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Lecture critique du livre de Julien Cendres et Chloé Radiguet

Critical reading of Julien Cendres and Chloé Radiguet's book

01/01/2010

Texte

Le Désert de Retz, paysage choisi
Julien Cendres et Chloé Radiguet
Paris, Éditions de l'Éclat, 2009, 176 p.


Une publication de circonstance ?    

Julien Cendres est écrivain, Chloé Radiguet est chroniqueur littéraire et écrivain. Ensemble, ils ont déjà publié, chez Stock, en 1997, un livre sur le Désert de Retz, extraordinaire parc de la fin du XVIIIe siècle, sis sur l'actuelle commune de Chambourcy1. Nonobstant le fait que les auteurs ne sont pas historiens des jardins, le livre auquel nous consacrons cette note de lecture s'intitule de la même façon que le premier, il comporte la même préface, rédigée par François Mitterrand. Seule une  postface de l'actuel maire de Chambourcy, Pierre Morange, semble nouvelle.
La question qui se pose au lecteur est donc la suivante : quelle est la raison de cette publication ? Ne se justifie-t-elle qu'eu égard à la « Marianne d'Or » qui salue le projet de restauration du site ? Si tel est le cas, ce serait donc une réédition de circonstance, qui se légitimerait, certes, par le caractère exceptionnel de ce parc, mais ne comporterait pas un intérêt scientifique majeur. Pourtant, un doute subsiste. Les Éditions de l'Éclat, chez qui paraît cet ouvrage, ne nous ont guère habitués à des publications de circonstance2 ! C'est donc, peut-être, à la faveur de ce qui n'aurait pu être qu'une occasion que quelque chose de Désert de Retz cherche à se dire, quelque chose qui, de fait, relève de la connaissance de l'histoire des jardins et des paysages.
En dépit des limites que nous soulignerons, dans notre présent compte rendu, nous allons prendre le parti d'énoncer les motifs qui, à nos yeux, justifient la présence de ce livre dans les bibliothèques de tous ceux qui, historiens ou amateurs, s'intéressent à ce type de jardin.
 

Composition de l'ouvrage : un parti pris chronologique

Décrivons tout d'abord ce livre. Dédié au Désert de Retz, il retrace l'évolution de ce parc, de sa naissance à nos jours ; de sa conception par François Racine de Monville, en 1774, jusqu'à la date du 20 septembre 2009, où ce site figure au programme de la 25e édition des Journées européennes du Patrimoine.  Il présente par conséquent « plus de deux siècles » d'histoire après la mort de son concepteur, « près d'un siècle de vicissitudes » et s'achève sur l'expression d'un souhait : « puisse le désert de Retz être définitivement hors d'atteinte3.
Dans leur avant-propos, Julien Cendres et Chloé Radiguet restituent le contexte de cette création de la fin du siècle des lumières. Il s'agit d'une « folie », une de ces maisons de plaisance que l'aristocratie faisait bâtir à l'extérieur des villes et, plus précisément, d'une folie s'inscrivant dans l'approche que les « préromantiques » avaient d'une nature dominée par l'irrégularité4. De plus, le Désert correspond à un parc parsemé de ces petits édifices qui, nommés « fabriques », évoquent les pays les plus lointains et illustrent le sentiment de la fin imminente d'une époque5. En ce sens, ce parc illustre une esthétique de la ruine. En somme, par le parti pris du bâti comme par celui du végétal, le Désert compose un théâtre d'illusion : il participe de ce type de parcs qui proposent aménités et méditation6. Nos deux auteurs s'attachent enfin à la vaste culture de François Racine de Monville, le concepteur du parc, à ses talents multiples et à ses compétences. Ils donnent la liste des personnalités qui, d'André Malraux à Abel Gance, ont fréquenté ou visité ce lieu.
Une fois cette mise au point effectuée, nos deux auteurs semblent se retirer de leur propre texte, adoptent un parti chronologique d'exposition et procèdent par citations de textes, ou voisinent documents d'archives et extraits d'œuvres littéraires, et présentation d'une riche iconographie, des plans côtoyant des tableaux, des planches et de nombreuses gravures... Le premier chapitre donne quelques indications sur l'étymologie du nom de « Retz » qui remonterait au XIIIe  siècle. Il se situe en quelque sorte en amont de la fondation du Désert. Cette dernière commence avec le second chapitre centré sur François Racine de Monville, tableau de l'homme, voire du personnage, et panorama de son oeuvre. Le troisième revient sur la (fausse) « Colonne détruite » qui constitue le logis et désigne les fabriques : depuis le « Rocher », qui forme la porte monumentale du lieu, à la « Laiterie et Métairie arrangée », en passant par le « temple du Repos », le « Pont pittoresque », le « Théâtre découvert », la « Maison chinoise »... Et toutes celles que nous renonçons à citer, la liste est bien trop longue pour être rapportée ici ! Ils livrent les planches du XIIIe Cahier des jardins anglo-chinois de Georges-Louis Le Rouge, c'est-à-dire les plans, les gravures et parfois les coupes des fabriques qui composent le Désert de Retz en 17857.
Le quatrième chapitre aborde la question du sens de ce lieu étrange. À titre d'hypothèse, Julien Cendres et Chloé Radiguet avancent l'idée d'une « symbolique maçonnique ». Celle-ci serait fondée, d'une part, sur les nombreux francs-maçons que François Racine de Monville compte parmi ses relations - la comtesse de Genlis, le duc de Chartres, Philippe d'Orléans, la princesse de Lamballe, Thomas Jefferson, Benjamin Franklin... - et, d'autre part, sur le caractère initiatique du parcours qui va du « Rocher » à la « Colonne détruite », voire sur le symbolisme religieux des fabriques telles que le « Temple dédié à Pan », le  « Tombeau », etc.
Le cinquième chapitre couvre les événements qui vont de 1792 - soit cinq ans avant  le décès du concepteur du Désert - à nos jours.  Suivant le parti chronologique qu'ils ont adopté, la mise en perspective de textes et d'images qui illustrent les événements composant cette récente histoire, les auteurs retracent les années révolutionnaires que ce lieu a connues, les changements de propriétaires qui, de la fin du siècle des lumières au XXe siècle, ont possédé ce parc. C'est à cette occasion qu'est souligné le rôle que Frédéric Passy - prix Nobel de la paix en 1901 -, et ses descendants ont joué dans l'acquisition, la transformation et l'exploitation du Désert. C'est toujours à ce propos que 1936 revêt une certaine importance : le désert est racheté par la société de Neubourg, la « Colonne détruite » n'est plus habitée, le tracé de l'autoroute Ouest,  entre  Saint-Cloud et Orgeval, ampute le parc de la partie de son territoire où s'élevait l'« Obélisque en tôle peinte8 ».  Le 8 juin de la même année, Jean-Charles Moreux - architecte en chef des bâtiments civils - et Colette lancent une campagne de presse afin de sensibiliser le grand public à l'intérêt de ce lieu exceptionnel et à son état de délabrement. 
On pourrait dire que c'est cette ambivalence entre difficultés à maintenir ce site en état et intérêt manifeste du lieu qui va marquer, les années passant, l'histoire du Désert au XXe siècle. Certains événements, tel l'engouement des surréalistes, nous sont connus ; d'autres, synonymes de combat patrimonial, ont été injustement oubliés. Il en est ainsi de l'association appelée Les amis du Désert de Retz créée en 1972 aux États-Unis ; de l'exposition photographique qui, organisée par Marie-Amynthe Denis-Pascalis, conservateur du musée Le Chenil de Marly-le-Roi, reprend les premiers clichés que Jean-François Bayard réalise en 1839 ; du plan de sauvetage qu'élaborent Jean-Claude Rochette et Olivier Choppin de Janvry, en 19769...
Le tout s'achève en 2007, sur la postface qui, signée par Pierre Morange, rappelle l'acquisition du Désert de Retz par la commune de Chambourcy et l'humanisme que ce lieu inviterait à revivifier10.  
 

Un défi pour les historiens des jardins

Le présent ouvrage est donc desservi par la reprise du titre du livre que nos deux auteurs ont publié sur le Désert de Retz. Le livre de 1997 portait sur une enquête qui s'arrêtait en 1995, les textes cités et l'iconographie formaient une masse documentaire moins étendue. Il ne s'agit donc pas, contrairement à ce que l'on pourrait penser, d'une réédition à l'identique. 
Il n'en demeure pas moins vrai que le parti pris chronologique et la visée exhaustive, dont personne n'est dupe - à commencer par les auteurs -, peuvent lasser. Tous les événements cités semblent revêtir la même importance ; du coup, l'anecdotique côtoie l'essentiel : on se perd un peu dans ce qui fait la notoriété du lieu - les célébrités qui l'ont visité - et ce qui constitue, de fait, le caractère exceptionnel du Désert. La chronologie proposée, fût-elle magnifiquement illustrée, ne peut tenir lieu d'histoire.
Deux autres critiques peuvent s'ajouter aux précédentes. L' avant-propos des auteurs sur le sens de « Folie », « Parc à fabriques », « Désert », « Préromantisme » demande à être précisé. Qu'apporte cette somme de qualificatifs ? Ils sont issus d'une histoire des jardins que l'évolution la plus récente de cette discipline remet en question11. La question du sens de ce parc est loin d'être réglée par l'hypothèse de l'appartenance de François Racine Monville à la franc-maçonnerie. En effet, au XVIIIe siècle, les loges étaient des lieux de sociabilité, on les fréquentait pour se distraire du mal du siècle - l'ennui -, rencontrer ses pairs, former des alliances nouvelles12. Aucun document ne vient attester, semble-t-il, le caractère initiatique du parcours auquel ce parc invite. Enfin, la franc-maçonnerie ne fait-elle pas écran à la recherche de l'intention directrice et de la finalité que le concepteur se proposait ?
Néanmoins, nos deux auteurs, qui ne sont pas présentés comme des experts13, ne lancent-ils pas un défi aux historiens des jardins spécialistes des parcs à fabriques ? On demeure pétrifié devant la difficulté tant l'histoire de ce lieu est riche. Par quoi commencer ? Par le concepteur ? Ce n'est là qu'une partie de l'histoire, fondatrice, certes, mais partielle et ce serait peut-être céder au mythe des origines qui sont censées tout expliquer. À quoi s'attacher ? À l'histoire du sauvetage et de la restauration ? Ce parti pris patrimonial n'occulterait-il pas la dimension d'un projet de paysage qui, seule, pourrait inscrire ce lieu dans le futur ? Comment passer du monument, qui convoque la mémoire, aux documents qui, analysés, attestent d'une histoire fondée en raison ? Comment démêler l'écheveau des documents textuels et iconographiques que présente cet ouvrage et de tous ceux qu'il a inévitablement dû laisser de côté ?  On se prend à rêver à ce que Monique Mosser, qui fut à l'origine de la grande exposition de 1977 consacrée aux parcs de cette période (1760-1820), pourrait écrire sur ce parc14.
Ce livre, qui est un bel ouvrage, réalisé avec soin et rigueur, mérite d'être lu car il rappelle combien l'histoire de ce lieu reste à écrire. Il souligne, en creux, les difficultés que ressent l'historien devant le défi que constitue une telle entreprise. Il n'est donc pas un ouvrage de circonstance et il laisse penser qu'un tel type d'ouvrage ne pourrait être composé. Car le Désert de Retz fait partie de ce qu'on appelle, en suivant Yves Bonnefoy, des « lieux » qui résistent à la vulgarisation la plus simpliste15. Au-delà de la sympathie que nous éprouvons pour François Racine Monville, du fait que « nous aimons à nous approcher de ce que les autres êtres ont d'incompréhensible à eux-mêmes16 », au-delà de la complaisance à laquelle nous pouvons céder pour participer du sauvetage  d'un site que nous apprécions, reste en effet le lieu en lui-même. La singularité du Désert, comme l'explique Yves Bonnefoy, ne tient-elle pas à la critique de la notion même de lieu que ce site met en œuvre ? Si Versailles peut être compris comme la dernière tentative de l'aristocratie pour fonder son pouvoir temporel sur l'élaboration d'une transcendance religieuse (et factice) d'un lieu, le Désert de Retz, avec sa « Colonne détruite », son amoncellement éclectique de fabriques et son absence de centre, ne donne-t-il pas à saisir la fin des processus de pouvoir par lesquels l'Ancien Régime s'est fondé et maintenu17 ? 
 
L'interprétation est intéressante et mérite que l'on conclue sur ce point. Après avoir été chassé du centre du monde par Galilée et Copernic, après avoir été remis à la place qu'il tient dans l'évolution des espèces par Darwin, puis inquiété en son intériorité par l'inconscient freudien18, l'homme, tel qu'il s'esquisse à la fin du siècle des lumières, n'a même plus de centre pour asseoir son rêve de toute-puissance et de pouvoir. Que lui reste-t-il ? Que nous reste-t-il ? Répondre à cette question, ne serait-ce pas avancer l'hypothèse de l'histoire du Désert de Retz que, fût-ce à leur insu, Julien Cendres et Chloé Radiguet nous invitent à écrire ?

Mots-clés

Désert de Retz, François Racine Monville, parc à fabriques, Monique Mosser, jardins du XVIIIe siècle, folie
The Désert de Retz, François Racine Monville, Folly garden, Monique Mosser, 18th Century gardens, Folly

Bibliographie

Auteur

Catherine Chomarat-Ruiz

Philosophe, historienne des jardins et des paysages.
Maître de conférences à l'École nationale supérieure du paysage de Versailles.
Directrice du Larep (Laboratoire de recherche de l'école du paysage de
Versailles), chercheur de l'équipe Proximités, UMR 1048 SAD-APT INRA,
et chercheur correspondant du Centre André-Chastel - UMR8150
(université Paris-Sorbonne Paris IV, CNRS, DAPA).
Courriel : c.chomarat@orange.fr


Pour référencer cet article

Catherine Chomarat-Ruiz
Lecture critique du livre de Julien Cendres et Chloé Radiguet
publié dans Projets de paysage le 01/01/2010

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/lecture_critique_du_livre_de_julien_cendres_et_chlo_radiguet

  1. Cendres, J. et Radiguet, C., Le Désert de Retz, paysage choisi, préface de François Mitterrand, Paris, Stock, 1997.
  2. http://www.lyber-eclat.net/collections/collection.htlm.
  3. Cendres, J. et Radiguet, C., Le Désert de Retz, paysage choisi, Paris, Éditions de l'éclat, 2009, p. 156.
  4. Ibid., p. 11
  5. Ibid., p. 12
  6. Ibid., p. 11
  7. Ibid., p. 55 et suivantes.
  8. Ibid., p. 98.
  9. Ibid., p. 120- 121.
  10. Ibid., p. 159.
  11. Voir, sur la question des styles, Mosser, M., « Les jardins pittoresques en France entre progrès de la connaissance et péril patrimonial », dans les Jardins pittoresques en Europe : État des connaissances et réflexion sur les modes d'intervention », journées organisées par l'ENSA-V et l'université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, en collaboration avec l'ENSP de Versailles, le Conseil général de l'Essonne et l'Association GHAMU, mai 2007 (actes à paraître). 
  12. D'autres concepteurs de parcs à fabriques sont dans le même cas. Le baron de Castille, qui élabore un parc à fabriques, près d'Uzès, a fréquenté le milieu de la franc-maçonnerie sans que son parc témoigne d'une volonté initiatrice. Sur ce point, voir Mosser, M. et Massounie, D., « Castille, entre anticomanie et pittoresque », Congrès archéologique de France, Gard, 157e session, 1999, p. 135-145. Consulter également Chomarat-Ruiz, C., Le Jardin et le parc de Castille. Concevoir l'espace, approcher les lieux, Besançon, Les Éditions de l'Imprimeur, 2005.
  13. Signalons que J. Cendres a écrit la notice consacrée à François Racine Monville dans Racine, M. (sous la dir. de), Créateurs de jardins et de paysages en France, Arles/Versailles, Actes Sud/ENSP, tome 1, 2002.
  14. Jardins en France 1760-1820. Pays d'illusion, terre d'expériences, catalogue de l'exposition organisée à Paris, Hôtel de Sully, Caisse nationale des mo­numents historiques et de sites, mai-septembre 1977. Lire l'introduction de M. Mosser et  la préface de J. Baltrusaitis à ce catalogue d'exposition.
  15. Bonnefoy, Y., Dessin, « Le Désert de Retz et l'Expérience du lieu », Connaissance des arts, n° 494, 1993 ; rééd. Paris, Gallimard, coll. « Folio Essais », 1999.
  16. Ibid., p. 369
  17. Ibid., p. 378-379.
  18. On connaît l'analyse des trois blessures narcissiques telles que Freud les analyse dans « Une difficulté de la psychanalyse » (1917), Essais de psychanalyse appliquée, Paris, Gallimard, 1933.