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Le rapport au paysage ordinaire. Approche par les pratiques des espaces de proximité

The relationship with ordinary landscapes : a proximal space approach

20/12/2013

Résumé

L'évolution des attentes sociales en matière de cadre de vie a conduit le législateur à inclure dans l'action politique les paysages ordinaires et, en France, comme dans la loi Paysage de 1993, à introduire la question du paysage dans le champ de la réglementation urbanistique. Cette évolution, dont témoigne aussi la Convention européenne du Paysage depuis 2000, pose alors le problème de la caractérisation des paysages périurbains, ou des nouveaux paysages urbains développés au long du XXe siècle, pour que ces politiques soient évaluées. Nous développons par rapport à ce problème l'idée d'une caractérisation paysagère liée à des proximités, et qui s'ancrerait plus sur des pratiques sociales et l'étude de l'appropriation territoriale que sur une recherche des origines dans des modèles culturels, qui ne sont pas absents pour autant. Il s'agit notamment de dépasser les difficultés de lecture et d'évaluation que connaissent aujourd'hui les espaces périurbains résidentiels. L'expérience a été tentée sur une commune périurbaine d'Île-de-France, Plaisir : les pratiques quotidiennes des habitants, notamment celles effectuées à pied, donnent sens et valeur aux lieux, manifestant des processus d'appropriation et d'attachement qui nous permettent de parler de construction d'un paysage ordinaire, élément d'identité et d'appartenance au territoire.
Changes in social expectations concerning the living environment have led French legislators working on normal landscape policies, such as the 1993 landscape law, to introduce landscape issues into the domain of urban regulations. Such changes, also apparent since 2000 in the European Landscape Convention, raise the question of how to characterise periurban landscapes or the urban landscapes developed during the 20th century with a view to assessing landscape policies. Concerning these issues, we here develop the idea of landscape characterisation based on surrounding regions. Our concepts are anchored more in social practices and the study of territorial appropriation than in seeking the origins of ever-present cultural models. This approach consists mainly of overcoming legibility and assessment difficulties linked to peri-urban residential areas. The experiment was run on a rather characteristic peri-urban municipality of Ile de France: Plaisir. The inhabitants' everyday practices - especially those carried out on foot - give meanings and values to places while displaying processes of place appropriation and attachment. Such practices make it possible to speak of the configuration of an ordinary landscape as an element inherent to forming an identity and a feeling of belonging to the territory.

Texte

« I suspect that it is by studying the vernacular that we will eventually reach a comprehensive definition of landscape and of landscape beauty [...] their beauty is not simply an aspect but their very essence and that beauty derives from the human presence. »
Jackson J. B., Discovering the Vernacular Landscape, Yale University Press, 1984, p. 12

La loi Paysage du 8 janvier 1993 a marqué une évolution des textes juridiques précédents, par la saisie dans le champ de la politique paysagère des « paysages ordinaires », alors que les textes antérieurs, et encore une grande partie de cette loi Paysage, concernaient surtout la préservation des paysages remarquables. Ce texte finalement devait être le signe, ou le signal, d'une volonté politique de mieux gérer les paysages vécus par la grande majorité de la population, comme un bien commun (Sgard, 2010). Les articles 3 à 5 portent ainsi des modifications du code de l'urbanisme introduisant une préoccupation paysagère spécifique pour les plans d'occupation des sols, les permis de construire et les zones d'aménagement concerté, qui sont les outils importants aujourd'hui pour maîtriser l'aspect des extensions urbaines. Si l'efficacité de ces mesures modifiant le code de l'urbanisme est difficile à saisir vingt ans après, il est certain que la question du paysage périurbain, notamment de la gestion et de la reconnaissance paysagère de ces extensions métropolitaines aux contours flous, est passée aujourd'hui au premier plan de la réflexion et de l'action publique. C'est, comme l'exprime très bien Martin Vanier, un « monde récent à la fois plébiscité par les contemporains et orphelin de politiques publiques et de conceptions collectives » (Vanier, 2010, p. 7). Des travaux de recherche importants ont explicité les « sources » imaginaires et culturelles puissantes, mondialisantes, de la ville-campagne (Berque et al., 2006) : ils ont montré le lien entre cette idéalisation de l'habitat pavillonnaire et les représentations de la nature, en l'accompagnant d'une lourde charge critique, négative contre le mode d'habitat pavillonnaire. Mais ces travaux ont « nié ou sous-estimé les contradictions entre les représentations des acteurs dominants et celles des habitants de ces lieux » (Salomon Cavin, 2006, p. 413). C'est la dimension vécue de ces espaces, et sa contribution à une reconnaissance esthétique, affective, et que nous qualifierons de paysagère, qui a été négligée. Malgré ce contexte difficile, même du point de vue de la recherche1, plusieurs auteurs ont cherché à saisir la possibilité de parler de paysage au sein des espaces périurbains : ils ont en commun d'avoir mis au centre de leur démarche la perception des habitants (Bigando, 2006 ; Davodeau, 2005 ; Dumont, 2010). Du point de vue de l'application de la loi de 1993 et des politiques publiques, ces travaux, abordant positivement les espaces périurbains, répondent à un besoin de qualification des paysages vécus par les populations, rendu encore plus urgent du fait de l'application progressive dans le droit français de la Convention européenne du paysage de Florence (2000, ratifiée par la France en 2006).
La recherche qui est présentée ici vise à apporter une contribution à cette caractérisation paysagère des espaces périurbains, en proposant de construire une lecture non plus culturelle et liée à des modèles paysagers, mais une lecture à partir des pratiques de proximité des habitants et de la reconnaissance paysagère de ces « espaces de proximité2 ». On expliquera dans une première partie pourquoi et comment il semble nécessaire d'étudier les représentations du paysage non plus seulement à partir des modèles culturels, mais surtout à partir du phénomène d'appropriation des lieux. Il s'agit bien de dépasser les difficultés de lecture et d'évaluation que connaissent aujourd'hui les espaces périurbains résidentiels. L'expérience a été tentée sur une commune périurbaine d'Île-de-France, Plaisir, et sera présentée en seconde partie : les pratiques quotidiennes des habitants, notamment celles effectuées à pied, donnent sens et valeur aux lieux, manifestant des processus d'appropriation et d'attachement qui nous permettent de parler de construction d'un paysage ordinaire, élément d'identité et d'appartenance au territoire.

Dépasser la schizophrénie des paysages périurbains en s'intéressant à la reconnaissance locale des lieux

La schizophrénie des paysages périurbains

Beaucoup d'espaces périurbains résidentiels - du moins ceux qui ont gardé une certaine surface agricole - souffrent d'une sorte de schizophrénie quant à la représentation de leurs paysages. La fameuse « campagne avec les avantages de la ville » cache un malaise dans la reconnaissance des qualités des paysages périurbains, une difficulté à se situer qui conduit ses experts géographes à les qualifier de « tiers espace » comme il y a eu un « tiers État » (Vanier, 2010, p. 49). Mais le tiers État faisait référence à un très ancien modèle social tripartite, alors que celui du tiers espace est émergent au sein d'un modèle toujours bipartite ; on ne sait pas encore très bien le caractériser, tant sont forts les référentiels de la ville et de la campagne.
Le modèle du paysage rural traditionnel, avec son triptyque forêt-agriculture-village, le clocher de l'église, l'horizon de champs cultivés, la famille à vélo dans la campagne, est omniprésent dans les sites Internet et les dépliants de présentation de ces communes : c'est le cas pour Plaisir (figures 1 et 2), commune de 31 000 habitants à l'ouest de Versailles, à quelques kilomètres de la ville nouvelle de Saint-Quentin-en-Yvelines, qui « est un très vieux village [...] une ville à la campagne [...] », et qui met à l'honneur son château, son « patrimoine agricole et forestier », et son église3. Cette communication municipale, liée au passé effectivement rural, et encore récent, de ces communes, se retrouve dans le discours des habitants venus en général s'installer là pour trouver plus d'espace, plus de nature, et une « vie de village4 » idéalisée  (voir en fin d'article quelques « paroles d'enquêtés » sur les choix résidentiels).

Figure 1. Plaisir, zones naturelles.   

Figure 2 : Plaisir, zones urbaines.
Source de ces deux images : Marta Benages, à partir des cartes du PLU de la ville Plaisir, 2010.

La schizophrénie est inévitable parce que la « réalité », celle des données représentées sur les cartes, les vues aériennes, les statistiques, celle aussi des objets visibles, montre que « l'étendue du territoire » (premier terme de la définition du paysage dans la Convention européenne du paysage) se présente comme un paysage périurbain typique : grands centres commerciaux - Plaisir possède une des plus grandes zones commerciales régionales de l'Ouest parisien (50 000 m2 par exemple pour le seul centre commercial Grand Plaisir) ; infrastructures de transport ferroviaire et routier « d'intérêt national » fragmentant l'espace ; infrastructures routières de desserte locale occupant aussi beaucoup de place, formant une chaîne de ronds-points pensée exclusivement pour l'automobile ; nappes de lotissements pavillonnaires... Il est vrai que ce paysage périurbain, « en tant que perçu par la population » (deuxième terme de la définition du paysage par la Convention européenne du Paysage) n'existe sans doute pas, ou pas encore, ou pas avec une reconnaissance sociale partagée... Le paysage rural semble, en terme d'image à communiquer, le modèle le plus proche auquel se référer. Ce modèle ne correspond pourtant pas non plus à l'expression des habitants enquêtés, qui sont très minoritaires à considérer qu'ils habitent la campagne (2 sur 32) : deux sur trente-deux. Alors que 13 sur les 32 enquêtés se considèrent habiter en ville (surtout ceux du quartier Valibout), la majorité, 17 personnes de notre échantillon, disent habiter « entre les deux » (62,5 % sont habitants dans le quartier du Plateau, 37,5 % dans celui de Valibout). Les seules personnes qui affirment habiter à la campagne sont les propriétaires d'une ancienne ferme. Les habitants qui définissent leur cadre de vie comme étant différent de ceux de la campagne et de la ville utilisent des expressions comme : « entre deux », « la campagne à la ville », « la frontière ». Les habitants eux-mêmes font donc référence à un type de paysage ni urbain ni rural, sans savoir le nommer, mais en parlant des services, de l'accessibilité, des espaces verts, du calme.

Paysage, proximité et appropriation des lieux

La recherche des liens entre les personnes et les espaces, entendus en tant que construction sociale - ce que comprend aussi le terme de paysage -, a été abordée à partir de divers concepts : attachement au lieu [place attachement] (Altman et Low, 1992), sens du lieu [sense of place] (Canter, 1976 ; Hay, 1998), identité du lieu [place identity] (Proshansky et al., 1983) et espace symbolique (Valera, 1993), parmi les principaux. Le phénomène de l'appropriation de l'espace, par sa nature dialectique, permet de concevoir certains de ces concepts de manière holistique, surtout à partir de la proposition théorique de Pol (1996). L'auteur définit un modèle dual de l'appropriation qui se compose de deux voies interdépendantes qui agissent de manière cyclique : l'action, basée sur la dimension comportementale, et l'identification, liée aux processus affectifs, cognitifs et interactifs. Ainsi, les actions dotent les espaces du sens individuel et social à travers les processus d'interaction, tandis que par identification symbolique la personne et le groupe se sentent faire partie de l'environnement et lui attribuent des qualités qui contribuent à la définition de sa propre identité. Ainsi l'espace « approprié » implique des dimensions comportementales au-delà de la dimension purement fonctionnelle (Vidal et Pol, 2005). On rejoint un courant anglophone de travaux sur le paysage, inspiré de ceux de John Brinckerhoff Jackson ou sur l'esthétique environnementale d'Arnold Berleant, qui « valorise l'activité plutôt que la passivité, l'implication plutôt que la mise à distance, le caractère situé plutôt que le détachement » (Blanc, Lolive, 2013, p. 236). Cette appropriation des lieux est étroitement liée à leur perception, même si les deux phénomènes ne sont pas complètement emboîtés : un lieu peut être approprié sans être perçu de façon très explicite par le sujet ; et certains lieux très bien perçus peuvent ne pas être appropriés. Mais il existe une zone de superposition de ces deux phénomènes, qui pourrait correspondre à la notion de « paysage vécu5 », ou d'échelle locale de la reconnaissance paysagère, qui a déjà fait l'objet de travaux importants pour assurer notre démarche (Bonin, 2004 ; Castiglioni, Ferrario, 2007 ; Palmer, 1997 ; Luginbühl, 2001, p. 2). En effet, si nos enquêtés de Plaisir ne parlent pas spontanément de paysage et ont peu de distance par rapport à leur environnement, ils ont en revanche des « parties de territoire » bien délimitées, désignables, perçues de façon assez singulière et avec une charge affective ou esthétique qui les désigne bien comme paysage.
Cette méthodologie attachée aux paysages vécus consiste donc à identifier les éléments et structures de l'environnement qui contribuent par leur aspect à l'attachement et à l'appropriation des lieux, et qui font l'objet d'une perception explicite. Ainsi, la piste que nous avons privilégiée consiste notamment à mettre au cœur de l'évaluation des paysages périurbains la question des pratiques ayant un ancrage spatial, et qui de plus concernent des éléments et des structures du cadre de vie, autrement dit des pratiques liées aux espaces de proximité (Guérin-Pace, 2003). En effet, nos enquêtes ont mis en évidence que les espaces reconnus affectivement, en termes de jugements de valeur positifs - ce que nous appelons des paysages -, par la totalité de nos interviewés, sont l'objet de pratiques spatiales fortes, que ce soit dans la pratique effective ou dans l'imaginaire.
Une des différences spatiales importantes entre l'urbain et le périurbain, ou disons entre la ville-centre et la ville émergente, tient à la nature de ces espaces liés aux pratiques de proximité : à la rue et aux jardins publics se substitueraient des espaces verts « naturels » (forêts et rivières peu jardinées, espaces agricoles). Cette caractérisation par les espaces (ou)verts a déjà été esquissée par Marc Dumont (2010, p. 18) et Enric Batlle (2011, p. 17). Les autres espaces de pratiques de proximité sont les pôles commerciaux et de loisirs étalés (Muñoz, 2008, p. 85), conçus par rapport à la voiture, mais qui sont peu à peu requalifiés et reliés à la ville du fait du resserrement des densités urbaines autour d'eux. La métaphore entre centre commercial périurbain et jardin, permettant de le considérer « comme un paysage », a d'ailleurs déjà été formulée (Cochoy, 2005, p. 82). Ainsi, dans la partie suivante, nous présenterons une mise en situation de notre proposition, dans deux quartiers de Plaisir opposés morphologiquement et socialement, afin d'identifier les espaces de proximité reconnus et pratiqués par les habitants, et de voir dans quelle mesure une appropriation collective des espaces matériels est représentable. Il ne s'agit que d'une illustration, une façon de rendre plus concrète la discussion engagée sur ce que seraient ces paysages périurbains, et les résultats obtenus nous ont semblé suffisamment intéressants et encourageants, même s'ils sont loin de constituer une démonstration.

Pratiques sociales des espaces de proximité et reconnaissance paysagère

Contexte et méthodologie de l'étude de cas

Plaisir est une commune périurbaine francilienne assez typique, mais marquée par une délimitation importante entre une zone urbaine assez dense située dans la plaine et une zone résidentielle de plus faible densité sur un coteau boisé. L'étude des pratiques sociales des espaces de proximité a été menée sur un groupe d'habitants de ces deux quartiers de position géographique, de forme urbaine et de classes sociales différenciées : le quartier de Valibout et les quartiers de La Chaîne, Le Buisson et Les Gâtines (désignés comme le Plateau). Il nous est apparu en effet intéressant de ne pas rester enfermés dans une considération exclusivement pavillonnaire du périurbain, d'abord parce que cette diversité est une réalité géographique, ensuite parce que des variables importantes influençant les paysages vécus peuvent être, en hypothèses, le type de logement (maison-appartement) et sa localisation par rapport aux transports en commun et aux services (dépendance ou non à l'automobile). Derrière ces deux variables, intimement liée à elles, c'est aussi une diversité sociale que l'on voulait explorer.

Figure 3. Situation des quartiers sélectionnés.
Source : Marta Benages à partir de la photographie aérienne, IGN, 2008.

Valibout est un quartier de logements HLM de 3 484 habitants situé au centre de la partie dense de la commune, avec une très bonne accessibilité routière et ferroviaire, locale et régionale. Il est habité par des familles à revenus plutôt faibles dont l'origine est majoritairement étrangère, notamment africaine. Sa morphologie urbaine d'habitat collectif répond aux logiques des projets d'opération d'ensembles de haute densité de la période 1968-1975, accompagnant aussi la création de la ville nouvelle de Saint-Quentin-en-Yvelines située à 8-10 km.

Figure 4. Quartier de Valibout, photo d'un centre d'îlot. Photo Marta Benages, 2010.

Le Plateau est une zone résidentielle pavillonnaire d'environ 4 000 habitants, située au sud de la ville et isolée des principaux services et des équipements communaux par une forêt, mais avec une très bonne accessibilité routière à l'échelle régionale et un cadre naturel privilégié. Il est habité par des familles aux revenus moyens/élevés, par rapport au revenu moyen départemental. Les premiers lotissements de ce quartier datent de la même époque que les logements collectifs de Valibout.

Figure 5. Quartier du Plateau. Photo de Marta Benages, 2010.

Afin de connaître les relations entre les pratiques spatiales de proximité et la qualification paysagère du cadre de vie, l'étude a suivi une méthode géo-ethnographique qualitative (Cook et Reichardt, 1982 ; Hammersley, 1992 ; Valles, 1999 ; Arborio et Fournier, 2008). L'objectif est de repérer les « habitudes » constitutives du paysage vernaculaire tel que l'entend John B. Jackson, c'est-à-dire des façons d'être, notamment des pratiques spatiales, qui font que les gens perçoivent certains lieux plus que d'autres, manifestent un attachement, expriment des représentations spatiales partagées de ces lieux. Le principal outil d'enquête a été une campagne d'entretiens semi-directifs auprès des habitants des deux quartiers sélectionnés. Le guide d'entretien (Benages, 2010) portait sur l'itinéraire résidentiel, la satisfaction quant au logement, quant à son environnement ; sur les itinéraires et les lieux fréquentés ordinairement et ceux qui sont jugés intéressants. Nous nous sommes aussi appuyés sur la réalisation de cartes mentales afin d'obtenir une information complémentaire sur ce qu'il est capable de représenter, voire de reconnaître (Aragonés, 2000, Pujol, 2008). Il s'agit donc de techniques qualitatives d'enquêtes, ethnographiques, qui ne peuvent viser à une représentativité statistique. Les enquêtes sur les représentations paysagères comprennent d'ailleurs fréquemment un nombre réduit de personnes. Ce n'est pas seulement du fait de la lourdeur de ces entretiens (1 à 2 heures par personne ; discours à retranscrire puis à soumettre à une analyse de contenu), mais aussi parce que l'on constate à l'échelle d'un quartier ou d'une commune, que des thèmes sont récurrents, comme le sont en général les endroits préférés ou les trajets les plus usuels. Les entretiens font apparaître une communauté de sensibilité paysagère, et des divergences que l'on peut chercher à interpréter, à partir aussi de l'observation et de l'immersion de l'enquêteur, sans que cela soit univoque, et sans pouvoir généraliser à l'ensemble de la population.
Cette méthodologie nécessite de toucher un éventail sociologique le plus varié possible, et le plus fidèle à la composition statistique de la commune, en termes notamment de genre, de structure par âge, de catégories socioprofessionnelles. Ainsi, notre groupe d'interviewés, de 32 habitants, a une composition sociologique qui vise à se rapprocher des moyennes de la commune. Il comporte néanmoins moins de jeunes (aucun mineur), et plus de personnes âgées de plus de 45 ans ; il comporte aussi davantage de retraités, d'artisans, de commerçants, et moins de cadres supérieurs et d'ouvriers.

Pour préciser les pratiques et représentations des espaces de proximité, il convient tout d'abord d'aborder les dynamiques générales de mobilité et de fréquentation des habitants.

Choix résidentiels, mobilité et influence sur les espaces fréquentés

Les facteurs du choix résidentiel ont une influence directe sur les pratiques quotidiennes et varient selon le quartier analysé. Pour les habitants de Valibout, le principal facteur est le prix modéré d'un logement social, suivi de facteurs de proximité au travail et aux services. On peut penser que ces éléments, liés aussi aux contraintes économiques, favorisent une fréquentation plus locale.
Les habitants du Plateau, en revanche, ont fait le choix d'habiter dans un logement plus grand, dans un environnement naturel proche, malgré les contraintes de mobilité dérivées d'une telle situation isolée par rapport aux principaux services.
Il est intéressant de voir comment le choix résidentiel peut aussi conditionner le sentiment d'appartenance territoriale. Pour les habitants de Valibout, le contexte de la ville et même de la région est important et l'appartement en soi est secondaire. La plupart des habitants interrogés s'accordent pour affirmer un fort attachement au quartier comme espace immédiat d'appropriation, une affection importante pour la ville et, en même temps, une appartenance secondaire à la région. Quant aux habitants du Plateau, ils pratiquent une double territorialité en deçà et au-delà de la commune. Ils développent d'une part une appropriation et une relation affective très locale, à l'échelle de la maison et de son environnement proche (« le quartier ») et, d'autre part, une projection territoriale importante à l'échelle régionale, mais ils n'ont que peu de perception de la commune comme lieu d'appartenance.

Les pratiques quotidiennes des individus sondés sont multiples et dépendent de plusieurs facteurs : niveau socioéconomique, structure sociodémographique du foyer, origine culturelle, etc. Pourtant, le rapport entre le type de pratique et le lieu où elle est réalisée est similaire dans toutes les réponses. Les activités qui couvrent les premières nécessités (courses, soins, démarches administratives, etc.) sont réalisées dans des espaces de proximité. En revanche, les activités de loisirs présentent une territorialité plus diverse : les pratiques associatives et les activités de plein air (promenade, sport, etc.) se déroulent principalement à proximité du lieu de résidence et plus fréquemment, tandis que la sociabilité (en famille et/ou avec des amis) ainsi que les loisirs liés au spectacle ont une territorialité beaucoup plus large et diffuse, et une pratique plus ponctuelle.

Figure 6. Pratiques quotidiennes et sentiment d'appartenance. Réalisation Marta Benages.

À partir des entretiens, on constate qu'il existe un fort sentiment de « vie de quartier » qui favorise l'implication locale, mais la mobilité conditionne un éloignement général des pratiques avec une fragmentation des identités spatiales. Les résultats dans les deux quartiers mettent en évidence cette double territorialité : une zone locale de proximité parcourue à pied (notamment le quartier) et une zone régionale faite de multiples pôles d'intérêt. À Valibout, l'espace public devient le principal cadre de rencontres et d'échanges comme lieu quotidien de vie en communauté au-delà du noyau familier. Dans Les Gâtines, la rencontre entre voisins se fait par les associations, les écoles et, dans de nombreux cas, dans les jardins privés des maisons, mais rarement de façon spontanée dans l'espace public. La comparaison des cartes mentales faites par les habitants des deux quartiers confirme que les pratiques sociales de proximité favorisent une perception continue des espaces publics du quartier de Valibout, et une perception fragmentée, faite de lieux ponctuels, pour les habitants du Plateau.

Figure 7. Cartes mentales des habitants du quartier de Valibout. Pratiques du quotidien réalisées à pied et perception continue de l'espace pour les habitants du Valibout. Les différents éléments représentés sont connectés entre eux. (1) Reda, entre 45 et 59 ans, médiateur vie sociale, résident au Valibout depuis 18 ans. (2) Didier, entre 30 et 44 ans, magasinier, résident au Valibout depuis 10 ans.

Figure 8. Cartes mentales des habitants du Plateau. Pratiques du quotidien réalisées notamment en voiture et perception fragmentée de l'espace, faite de lieux ponctuels, pour les habitants du Plateau. Les différents éléments représentés ne sont pas connectés entre eux. (1) Anne, entre 45 et 59 ans, animatrice sportive, résidente au Plateau depuis 10 ans. (2) Emmanuel, entre 30 et 44 ans, artisan en bâtiment, résident au Plateau depuis 8 ans.

Jeux entre pratiques et perceptions des espaces de proximité selon les deux quartiers

À Plaisir, les espaces de proximité sont assez vite cernés et communs à tous les enquêtés, autour du pôle commercial régional, d'un assez grand domaine forestier, et d'un espace vert public, central, aménagé pour les loisirs, le parc du Château (figure 7). La situation de ces espaces et leur accessibilité pour les quartiers analysés conditionnent de manière directe leurs pratiques et perceptions et, par conséquent, leur reconnaissance paysagère. Alors que le parc du Château recueille un consensus en terme de reconnaissance, considéré comme emblématique de la commune par sa valeur patrimoniale, nous allons développer ce qu'il en est des autres types d'espaces.

La conception de la zone commerciale offre une accessibilité très bonne à l'échelle régionale, mais plus conflictuelle pour les habitants de la commune, car le centre commercial occupe une position périphérique séparée des quartiers voisins par des routes départementales très fréquentées, mal sécurisées pour les piétons ou les cyclistes.
Néanmoins, pour les habitants de Valibout, cette zone commerciale est assez proche et accessible (environ 10 minutes à pied), d'où le fait qu'elle soit un espace de promenade à partir du quartier. Outre sa fonction commerciale principale, elle représente un espace de rencontre et de brassage.

«... J'aime bien m'asseoir à la terrasse du café, et voir passer des gens que je connais, faire les boutiques de la galerie marchande, parce que c'est presque un lieu de rencontre. » (Reda, entre 45 et 59 ans, médiateur vie sociale, résident du Valibout depuis 18 ans.)

Cet intérêt au-delà du seul acte de consommation ne correspond pas aux résultats d'autres enquêtes sur la perception des centres commerciaux, également menées de façon qualitative (Lemoine, 1999). On peut seulement émettre l'hypothèse d'une évolution des perceptions dans le temps, ou bien qu'elles concernaient des centres plus éloignés de la ville que ceux de Plaisir ou d'autres hypermarchés (Cochoy, 2005).
L'accès pour les habitants du Plateau, en revanche, reste complètement conditionné à la voiture. La distance à parcourir, les difficultés causées par les embouteillages fréquents et le manque d'offres, autre que commerciale, font qu'ils ne le pratiquent que comme un espace de consommation ponctuel, peu relié à la perception de leur cadre de vie :

« Le centre commercial... je n'aime pas du tout y aller, j'y vais quand même par nécessité alimentaire... » (Emmanuel, entre 30 et 44 ans, artisan en bâtiment, résidant du Plateau depuis 8 ans.)

Pour ce qui concerne les espaces verts « naturels », tous les habitants sondés parlent de la forêt comme un espace qu'ils aiment fréquenter, un espace de bien-être valorisé aussi pour sa proximité. L'ensemble des forêts de Sainte-Apolline, du parc du Château et du bois de la Cranne forment une masse quasi continue qui traverse le cœur de Plaisir, entre la vallée urbanisée et le plateau, et s'étend d'ouest en est.
Pour les habitants du Plateau, la forêt est un espace de proximité très fréquenté qui participe à la définition de leur cadre de vie immédiat. En fait, elle est souvent perçue comme la prolongation de l'espace privé du jardin et, dans certains cas, sa fréquentation devient presque journalière.

« Dans un environnement relativement proche, on a beaucoup de jolies forêts. J'apprécie beaucoup parce que c'est proche, je peux y aller à pied et c'est agréable » (Martine, entre 45 et 59 ans, retraitée, résidente du Plateau depuis 20 ans.)

Les habitants de Valibout, de leur côté, font aussi référence à la promenade en forêt comme pratique de proximité, avec une fréquentation mineure, car finalement l'accessibilité est moins facile.

« Moi par exemple, samedi ou dimanche je vais à la forêt avec mes enfants, je respire l'air pur, à Plaisir. C'est magnifique, c'est la tranquillité, c'est ça qu'on cherche, on cherche à changer du quotidien, voir autre chose de plus beau, plus naturel et qui est la nature elle-même. » (Reda, entre 45 et 59 ans, médiateur vie social, résident du Valibout depuis 18 ans)

Figure 9. Les trois principaux espaces de proximité pratiqués par les enquêtés.
Source : Marta Benages à partir de la photographie aérienne, IGN, 2008.


Enfin, de façon moindre mais commune aux deux quartiers, les espaces agricoles tiennent une certaine importance dans la perception du cadre de vie :

« Les champs, il y en a là, tous les ans je regarde ce qu'ils ont planté pour voir si ça va être sympa ou pas, là j'ai du colza, ce n'est pas terrible, je préfère quand c'est du maïs, parce que le maïs me protège des vues et du bruit de la route, et pendant longtemps. Je le vois comme un espace de travail, ah oui, c'est un paysage agréable à regarder oui, je suis plus contente d'avoir un champ qu'une usine... c'est clair. Mais ça ne va pas durer, il va y avoir une route... Je trouve que c'est agréable à regarder, et puis je trouve que c'est nécessaire pour l'économie » (Yvelines, plus de 60 ans, retraitée, résidente du Plateau depuis 34 ans.)

« Les champs, pour moi c'est plutôt un beau paysage à regarder, parce qu'en alternance je travaille à Pontchartrain, alors quand je passe par là-bas, je passe Saint-Germain-la-Grange, et il y a une grande verdure, franchement, c'est très, très beau. Pour moi c'est plutôt un paysage à regarder, mais après niveau productivité, je ne sais pas, mais c'est plus un plaisir de regarder, et même des fois on est allé faire du moto-cross là-bas. » (Souleimane, moins de 30 ans, étudiant en comptabilité, résident du Valibout depuis sa naissance.)

À travers ces citations qui montrent bien que ces représentations prennent forme en général à partir d'un récit lié à des pratiques, une appropriation et une reconnaissance paysagères collectives se dessinent, que nous pouvons reprendre à partir du modèle dual de l'appropriation de Pol (1996).

Reconnaissance paysagère partagée et identité locale

Le parc du Château est un des lieux les plus remarquables de l'histoire locale et de la commune et, bien qu'il ne soit pas un espace utilisé régulièrement, toutes les personnes interrogées le décrivent comme emblématique. Il est très présent dans l'imaginaire collectif en tant qu'espace symbolique a priori (Pol, 1997) approprié par identification en dehors des pratiques quotidiennes.

Le centre commercial est pratiqué par tous et reconnu comme un lieu représentatif de Plaisir, mais avec différentes connotations. Tous les enquêtés sont d'accord pour affirmer sa représentativité en tant que pôle commercial périurbain typique mais son intégration locale est plus diversement reconnue selon le quartier de résidence. La plupart des habitants du Plateau n'y vont que par nécessité, et l'intègrent mal au cadre de vie local. La majorité des habitants de Valibout, eux, le considèrent comme un espace de pratiques quotidiennes en continuité avec leur environnement bâti proche, en lui attribuant une connotation affective qui renforce un sentiment d'appartenance collective au lieu. Cet espace est associé dans les enquêtes au centre-ville, au détriment du centre historique. Nous sommes donc face à un espace très représentatif, assez pratiqué, mais pas forcément approprié, ou reconnu, par tous les usagers. L'accessibilité à pied apparaît comme un argument très déterminant dans la perception de ces lieux génériques.

Les forêts et les espaces agricoles sont perçus, en général, comme des espaces de proximité porteurs d'une forte composante esthétique et symbolique de relation à la nature et à la « verdure ». Sur le Plateau, la fréquentation des espaces boisés est très forte en raison de la proximité, mais aussi en tant qu'espace de matérialisation des attentes d'un choix résidentiel éloigné des services mais entouré de verdure. L'intégration du tissu résidentiel de faible densité des quartiers du Plateau dans la forêt favorise leur pratique quotidienne, et les résidents la perçoivent comme un élément représentatif du quartier. Les habitants de Valibout, cependant, fréquentant assez régulièrement l'espace forestier et y tissant des liens affectifs, ne le considèrent pas comme un espace ouvert définissant leur environnement quotidien. Pour eux, le rapport à la nature n'était pas un facteur de choix résidentiel, mais, cependant, ils apprécient la tranquillité de l'endroit et la relative proximité aux espaces naturels pour lesquels ils montrent une sorte d'émerveillement par opposition à la routine. Nous pouvons dire que, même si la proximité et l'accessibilité sont des facteurs essentiels dans l'appropriation des forêts ou des espaces agricoles, le modèle urbain d'origine de l'usager influence considérablement le rôle de l'espace ouvert comme générateur de sentiment d'appartenance au quartier. Lorsque le modèle urbain de référence est dense, la forêt reste en dehors du paysage urbain et ne renforce pas le sentiment d'appartenance au quartier. En revanche, le modèle urbain de faible densité favorise l'intégration de la forêt dans le quartier et active le sentiment d'appartenance.

Ainsi le centre commercial pour les habitants de Valibout, et la forêt pour les habitants du Plateau, en tant que lieux fortement pratiqués au quotidien, sont des espaces de proximité capables de tisser un sentiment identitaire collectif, c'est-à-dire d'appropriation partagée du lieu. En revanche, tandis que, d'un côté, les habitants du Plateau ne considèrent pas le centre commercial comme un espace de pratiques sociales agréables (assez éloigné, et accessible seulement en voiture), de l'autre côté, les habitants de Valibout ne décrivent pas la forêt comme un espace identitaire propre à leur cadre de vie (plus associé au milieu urbain), même s'ils apprécient beaucoup ces espaces naturels.

En résumé, l'évaluation des paysages vécus des habitants de Plaisir a permis :
  • de confirmer l'importance des espaces ouverts périurbains comme paysages vécus ;
  • de détecter des représentations communes de l'environnement boisé et agricole en terme d'appréciation esthétique et symbolique ; 
  • d'identifier trois variables significatives dans les phénomènes de perception de l'espace de proximité : l'accessibilité à pied, la valeur iconique de l'espace collectif et le modèle urbain de référence.

Conclusion

Nous avons pu esquisser, pour deux quartiers périurbains bien différents en termes de morphologie et de composition sociologique, les représentations sociales qu'ont les habitants de leur cadre de vie, comportant une appréciation esthétique et une appropriation territoriale, bref, une façon de percevoir et de pratiquer les paysages périurbains très liée aux modalités d'accès, avec une place particulière de la marche à pied. Par conséquent, favoriser les continuités, avec des trajets directs et sécurisés entre résidences, services et espaces naturels, apparaît bien comme un enjeu essentiel de requalification paysagère des espaces périurbains dans la construction d'une forme de convivialité qui leur est propre : c'est ainsi le motif écologique de la trame verte qui semble bien pouvoir trouver un équivalent, voire une association efficace avec les pratiques spatiales des habitants.
L'autre résultat de notre idée de reconnaissance paysagère liée aux proximités est la mise en évidence, dans ces espaces périurbains, de trois types d'espaces, donnant lieu à une multiappartenance différenciée : les espaces boisés et agricoles périphériques, sortis de leur banalité par les paroles des enquêtés, les espaces publics historiques et emblèmes de la commune, et les multiplexes de consommation. La faiblesse de l'échantillon de population enquêtée semble contrebalancée par un grand consensus rencontré dans les réponses sur les pratiques et les représentations, au sein d'un même quartier. Les résultats cependant ne peuvent être systématisés sans le recours à une enquête plus large, et surtout sans la comparaison avec des configurations de terrain différentes, ce qui est l'objet d'un programme de recherche en cours, sur les paysages des franges périurbaines6.
Les espaces ouverts périurbains sont bien apparus dans les enquêtes comme des espaces collectifs, alternatifs aux espaces publics traditionnels, et stratégiques dans la construction d'un territoire périurbain ayant sa propre identité. Le rôle de l'espace public dans la ville compacte est largement reconnu, comme l'épine dorsale du tissu urbain et le catalyseur du sentiment d'appartenance (Bohigas, 1985 ; Busquets, 1992 ; Delbaere, 2010), alors que les espaces ouverts périurbains peinent à être considérés comme analogues. Il est certain qu'ils ne sont pas de même nature - en particulier pour les espaces agricoles qui sont privés, par leur mode d'exploitation du moins -, et qu'ils n'ont pas la même généalogie : alors que les espaces publics des centres urbains sont surtout les produits d'une volonté politique et d'un aménagement, les espaces de proximité périurbains sont préexistants et résistants (Muñoz, 2008). À ce sujet, le travail géo-ethnographique suggère d'autres façons de production de l'espace périurbain d'usage collectif en intégrant les appropriations et les perceptions liées à la vie quotidienne, dans les espaces de proximité. À partir des multiples points de vue des habitants de quartiers différents, il est possible de repérer des représentations communes capables d'établir un imaginaire paysager renouvelé de l'espace collectif périurbain.
Il manque enfin à notre étude de cas l'autre sens de la relation paysagère définie par les pratiques : c'est celui du rôle de cette appréciation et de ces pratiques dans l'évolution et l'aménagement matériel des espaces. Quelle est l'influence de cette appropriation du pôle commercial par les habitants de Valibout et des espaces boisés par ceux du Plateau ? Comment la mise en évidence de ce processus peut-il servir l'aménagement de la commune ? Quels relais en somme ces représentations ont-elles dans les politiques publiques ? Probablement un des principaux défis dans l'avenir des politiques paysagères des « paysages ordinaires » consiste à tirer profit des processus d'appropriation des espaces par des liens affectifs forts afin d'impliquer les habitants dans la caractérisation première, la prise de décision, et la gestion enfin de leur cadre de vie, comme garantie du succès des interventions paysagères. Ce tournant participatif, illustré par un foisonnement d'expériences et de discours dans de nombreux projets de paysage depuis quelques années7, n'était pas présent en tant que tel dans la loi paysage de 1993. Mais il est une suite logique de l'élargissement spatial et social du champ des politiques de paysage.


Paroles d'habitants sur leurs choix résidentiels (recueillis au printemps 2010)

« On cherchait une maison, parce que Paris était trop cher, on est venu là, c'était relativement près de la nature, ça c'est le grand atout. » (Élisabeth, entre 45 et 59 ans, mère au foyer, résidente au Plateau depuis 25 ans.)
« On s'est dit qu'en s'éloignant un tout petit peu, on savait qu'ici on pouvait acheter quelque chose dans un environnement qui est vraiment super. » (Camille, entre 30 et 44 ans, mère au foyer, résidente au Plateau depuis 1an.)
« On cherchait un environnement..., à ce moment-là on avait trois enfants, donc c'était important d'avoir de l'espace, d'avoir un certain environnement, oui. » (Yveline, entre 60 et 74 ans, assistante social [retraitée], résidente au Plateau depuis 34 ans.)
« Moi c'est pour l'espace, pour avoir plus grand et pour avoir des enfants. J'ai fait Paris, La Celle-Saint-Cloud et Plaisir. Pour trouver plus grand, et puis le prix, pour le prix et l'espace [...] en discutant à La Celle-Saint-Cloud avec une maman, elle me dit, va voir à Plaisir, il y a un domaine privé, tu peux tout faire à pied. Je vais voir et je suis un peu tombée sous le charme en arrivant au domaine, et puis j'ai visité une maison, ça c'est celle-ci. Le jardin m'a plu, j'ai l'accès au lac, la forêt derrière... donc voilà. » (Sandra, entre 30 et 44 ans, gérante de boîte, résidente au Plateau depuis 7 ans.)
« J'habite ici, c'est le logement de l'école, oui. J'avais d'autres propositions, ils m'avaient proposé d'autres logements dans d'autres écoles, mais c'est pour l'environnement, les arbres... » (Marie, entre 45 et 59 ans, enseignante, résidente au Plateau depuis 25 ans.)
« En fait, comme nous avons 4 enfants pour se loger à Paris c'est impossible donc nous avons cherché une maison dans les environs, une maison qui correspond à notre style de vie, une chambre pour chaque enfant, de la verdure autour et facile d'accès pour aller à Paris. » (Anne, entre 45 et 59 ans, animatrice sportive, résidente au Plateau depuis 10 ans.)
« J'étais sur Paris, et c'était trop dense, trop pollué trop du monde et du coup j'ai voulu «la campagne», parce que dans le temps c'était vraiment une campagne Plaisir. Il n'y avait pas cette densité... Vous savez qu'en 15 ans, la ville de Plaisir a doublé la population, on était à 16 000 on est a 32 000. C'est ça qui ma fait venir ici, c'est la tranquillité, la proximité aussi, pour la région parisienne, et surtout le travail, c'est dans la région où il y a le plus de travail, l'Île-de-France. » (Reda, entre 45 et 59 ans, médiateur vie sociale, résident au Valibout depuis 18 ans.)
« À Plaisir, c'est calme, tranquille, l'environnement c'est bien pour les enfants. Par rapport à Paris, et d'autres, ici, 78 ça va déjà, il y a le calme, c'est juste pour les enfants » (Didier, entre 30 et 44 ans, magasinier, résident au Valibout depuis 10 ans.)

Mots-clés

Paysage, périurbain, proximité, landscape
Landscape, periurban, nearness

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Auteur

Marta Benages-Albert et Sophie Bonin

Marta Benages-Albert, doctorante, professeur assistante, Escola Tècnica Superior d'Arquitectura, Universitat Internacional de Catalunya (ESARQ UIC). Architecte de l'ESARQ UIC en 2007, master 2 « Théories et démarches du projet de paysage » (ENSPV - Paris 1 - AgroParisTech) en 2010.
Courriel : martabenages@uic.es
Sophie Bonin est maître de conférences, École nationale supérieure de paysage de Versailles, ingénieur agronome et docteur en géographie de l'université Paris 1 (2002).
Courriel : s.bonin@versailles.ecole-paysage.fr

Pour référencer cet article

Marta Benages-Albert et Sophie Bonin
Le rapport au paysage ordinaire. Approche par les pratiques des espaces de proximité
publié dans Projets de paysage le 20/12/2013

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/le_rapport_au_paysage_ordinaire._approche_par_les_pratiques_des_espaces_de_proximite

  1. En témoigne aussi l'intitulé expressif des 3e assises européennes du paysage, qui ont réuni le monde professionnel et les chercheurs en paysage, en 2007, à Marne-la-Vallée : « Le périurbain : mort du paysage ou paysage émergent ? ».
  2. Nous renvoyons ici à la définition des « espaces urbains de proximité » proposée par France Guérin-Pace (2003), et qui semble particulièrement bien adaptée et intéressante pour notre terrain.
  3. Site Internet de la ville : www.ville-plaisir.fr/rubriques/cadre/cadre.htm (consulté le 30 octobre 2010).
  4. Nous pouvons citer plusieurs études basées sur des enquêtes, incluant la problématique du choix de résidence, dans des contextes périurbains très divers, mais aux conclusions proches : Van Oort et Lucas, 1997 (Utrecht) ; Jaillet, 2004 ; Rougé, 2007 (région Midi-Pyrénées) ; Semmoud, 2003 (région Rhône-Alpes) ; Berger, 2004 (région Île-de-France).
  5. Une des premières publications scientifiques sur cette notion est sans doute celle de Jean-Luc Piveteau, et qui correspondait précisément à l'étude des milieux urbains en extension, « Paysage cadastral et paysage vécu : réflexions sur les espaces construits », Geographica Helvetica, n° 4, 1974, p. 145-152.
  6. Projet PFP-RIO : « Les paysages des franges périurbaines : représentations, indicateurs, outils », dans le cadre du programme « Paysage et développement durable » (ministère de l'Écologie et du Développement durable), 2012-2014, piloté par Richard Raymond, UMR Ladyss-CNRS, et avec des équipes du Larep (ENSP), des UMR Lavue (CNRS), et Espace-DEV (IRD), avec une comparaison de terrains en Île-de-France, en Languedoc, et à l'île de la Réunion.
  7. On peut ici évoquer le rôle important des agences ou des associations de paysagistes DPLG qui ont fortement permis de développer une réflexion et des expériences sur ce thème, comme Alpage et Passeurs.