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Le paysage rural italien dans les archives d'Emilio Sereni : problèmes et méthodologie pour une recherche

The archive of Emilio Sereni and the Italian agricultural landscape: problems and methodology for a research

19/01/2011

Résumé

Cet article est une présentation du fonds consacré à Emilio Sereni et déposé dans les archives qui portent son nom, que l'on vient de classer et de mettre à la disposition des chercheurs. Nous traçons ici les lignes principales d'une recherche qui concernera ces matériaux, en se focalisant sur la reconstruction des références de Sereni sur la définition du concept de paysage, notamment du côté de la géographie. Quelle est la signification de ce corpus pour une « archéologie » de l'idée de paysage chez Sereni ? Quel est le rôle des géographes italiens et français qu'il a lus dans la construction de son idée de paysage rural ? Nous commençons ici à interroger ses documents de travail.
This paper deals with the archive of Emilio Sereni, recently classified and opened to researchers. We draw here the main lines of a research that will deal with these documents, focusing on the reconstruction of the Sereni's references about the definition of the idea of landscape, namely in the geographic field. What is the relevance of this corpus for an «archaeology» of the Serenian concept of landscape? What is the role of the Italian and French geographers that he reads, in the construction of his agricultural landscapes? We start here to interrogate his archives.

Texte

Vient d'ouvrir ses portes au public l'Archivio Biblioteca Emilio-Sereni qui rassemble les considérables archives et la bibliothèque de travail de l'auteur de la plus célèbre étude sur le paysage italien, la Storia del paesaggio agrario italiano (Sereni, 1961). Les archives, situées à Gattatico, près de Reggio Emilia, font partie de l'Istituto Cervi, institution culturelle avec son musée et ses propres activités, qui a pour finalité de conserver la mémoire des sept frères Cervi, les plus célèbres des martyrs de l'antifascisme italien, fusillés en 1944 par les miliciens fascistes de la République de Salò à cause de leur participation à la Resistenza (Fanti, 1990). Le nouvel établissement se trouve à côté de l'ancienne maison de la famille Cervi, une ferme typique de métayers de la plaine padane. Dans le même lieu, on conserve aussi les archives de nombreux mouvements et syndicats de paysans, concernant notamment la période de la réforme agraire de 1951, à laquelle Emilio Sereni (1907-1977) avait travaillé de façon suivie en tant que député du parti communiste. Les chercheurs qui souhaitent travailler sur cette réforme ne peuvent pas se passer de ces fonds essentiels.
Mais ce n'est pas du côté du politicien que se dirige maintenant l'attention des chercheurs qui commencent à travailler sur les riches fonds sereniens, mais du côté de l'intellectuel, capable d'écrire un ouvrage sur l'histoire du paysage italien, lequel après cinquante ans est considéré encore comme un chef-d'œuvre du genre. Il y a aussi d'autres livres où Sereni aborde directement l'histoire du paysage : Comunità rurali nell'Italia antica (Sereni, 1955), Terra nuova e buoi rossi (Sereni, 1981) et des articles majeurs comme les « Note per una storia del paesaggio agrario emiliano » (Sereni, 1957). Il s'agit toujours d'ouvrages originaux, qui sont encore des références majeures en Italie, non seulement pour l'histoire du paysage, mais aussi pour les études de toponymie et de géographie historique de l'Antiquité.  
Dans la littérature sur Sereni, il y a encore plusieurs points d'interrogation concernant l'interprétation de ces études dans sa biographie scientifique et politique. Comme l'ont souligné des auteurs tels que Renato Zangheri, c'est en tant que chercheur que Sereni emploie des instruments intellectuels plus libres face à l'orthodoxie qu'il professe constamment en politique. Dans l'histoire du paysage, écrit Zangheri, « Sereni trouvait le moyen d'employer son marxisme de façon plus créative, moins liée à des schémas, que dans les autres champs. La recherche procède librement, souvent de façon tumultueuse, en arrivant à des résultats d'une finesse extraordinaire » (Zangheri, 1981, p. IX).
On considère habituellement Sereni comme l'un des premiers auteurs qui applique en Italie la démarche de Marc Bloch et des historiens « annalistes » ; il est aussi l'une des références majeures pour des géographes comme Lucio Gambi (1920-2006). Mais quelles sont plus précisément les références intellectuelles de Sereni sur la géographie et le paysage ? Comment se rapporte-t-il à la science de son époque ? Ses archives sont une occasion pour étudier l'archéologie de la production culturelle d'un auteur qui a fait école. Cet article vise à tracer un panorama préliminaire pour une future recherche.

Questions méthodologiques

Les sources de cet auteur sont pluridisciplinaires : dans ses archives, bâties avec une constance encyclopédique, émergent des références bibliographiques et intellectuelles pas toujours déclarées dans la Storia del paesaggio agrario, qui ne présente pas, pour des raisons éditoriales, un appareil critique de notes et de bibliographie. Il faut donc se référer à ces matériaux pour savoir quelles sont les sources et les références principales de notre auteur : nous essayerons de le faire d'après la démarche que Michel Foucault a appelée l'« archéologie du savoir », qui part du questionnement des concepts de base de la connaissance pour arriver à faire parler les documents avant les auteurs. « Les marges d'un livre ne sont jamais nettes ni rigoureusement tranchées : par-delà le titre, les premières lignes et le point final, par-delà sa configuration interne et la forme qui l'autonomise, il est pris dans un système de renvois à d'autres livres, d'autres textes, d'autres phrases : nœud dans un réseau. » (Foucault, 1969, p. 34.)
Nous nous intéressons d'abord à l'analyse des matériaux des archives, pour essayer de comprendre, et de discuter de façon critique, la formation de concepts, tels que le paysage, que nous employons tous les jours mais dont nous ne connaissons pas toujours l'origine ni les problématiques qui ont porté à leur formation. Il s'agit à la fois de « déconstruire », comme le suggérait Jacques Derrida, le langage de ces concepts généraux pour en comprendre les enjeux (Derrida, 1967 et 1972), tout en étant conscients que, comme l'affirme Franco Farinelli en critiquant le linguistic turn, le langage ne suffit pas à expliquer la complexité du monde (Farinelli, 2003, p. 73).
D'après une première reconnaissance des fonds, on constate parmi les lectures de Sereni la présence constante non seulement d'historiens, mais aussi de géographes, interrogés pour la récolte d'informations et pour définir ce que Sereni appelle « la théorie du paysage ». Cela nous permet d'analyser les transferts interculturels mis en œuvre par l'auteur : si l'on sait que Sereni est l'un des premiers qui porte en Italie la méthodologie de Marc Bloch, désormais la disponibilité de nouveaux instruments, notamment la correspondance entre Marc Bloch et Lucien Febvre (Bloch et Febvre, 1994), permet une analyse plus efficace des transferts interculturels et méthodologiques que l'étude de ces auteurs implique.
On connaît moins les autres références de Sereni qui, polyglotte en tant que fils d'une famille de la bourgeoisie juive et exilé pendant plusieurs années sous la dictature fasciste, consultait la littérature scientifique produite dans toutes les langues d'Europe. Nous nous proposons d'aborder ce problème en suivant d'abord la piste de sa relation avec la géographie humaine française, dont certains auteurs sont bien représentés dans ses dossiers bibliographiques. Nous suggérons notamment un parallèle avec un contemporain, Roger Dion (1896-1981), que Sereni cite, explicitement ou implicitement, à plusieurs reprises, notamment à propos de l'histoire du paysage et de l'emploi de la géographie ancienne pour sa reconstruction.

L'organisation du fonds

Les archives de Gattatico se composent de trois sections : la bibliothèque personnelle de Sereni, l'archive des articles et de la littérature grise qu'il consultait, la section des manuscrits et des fiches bibliographiques.
La consistance du fonds est remarquable, car l'auteur travaillait de façon systématique à la récolte des matériaux les plus différents : on l'a appelé pour cela « le dernier des encyclopédistes ». On compte dans la bibliothèque 20 000 volumes et 200 périodiques environ ; dans le fonds des archives, presque 1 000 dossiers contiennent plus de 63 000 pièces ; dans le fichier bibliographique, il y a environ 300 000 fiches manuscrites. La présence d'autres manuscrits de l'auteur est moins importante, car les correspondances et les écrits inédits de Sereni sont restés à l'Institut Gramsci de Rome, institution qui garde des relations suivies avec l'Institut Cervi.

La bibliothèque

Les 20 000 volumes environ présents dans la bibliothèque nous servent pour une première appréciation des lectures de Sereni. Déjà, en dépouillant le catalogue, nous pouvons constater l'ampleur de ses intérêts et le caractère polyglotte de sa documentation. Plusieurs étagères sont consacrées aux dictionnaires et aux manuels linguistiques indispensables pour consulter une collection de livres et de revues où l'on trouve des matériaux en plus d'une dizaine de langues : italien, français, anglais, allemand, espagnol, russe, polonais, tchèque, roumain, hébreu, langues indiennes, etc.
Les sections d'histoire et de géographie confirment une dette importante envers les contemporains français, notamment les historiens des Annales et la Géographie humaine. Les classiques soulignages de Sereni au crayon rouge et bleu démontrent quels volumes ont été les plus intéressants pour son travail. Nous savons qu'il a étudié l'ouvrage classique de Bloch, Les Caractères originaux de l'histoire rurale française, dans la nouvelle édition des années 1950 publiée par Robert Dauvergne avec un appendice substantiel (Bloch, 1952-1956). Nous remarquons d'abord que le volume n'est souligné densément que jusqu'à la fin du deuxième chapitre : donc, Sereni y travaille surtout les parties sur « Les grandes étapes de l'occupation du sol », « La vie agraire », « La seigneurie jusqu'à la crise des XIVe et XVe siècles ». Il paraît moins intéressé par la deuxième partie du livre, qui, du Moyen Âge à l'époque moderne, se concentre sur les périodes successives. Nous pouvons supposer que cela s'explique par le fait que l'époque prémoderne permet des parallèles plus pertinents entre la situation française et la situation italienne, tout en considérant les évidents problèmes méthodologiques que pose toujours la comparaison entre des aires géographiques différentes. Ce n'est pour l'instant qu'une hypothèse, que nous devrons vérifier par un travail comparatif sur les textes de ces deux auteurs, mais c'est néanmoins un exemple de la richesse de renseignements que la bibliothèque d'un savant peut donner aujourd'hui à ceux qui s'intéressent à son œuvre. 

Figure 1. Marc Bloch, Les Caractères originaux de l'histoire rurale française, Paris, Colin, 1956, p. X. Page annotée avec le caractéristique crayon rouge et bleu de Sereni.

La géographie, de son côté, est représentée par un corpus de textes, dont les ouvrages sur la maison rurale en Italie sont parus dans la série dirigée par Renato Biasutti entre les années 1940 et 1950. C'est dans ce recueil que paraît la première monographie de Lucio Gambi, La casa rurale nella Romagna (Gambi, 1950). Il faut aussi souligner la présence de différents ouvrages, de caractère théorique et méthodologique, des auteurs qu'Olivier Orain définit comme les représentants du « réalisme géographique postvidalien » (Orain, 2009, p. 35-63). On trouve par exemple les Problèmes de géographie humaine d'Albert Demangeon, La Géographie humaine de Jean Brunhes et le Traité de géographie physique d'Emmanuel de Martonne.

L'archive

Pour notre recherche, il est encore plus intéressant d'analyser les matériaux des archives, déposés dans environ un millier de dossiers contenant plus de 63 000 pièces. Il s'agit de l'ensemble des articles, des journaux et de la littérature grise (tracts, documents polycopiés, documents internes) sur lesquels le travail de documentation de Sereni s'appuyait spécifiquement. En effet, Sereni ne gardait pas dans sa bibliothèque les livraisons complètes ni les séries des revues scientifiques qu'il consultait : comme chaque numéro de revue contient normalement des articles sur des arguments différents, cela aurait pu gêner son travail encyclopédique en créant, vu l'ampleur des matériaux, des difficultés majeures dans leur repérage. Donc, Sereni coupait les articles qui l'intéressaient et les reliait à nouveau dans plusieurs extraits et fascicules qu'il regroupait ensuite par dossiers thématiques.
Par exemple, nous trouvons des articles de la même revue (et du même numéro aussi), le Bollettino della Società Geografica Italiana, sous les intitulés de : « Cartographie » (dossier 48), « Géographie » (dossier 128), « Écologie humaine » (dossier 458), « Géographie humaine » et « Géologie » (dossier 674), « Climatica » (dossier 652), « Colline » (dossier 653), « Colonisations » (dossier 654), « Émilie » (dossiers 665 et 666), « Padana » (dossier 697), « Romagne » (dossier 718) et sans doute dans d'autres dossiers que nous n'avons pas encore ouverts. Il s'agit du même système de classement que nous utilisons maintenant dans nos ordinateurs, où nous ne rangeons pas nos documents d'après un unique ordre alphabétique ou chronologique, mais les classons en plusieurs dossiers et sous-dossiers en leur donnant les noms qui nous paraissent les plus pertinents pour retrouver rapidement les fichiers. Actuellement, un répertoire alphabétique des titres des dossiers est consultable en ligne sur le site de l'Archivio Sereni.
Les articles concernant la géographie et le paysage couvrent toute la période comprise entre les années 1940 et 1970, mais les plus intéressants pour nous sont ceux qui se réfèrent aux années 1940 et 1950, car ils précèdent la rédaction de la Storia del paesaggio agrario. Cette source est encore plus importante si nous considérons qu'un livre peut se trouver dans la bibliothèque d'un auteur par hasard, par exemple s'il y est arrivé comme cadeau : s'il n'est pas cité ou souligné, nous ne sommes même pas sûrs qu'il ait été lu. Au contraire, dans le cas de ces 63 000 documents, nous sommes convaincus que Sereni les a choisis, coupés et classés, donc les a consultés. Cela peut nous donner beaucoup d'informations sur ses idées scientifiques.  
Il y a aussi un petit groupe de dossiers, une quinzaine, contenant des notes manuscrites et dactylographiées de Sereni et d'autres collaborateurs, avec en plus quelques manuscrits et minutes de ses articles.

Le fichier bibliographique

Dans le fichier bibliographique, presque 300 000 fiches manuscrites par le même Sereni se réfèrent aux matériaux décrits dans les paragraphes précédents. Tous les livres et les articles présents dans la bibliothèque et dans les archives sont signalés ici d'après un système qui nous permet d'obtenir des informations ultérieures sur les parties de bibliographie qui ont intéressé le plus Sereni. Nous trouvons sur ces petites fiches un système de renvois et de références qui permet le repérage, pour chaque argument spécifique, non seulement du titre de l'ouvrage consulté, mais aussi de la page et de la phrase de la référence.
Par exemple, la section « Paysage » se compose de sous-sections comme « Paysages ruraux », « Paysages étrangers », « Théorie du paysage », « Histoire du paysage », « Paysage pictural », elles-mêmes divisées en sections consacrées aux paysages des différentes régions de l'Italie. Dans le fichier nous pouvons trouver le même titre, ou la même référence, répété plusieurs fois dans des sections et sous-sections différentes, lorsque Sereni a cru que tel ouvrage est utile à élucider des questions diverses. Par exemple, la page 4 de la brochure de Lucio Gambi, Critica ai concetti geografici di paesaggio umano, est citée sous les titres de « Paysages ruraux », « Théorie du paysage », « Histoire du paysage », etc. Nous pouvons retrouver le même article signalé dans plusieurs dizaines de fiches ; dans plusieurs fiches nous trouvons aussi un titre qui renvoie à un autre titre, ou à une autre citation, sur une matière spécifique. Là aussi nous découvrons un système de classification plutôt avancé que nous pourrions définir, avec un mot inconnu à l'époque de Sereni, comme un « hypertexte ».
Intercalés parmi les fiches, il y a des billets où Sereni a transcrit des morceaux choisis de ses lectures. Parfois il y a ajouté des commentaires de sa plume, qui nous permettent d'éclaircir les raisons de son intérêt pour certains auteurs. Sur la fiche reproduite dans la figure 2, il signale l'intérêt d'un texte du géographe Aldo Pecora sur le paysage sicilien, ainsi que la présence de ce titre dans la bibliographie de la Critica ai concetti geografici de Gambi.

Figure 2. Archives Emilio Sereni (dorénavant nommées AES), fichier bibliographique, Paesaggio Agrario.

Le même essai gambien est référencé plusieurs fois pour sa riche bibliographie et pour son « excellente analyse et synthèse » de la théorie du paysage, comme le démontre la figure 3.

Figure 3. AES, fichier bibliographique, Paesaggio Agrario, Teoria del paesaggio.

Dans la même section, nous avons trouvé une note manuscrite de 1949 qui nous permet de mieux comprendre pourquoi Sereni accorde une telle importance au problème du paysage rural, auquel il a consacré la plupart de son travail dans les années suivantes.

« Le paysage rural dispose de son inertie face aux transformations des rapports de production. Même un changement des rapports sociaux et de la propriété arrive difficilement à modifier la distribution des parcelles, jusqu'à ce qu'une transformation radicale des méthodes de culture intervienne. Donc dans les parcelles allongées de la culture à trois champs, la distribution des parcelles persiste aussi lorsque le seigneur se substitue dans la propriété du sol aux communautés originelles. D'où l'importance documentaire du paysage rural, une fois définies les époques des établissements et les étapes des transformations des systèmes de culture. Tout cela, bien entendu, à comprendre cum grano salis ». Emilio Sereni, Rome, 21 janvier 19491.

Il nous semble que cette petite note, reprise ensuite dans l'ouvrage majeur, explique assez bien le point de départ du problème : ce qu'en France les historiens des Annales et les géographes postvidaliens appellent les « persistances » ne peuvent pas être expliquées avec les instruments canoniques du marxisme et du matérialisme historique, car elles assument une vie autonome qui échappe au déterminisme des rapports de production. D'où, croyons-nous, la nécessité pour Sereni de demander une aide aux instruments élaborés par les disciplines qui étudient ces problématiques : l'histoire matérielle, l'histoire sociale, la géographie humaine.

La référence à la géographie

Après avoir cité les références à Gambi pour donner des exemples de la méthode de travail de Sereni, il faut aussi remarquer l'importance de cet auteur pour la définition géographique du concept de paysage. D'après Franco Farinelli, la contribution de Gambi est fortement anticipatrice et peut être synthétisée par le principe d'après lequel « ce qui n'a pas de forme visible modèle et bâtit ce qui au contraire est visible, de façon à ce que ce dernier, qui correspond au paysage, ne soit qu'une conséquence du premier » (Farinelli, 2003, p. 62).
Si les recherches de Gambi soulignent souvent sa dette envers l'histoire du paysage rural de Sereni (Santini, 2009), nous croyons intéressant de renverser les termes de cette relation et de travailler sur l'hypothèse que cette influence soit réciproque, notamment du côté de la théorie du paysage. Gambi est plus jeune que Sereni et beaucoup de ses écrits principaux sont postérieurs à la parution de Storia del Paesaggio Agrario Italiano ; cependant, Gambi et Sereni se connaissent déjà depuis les années 1950, ils entretiennent une correspondance2 concernant le colloque international d'histoire et de géographie rurales qui a lieu à Nancy en 1957, auquel participe Gambi ainsi que des géographes français comme Xavier de Planhol et Étienne Juillard. Gambi publie un commentaire sur ce colloque (Gambi, 1958), que Sereni cite dans l'introduction de son ouvrage majeur : « C'est à raison qu'un jeune chercheur de valeur, Gambi, a remarqué que dans ce colloque a été unanime le constat que les structures rurales méditerranéennes, et notamment italiennes, sont encore peu étudiées. » (Sereni, 1984, p. 8.) C'est donc dans ce milieu de géographes et d'historiens que Sereni reçoit les stimulations pour publier son chef-d'œuvre.

Figure 4. AES, fichier bibliographique, Tipi di paesaggio Agrario, l'essai de Xavier De Planhol (élève de Roger Dion) dans les actes du colloque de Nancy.

Gambi, en 1961, avait déjà plus de quarante publications (Rossi, 2009) et dans la même année il venait de publier sa Critica, dont nous nous sommes demandé si elle avait été consultée par Sereni lors de la rédaction finale de la Storia del Paesaggio Agrario, publiée dans la même année. Nous ne pouvons pas en être certains, car dans la brochure de Gambi on n'indique pas le mois de parution (tandis que le livre de Sereni est imprimé à la fin de septembre), mais nous pouvons supposer que cet essai était quand même connu par Sereni. Autrement, nous ne pourrions pas expliquer pourquoi il y a une telle quantité de renvois à cet essai dans les fichiers, associés pour la plupart à des ouvrages parus auparavant, donc consultés sans doute par Sereni pendant l'écriture de son ouvrage majeur.

Figure 5. AES, fichier bibliographique, Storia del Paesaggio Agrario, les écrits de Gambi de 1958 et 1961 commentés par Sereni.

Comme nous le disions, Marc Bloch est considéré comme la référence la plus importante pour Sereni, qui commence son ouvrage en disant que Bloch « a été le premier à proposer la thématique fondamentale d'une historiographie du paysage rural : donc c'est à bon droit qu'il doit être considéré, plus qu'un chef d'école, comme le fondateur et le pionnier de cette nouvelle discipline » (Sereni, 1984, p. 7-8). Nous avons déjà dit que Sereni est l'un des premiers à avoir introduit en Italie les thématiques et les méthodologies des historiens des Annales. À propos de cette école, il y aurait encore des recherches à faire pour éclaircir la contribution de la discipline géographique à sa démarche. Nous savons, par la correspondance entre Bloch et Febvre, que ce dernier entretenait un rapport de collaboration assez suivi avec des géographes tels qu'Albert Demangeon, Jules Sion et Roger Dion (Bloch et Febvre, 1994).
À propos des paysages ruraux, nous nous intéressons spécialement à ce dernier auteur : Dion, connu en France comme historien de la vigne et du vin mais aussi comme l'un des majeurs représentants de la géographie historique, est l'un des élèves de Demangeon et publie en 1934, trois années après la parution des Caractères originaux de Bloch, son Essai sur la formation du paysage rural français (Dion, 1934).

Figure 6. AES, fichier bibliographique, Paesaggio Estero, Francia.

Ce dernier ouvrage est bien connu par Sereni, qui le cite dans ses fichiers dans les sections « Paysages étrangers », « Théorie du paysage », « Vignoble », même en l'associant à la Critica de Gambi. Ce dernier cite Dion à propos des racines les plus anciennes de la différenciation des usages du sol, notamment les concepts d'ager et de saltus, qui ont une grande importance dans la reconstruction historique de Sereni. Dans son ouvrage, Dion, tout en se référant souvent aux Caractères originaux de Bloch, arrive à mieux clarifier la distribution dans les différentes régions de la France des paysages du bocage et de l'openfield, en produisant un nouveau classique du genre. Si Dion emprunte à Bloch différentes hypothèses méthodologiques, nous croyons que son originalité est dans l'individualisation du processus de formation, à l'époque moderne, des paysages de trois différents groupements de régions françaises (très synthétiquement, le Nord de l'openfield, le Sud et l'Ouest du bocage et la région parisienne) pour expliquer leur aspect à son époque. Sereni essaie de faire la même chose en Italie, en choisissant de déployer son analyse sur une période très longue (son histoire commence par les Étrusques et s'achève avec le XXe siècle), mais toujours visant à expliquer les paysages du présent. En plus, il doit fournir un modèle convaincant de découpage régional de la péninsule qui voit, en étant comparée à la situation française, des contrastes plus marqués entre le Nord, le Centre et le Sud.
Un autre ouvrage de Dion bien connu par Sereni est l'Histoire de la vigne et du vin en France des origines au XIXe siècle (Dion, 1959), auquel fait écho l'écrit serenien Per la storia delle più antiche tecniche e della nomenclatura della vite e del vino in Italia (Sereni, 1965), où l'auteur ne se limite pas à citer Dion, mais il en reprend une série d'hypothèses méthodologiques que nous croyons important de souligner pour comprendre l'accord entre ces auteurs. Les deux essais (le premier à la page 90, le deuxième aux pages 75-76) introduisent la question de la colonisation grecque de la Sicile en citant le chant neuvième de l'Odyssée, où Ulysse fait boire Polyphème : c'est là l'origine de la diffusion du vignoble dans la Méditerranée occidentale, en Italie d'abord et en France ensuite. Ces deux auteurs accordent beaucoup d'importance aux sources anciennes pour comprendre l'origine et la distribution des émergences paysagères : Sereni reprend presque littéralement les pages où Dion analyse le passage par la péninsule italienne de l'arbuste importé par les Grecs, dont la dénomination de lambrusca, appellation de très longue durée, désigne en général le vignoble et marque le saut technique décisif dans sa culture. « Nous croyons que dans son Histoire de la vigne et du vin en France, R. Dion a fait du vin d'Ismaros, le vin d'Ulysse, le symbole de ce saut de qualité représenté par la pratique de la taille courte, par rapport aux premiers essais d'une culture plus rudimentaire représentés par le vin des Cyclopes. » (Sereni, 1981, p. 163.)
D'ailleurs l'Histoire de la vigne et du vin, parue en 1959, est certainement déjà connue par Sereni pendant l'écriture de la Storia del Paesaggio Agrario.

Figure 7. AES, fichier bibliographique, Storia della vite e del vino, note sur l'origine de la culture du vignoble en Sicile d'après le récit homérique, que Sereni reprend chez Roger Dion.

Figure 8. AES, fichier bibliographique, Paesaggio Agrario, fiche citant Gambi, Febvre et Sorre comme références sur le rôle de la route dans la lecture du paysage.

Cependant, la référence serenienne à la géographie ne se borne pas à la France, car nous savons, par les notes manuscrites accompagnant le fichier bibliographique, que l'une des études les plus importantes de la géographie italienne postunitaire est à l'origine de la méthode de reconstruction du paysage historique appliquée par Sereni. Nous nous référons à l'Atlante dei Tipi geografici de Olinto Marinelli (Marinelli, 1922), que nous pouvons considérer comme une summa de ce que la géographie italienne a produit depuis l'unité italienne jusqu'au début du XXe siècle, notamment du point de vue de la couverture topographique du territoire opérée par l'Istituto Geografico Militare. Les cartes topographiques analysées par Marinelli d'après les différents « types » qu'on rencontre sur le terrain permettent à Sereni d'éclaircir ses derniers doutes sur la question des persistances de la centuriation romaine.

« Les débris de la centuriatio démontrent qu'une grande partie de la colonisation romaine eut lieu dans des aires qui devaient être incultes et qui nécessitaient un aménagement des eaux. Ces aires, qui pendant le Haut Moyen Âge étaient souvent marécageuses, furent l'objet de bonifications nouvelles, où l'on considéra opportun de revitaliser les œuvres anciennes, en renforçant des traces topographiques auparavant couvertes, de façon qu'on put les croire très récentes. Les hypothèses que certaines centuriations soient modernes perdent de consistance d'après la considération des rapports entre les voies romaines et les réseaux, dont l'orientation, en relation avec elles et avec les eaux, s'éloigne de la traditionnelle orientation céleste. D'ailleurs, il y a toujours correspondance entre les cardines et les decumani dans les campagnes et dans les centres urbains3. »

Voilà résolu, grâce à une source cartographique, l'un des problèmes les plus importants de la reconstruction du paysage historique italien : en observant d'en haut la plaine de l'Emilie-Romagne et en remarquant des champs réguliers alternant avec des formes discontinues, si l'on est en mesure de comprendre « le sens des hiéroglyphes qu'une société humaine inscrit dans les formes du paysage rural » (Sereni, 1957, p. 28), on peut lire dans ce contraste paysager les dynamiques de deux millénaires d'histoire humaine et géologique de cette plaine.

Figure 9. L'empreinte de la limitation romaine dans la campagne de Cesena, dans Sereni, E., Storia del Paesaggio agrario italiano, op. cit., p. 35.

Conclusion

Cet article ne visait qu'à présenter un aperçu général pour une future recherche sur les problématiques exposées. La relation entre Sereni et la géographie ne se limite pas aux auteurs cités, et son rapport à la culture de son époque ne se réduit pas aux géographes ou aux historiens des Annales.
Pour l'instant, nous croyons avoir démontré, par le jeu des renvois, que dans les textes de cet auteur, celui qui parle n'est pas seulement le Sereni, personnage historique, politicien et savant encyclopédiste. Nous y trouvons aussi les discours des historiens et des géographes qui ont essayé, à travers la lecture des paysages historiques de la moitié du XXe siècle, de donner de nouveaux arguments à leurs savoirs respectifs, souvent comprimés et mal compris à l'intérieur de limites disciplinaires trop rigides et non communicantes.
À l'occasion des colloques prévus en 2011 pour les cinquante ans de la Storia del Paesaggio Agrario Italiano, il faudra tenir compte de tous ces aspects de l'histoire intellectuelle du concept de paysage tel qu'il apparaît à la lecture de l'œuvre serenienne, très importante pour saisir l'idée plus générale d'une « science du paysage ».

Archives

Gattatico, Archivio Biblioteca Emilio-Sereni (AES).
Rome, Istituto Gramsci, fonds Emilio Sereni.

Mots-clés

Sereni, Gambi, Dion, paysages ruraux, géographie humaine
Sereni, Gambi, Dion, agricultural landscape, human geography

Bibliographie

Bloch, M., Les Caractères originaux de l'histoire rurale française (1931), Paris, Colin, 1952-1956, 2 vols.

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Derrida, J., De la grammatologie, Paris, Éditions de Minuit, 1967.

Derrida, J., Marges de la philosophie, Paris, Éditions de Minuit, 1972.

Dion, R., Essai sur la formation du paysage rural français, Tours, Arrault, 1934.

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Santini, C., « Lucio Gambi et le concept de paysage, démarche méthodologique et critique d'un géographe dérangeant », Projets de paysage, publié le 19/12/2008, URL:http://www.projetsdepaysage.fr/fr/lucio_gambi_et_le_concept_de_paysage_.

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Auteur

Federico Ferretti

Doctorant en géographie, universités de Bologne et Paris 1 Panthéon - Sorbonne.
UMR 8504 Géographie-cités, équipe E.H.GO.
Épistémologie et histoire de la géographie.
Courriel : federico.ferretti6@unibo.it

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Federico Ferretti
Le paysage rural italien dans les archives d'Emilio Sereni : problèmes et méthodologie pour une recherche
publié dans Projets de paysage le 19/01/2011

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/le_paysage_rural_italien_dans_les_archives_d_emilio_sereni_probl_mes_et_m_thodologie_pour_une_recherche

  1. Archives Emilio Sereni, Schedario bibliografico, Teoria del Paesaggio.
  2. Roma, Istituto Gramsci, Fondo Sereni, Correspondance d'Emilio Sereni.
  3. AES, Schedario Bibliografico, Storia del Paesaggio agrario.