d'une mise à niveau urbaine que d'une mise en valeur des paysages. Deux sites dits généraux, embrassant un territoire élargi de L'Île-Saint-Denis, ont été suggérés en remplacement pour aborder la récurrence de certains signes signifiants, tels ceux le long de la Seine (perspectives, ouvertures, ducs d'Albe, arbres d'alignement, lumière des rives d'en face...).
La démarche méthodologique pour saisir et comprendre les expériences sensibles habitantes, préalable à la définition des principes d'intervention (préconception) et à réalisation des interventions urbaines, a été adaptée en fonction de la nature des terrains. Les terrains « ponctuels » (numéros 1, 2, 3, 4, 6, 7, 8 et 10 de la première Illustration) ont été à la fois des terrains d'observation et d'intervention, sur lesquels une démarche spécifique d'enquête a été mise en place (les ateliers-promenades). Pour partager au plus près l'expérience sensible des habitants et leurs attentes, il a été décidé sur un des terrains (Rosa Parks - n° 4), d'associer les artistes-concepteurs à ces ateliers-promenades. En conséquence, le concepteur a été sélectionné sur la base d'éléments issus d'une recherche antérieure (Bailly et al., 2014). Les sites dits généraux (numéros 5 et 9) font intervenir des concepteurs sur l'ensemble du territoire, sur la base d'éléments récoltés lors des différents « ateliers-promenade » et de la recherche préalablement menée sur L'Île-Saint-Denis par des membres de l'équipe (ibid.).
Enfin, le protocole des « ateliers-promenades » a fait lui-même l'objet d'ajustements ; nous y reviendrons ultérieurement.

Les ateliers-promenades : une méthode alliant appréhension sensible et projet

Suite à cette présentation de la démarche générale, nous proposons de détailler la méthode d'observation pensée et mise en œuvre.
Les « ateliers-promenades » proposent un outil méthodologique d'observation du paysage à mi-chemin entre outil scientifique et dispositif de médiation. Ils sont inspirés à la fois des résultats d'un dispositif d'« enquêtes promenades » sur l'appréhension du paysage (Bailly, Duret et Prié, 2013) réalisé sur le même territoire, et des multiples méthodes qualitatives relatives aux perceptions et représentations des paysages et ambiances (Grosjean et Thibaud, 2001) ainsi que des méthodes mobilisées dans le cadre de médiations paysagères (Davodeau et Toublanc, 2010).
Le choix d'intituler cette méthode d'enquête « ateliers-promenades » relève du fait qu'elle se situe à l'interface d'une expérience individuelle d'observation in situ fondée sur la déambulation (une promenade) et d'une expérience collective fondée sur un échange (un atelier). Les « ateliers-promenades » proposent en effet un dispositif méthodologique cherchant à appréhender les expériences individuelles mais aussi les vécus et attentes collectives des habitants d'un territoire sur leurs paysages quotidiens.
Ainsi, dans leurs deux volets (individuel et collectif), les ateliers-promenades se trouvent plus spécifiquement inspirés :
  • des « parcours commentés » (Thibaud, 2001) dans la mesure où la mise en mouvement des participants est un préalable ;
  • des méthodes avec appareils photo mises en place dans le cadre de recherches en paysage ou encore en urbanisme (Luginbühl, 1989 ; Michelin, 1998 ; Lelli, 2003 ; Bigando, 2006), dans la mesure où la photo devient un moyen d'expression de l'expérience sensible ;
  • des « baluchons multisensoriels » (Manola, 2013) dans la mesure où ils mobilisent à la fois un support papier, un outillage multiple (appareil photo, enregistreur sonore, moyen de récolter des objets) ;
  • de la carte mentale (Moser et Weiss, 2003), dans la mesure où ils offrent une représentation subjective du territoire.
En dehors de ces méthodes issues des sciences humaines et sociales, les « ateliers-promenades » sont aussi largement inspirés des outils utilisés par les concepteurs lors de « diagnostics sensibles » ou d'« immersion dans le site » (exemples : prise de photos, récolte d'objets, prise de notes).

Le protocole des « ateliers-promenades » : entre individuel et collectif

Au croisement donc d'expériences individuelles et d'attentes collectives, les ateliers-promenades articulent deux protocoles in situ. Un premier temps individuel a permis à chaque participant de prendre conscience de son propre rapport à l'espace avant de le confronter à celui des autres. Il s'est agi ici de « projeter » (Besse, 2000) le paysage.
Afin de dépasser plusieurs difficultés relatives à l'expression du sensible et en s'inspirant des démarches méthodologiques expérimentées dans d'autres cadres (Manola, 2013), nous avons fourni aux participants un carnet de notes à remplir avec des fiches numérotées, un appareil photo et un enregistreur vocal.


Support du protocole de l'atelier-promenade et déroulement de la partie individuelle d'un atelier-promenade jeune public. Source : Théa Manola, Émeline Bailly, Hervé Duret.

Ce premier temps individuel a été structuré par une série de mises en situation, proposées par les enquêteurs, conduisant les participants à parcourir le site d'investigation. Il visait à recueillir les sensations et affects pour mieux comprendre les sens mobilisés, les émotions éprouvées et le besoin ressenti ou pas d'aménager ce lieu, et de quelle façon. Pour ce faire, à la suite d'une immersion dans le lieu, chacun à son rythme, il a été demandé aux habitants de dessiner ce qui fait paysage urbain pour eux (carte mentale individuelle). Par la suite, une série de mises en situation individuelles ont été proposées : prendre une série de photos (qui représentent pour eux les paysages de ce lieu, un élément lointain, un élément proche, une photo qui illustre le mouvement) ; enregistrer un son qui fait sens pour eux par rapport à leur perception du lieu et à leur paysage ; toucher avec les mains et/ou avec les pieds une matière, une surface, un objet. À chaque mise en situation et après la réalisation de l'« exercice » proposé, les habitants complétaient leur carnet en donnant des éléments descriptifs sur le signe recensé, des explications sur les raisons de ce choix, des éléments sur les émotions procurées.

Exemples de photos réalisées par les habitants participant à un atelier-promenade sur le quai du Moulin. Source : habitants participant à l'atelier-promenade 1.

Par la suite, des « exercices » de positionnement dans des microlieux9 leur ont été proposés, en fonction de leur sentiment de bien-être ou de mal-être ou dans des microlieux qu'ils pourraient s'imaginer investir. À chaque fois, un enquêteur/animateur était chargé d'inviter les participants à fermer les yeux pendant un court instant et à exprimer son ressenti. L'enquêteur/animateur notait alors les éléments livrés par l'habitant participant parallèlement à ce dernier qui était invité à traduire lui aussi ses affects sur son carnet.

Le second temps, collectif, devait amener les participants à « projecter » le paysage (Besse, 2000). Ce second temps s'est structuré autour d'un échange sur les expériences sensibles individuelles, les attentes et les envies relatives. Pour ce faire, sur la base d'une grille d'animation, le groupe a produit avec l'aide des enquêteurs10 deux cartes schématiques, que nous pourrions rapprocher de certaines formes de cartes sensibles11, livrant à la fois :
  • les éléments sensibles (signes) composant le site à partir d'un état des lieux issu des perceptions et des représentations individuelles mises en débat ;
  • les questions soulevées par ces perceptions, sensations et ressentis afin de débattre collectivement des points de vue individuels (« Au final, que pensez-vous de ce lieu et de ses paysages ? »), de l'histoire des lieux et des paysages (« Est-ce que, de votre point de vue, c'est un lieu/un paysage important pour L'ÎIe-Saint-Denis ? », « Auriez-vous des histoires à raconter sur ce lieu et ses paysages ? », « Quels sont pour vous les symboles de ce lieu et de ses paysages ? »), mais aussi plus largement des éléments sur les sensations et émotions éprouvées ;
  • les lieux, moyens, supports et formes d'action paysagère possibles sur le territoire d'investigation. Les habitants étaient invités à renseigner à la fois les possibles transformations imaginées (« Si vous aviez le pouvoir de transformer ces paysages, que feriez-vous ? »), les éléments dépréciés et les manières de les transformer, mais aussi les potentialités fortes du site et les moyens possibles pour les préserver, voire les souligner.
Cette deuxième phase ne visait pas forcément la production d'un compromis entre les participants, mais la mise en exergue des différentes sensibilités et les multiples formes d'appréhension du paysage et de sa possible évolution.

Carte schématique « état des lieux » réalisée lors de l'atelier-promenade sur le quai du Moulin. Source : Théa Manola, Émeline Bailly, Hervé Duret.

Difficultés et adaptation quant à la passation des « ateliers-promenades »

Nous avons réalisé sept « ateliers-promenades » dont deux avec un jeune public. Il est important de noter qu'une des plus grandes difficultés de cette démarche est le recrutement de personnes prêtes à s'impliquer pendant un créneau horaire précis sur une durée de trois heures. En effet, nous avons fait face à des difficultés de mobilisation des habitants malgré un important dispositif d'information sur L'Île-Saint-Denis (affiches, flyers, publications dans le journal de l'île...), associé à des démarches de mobilisation via les équipements du quartier (Maison des initiatives et de la citoyenneté, école des arts) et les commerces, et à du « démarchage » en porte-à-porte. Nous avons néanmoins réussi à réunir en moyenne cinq participants par atelier12.
Comme indiqué plus haut, des adaptations ont été réalisées dans le protocole des « ateliers-promenades » suite à la mise en place du premier d'entre eux. L'ensemble de l'équipe était présent sur le terrain ce qui a permis un suivi personnel de chaque participant, notamment lors de certaines mises en situation (comme, par exemple, pour l'enregistrement d'un fragment de « paysage sonore » où le participant avait les yeux bandés). Ce suivi proche des participants par l'équipe d'enquêteurs/animateurs, et certains dispositifs spécifiques rendaient le protocole particulièrement long et difficile à animer, par les temps individuels fort différents d'une personne à une autre, ce qui réduisait d'autant le temps passé dans le cadre de la partie collective du protocole, phase pourtant indispensable à la mise en projet. C'est pour ces raisons que le protocole a été ajusté pour des approches individuelles plus en autonomie afin de garantir un équilibre entre les temps individuels et collectifs sans pour autant être modifié de manière fondamentale.
Il semble important de noter que le protocole a été adapté au jeune public. À partir d'une reformulation et d'un regroupement des questions, d'une diminution de la durée totale du protocole, d'une double animation, le point de vue de divers groupes d'enfants constitués a été recueilli sur plusieurs sites.

Ce que les ateliers-promenades apportent : projection et projectation

Chaque atelier-promenade a été analysé dans la perspective de mobiliser les rapports sensibles tissés entre les habitants et les lieux de l'île dans le cadre des micro-interventions urbaines. Le corpus de la première partie individuelle du protocole (à savoir les réponses écrites sur une série de mises en situation, des photos, des enregistrements et une carte mentale) a été analysé pour chaque participant, puis de manière croisée. La seconde partie collective du protocole (à savoir une carte schématique et l'enregistrement des échanges relatifs) a été analysée en partant de la carte schématique dans une logique de confrontation avec les discours recueillis afin de retenir les éléments les plus saillants pour les futurs projets.
Cette phase a permis de mettre en exergue des expériences sensibles individuelles en rendant possible l'expression à la fois de sensations mais aussi de sentiments et d'affects. La mise en commun de l'expression de ces expériences sensibles a permis de faire un « état des lieux sensible », basé sur les signes révélés par les habitants, reprenant à la fois des descriptions, des souvenirs, des sentiments évoqués...



Ces signes ont pris des formes multiples :
  • des sons, comme par exemple celui de l'eau ou des péniches révélant le caractère éminemment insulaire de l'île ;
  • des éléments matériels récurrents (comme les portillons de couleur bleu clair donnant accès aux quais et chemins de halage ou encore les ducs d'Albe ;
  • des lieux ou des bâtiments comme les entrepôts aujourd'hui vides mais auparavant au cœur de l'activité de l'île, ou encore les tours Marcel-Paul, éléments structurants de la skyline au sud de L'Île-Saint-Denis ;
  • des matières comme le sol, brut, parfois accidenté, laissant place à la végétation ;
  • des éléments hors du périmètre de l'île (le « en face », source de plaisir visuel mais aussi signe d'une identité insulaire) ;
  • des éléments naturels, comme la lumière ou les jeux de lumière, notamment sur les parties extérieures de l'île au contact du fleuve ;
  • des détails vernaculaires, bucoliques et artistiques participant des micropaysages, comme par exemple les aménagements de certains jardins privés ou de certains parterres publics ou encore des fresques présentes dans l'espace public ;
  • les infrastructures, et surtout l'autoroute A86 qui, vue de loin, évoque le lien à Paris et au reste de la métropole, et la nuit, un faisceau de lumière vers le ciel. L'autoroute apparaît comme un élément marquant malgré le fait qu'elle constitue une véritable coupure dans le paysage, une nuisance sonore et olfactive, mais aussi en termes de santé...

Cette illustration présente certains de ces signes.

Photos de quelques signes identifiés. Source : Habitants participant aux ateliers-promenades.

Ces différents signes permettent de créer un sentiment paysager, aussi empreint d'affects, dans un lieu et à un moment donnés. En effet, et comme dans d'autres cas où l'écriture a été mobilisée comme moyen d'expression du sensible, elle a permis l'expression des affects (éléments de l'ordre des émotions, des sentiments...).



Si les participants ont pu mettre en avant leurs propres expériences sensibles, ils ont aussi été invités à échanger sur celles-ci. Ils en ont partagé certaines avec d'autres (en ont connu des similaires) et, dans le cas où des expériences sensibles n'étaient pas partagées (car vécues de manière différente et contradictoire), ont négocié une vision acceptable et partageable par tous. Ainsi, l'analyse du corpus des ateliers promenades a permis une mise en perspective collective des expériences sensibles visant à distinguer et à cibler des microlieux d'intervention sur chaque site, en fonction de leur capacité à fonder une expérience sensible. Comme les encadrés suivants l'illustrent, sur chaque terrain d'observation un certain nombre de microlieux d'intervention a été identifié en fonction des discours des participants.
Ainsi, par exemple, quatre microlieux ont été repérés sur le quai du Moulin (sites 6 et 10), dont l'un est considéré comme « majeur », et six autres sur l'autoroute A86 (site 8) dont un principal.





Ce cadre d'analyse des discours des habitants a permis d'identifier des pistes d'intervention inédites (protéger certains signes urbains, ménager des microlieux, souligner un élément symbolique, une perspective ou une ligne évocatrice, etc.). Par exemple, il est proposé de ménager une berge de la Seine pour la rendre plus accessible, sans pour autant modifier son caractère « sauvage », et offrir une assise (terrain 1 - quai du Châtelier) ; de rendre l'eau accessible en offrant des points de contemplation et d'ouverture vers l'horizon (terrain 6 et 10 - quai du Moulin) ; de mettre en exergue le caractère ville/campagne en jouant sur des éléments végétaux (terrains 2 et 7 - rue Jean-Jaurès et ruelle des Pêcheurs) ; de donner à voir le paysage lointain (les perspectives) et de souligner l'histoire de l'île (terrain 3 - cité Maurice-Thorez) ; de mettre en scène l'autoroute (terrain 8 - A86). Ces pistes, issues des discours des habitants essentiellement pendant la deuxième phase des ateliers-promenades ont été « traduites » en objectifs et en principe d'intervention afin de circonscrire le contenu des propositions des concepteurs dans le cadre de l'appel à candidatures. Ainsi par exemple, pour le quai du Moulin, les objectifs de l'intervention et les principes de conception sont détaillés dans l'encadré qui suit.


À partir des objectifs d'intervention et des principes de conception formulés sur chacun des terrains, les réponses aux appels à candidatures ont permis de sélectionner des interventions d'une grande diversité tant par leur forme plastique, leur pérennité, leur fonction.

Retour critique sur la démarche : questionnements pour la recherche et l'action

Les ateliers-promenades ont rempli plusieurs objectifs d'observation du paysage et de restitution des expériences sensibles. Ils ont ainsi permis :
  • de révéler l'expérience sensible propre des participants et de dégager les sensations et les affects que des individus éprouvent au contact des lieux ;
  • de donner naissance à un discours négocié entre les participants par le croisement d'approches individuelles et collectives ; 
  • d'identifier des lieux d'intervention mais surtout des pistes d'intervention qui, se basant sur des expériences sensibles individuelles et/ou partagées, apparaissent distinctes de celles qui auraient été préconisées dans le cadre des analyses urbaines en usage dans le champ professionnel.
Ils ont alors constitué l'étape centrale pour passer de l'appréhension sensible à l'annonce d'une nouvelle manière d'intervenir sur les lieux et de faire paysage. Pour ces raisons, ils deviennent indéniablement des lieux d'apports riches pour la recherche et pour l'action. Cependant, ils font aussi face à certaines difficultés ou limites méthodologiques.
Premièrement, la volonté de croiser moment individuel et moment collectif empêche que l'un et l'autre soient autant approfondis que souhaités. C'est surtout la place de la partie individuelle qu'il serait nécessaire d'affiner. Cette partie pourrait être, en partie sur un temps dissocié, plus longue, et plus accompagnée tout en mobilisant plus fortement un discours direct grâce à la présence d'un enquêteur. Nous pourrions par exemple imaginer que des méthodes individuelles éprouvées des sciences humaines et sociales, comme des parcours commentés, ou des méthodes moins stables mais qui se focalisent sur l'expérience individuelle (comme les baluchons multisensoriels) soient réalisées en préalable aux ateliers-promenades. Dans ce cas, ces derniers, tout en préservant une partie individuelle de moindre envergure, prendraient une forme essentiellement collective. Une telle démarche méthodologique permettrait à la fois une connaissance plus approfondie des expériences sensibles individuelles et la possibilité d'en débattre collectivement afin d'aboutir à des pistes d'intervention13.
Deuxièmement et en continuité, si les ateliers-promenades, par cette combinaison de moments individuels et collectifs, nous ont permis de dépasser certaines limites des méthodes individuelles qui ne permettent pas « de comprendre comment la perception façonne et est façonnée par les relations que les individus entretiennent les uns avec les autres, comment elle peut devenir le support d'une action collective » (Colon, 2008, p. 8), ils restent perfectibles. L'enrichissement de la partie collective des ateliers-promenades selon les règles et protocoles des méthodes collectives éprouvées, comme par exemple celles des focus groups (Krueger et Casey, 2000 ; Markova, 2003), constituerait un avantage certain pour approfondir l'enjeu de l'expérience sensible individuelle comme support d'une action et d'un engagement collectifs.
Troisièmement, la question de la temporalité de la méthode mise en œuvre mérite d'être posée. En effet, les attentes scientifiques, notamment dans le cadre des méthodes qualitatives, nécessitent du temps long. Ce temps long est à la fois nécessaire pour la passation du protocole et pour l'analyse du corpus recueilli. Dans le cadre d'une recherche-intervention, les temporalités de l'action urbaine opérationnelle s'imposent et se trouvent souvent en tension avec celles de la recherche.
Enfin, un autre enjeu doit être mentionné, qui dépasse le simple cadre des ateliers-promenades et qui s'applique bien plus largement aux méthodes qualitatives visant à saisir et à comprendre les rapports sensibles. Il s'agit de la non-« naturalité » des expériences « provoquées » dans le cadre de la méthode sur la base du protocole proposé. En effet, les ateliers-promenades amènent les habitants à faire des expériences qui ne sont pas celles de leur quotidien (les lieux proposés ne sont pas toujours ceux pratiqués ordinairement) mais surtout à réaliser des expérimentations non habituelles : toucher le sol avec les mains, écouter les sons au bord d'une autoroute...
À ces difficultés, il faut noter que la richesse des informations est très dépendante du nombre d'habitants ou d'usagers participant, du temps consacré à la passation de la méthode, mais également de la facilité et du plaisir éprouvés (ou pas) par les participants à écrire, à utiliser un appareil photo, un enregistreur sonore...
Plus largement, et en dehors des difficultés propres à la méthode et à son protocole, une question se pose quant à la possibilité de mener de front recherche et intervention en respectant les exigences scientifiques et les temporalités opérationnelles, notamment s'il n'existe pas une connaissance scientifique préalable, à la fois théorique, d'expérimentation méthodologique et des résultats préalables sur le terrain. Pour aller plus loin, une telle méthode à mi-chemin entre recherche et action urbaine ne peut satisfaire les exigences des deux champs que dans la mesure où l'un prend le pas, pendant un certain temps, sur l'autre et vice versa. Ainsi par exemple, et si nous restons dans un schéma « traditionnel » d'action urbaine, nous pourrions envisager que pour chaque étape (certes non étanche mais identifiée) les habitudes, méthodes et temporalités de travail s'apparentent plus à celles de la recherche urbaine ou de l'urbanisme opérationnel. Plus encore, et dans une perspective de changement de paradigme à la fois dans la recherche et dans l'action, nous pourrions imaginer que recherche et action ne soient plus considérées comme deux champs juxtaposés mais que les exigences de l'une arrivent à s'adapter à celles de l'autre afin de former une posture croisée qui ne sera pas semblable à la recherche « traditionnelle » ni aux processus habituels d'action urbaine14. C'est à cette question de l'articulation de ces deux champs que la recherche-intervention FACT et les ateliers-promenades ont essayé de contribuer.

Mots-clés

Paysages urbains, paysages sensibles, sens paysager(s), « ateliers-promenades », recherche-intervention
Urban landscapes, sensitive landscapes, the meaning of landscape(s), «walking workshops», intervention-research

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Auteur

Théa Manola, Émeline Bailly et Hervé Duret

Théa Manola, architecte et urbaniste, est maître-assistante (ENSAG-UGA), chercheure au Cresson-UMR CNRS/ECN/ENSAG/ENSAN AAU, chercheure associée à l'UMR CNRS Ladyss et à l'Atelier de recherche politopie.
Courriel : thea.manola@grenoble.archi.fr

Émeline Bailly est urbaniste, chercheure au CSTB et chercheure associée au Lab'urba (EA 3482, université Paris Est).
Courriel : emeline.bailly@cstb.fr

Hervé Duret est géographe et chercheur au CSTB.
Courriel : herve.duret@cstb.fr

Pour référencer cet article

Théa Manola, Émeline Bailly et Hervé Duret
Les ateliers-promenades : des expériences sensibles (paysagères) habitantes aux micro-interventions urbaines
publié dans Projets de paysage le 02/01/2017

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/les_ateliers_promenades_des_exp_riences_sensibles_paysag_res_habitantes_aux_micro_interventions_urbaines

  1. Dans cet article, le terme « habitant » est utilisé comme toute personne qui habite l'espace. Cela peut être un riverain, un usager... voire un passant, dont l'expérience est issue d'une certaine appropriation du lieu.
  2. Le terme est utilisé, entre autres, pour désigner les relations que nous entretenons avec les trois familles de sons (la voix, les bruits et la musique), avec les odeurs, les goûts, les perceptions visuelles et tactiles (Howes, D. et Marcoux J.-S., 2006). Ces rapports sont certes issus des sensations (de l'ordre du sentir) mais ils sont aussi chargés de sens (significations). Le sensible est à la fois le fait de sentir et de ressentir, d'éprouver par les sens et de donner du sens. Le sensible est alors indissociable des représentations individuelles et sociales ; il est aussi lié aux affects.
  3. Par-delà la complexité de la notion de représentation sociale et l'apport des différentes disciplines sur ce sujet, nous retiendrons que « situées à l'interface de l'individuel et du social, du rationnel et du pulsionnel, de la conscience et de l'inconscient, de l'imaginaire et du discursif, les représentations sociales sont à la fois des constituants mentaux et des contenus de pensée très importants » (Mannoni, 2006, p. 120). En cela, les représentations sociales s'appuient sur un ensemble d'informations, lesquelles se structurent et s'organisent pour donner naissance à une attitude envers l'objet représenté, et ce faisant à un comportement. Plus précisément, l'individu privilégie certaines informations au détriment d'autres pour une meilleure compréhension et assimilation au regard de son système de valeurs, de ses cadres de référence.
  4. Selon Nathalie Audas et Denis Martouzet (2008), le rapport affectif (à l'espace) est construit dans l'interaction entre expériences urbaines (dont sensibles) et souvenirs de ces expériences de villes. Ces rapports affectifs fabriquent des images et des représentations mêlant ville(s) idéelle(s) et expériences et peuvent cristalliser des émotions. En retour, ces images, représentations et émotions modifient le rapport affectif à l'espace.
  5. « La recherche-action et la recherche-intervention supposent un engagement direct du chercheur dans la construction concrète de la réalité. Dans le cas particulier de la recherche-intervention, le chercheur propose en plus une formalisation du changement poursuivi et conçoit des outils qui aident à installer ce changement correspondant à ce modèle de gestion formalisé. Alors qu'en recherche-action, il n'y a pas de formalisation du changement puisque le chercheur part de la situation initiale perçue par l'observation ou les représentations données par les acteurs (entretiens, etc.). » (Gonzalez-Laporte, 2014, p. 19).
  6. Le courant de l'esthétique environnementale contribue largement à cette évolution (Berleant, 1992 ; Blanc, 2008).
  7. Pour des éléments sur le réemploi : https://www.amc-archi.com/photos/bellastock-assistant-deconstructeur,3924/manifeste-pour-le-reemploi-b.1 ; https://www.amc-archi.com/article/reutilisation-reemploi-et-recyclage-la-pratique-des-trois-r-par-na-architecture,3954 ; https://www.amc-archi.com/photos/bellastock-assistant-deconstructeur,3924/manifeste-pour-le-reemploi-b.1.
  8. Bien que la question du réemploi de matériaux et savoir-faire locaux, notamment issus d'espaces emblématiques du territoire, ne soit pas étrangère à la démarche scientifique de compréhension et de mobilisation des expériences sensibles habitantes dans la conception de micro-interventions urbaines, le sujet ne sera pas traité dans le cadre de cet article.
  9. Le terme de « microlieu » sera utilisé pour désigner des lieux plus ou moins circonscrits correspondant à une partie des terrains d'observation et d'intervention.
  10. Il est important de noter ici que ce sont les enquêteurs qui « dessinent » à proprement parler la carte schématique afin de faciliter la discussion et de faire face à certaines réticences exprimées par les participants face au dessin.
  11. http://polau.org/pacs/.
  12. La très grande majorité des participants est constituée de personnes qui vivent dans l'île, y travaillent ou s'y rendent de manière régulière pour différentes raisons. Ils ont donc tous une forme d'appropriation plus ou moins forte des lieux.
  13. D'ailleurs, l'engagement du projet FACT à la suite d'une recherche sur le paysage commun de L'Île-Saint-Denis a souvent permis de confirmer des résultats, issus d'une série de parcours commentés en face-à-face. Les ateliers-promenades apparaissent donc pertinents si d'autres sources d'information sur le rapport aux lieux des individus sont initiées. Dès lors, ils deviennent un outil collectif fondé sur une démarche individuelle, ce qui implique de préserver une partie individuelle de moindre envergure.
  14. Si la recherche-intervention FACT n'a pas bousculé le processus large de la production urbaine opérationnelle mais s'est volontairement inscrite dans son cadre, elle permet à un certain niveau de se questionner sur la possibilité de changer entièrement la manière de fabriquer l'urbain.