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Lecture critique du livre de Pierre Donadieu

Critical reading of Pierre Donadieu's book

04/01/2010

Texte

Les Paysagistes, ou les Métamorphoses du jardinier
Pierre Donadieu
Arles, Actes Sud / ENSP, 2009, 170 p.


Une question d'unité

L'unité d'un parcours, d'une œuvre et d'un ouvrage

De Pierre Donadieu, on retient d'ordinaire qu'il est géographe, actuellement professeur à l'École nationale supérieure du paysage de Versailles, et qu'il fit partie de cette « mouvance », dont les recherches sur le paysage et le projet ont sous-tendu l'enseignement du DEA « Jardins, paysages, territoires », de l'École d'architecture de la Villette de 1991 à 2005. On oublie qu'il est ingénieur agronome et qu'il accuse un passage par l'écologie1. En quoi cette omission est-elle dommageable ? Elle touche à ce qui anime le parcours intellectuel de notre auteur, ce qui en dessine l'unité. Soit la volonté de lier ce qui doit l'être afin d'entrer en intelligence, d'expliquer et de comprendre tout à la fois la réalité sensible et intelligible de cet objet complexe qu'est le paysage.
Toutefois, cet oubli laisse à penser que l'unité du parcours s'efface au profit de l'œuvre et que c'est là l'essentiel ! Les lecteurs de Pierre Donadieu sont en effet habitués aux livres de synthèse. Campagnes urbaines et La Société paysagiste traitent, respectivement, de l'appropriation par les urbains de zones périphériques aux villes - agricoles, ou supposées naturelles ; de la façon dont le « désir » de paysages des sociétés contemporaines s'exprime en un projet paysager spécifique2. Ici, le lien porte sur la jonction entre différentes manières d'habiter et de concevoir l'espace.  À partir de là, d'autres ouvrages et bon nombre d'articles3, tous marqués par cette volonté de relier, faire se tenir ensemble, ce qui est éparpillé, jalonnent le parcours d'un enseignant chercheur désireux de donner à comprendre le domaine du paysage et du paysagisme. Il s'agit, entre autres, des livres consacrés au vocabulaire du jardin et du paysage, à l'outil grâce auquel les paysagistes transforment le paysage, c'est-à-dire le projet, à la position spécifique du paysage, entre nature et culture4.
Conscient de cette intention, le lecteur ne peut que se poser la suivante : qu'est-ce qui reste encore à dire, à ajouter à ces nombreux éclairages sur le paysage, les savoirs et les savoir-faire que celui-ci mobilise ? Quelque chose d'essentiel, qui ne pouvait être énoncé qu'avec un recul pris à l'égard d'un parcours et d'une œuvre entamés il y a des années. Car, cette fois-ci, l'ouvrage concerne concepteurs du paysage eux-mêmes, les nombreux acteurs du paysagisme, parfois méconnus, dont les compétences sont souvent mal identifiées voire confondues. Les « paysagistes », en somme, comme l'indiquent le titre et les premières lignes de l' « avant-propos5 ».
Dans Les Paysagistes, Pierre Donadieu distingue les différents métiers que  recouvre le terme générique de « paysagiste ». Mais il cherche aussi, comme le suggère la seconde partie du titre - ou les Métamorphoses du jardinier -, à montrer les parentés entre ces différentes professions, à dresser l'arbre généalogique qui rend compte des cousinages, alliances ou transformations successives qui, selon notre auteur, ont affecté leur ancêtre commun : le jardinier.

L'unité des savoir-faire et des savoirs

La logique de cette intention étant ressaisie dans le contexte du parcours de l'auteur et la cohérence d'une œuvre, entrons dans les difficultés auxquelles se confronte l'ouvrage. L'âpreté de la tâche n'est pas dissimulée par Pierre Donadieu.  On admet, dès l' avant propos, que le recul ne suffit pas à élaborer un livre qui, s'adressant à un large public, se veut sans détour. Car s'il entend toucher les lecteurs non spécialistes, ces derniers sont également les citoyens auxquels les réalisations des paysagistes doivent répondre. Si le livre se veut simple, la demande sociale liée au paysage est complexe ; à la fois recherche d'aménités à sensuelle et esthétique - et quête d'identités - politique et morale6. Le recul suffit d'autant moins que l'ouvrage, dont le sujet est la généalogie des compétences des paysagistes, pose aussi la question de l'émiettement des savoirs relatifs au paysage dans des champs disciplinaires situés aux pôles de l'art ou de la science. L'unité des métiers et des pratiques renvoie à celle des connaissances, d'une hypothétique métascience du paysage et, en ce sens, l'ouvrage se fait plus spéculatif7.
Notre compte rendu devra par conséquent répondre à deux questions intrinsèquement liées. L'auteur a-t-il réussi à dégager l'unité d'une profession et la généalogie d'une compétence ? A-t-il pu poser sinon instruire, dans les limites qu'il se donne à lui-même, cette hypothèse d'une unité des savoirs concernant le paysage ? Nous ne savons pas s'il touchera le public visé, mais nous pouvons avancer que, s'il s'acquitte de ces deux promesses, il s'en sera donné les moyens.

Les différents métiers, formations, recherches

De la  figure tutélaire du jardinier à une posture idéale

L'ouvrage s'ouvre sur « La renaissance des sens » et se compose de trois grandes parties : « Les métiers », « Les formations et les recherches », « Vers de nouvelles métamorphoses ». 
L'auteur part du développement que le paysagisme a connu, en France, dans les années 1960, et il explique que la compétence spécifique du paysagiste tient à sa posture idéale. Ce dernier se doit d'être au pôle de l'art et de la science, car pour révéler plastiquement les potentialités d'un site, il ne peut pas ne rien connaître du lieu qui lui incombe de transformer8. Le paysagiste doit donc prendre en charge la question du plaisir et des émotions provoqués par des lieux et s'attacher à connaître ceux-ci9. De ce fait, le paysagiste se sert à la fois de ce qu'il ressent au contact du site, des sensations comme des sentiments - son corps et sa sensibilité sont au cœur de sa pratique. Mais il ne saurait se désintéresser des « processus environnementaux, sociaux et économiques » à l'œuvre dans ce même site, ne pas faire preuve de rationalité. Enfin, il ne peut pas ne pas se poser la question des valeurs, notamment morales et esthétiques, liées à la transmission et à la transformation du site qu'il a en charge. La complexité de cette posture est alors rapportée, par Pierre Donadieu, à celle de paysage, à la définition qu'Augustin Berque donne du « milieu » : « écosymbolique », « à la fois objectif et subjectif, naturel et culturel, individuel et collectif10 ».  Il s'agit de faire renaître la signification des lieux, de leur donner un sens nouveau, en passant par l'épreuve des sens.
Toute la question est alors de savoir si un seul homme peut répondre à l'ensemble de ces exigences, détenir toutes ces qualités...  La réponse n'est pas aussi négative qu'on serait porté à le croire. D'une part, parce que chaque paysagiste tentera de tenir cette posture qui renvoie à une sorte d'idéal même si, dans le processus de projet qu'il met en œuvre, il fera porter l'accent sur l'une ou l'autre de ces compétences. D'autre part, parce que dans la typologie que l'auteur propose en distinguant entre créateurs, savants et ingénieurs, médiateurs, les cloisons ne sont pas étanches11.
Le lecteur consent alors à l'idée que ce n'est pas uniquement la figure tutélaire et originelle, mythique au sens de fondatrice, du jardinier qui suffit à faire l'unité du métier de paysagiste. Depuis les années 1960, ce sont les exigences et les compétences de la posture du paysagiste qui, en se fondant sur l'unité complexe de l'objet paysage, font l'unité du métier de paysagiste, fût-ce de manière idéale.
« Du  métier » ou, mieux, des métiers dont Pierre Donadieu va déployer l'éventail dans sa seconde partie12.

Un métier, des métiers ?

Toutes les variantes - ou « métamorphoses » - du métier y passent, selon leur ordre chronologique d'apparition. Et nous nous contenterons de relever, ici ou là, quelques points saillants. Le premier chapitre, intitulé « Les jardiniers », ancre le métier de paysagiste dans la pratique plus ou moins théorisée des jardiniers ou, plutôt des « jardinistes » tels Le Nôtre et La Quintinie, dont on saisit la parenté avec les peintres paysagistes - au pôle de l'art - et les empiristes - au pôle de la science13. C'est en effet avec Susan et Geoffrey Jellicoe, leur contribution à la création de la Fédération internationale des architectes paysagistes (IFLA), en 1948, et leur ouvrage - Landscpae of Man - qu'apparaissent les premiers critères distinctifs du métier de paysagiste. Il s'agit de s'affranchir d'un paradigme pictural, de répondre à la recherche sociale d'aménités, de prendre en charge la conservation ou la régénération de l'environnement - « rétablir les équilibres biologiques de la planète14 » -, de passer de l'échelle du jardin à celle du territoire et, de ce fait, d'une commande privée à une commande publique.
Autant dire qu'écrit dans le prolongement de ces critères, le chapitre 2, consacré aux architectes paysagistes, met plutôt l'accent sur ce qu'on appelle, dans le jargon du métier, le projet de paysage. Pierre Donadieu se réfère, entre autres, à Gilles Tiberghien, à Jean-Marc Besse et à Alain Roger. Il explique comment le paysagiste repère les traces historiques et géographiques inhérentes à la mémoire d'un site, comment ces dernières - qui sont des formes spatiales - nourrissent une intuition projectuelle qui prend la forme d'une carte, d'un plan, d'un diagramme ou d'une maquette, comment ces documents sont comparables aux énoncés performatifs -projeter, c'est déjà faire - et pourquoi cette démarche de projet passe consciemment par le filtre de l'art qui informe le regard du concepteur sans le déformer15. Notons que les noms et les réalisations paysagères de Jacques Simon, Michel Corajoud, Bernard Lassus illustrent alors ce propos.
Partant des exigences en matière de compétences et de la posture du paysagiste, la question de l'unité des métiers est ici ressaisie à travers l'extension et la compréhension du concept de « forme ».
Ce chapitre 2 se clôt sur une nouvelle mutation concernant le passage du rural à l'urbain, dans les années 1970/1980 en France, les antécédents liés à l'exportation d'une manière française de faire les villes, le rôle de précurseurs que les États-Unis ont pu jouer d'un point de vue théorique et pratique, à partir des années 1990, avec Charles Waldheim et James Corner16. Les noms de Michel Desvignes et d'Henri Bava font alors transition vers le chapitre 3, consacré aux réponses formelles que les paysagistes ont apportées en matière d'urbanisme.
Cependant, le chapitre consacré aux architectes urbanistes explicite en outre deux modes d'intervention sur le paysage. L'un passe par le projet inhérent à un site ; l'autre relève d'un plan de paysage ayant à prendre en charge une échelle du territoire urbain et périurbain et à anticiper l'évolution de paysages parfois très ordinaires. Ces plans de paysage s'attachent à identifier les entités paysagères les plus marquantes, à prescrire leur maintien ou leur amélioration, voire à anticiper les paysages à venir. Ils sont adossés à des réglementations telles que les SCOTT ou les PLU17.
L'unité du métier passe ici, selon Pierre Donadieu, par la complémentarité de ces deux types d'action. Cette unité est, d'une certaine façon, garantie par l'entrée en scène d'un paysagiste d'un autre genre - un médiateur -, en charge d'écouter la demande sociale, de la faire émerger ou de la formuler, et d'assurer la jonction entre les paysagistes urbanistes, qu'ils soient concepteurs ou planificateurs, et le public (chapitre 4). Mais cette unité du métier est aussi attestée, pour la figure des paysagistes urbanistes concepteurs et planificateurs, par la place importante que prennent les connaissances scientifiques et la recherche relatives au paysage. L'intuition n'est plus prépondérante pour mener à bien ce type de projets. Et ce n'est vraisemblablement pas un hasard si la création du Centre national d'études et de recherche sur le paysage (Cnerp) est contemporaine de cette nouvelle métamorphose18.
C'est donc cette unité, liée aux savoirs et à l'importance du politique, qu'incarnent les dernières figures ou métamorphoses des paysagistes, à savoir les médiateurs - les paysagistes conseils - (chapitre 4) et les ingénieurs (chapitre 5). Sans abandonner le « projet dessiné », on passe à un « projet concerté19 » qui s'appuie, d'une part, sur des connaissances tirées de la biologie et de l'écologie, par exemple, et s'attache, d'autre part, à ce que le public soit coproducteur des paysages et des territoires où il vit20. Deux figures sont citées en exemple : l'une, politique, en la personne de Claudius-Petit, pilote de l'opération « Firminy vert », en 1948 ; l'autre, scientifique, penseur de la médiation, l'enseignant chercheur Serge Briffaud21. Il ne faudrait pas omettre, pour marquer l'unité du savoir et du politique, l'ingénieur Bernard Fischener et les paysagistes Hugues Lambert et Peter Breman.
Avec cette ultime métamorphose, le livre aurait pu s'arrêter, Pierre Donadieu ayant dégagé l'unité d'une profession et la généalogie d'une compétence à travers les notions de jardinier, de posture paysagiste, de forme, et de la place croissante des connaissances scientifiques, voire de la recherche. Il n'aurait toutefois pas instruit l'hypothèse d'une unité des savoirs concernant le paysage. C'est pourquoi, partant des jalons que constituent le Cnerp (1972-1978), le Cemagref (1970) et l'Itiape - ces deux dernières institutions formant respectivement des ingénieurs et des entrepreneurs d'espaces verts -, l'auteur passe plus rapidement sur les modes d'exercice du métier (chapitre 7) et les commanditaires (chapitre 8) pour s'attacher à la question de la formation et de la recherche.

Les formations et la recherche dans le domaine du paysage

Objet de cette seconde partie, l'unité de la formation et de la recherche est plus compliquée à cerner que celle des métiers recouvrant le terme de paysagiste. Pour le seul cas français, on comprend que de la création de l'École d'Horticulture (1874) à la naissance de l'École nationale supérieure du paysage de Versailles22 (1995), en passant par la création de la section du paysage (1976), et sans compter l'explosion des formations après 1968, l'unité des formations est difficile à cerner. On admet dès lors volontiers, avec l'auteur, que cette unité devient encore plus difficile à trouver à l'échelle européenne, voire mondiale. Entre ingénierie et architecture du paysage, ces formations ne mettent pas l'accent sur les mêmes choses. Il en est de même quant au statut reconnu ou pas, selon les pays et les universités, de l'architecture du paysage, pour ne pas parler de la durée, également variable, des études.
Pourtant, cette volonté d'unité existe. Il reste possible d'en saisir les signes à travers la définition commune de l'architecture du paysage adoptée par l'European Council of Landscape Architecture Schools (Eclass)23. Émanant des quarante-sept états du Conseil de l'Europe, cette définition est très proche de celle adoptée par l'Ifla. Cet effort d'unification est également visible dans la mise en commun d'expériences pédagogiques et de recherches au sein du réseau Le:Notre24. La réforme et l'organisation du temps des études selon le schéma licence/master/doctorat, faisant suite au processus de Bologne, va elle aussi dans le sens d'une unité qui se poursuit.
Une difficulté plus grande apparaît concernant la recherche relative au paysage ou plutôt les différentes démarches comprises sous le seul terme de recherche. Elles vont en effet de la recherche de type académique et universitaire, qui interroge le paysage depuis un champ disciplinaire connu (chapitre 10), à l'expertise fondée sur des savoirs, en passant par la démarche de critique de paysage, qui est à la réalisation paysagère ce que le critique d'art est à l'œuvre artistique (chapitre 11).
Cette question de l'unité difficile à trouver tient au partage entre praticiens et théoriciens. Il est difficile pour un paysagiste, passé par une formation professionnelle, de développer une posture de chercheur, de produire des connaissances à portée universelle et discutables dans la communauté scientifique. Elle relève du clivage entre le savoir, qui traite de ce qui est, et la critique, qui engage des valeurs (esthétiques, éthiques, économiques, etc.), et porte sur ce qui devrait être25.  Cet obstacle tient fondamentalement à ce qui a ouvert l'ouvrage : la culture hybride du projet partagé entre sciences, arts et techniques (chapitre 12). Si le paysagiste peut tenter cette unité d'un point de vue pratique, elle semble plus difficile à atteindre d'un point de vue scientifique. Souvent, elle se solde par un affaiblissement de la culture scientifique au profit de culte de la sensibilité que légitime une interprétation de la phénoménologie26. L'auteur ne le dit pas, mais ne devrait-on pas avancer que la recherche y perd ses qualités premières que sont la rigueur et la rationalité ?

Vers une métadiscipline ?

C'est possible. Pourtant, loin de renoncer à un champ unifié de la recherche, Pierre Donadieu paraît plaider pour une unité disciplinaire à venir27. Et c'est ce qui constitue l'objet de sa troisième partie. En prenant appui sur une matrice aristotélicienne du savoir, il reprend l'hypothèse d'une métadiscipline qui, par fidélité à la complexité de l'objet paysage, tout entier naturel et culturel, tenterait d'unifier les sciences poétiques, pratiques et théorétiques ayant eu pour objet le paysage28.  Il en déduit que la notion de projet de paysage doit être élargie à d'autres pratiques que le paysagisme, car elle peut être portée par la littérature, par exemple (chapitre 14)29. Il s'attarde sur l'idée que cette unification des savoirs peut passer par la réconciliation, sous la houlette de la philosophie, de l'esthétique et de l'éthique30.
On accepte par conséquent que l'unité des savoirs est moins facile à produire que celle des métiers. Cette dernière est fondée sur une histoire dont l'auteur a relevé les scansions ou les « métamorphoses » ; celle des formations est en train de s'opérer. Elle engage une mise en jeu hypothétique et spéculative des savoirs.
S'il ne se voulait critique, notre compte rendu pourrait s'arrêter ici, Pierre Donadieu ayant bien accompli la double tâche qu'il s'est assignée.
Il n'en reste pas moins que, inhérents à la densité de son propos, cet ouvrage présente aussi quelques points faibles.

Flottements, raccourcis et timidité de la critique

En premier lieu, quelques flottements subsistent. C'est par exemple le cas du terme de « jardiniste » qui demeure un peu indéterminé. S'agit-il d'un jardinier aspirant à quitter sa condition d'homme de peine pour celle d'artiste31 ? Jusqu'où cette appellation implique-t-elle, comme chez Jellicoe, un savoir empiriquement établi et conscient de lui-même32 ? Entre les deux, il y a une différence de nature, pas de degré.
Un autre exemple pourrait être pris dans l'usage des références philosophiques. Peut-on réellement placer les ouvrages de Michel Onfray au même rang que ceux de Condillac sous prétexte qu'ils sont liés au corps et au sensualisme33 ?
Ces flottements concernent également le statut du « paysagisme ». Le terme désigne plutôt un savoir-faire, une pratique. En quoi pourrait-il désigner une science unitaire relative au paysage ? Celle que d'autres ont pensé appeler « paysageologie34 » ? Dès lors, on ne sait pas si l'unité est à découvrir ou à inventer. La comparaison avec la médecine laisserait penser que cette science unitaire existe, et qu'il suffit d'en exhumer les traits ; le renvoi à ce que certains ont fini par appeler « paysagétique », et qui est au cœur du séminaire de recherche à l'École des hautes études en sciences sociales auquel l'auteur participe, pousserait plutôt à choisir la seconde option35...
Deuxièmement, Les Paysagistes présente des raccourcis ou, parfois, des points qui auraient mérité un petit développement. Un lecteur peut-il réellement comprendre de quoi il retourne quand l'auteur, en se fondant sur le propos de Jean-Pierre Le Dantec, rapporte que la posture du projet de Bernard Lassus était « sans doute fondée sur une réinterprétation des thèses néo-arcadiennes du paysage de la fin du XVIIIe siècle et sur ses travaux relatifs aux "habitants-paysagistes"36 » ?
Désormais au fait de l'hypothèse d'une science du paysage, théorétique et désintéressée, ce même lecteur doit-il se satisfaire d'une définition de la recherche qui, dans le milieu du paysage, équivaudrait à « mieux connaître pour mieux agir37 » ? Ne fallait-il pas prendre une forme de distance critique par rapport à cette définition ? Montrer en quoi elle est réductrice et en contradiction avec cette science unitaire que notre auteur semble appeler de ses vœux ?
Quant aux notions de démarche abductive, pour qualifier le projet de paysage, et d'affordance, pour désigner ce qui est offert à « l'action humaine et non humaine dans un milieu38 », elles auraient mérité quelques lignes supplémentaires, quelques commentaires, tant elles sont essentielles. Il en est de même pour une institution de recherche telle que le Cnerp39. N'est-elle pas injustement oubliée40 ?
Enfin, n'aurait-il pas fallu pousser plus loin la critique ? Par moments, cette dernière affleure. À propos de la médiance proposée par Philippe Descola et réinterprétée par d'autres, l'auteur écrit : « Et, comme beaucoup de médiances qui se sont jadis installées dans le monde, cette nouvelle vision de la planète passe par l'onction des milieux sociaux qui la transforment en mode41 ». Puis il passe à autre chose. De même, quand il émet quelques doutes concernant l'interprétation faite de la phénoménologie pour ce qui concerne l'enseignement non scientifique du projet de paysage42.
Pendant de cette timide critique, une thèse émerge sans être toutefois défendue en tant que telle. Elle tient à l'idée que l'unité de l'enseignement et de la recherche passera par un regard philosophique, plus exactement épistémologique, porté sur l'ensemble du savoir concernant le paysage, et par un rôle politique plus clairement confié aux paysagistes quand ils savent aussi se faire médiateurs.

Mais l'auteur pourrait rétorquer ce qu'il nous a déjà répondu ! Car, aux termes de ce compte rendu, il peut bien être avoué que Pierre Donadieu et moi-même enseignons et sommes chercheurs dans la même école et le même laboratoire de recherche. En faisant plus long et en développant ses observations critiques, il aurait écrit un autre livre que Les Paysagistes, ou les Métamorphoses d'un jardinier. Il a vraisemblablement raison. Reste à savoir si Pierre Donadieu restera sur sa réserve, ou s'il écrira cet autre ouvrage. Mais, quoi qu'il en soit, cette seconde lecture n'aura pas épuisé l'ouvrage, le sujet du paysagisme et des paysagistes. Nous ne pouvons donc que conclure avec l'auteur : « Le XXIe siècle devrait être pour les paysagistes et les professionnels du paysages un siècle inoubliable43 ».

Mots-clés

Paysagiste, architecture du paysage, projet de paysage, jardin, métascience du paysage, paysagétique
Landscaper, landscape architecture, landscape project, garden, landscape metascience, landscapetics

Bibliographie

Auteur

Catherine Chomarat-Ruiz

Philosophe, historienne des jardins et des paysages.
Maître de conférences à l'École nationale supérieure du paysage de Versailles.
Directrice du Larep (Laboratoire de recherche de l'école du paysage de
Versailles), chercheur de l'équipe Proximités, UMR 1048 SAD-APT INRA,
et chercheur correspondant du Centre André-Chastel - UMR8150
(université Paris-Sorbonne Paris IV, CNRS, DAPA).
Courriel : c.chomarat@orange.fr


Pour référencer cet article

Catherine Chomarat-Ruiz
Lecture critique du livre de Pierre Donadieu
publié dans Projets de paysage le 04/01/2010

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/lecture_critique_du_livre_de_pierre_donadieu

  1. Pour une relation plus précise de ce parcours, voir la biographie publiée dans Roger, A., (dir.), La Théorie du paysage en France (1974-1994), Seyssel, Champ Vallon, 1995. 
  2. Donadieu, P., Campagnes urbaines, Arles, Actes Sud/ENSP, 1998, et La Société paysagiste, Arles, Actes/Sud, 2002.
  3. Pour une bibliographie plus complète, consulter : http://www.versailles-grignon.inra.fr/sadapt/equipes/proximites/membres/pierre_donadieu.
  4. Donadieu, P., Mazas, E., De mots de paysage et de jardin, Dijon, Edicagri, 2002 ; Donadieu, P., Périgord, M., Clés pour le paysage, Gap, Ophrys, 2005 ; Donadieu, P., Périgord, M., Le Paysage, entre natures et cultures, Paris, Armand Colin, 2007. 
  5. Donadieu, P., Les Paysagistes, ou les Métamorphoses du jardinier, Arles, Actes Sud/ENSP, 2009, p. 9. 
  6. Ibid., p. 10.
  7. Ibid., p. 10. La question de cette métascience ou « métadiscipline » est reprise dans le chapitre 13, p. 131 et sqq. 
  8. Ibid., p. 14-15.
  9. Ibid., p. 14-15.
  10. Ibid., p. 19.
  11. Ibid., p. 23.
  12. Cette seconde partie concerne les chapitres 1 à 8 de l'ouvrage.  
  13. Ibid., p. 26-27.
  14. Ibid., p. 30.
  15. Ibid., p. 38-39. 
  16. Ibid., p. 42-43. 
  17. Les noms de Jacques Sgard et Bertrand Folléa sont cités en tant que précurseurs. 
  18. Ibid., p. 47. 
  19. Voir le chapitre 5, p. 61-62. 
  20. Ibid., p. 52-54. Notons que cette association des sociétés à la production des paysages est préconisée par la Convention européenne du paysage de Florence (2000). 
  21. Ibid., p. 53. 
  22. Ibid., p. 93-94. 
  23. Cette définition porte sur la mise en forme consciente de l'environnement par les hommes. 
  24. Ibid., p. 98. Le:Notre signifie Landscape Education : New Opportunities for Teaching and Research in Europe. 
  25. Ibid., p. 111.
  26. Ibid., p. 120 et p. 126-127.
  27. Il a signé, avec Hervé Brunon, Catherine Chomarat-Ruiz et André Torre, un article intitulé « Pour une métasience du paysage », explicitement consacré à cette hypothèse. Ce dernier a été publié dans Projets de paysage, le 26/06/09. Voir : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/pour_une_metascience_du_paysage.
  28. Le texte, auquel cette hypothèse est reprise, est cité en note 1 de la page 138 de l'ouvrage. Il s'agit de Chomarat-Ruiz, C., « Qu'est-ce que les jardiniers, les paysagistes et les artistes nous transmettent du paysage ? », Les Cahiers Jean Hubert, n°3, Lyon, éditions Lieux Dits, 2009. 
  29. Ibid., p. 139 et sqq. 
  30. Ibid., p. 148.
  31. Ibid., p. 27.
  32. Ibid., p. 30.
  33. Ibid., p. 17.
  34. Ibid., p. 21 et p. 138.
  35. Depuis 2008, ce séminaire porte sur les « Fondements épistémologiques d'une nouvelle science du paysage ». Voir : http://www.ehess.fr/fr/enseignement/enseignements/2009/ue/372/.
  36. Ibid., p. 41.
  37. Ibid., p. 103.
  38. Ibid., p. 124.
  39. Ibid., p. 45. 
  40. Les flottements, raccourcis et autres absences de développements auraient pu être évités par la production d'un glossaire des mots techniques et par l'ajout d'un index des personnes et des institutions. Ces derniers ont en partie été produits à une autre occasion : voir Donadieu, P.,  « Petit lexique de géomédiation paysagiste » publié dans Projets de paysage le 24/12/2009, URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/petit_lexique_de_geomediation_paysagiste.
  41. Ibid., p. 33.
  42. Ibid., p. 125.
  43. Ibid., p.170.