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Le patrimoine paysager comme élément constitutif d'un espace de nature protégé touristique

Le cas du parc national du Lake District (Angleterre) : comparaison avec l'espace naturel de Doñana (Espagne) et le parc naturel régional du Verdon (France)

Landscape heritage as an essential element of a protected touristic area

The case comparing the Lake District National Park (UK) with the Naturel Area of Doñana (Spain) and the Regional Natural Park of the Verdon (France)
20/12/2013

Résumé

Le paysage des espaces protégés est un élément souvent attaché à la notion de « patrimoine naturel » ; mais les espaces protégés ont bien souvent, en plus de la mission de protection, celle d'ouvrir leur territoire au tourisme. Alors, ce patrimoine semble mis à mal, le tourisme apparaissant souvent comme un perturbateur pour le paysage de ces lieux. Le rapport de ces espaces au tourisme semble donc très ambivalent, comme d'ailleurs celui au paysage, car bien souvent, les éléments « naturels » qui le constituent sont appréciés de manière très relative par les techniciens de ces espaces. Parmi les trois espaces protégés européens étudiés, le cas du parc national du Lake District, en Angleterre, entretient un rapport moins conflictuel au tourisme, car ce dernier est vu non pas comme un perturbateur, mais comme une composante essentielle du patrimoine de ce lieu. Le « patrimoine » se détache alors du « naturel » pour devenir « paysager », laissant alors la place à toutes les traces des activités humaines.
The landscape in protected areas is often linked to the notion of «natural heritage.» Protected areas generally have two missions, environmental protection and tourism, with the latter often considered as something bad for the landscape. Even if protected areas seem to accept this activity in their official laws and missions, they often have an ambiguous relationship with tourism. Their relationship with «natural landscape» is also very ambiguous, as the people deciding what is natural or not are the experts of these protected areas. Among the three European protected areas that we studied, the only protected area that seems to really accept tourism is the Lake District National Park (UK). In this place, tourism is understood as an element of heritage. «Natural heritage» no longer seems «natural» and is becoming a «landscape heritage» in which every human activity is accepted.

Texte

Parler de « patrimoine naturel » est devenu habituel aujourd'hui, et plus particulièrement dans les espaces où l'environnement fait l'objet d'une attention particulière, comme par exemple les parcs nationaux et les parcs naturels régionaux. Le premier parc national au monde, Yellowstone, a été créé en 1872 pour que son environnement soit protégé, mais aussi pour assurer à la population américaine la possibilité de venir en profiter, à des fins de loisir et de tourisme1. Aujourd'hui, les espaces définis comme parcs nationaux (dans le monde, cette dénomination est partagée par de nombreux pays) et parcs naturels régionaux (plus précisément localisés sur l'espace français) sont des espaces de protection, mais aussi des espaces de vie, faisant l'objet d'une fréquentation de tourisme et de loisir. Notre intérêt pour la question du tourisme et du loisir réside dans notre objet d'étude qui, à plus grande échelle, a trait à l'acceptation de la fréquentation de tourisme et de loisir dans les espaces protégés.

Nous verrons à travers l'étude de trois espaces protégés que cette double mission (protection et accueil d'un public touriste et excursionniste) n'est parfois pas assumée pleinement. Ces trois espaces protégés, le parc national du Lake District au Royaume-Uni, l'espace naturel de Doñana en Espagne et le parc naturel régional du Verdon en France, ont été choisis pour cette étude car ils font effectivement l'objet d'une fréquentation de tourisme et de loisir, mais aussi de mesures de protection de leur environnement. Le but d'une comparaison internationale était d'évaluer la manière dont se faisait l'aménagement touristique sur le terrain dans des espaces protégés issus de trois pays différents. Il est apparu, suite à un travail de terrain dans les trois espaces, que l'aménagement touristique n'était pas le seul point intéressant à étudier : en effet, trois constats se sont présentés.
Le premier constat est que le paysage prend plusieurs formes dans le discours des équipes techniques qui représentent ces espaces et participent à leur gestion. Tour à tour dépeint comme un atout, un patrimoine et un témoignage de la nature, le paysage est perçu comme étant menacé quand on évoque les activités économiques qui se déroulent dans les espaces protégés ; or, quand les équipes techniques le modifient pour le réhabiliter, le paysage est considéré comme naturel. De là, naît une définition ambiguë du paysage et du « naturel2 » pour ces espaces.
Le second constat est que pour deux des espaces étudiés, les équipes techniques décrivent le tourisme de manière assez virulente, avec des mots désapprobateurs vis-à-vis de cette activité et de ceux qui la pratiquent. Il semble donc qu'il y ait une tension entre protection de l'environnement et tourisme.
Le troisième constat découle du second : on remarque, par extension, que la situation est différente dans les trois espaces étudiés. L'espace qui se distingue, le parc national du Lake District, propose un lien très particulier entre tourisme et patrimoine « naturel » : intégré à la nature, le tourisme devient lui-même richesse. L'expérience du parc national du Lake District nous amène à nous questionner sur l'exactitude de la notion de patrimoine « naturel », et à proposer l'idée d'un patrimoine « paysager » plus réaliste, où l'homme a sa place, quelle que soit l'origine de son intervention.

La méthodologie utilisée repose sur un travail de terrain réalisé en 2010, 2011 et 2012 dans les trois espaces considérés, et comprenant des entretiens avec des techniciens des parcs, des professionnels du tourisme, des touristes et des excursionnistes, ainsi que des habitants, mais aussi sur l'étude de souvenirs proposés dans les magasins prévus pour les touristes (cartes postales, objets), de même que sur l'analyse des visuels de communication des espaces (sites Internet). Par ailleurs, la première analyse de la manière dont est défini le paysage s'est faite à partir de documents d'étude produits par les équipes techniques des parcs, validés par les élus. Ces documents sont ceux qui servent à régir les espaces considérés, et résument la politique appliquée par les espaces protégés, par exemple en matière de tourisme, de loisirs et d'aménagement : il s'agit par exemple des chartes, des schémas et programmes d'action des espaces. Tous ces documents3 sont proposés au public sur les sites Internet de ces espaces.
Les entretiens effectués étaient semi-directifs afin de laisser davantage de liberté dans la discussion, et de faire surgir d'autres thèmes et idées importants. Les personnes rencontrées ont été choisies de manière aléatoire concernant les touristes, excursionnistes et habitants, et de manière plus ciblée quand il s'est agi de rencontrer les professionnels issus des équipes techniques des espaces, et les professionnels du tourisme présents sur les lieux. Au sein des équipes techniques, l'accent a été mis sur la rencontre avec les chargés de mission tourisme et aménagement. Les lieux où ont été rencontrés les excursionnistes, les touristes, les habitants et les professionnels du tourisme ont en revanche été prélablement déterminés, puisqu'il s'agissait de lieux présents dans les guides touristiques des régions et pays4, et de lieux faisant l'objet d'une fréquentation de tourisme et de loisir, où se trouvaient des infrastructures d'accueil et des magasins de souvenirs, accessibles avec ou sans véhicule. Au total, dans les trois espaces confondus, un peu plus de 200 entretiens ont été réalisés.
Au niveau des espaces protégés, les équipes techniques ont été interrogées car ce sont leurs membres qui sont chargés de travailler sur les chartes et autres schémas publiés sur les sites Internet des espaces, et qui résument les objectifs, stratégies et lignes de conduite des parcs étudiés.

Une relation ambiguë au paysage

Dans les trois espaces protégés étudiés, règnent deux objectifs apparents : protéger l'environnement et favoriser le développement. Contrairement aux premiers objectifs des parcs nationaux français ou encore des réserves intégrales qu'ils comprennent, essentiellement scientifiques, les espaces que nous avons choisis se caractérisent par un double objectif, de protection de l'environnement et de développement économique.

Le parc national du Lake District, situé à l'extrême nord de l'Angleterre, s'étend sur 2 280 km2. Cet espace est marqué par un relief moyennement élevé (on y trouve le Scafell Pike, qui, du haut de ses 978 mètres, est le mont le plus élevé d'Angleterre) et de nombreux lacs. Marqué par la lande et une économie basée sur l'agriculture et l'élevage traditionnel (moutons, chevaux), cet espace est également dédié au secteur tertiaire, puisque chaque année plus de 15 millions de touristes s'y rendent. Créé en 1951, cet espace répond aux deux principaux objectifs des parcs nationaux anglais : « conserver et favoriser la beauté naturelle, la vie sauvage et l'héritage culturel des parcs nationaux » et « promouvoir auprès du public les opportunités de compréhension et de loisir des qualités particulières des parcs nationaux5 ». Le parc national du Lake District affiche donc clairement la notion de conservation, de même que l'idée de promotion de l'espace auprès du public.
Le second espace que nous étudions, l'espace naturel de Doñana, est situé au sud-ouest de l'Andalousie, à l'embouchure du fleuve Guadalquivir, en Espagne. Cet espace naturel est composé d'un parc national (protégé en 1969) et d'un parc naturel (protégé quant à lui en 1989), les deux représentant chacun une superficie de 50 000 hectares. Composé d'un écosystème de dunes et de marais, le parc national est fermé au public et le parc naturel est quant à lui principalement dédié à l'agriculture et au tourisme. Chaque année plusieurs centaines de milliers de touristes et d'excursionnistes se rendent dans la région. À proximité immédiate de cet espace naturel, on trouve la station balnéaire de Matalascañas, sur la Costa de la Luz. Les objectifs de la création de cet espace naturel ont été d'« introduire de nouvelles perspectives de développement touristique et de les associer aux valeurs naturelles du territoire6 ».
Ce même objectif double est perceptible dans les programmes qui régissent le troisième espace que nous étudions, le parc naturel régional du Verdon, situé au Sud de la France. Étendu sur 180 000 hectares, ce parc est marqué principalement par une géologie très particulière, puisqu'on y trouve une partie de la réserve naturelle géologique de Haute-Provence, et les Gorges du Verdon. Les rivières et les lacs sont également des éléments constitutifs du parc puisque ce dernier est traversé par le Verdon, et qu'en 1973, une partie de la plaine qui s'y trouvait a été mise en eau pour former le Lac artificiel de Sainte-Croix. Régi par une charte, le parc naturel régional affiche clairement, depuis sa création en 1997, un objectif de protection et de développement, notamment touristique : on cherche à valoriser « les activités agricoles, forestières et touristiques », qui constituent aujourd'hui les principales activités de cet espace (le parc reçoit près d'un million de touristes par an) tout en prenant soin de « la ressource en eau du Verdon [...], d'organiser la définition d'un aménagement raisonné et la mise en œuvre d'une gestion exemplaire7 ».

En résumé, les espaces de nature protégés étudiés sont tournés vers ces deux objectifs placés a priori au même niveau, à savoir la protection environnementale et l'accueil du public, et notamment des touristes et des excursionnistes. Aujourd'hui, les équipes techniques de ces espaces mettent en œuvre des stratégies pour gérer cette activité d'accueil. Elles produisent des « plans », des « programmes » ou encore des « schémas », qui traitent de l'accueil du public touristique et de loisir. Nous remarquons que la notion de paysage est très présente dans ces documents, et est souvent liée au tourisme. C'est pourquoi nous choisissons de nous y arrêter. Le paysage prend alors plusieurs formes.

Tout d'abord, il est un atout pour attirer les touristes : chacun des espaces considérés revendique des paysages spectaculaires qui en font un espace particulier, voire sont la raison du classement du lieu en tant que parc naturel régional, parc naturel ou parc national. En plus de cela, cette diversité de paysages spectaculaires est assumée comme la raison pour laquelle les touristes viennent, ou plus généralement comme un potentiel d'image pour les touristes de demain. Ainsi, « Doñana doit l'universalité de son nom à la beauté singulière de ses paysages8 » ; le parc naturel régional du Verdon souhaite quant à lui faire du « paysage et [du] patrimoine naturel [...] un atout du cadre de vie et une richesse de l'activité touristique de demain9 ». Au parc national du Lake District, on utilise le paysage comme support des activités touristiques : « Les expériences du visiteur [sont basées sur] l'aventure en plein air, le patrimoine et la culture, la nourriture, les boissons et les événements : [il s'agit de] développer ces expériences qui s'intègrent à notre paysage et permettront d'attirer les visiteurs [...], et leur donneront l'opportunité de dépenser de l'argent10. »
En plus de cette fonction d'attrait à l'égard des touristes, le paysage de ces espaces est une marque d'identité, un « patrimoine ». Ainsi, « le Verdon est un territoire cohérent dans sa géographie, diversifié dans la mosaïque de ses paysages [...], porteurs d'identités dont le parc tire sa richesse11 ». À Doñana, « les paysages plats des marais, des étendues de sable et des forêts de pins constituent les traits d'identité de ce territoire, tout comme les édifices singuliers représentent des modèles de construction [...] caractéristiques de plusieurs moments historiques12 ». On perçoit un nouveau caractère du paysage dans ces espaces protégés : on le reconnaît comme le résultat d'une évolution historique. Dans le parc national du Lake District, « le paysage a évolué au fil du temps et le processus de changement continuera13 ». Ainsi, le paysage a changé avec le temps, et du fait des activités économiques et humaines dans l'espace.

Le paysage fait donc l'objet d'une définition assez ambivalente : en effet, les équipes techniques qui rédigent ces documents reconnaissent, d'une part, que le paysage de ces espaces protégés est bien le résultat d'activités humaines et d'évolutions historiques mais, d'autre part, elles insistent sur le caractère naturel de ce même paysage ; ainsi, l'espace naturel de Doñana est défini comme « l'un des espaces naturels les plus reconnus d'Europe », un « dernier paradis ». Dans le parc naturel régional du Verdon, la rivière du même nom est « un oasis naturel et une entité écologique remarquable qui aurait pu justifier, à elle seule, de la mise en place d'une réserve naturelle14 ». Au Lake District, « conserver et favoriser la beauté naturelle [...] » est aussi l'un des deux objectifs principaux évoqués plus haut. Mais rien n'est dit sur ce que recouvre ce caractère « naturel » : au contraire, il semble qu'il ait disparu. Par ailleurs, les activités économiques pour lesquelles le paysage est un atout, comme le tourisme, sont souvent montrées du doigt comme destructrices de ce même paysage. Ainsi, dans le parc naturel régional du Verdon par exemple, beaucoup de mots négatifs sont associés au tourisme et à l'agriculture, qui sont les deux principales activités économiques présentes sur place : elles sont par exemple montrées comme des « facteurs de risques de banalisation des paysages [...] » ou encore à l'origine de « risques de transformations irréversibles » et d'une « consommation d'espace immodérée15 ». Pour faire face à ces agressions, les équipes techniques proposent des solutions de réhabilitation : à Doñana, l'action de « récupération des écosystèmes » est le premier objectif identifié dans le second plan de développement durable de cet espace protégé. Cette action consiste notamment à « restaurer et conserver les habitats naturels [...] » ou encore de « régénérer le paysage forestier propre à Doñana [...] et [éradiquer] les cultures forestières, pour améliorer leur intégration visuelle [...]16 ». Les activités économiques ne sont donc pas les seules à modifier le paysage. Cet objectif de réhabilitation, proposé par l'équipe technique qui a rédigé ce plan, consiste à modifier le paysage pour lui redonner un caractère plus « naturel » : le paysage n'est plus vraiment naturel, même si on le présente comme tel, puisque même les organes officiels qui en sont les garants (les équipes techniques des espaces protégés) proposent d'agir sur lui. Le paysage est un objet très malléable, mais avec lequel la relation est ambiguë : à la fois perçu comme menacé par les activités économiques, il est aussi un objet de fantasme, celui d'un paysage originel de « dernier paradis » qu'il faut maintenir en l'état, voire régénérer ; cela pousse alors les équipes techniques de ces espaces, pour garantir la diversité de la faune et de la flore présentes, à intervenir elles-mêmes dans l'évolution de ce paysage pour le modeler à leur guise.
Face à cette absence évidente de « naturel » dans le paysage actuel de ces espaces et face à la différence qui est faite entre les modifications du paysage résultant des activités économiques (dont on regrette l'action) et les modifications imposées par les équipes techniques des espaces protégés (modifications légitimées car elles permettent de revenir à un état « originel »), on se rend compte de deux choses. En premier lieu, le droit de modifier le paysage n'est pas le même pour tous les acteurs et, en second lieu, le paysage est présenté comme un atout pour une activité économique dont on fustige pourtant les conséquences, à savoir le tourisme. Ce dernier, et plus exactement la fréquentation qu'il implique (associée à la fréquentation de loisir), fait en effet l'objet d'un certain rejet, comme nous allons le voir ci-après.

Un discours sur la fréquentation de tourisme et de loisir marqué par une certaine tension

Parmi les activités économiques fustigées dans les documents produits par les équipes techniques des espaces protégés considérés, on trouve donc notamment le tourisme, même si c'est pour lui que ces documents officiels sont rédigés et bien qu'il s'agisse souvent d'une activité qui correspond à la mission d'accueil du public des parcs. On perçoit parfois ce rejet dans le discours même de l'équipe technique du parc naturel régional du Verdon, qui dans l'orientation « Mettre en œuvre une politique de développement touristique durable » note « la banalisation de certains sites du fait de la présence d'équipements touristiques [...] dévalorisants [...] peu en rapport avec l'image perçue d'une nature préservée ». L'équipe technique du parc naturel régional du Verdon cherche donc dans sa charte à « redonner du sens au tourisme, en le rapprochant des véritables ressources identitaires du Verdon [...] » et à « susciter une évolution dans les comportements des touristes, davantage en adéquation avec le caractère sensible de l'environnement [...]17 ». Le tourisme actuel, visiblement, ne convient pas.
Au-delà du discours, le rejet est aussi présent dans les documents visuels que l'on trouve dans les espaces protégés (cartes postales18, sites Internet) : ainsi, on a souvent des illustrations où les visiteurs sont absents. À Doñana, les cartes postales sont vides d'hommes, même celles chargées de représenter des villages (figure 1).




Figure 1. Les paysages vides d'hommes à Doñana (2011). Ces cartes postales représentent les villages d'Almonte et de El Rocío, au centre du parc naturel de Doñana. Elles donnent un aspect totalement décalé de la réalité car on n'y voit personne, ce qui n'arrive jamais, mais qui donne véritablement l'impression que l'on souhaite entretenir jusqu'au bout l'idée d'un « dernier paradis » vide d'hommes.

Le rejet est aussi perceptible dans l'aménagement et l'organisation spatiale de ces espaces. Le parc de Doñana, qui représente la moitié du territoire de l'espace naturel de Doñana, est clôturé : en tant que visiteur, on ne peut s'y aventurer que pendant quatre heures, après avoir acheté une visite d'au moins 27 euros, qui s'effectue en tout-terrain, suivant une route établie, car les randonneurs ne sont pas autorisés à entrer. On a en effet peur de l'action des touristes, qui peuvent « avoir un mauvais impact sur le lieu [et] c'est plus facile de gérer le lieu quand il n'y a personne19 ». On peut ajouter à cela le manque de souplesse des transports publics dans ce lieu, puisque par exemple, on ne peut séjourner à Séville et aller visiter le parc national dans la journée sans dormir à Matalascañas, une station littorale isolée. Dans le Verdon, on regrette « une mauvaise répartition géographique de la fréquentation, avec des retombées touristiques très localisées sur les gorges et les lacs [...] », « une offre peu diversifiée, concentrée sur la saison estivale [...] », ou encore « un décalage entre l'image promue d'espace de liberté et la réalité d'un territoire fragile qui justifie l'encadrement réglementaire des activités dans les espaces naturels20 ». Comme à Doñana, les touristes sont, dans les faits, accueillis de manière peu enthousiaste ; on reproche donc à ces personnes de ne fréquenter qu'un seul endroit, et en plus, de le fréquenter mal ; « redonner du sens au tourisme », suppose que le tourisme actuellement présent n'aurait pas de sens... c'est certainement pour cette raison que le parc naturel régional du Verdon s'efforce, dans les visuels que son équipe technique communique, de ne pas mettre en valeur les gorges ni les lacs mais de montrer des illustrations de lieux qui ne sont pas ou peu fréquentés par les touristes, comme les petits villages21. De plus, les consignes de « bonne conduite », en très grand nombre22, donnent l'impression que les touristes ne sont pas vraiment voulus... Contrer ce que souhaitent faire les touristes et là où ils se rendent actuellement, est-ce véritablement accepter la fréquentation touristique ? Rien n'est moins sûr. Mais, comme on le dit au sein de l'équipe technique du parc, « le parc n'est pas un terrain de jeu23 ». Comme à Doñana, les transports publics y sont encore très peu développés, et ne permettent pas de se déplacer avec aisance sans véhicule24.
Dans ces deux espaces, le tourisme est donc bien reconnu dans les plans et programmes réalisés par leurs équipes techniques (même s'il est déjà particulièrement fustigé dans les documents officiels du parc naturel régional du Verdon) mais sur le terrain, on n'accepte pas vraiment la présence des touristes.

D'une part donc, dans le cas de l'espace naturel de Doñana et du parc naturel régional du Verdon, le paysage est assimilé à un patrimoine, mais seulement à certaines conditions : le paysage est apprécié quand il est « naturel », donc quand il correspond à l'idée que les acteurs gestionnaires de ces espaces se font de la nature ; mais en même temps, il ne doit pas être transformé par l'homme et ses activités économiques, qui constituent dans ce cas une menace. Ainsi, comme nous l'avons noté plus haut, le rapport au paysage est ambigu : quelle légitimité les actions de revégétalisation et de « récupération » orchestrées par les équipes techniques ont-elles par rapport aux activités économiques telles que l'agriculture et le tourisme, lorsqu'il s'agit de modifier un paysage ? Cela nous amène donc à nous poser la question de la pertinence d'une notion telle que le « patrimoine naturel » : en quoi est-il vraiment naturel ?
D'autre part, nous sommes en présence d'espaces protégés dont les équipes techniques n'accordent pas leurs discours aux faits : ainsi, on parle de tourisme comme d'un projet mais il n'est pas vraiment bien accueilli dans tout l'espace. Il y a donc un fort décalage entre le discours établi, et ce qui se passe sur le terrain. Revenons-en à la question du « patrimoine naturel » : en quoi le paysage de ces espaces est-il un patrimoine, si l'on n'accepte pas que les individus viennent le voir25 ?
Le parc national du Lake District se distingue des deux autres espaces, car il se sert du tourisme comme d'une image de marque, et le met en scène comme un patrimoine. Ainsi, plutôt que de considérer le tourisme comme une éventuelle atteinte au paysage, il en fait partie, voire le légitime ; il devient non plus un perturbateur mais un élément d'identité de l'espace, un « patrimoine ».

Le cas du Lake District : lorsque le tourisme lui-même devient patrimoine

Le tourisme représente avec l'agriculture l'une des principales sources de revenus du parc. La fréquentation est importante dans la partie sud du parc, et autour des lacs qui le jalonnent, comme celui de Windermere. La fréquentation touristique est essentiellement britannique, avec aussi, à Windermere, une forte présence de touristes japonais : ces derniers sont avant tout intéressés par le musée de Beatrix Potter, auteur de livres pour enfants, utilisés dans les écoles japonaises pour apprendre l'anglais. Les pratiques les plus répandues se caractérisent par une dominante de repos, et de contemplation26. Pour accéder au parc national du Lake District, il n'existe aucune restriction en vigueur : aucune partie du parc n'est fermée, ni aux piétons ni aux véhicules.
Ce qui caractérise particulièrement cet espace, c'est moins l'aspect protégé et « naturel » de son environnement que la manière dont les hommes se le sont approprié au fil des siècles : ainsi, le paysage que défend le Lake District n'est pas celui d'un « dernier paradis » ou d'un « oasis naturel », mais celui d'un Lake District vivant27 où le tourisme prend une place à part et devient même un trait de son identité et de son patrimoine : alors que le Verdon et Doñana font aussi référence aux hommes dans leurs documents officiels, ils considèrent le tourisme comme exogène et perturbateur, ce qui n'est pas le cas au Lake District, et c'est ce qui en fait sa caractéristique.
Le Lake District est en effet le lieu de naissance, de vie et de séjour de nombreux artistes, tels que les poètes William Wordsworth et Samuel Coleridge, ou encore le peintre William Turner. Cette région a été ainsi l'objet de nombreux écrits, dessins et peintures, notamment issus du mouvement romantique. Cet espace est donc un lieu de forte émulation artistique. Les romantiques étaient par ailleurs de grands voyageurs : ils ont été les premiers « touristes » à séjourner au Lake District, ce qui en fait un lieu touristique ancien. À la fin du XVIIIe siècle, alors que le tourisme naissait en Europe grâce au « Grand Tour », pratiqué par les jeunes aristocrates anglais, des troubles politiques sont survenus notamment en France avec la Révolution, et la prise de pouvoir de Napoléon. À ces difficultés politiques, qui empêchèrent donc les jeunes de se rendre dans les lieux perturbés, s'est ajouté un fort développement du réseau routier anglais. L'attention de ces jeunes s'est donc rapidement tournée vers cet espace au paysage, alors, plutôt effrayant. À l'époque, la montagne était davantage crainte et admirée pour son mystère : les artistes romantiques ont commencé eux aussi à venir dans ce lieu, et leurs premiers écrits ont attiré l'attention sur cette région, et ont donné à d'autres auteurs l'envie de venir, par leurs descriptions mettant en avant le sublime de cet espace28. En 1797, l'auteur Joseph Budworth popularise l'ascensionnisme : amputé d'un bras, et les yeux bandés pour ne pas voir les précipices, il descend les Langdale Pikes (des monts célèbres du Lake District), guidé par la voix d'un homme. Il ne s'agit alors pas seulement du récit d'une ascension, mais bien l'image d'un acte presque héroïque, alors qu'en réalité la descente des Langdale Pikes n'a rien de véritablement impressionnant... À la recherche de l'exaltation de la nature, d'autres artistes viennent, comme un auteur plutôt casse-cou nommé John Wilson, qui aimait à parcourir les fells de la façon la plus aventureuse possible, par exemple à cheval. Sous l'influence de Budworth et de Wilson, l'ascension des fells se popularise ; les artistes ont ainsi joué un énorme rôle dans l'apparition et le développement du tourisme dans ce lieu, le dépeignant à la fois comme un territoire effrayant par sa nature impressionnante, et comme un lieu où l'on peut se rendre sans forcément mourir... Un dernier auteur important a laissé une trace dans le lieu : il s'agit d'un dessinateur, Alfred Wainwright, qui a remis au goût du jour le mystère de ce territoire, qui venait en plus d'être décrété espace protégé29. Wainwright a produit, entre 1952 et 1966, sept guides à propos des sentiers qu'il pratiquait dans le parc. Ces Pictorial guides sont remplis de commentaires, de croquis représentant les chemins empruntés par Wainwright. Aujourd'hui, ces chemins sont devenus des routes touristiques, les Wainwrights30.
L'identité de cet espace (et précisément celle qui est proposée aux touristes) se sert et se nourrit de ce passé romantique et artistique. Le plus étonnant est que ces auteurs étaient eux-mêmes des voyageurs : Wordsworth, Turner ou encore Coleridge ont été les premiers à parcourir le territoire du parc, et c'est précisément cet héritage non seulement artistique, mais aussi touristique, qui est vanté aujourd'hui. Ces premiers déplacements deviennent alors eux-mêmes éléments de patrimoine, un « patrimoine touristique » : on est face au tourisme du passé, mis en scène pour le tourisme d'aujourd'hui. Cet héritage est un patrimoine, car il est porté à la connaissance de tous, comme une valeur collectivement respectée et reconnue. Dans tous les cas, c'est bien le fait que ces personnes se soient déplacées dans ce lieu, et qu'elles en aient rapporté leurs récits ou des reproductions visuelles, qui est glorifié. Il existe donc un lien fort entre le « patrimoine naturel » du lieu, et une culture littéraire, artistique, humaine qui s'y est développée, un « patrimoine touristique » qui est tout autant un élément constitutif de l'identité de cet espace que la nature elle-même.
C'est justement cette nature-là, vue à travers les yeux de l'humain et notamment du randonneur, qui est plébiscitée dans la communication à propos du parc national du Lake District31, et sur le terrain : ainsi, le rapport au paysage et au tourisme est bien moins ambigu et décalé que dans le Verdon et à Doñana. Le paysage n'est pas menacé par le tourisme, mais il est nourri par lui, qui en constitue toute l'histoire ; la nature qui est légitimée est précisément celle qui a été apprivoisée par l'homme et l'artiste, plutôt que celle dont on souhaite qu'elle ait l'air « naturel ». On peut par exemple citer le cas de la Wainwright's Yard, une galerie commerciale située dans la ville de Kendal, en lisière du parc national, où l'on trouve des ornements commémorant Wainwright. Des passages et des croquis extraits de ses ouvrages y sont gravés. La ville de Kendal, en plus d'être communément acceptée comme un passage presque obligé de tout randonneur prêt à arpenter le territoire du Lake District pour se ravitailler32, fait donc également l'objet d'une mise en scène, à destination à la fois des habitants et des touristes. En plus des gravures, les empreintes de Wainwright sont disposées à même le sol, comme si cela signifiait qu'il fallait marcher dans ses pas. Il n'est alors pas étonnant que cette galerie marchande célébrant Wainwright soit aux portes du parc national du Lake District : c'est comme si l'on voulait que chaque touriste, avant d'arriver dans le parc, passe ces portes d'entrée que sont la ville de Kendal et les empreintes de Wainwright. On y a gravé ce texte : « Placez-vous dans les empreintes de Wainwright pour apercevoir les Langdale Pikes33 » (figure 2).


Figure 2. Les empreintes d'Alfred Wainwright, gravées dans une galerie marchande à Kendal, Angleterre (février 2010).

Ici Wainwright est donc, comme Kendal, un « passage obligé » pour les randonneurs. C'est le précurseur, celui qui est venu avant tous les autres pour apprivoiser la nature, qui est placé comme prescripteur, et qui légitime les lieux et les sentiers qu'utilisent les touristes d'aujourd'hui.

Le « patrimoine naturel » n'est donc ici pas naturel, et c'est voulu. L'histoire du Lake District vient teinter le paysage de cet espace protégé pour produire un « patrimoine touristique » vivant, qui contribue à lier la nature et l'homme, ainsi que la nature et le tourisme. Ce « patrimoine naturel et touristique » est alors celui qui vient forger le paysage actuel : c'est donc davantage un « patrimoine paysager » qui définit cet espace protégé, qu'un patrimoine qui serait « naturel ». Le « naturel » n'a en effet plus vraiment lieu d'être cité dans bon nombre d'espaces protégés, tels que les trois que nous avons étudiés, puisque ce qui est « naturel » n'est plus qu'un ersatz d'une nature sur laquelle on n'accepte pas un éventuel impact de l'extérieur (du tourisme par exemple) mais à laquelle on se permet allègrement, au sein des équipes techniques de ces espaces, de redonner un aspect plus « naturel » illusoire. Cette attitude entretient une ambivalence, voire une certaine hypocrisie, vis-à-vis du paysage et du tourisme qui est pourtant l'une des missions de ces espaces. Le parc national du Lake District, en utilisant le tourisme pour son image et en le plaçant non plus comme un élément perturbateur mais comme ce qui vient légitimer la nature actuelle, entretient alors un rapport beaucoup plus simple au paysage, ouvertement humanisé et accepté comme tel.

Dans cet article, nous avons étudié les notions de paysage et de patrimoine naturel abordées dans trois espaces protégés européens faisant l'objet d'une fréquentation touristique : le parc naturel régional du Verdon en France, l'espace Nnaturel de Doñana en Espagne et le parc national du Lake District au Royaume-Uni. Nous avons tout d'abord vu que le paysage était défini de plusieurs manières : à la fois marque d'identité, patrimoine, le paysage est aussi un atout pour les touristes. Mais dans ces mêmes espaces, qui ont deux missions affichées de protection et de développement économique, le tourisme et le loisir, et surtout la fréquentation qu'ils génèrent, sont souvent traités de manière assez négative dans les documents officiels qui régissent ces espaces. Les documents de communication visuelle de ces espaces, comme les sites Internet et les cartes postales, révèlent aussi un certain rejet, car seul l'espace vide d'hommes est représenté. Cela donne l'impression d'espaces qui se voudraient vierges, édéniques, prêt à disparaître du fait du poids des activités économiques comme le tourisme et l'excursionnisme. S'est alors posée la question de la naturalité de ces espaces : en effet, les documents officiels revendiquent un patrimoine « naturel ». Or, même si les équipes techniques, auteurs de ces documents et gestionnaires des espaces, fustigent les activités économiques, on se rend compte à leur lecture que des opérations de « récupération du paysage » sont envisagées par ces mêmes équipes techniques afin de redonner au paysage son caractère originel. Il s'agit de végétaliser à nouveau ces espaces, pour améliorer leur biodiversité et annuler les influences néfastes des autres activités économiques. Les équipes techniques opèrent donc des modifications sur le paysage elles aussi, mais ces dernières semblent davantage légitimées. Le paysage n'est donc pas naturel34 : de ce fait, la question qui s'est posée à la fin de cet article est celle de l'existence véritable de ce patrimoine naturel, qui n'a plus vraiment lieu d'être aujourd'hui.
Quant au rejet des touristes et des excursionnistes, le travail de terrain réalisé entre 2010 et 2012 dans les trois terrains étudiés nous a conduit à prendre conscience d'une différence d'appréciation de l'activité touristique au sein des trois espaces. Ainsi, dans le parc national du Lake District, nous avons ressenti une acceptation plus forte à l'égard de la fréquentation touristique, sensible dans le discours des gestionnaires de cet espace, dans les visuels proposés sur le site Internet du parc national, mais aussi dans la rue, et dans les magasins de souvenirs. Alors que l'on associe des mots plutôt négatifs à la fréquentation touristique dans les documents officiels régissant les deux autres espaces étudiés, une histoire plus ancienne du tourisme au Lake District a fait de ce dernier une tradition. C'est la fréquentation prétouristique et touristique survenue dès le XIXe siècle grâce aux premiers voyageurs, souvent des artistes et des auteurs romantiques, qui a contribué à fortement populariser le lieu. Le patrimoine qui est défendu au Lake District n'est donc pas « naturel », si tant est que le patrimoine de ces espaces puisse l'être, mais bien « touristique » et « paysager », car ce qui marque le paysage de cet espace, c'est bien à la fois l'homme, le touriste et la nature, envisagés comme un ensemble.

Mots-clés

Tourisme, patrimoine naturel, paysage, patrimoine paysager, Lake District, landscape
Tourism, natural heritage, landscape, landscape heritage, Lake District

Bibliographie

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Vollaire, L., « La carte postale n'est pas un gadget », Communication et Langages, n° 31, 1976, p. 87-104.

Auteur

Caroline Pouliquen

Enseignante depuis plusieurs années au sein de l'UFR ingénierie du tourisme, du bâtiment et des services (Imis-Esthua), elle est également attachée temporaire d'enseignement et de recherche à l'université d'Angers et appartient au laboratoire ESO Angers (UMR CNRS 6590). Elle prépare une thèse de doctorat « Le développement du tourisme dans les espaces de nature protégés français et européens ».
Courriel : caroline.pouliquen@univ-angers.fr

Pour référencer cet article

Caroline Pouliquen
Le patrimoine paysager comme élément constitutif d'un espace de nature protégé touristique
publié dans Projets de paysage le 20/12/2013

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/le_patrimoine_paysager_comme_l_ment_constitutif_d_un_espace_de_nature_prot_g_touristique

  1.   Le décret signé par le président Grant le 1er mars 1872 stipule que le parc national de Yellowstone sera désormais « dédié et mis à l'écart en tant qu'espace public de plaisir pour le bénéfice et le loisir des individus » et pour garantir « la préservation des blessures et de la spoliation de tout arbre, [...] curiosité naturelle, ou merveille à l'intérieur dudit parc, et leur maintien dans leur condition naturelle ». Source : The Act of Designation (traduction : C. Pouliquen).
  2. Jacques Lévy et Michel Lussault (2003, p. 654 et 655) entendent la « nature » comme « l'ensemble des phénomènes [...] résultant d'un processus sélectif d'incorporation des processus physiques et biologiques par la société », ensemble « bien loin d'être une instance extérieure à la société » ; mais ils supposent également « qu'il existe des systèmes physiques et biologiques [dont l']existence sans l'homme est envisageable ». Dans les documents produits par les trois espaces étudiés, la nature est séparée de la « culture » : à Doñana, le « capital naturel » inclut « le sol, les microbes, la faune, l'atmosphère, [...] (2009, p. 69) alors que le « capital culturel » est « construit » ; dans le Verdon, le patrimoine naturel » est lié à « la faune, la flore et la géologie », les « pelouses sèches » et les « zones humides » (2008, p. 28). Au Lake District, les « ressources naturelles » incluent « l'eau, l'air, le sol, [...] la biodiversité » (2010, p. 59) et le « culturel » s'attache au  « paysage » et au « patrimoine ». Les approches naturaliste et moderne (nature et culture) sont donc perceptibles. On considérera dans cet article la nature comme séparée du « culturel ».
  3. Pour Doñana, on prendra en compte le Programa de Turismo Sostenible de 2009 et le II Plan de Desarrollo Sostenible de 2010 ; pour le Lake District, on se référera au Management plan de 2008 et The Core Strategy de 2010, à The Partnership's Plan de 2012 et à Cumbria Segmentation Exercise de 2006 ; pour le Verdon, on prendra en compte le schéma du tourisme durable de 2004 et la charte 2008-2020 de 2008. Ces documents sont disponibles sur Internet, et sont ceux auxquels font référence les membres des équipes techniques rencontrés, lorsqu'il s'agit de donner des informations sur l'espace protégé où ils se trouvent.
  4. Les guides consultés faisaient partie des éditions Lonely Planet et Le Guide du routard.
  5. « Environment act 1995 », dans Lake District National Park Authority, 2008. Traduction : C. Pouliquen.
  6. Consejería de Medio Ambiente, 2009, p. 8. Traduction : C. Pouliquen.
  7. Parc naturel régional du Verdon, 2008, p. 11.
  8. Consejería de Medio Ambiente, juin 2010, p. 13. Traduction : C. Pouliquen.
  9. Parc naturel régional du Verdon, 2008, p. 11.
  10. The Lake District National Park Partnership, 2012, p. 38. Traduction : C. Pouliquen.
  11. Parc naturel régional du Verdon, 2008, p. 15.
  12. Consejería de Medio Ambiente, op. cit., p. 66.
  13. The Lake District National Park Partnership, op. cit., p. 73.
  14. Parc naturel régional du Verdon, 2004, p. 5 et 6.
  15. Parc naturel régional du Verdon, 2008, p. 18 et 105.
  16. Consejería de Medio Ambiente, op. cit., p. 39 et 41.
  17. Parc naturel régional du Verdon, op. cit., p. 83 et 84.
  18. On considérera la carte postale comme un vecteur utilisé par les touristes pour communiquer. Produites par des éditeurs, elles sont certes peu contrôlées par les acteurs Espaces protégés (autrement dit, leurs équipes techniques) et par les professionnels du tourisme ; mais ces cartes sont vectrices d'une image avec laquelle ces derniers s'accordent puisque les vues disponibles dans les commerces sont aussi vendues en offices de tourisme. Les images diffusées sur les sites Internet de ces espaces sont validées par les équipes techniques.
  19. Entretien avec un technicien de la Consejería de Obras Públicas, Junta de Andalucía, 4 avril 2011.
  20. Parc naturel régional du Verdon, op. cit., p. 83.
  21. Entretien réalisé auprès d'un technicien tourisme du CRT Paca, 28 juin 2011.
  22. Ces consignes émanent de nombreux organismes (région Provence-Alpes-Côte d'Azur, parc naturel régional du Verdon, EDF) ; elles sont distillées à travers des brochures de prévention, qui sont beaucoup plus nombreuses dans le Verdon que dans les autres terrains étudiés.
  23. Entretien réalisé auprès d'un technicien tourisme du parc naturel régional du Verdon, 30 juin 2011.
  24. Entretien réalisé le 6 juillet 2011 auprès de l'hôtesse d'un office du tourisme situé sur le parc : « C'est très difficile d'aller en bus de Moustiers jusqu'à Castellane [au départ et à l'arrivée de la route des Crêtes], notre gros handicap, c'est les transports publics. [Le parc naturel régional] ne veut pas qu'il y ait des gens qui viennent. Ce serait écologique mais bon... les gens viendraient plus sinon [...] »
  25. Olivier Lazzarotti dit que « le patrimoine est un ensemble d'attributs, de représentations et de pratiques fixé sur un objet [...] dont est décrétée collectivement l'importance [...] qui exige qu'on le conserve et le transmette » (2003, p. 692). À travers plusieurs exemples de lieux où le tourisme a permis de légitimer des traditions jusqu'alors marginalisées, l'auteur montre que « le patrimoine, pour être valide, a besoin du regard de l'autre, donc du tourisme [...] un lieu devient patrimonial pour les uns par le regard des autres » (2003, p. 99).
  26. Cumbria Tourism, 2006.
  27. En 2012, les offices de tourisme du Lake District diffusent en boucle un documentaire intitulé The Living Lake District ; il y est précisé que « le parc n'est pas un musée ».
  28. L'aspect romantique se sent dans ce passage du poète Thomas Gray, qui a accéléré la popularisation du Lake District, dans Rollinson, W. (p. 133) : « La poitrine des montagnes qui s'étendent devant moi [...] découvre le lac de Grasmere en son milieu ; à sa marge, se dessinent des crevasses, comme des petites baies, avec quelques éminences, certaines de pierre, certaines de verdure [...] des prairies, vertes comme des émeraudes, [...] ; pas une seule tuile rouge, aucune maison, aucun jardin ne vient casser le repos de ce petit paradis non suspecté ; mais tout est paix, rusticité et pauvreté heureuse, dans ses plus nets et ses plus beaux atours. »
  29. Wainwright, A., dans Rollinson, W : « Je fus totalement transporté [...]. Je n'avais jamais vu quelque chose comme cela. J'ai vu des chaînes de montagnes [...], les plus près apparaissant très abruptes, et celles qui suivaient s'effaçant dans la lumière bleue. Des champs riches, des prairies d'émeraude et l'eau du lac qui scintillait, s'ajoutait à cet écrin de beauté, un panorama glorieux qui m'a coupé le souffle. [...] Dieu était là ce jour-là et j'étais son humble serviteur. » On a l'impression, ici, de relire un passage du poète Thomas Gray.
  30. On peut noter que la promotion du Lake District s'appuie beaucoup sur l'œuvre de cet auteur : le programme de télévision Wainwright Walks (BBC 4), a débuté en 2007 et consiste, à chaque épisode, à découvrir l'un des sentiers repérés par Wainwright.
  31. Nous intégrons dans le mot « communication » les documents d'étude produits par l'équipe technique du parc national du Lake District (Management plan, Core strategy, Partnership's plan) et accessibles sur Internet, les visuels que l'on peut trouver sur le site Internet officiel du parc national du Lake District (www.lakedistrict.gov.uk), les souvenirs vendus dans les magasins, les cartes postales, et les émissions de télévision comme les Wainwright walks, la série de documentaires The Lakes et le documentaire diffusé en 2012 à l'office de tourisme de Bowness, intitulé The living Lake District.
  32. Le guide du Routard Angleterre - Pays de Galles (2008), p. 415 : « La porte d'entrée du Lake District offre l'image d'un bourg de province prospère [...]. On n'y séjourne pas vraiment, mais on profite de ses commerces pléthoriques pour remplir les sacs à dos en prévision des randonnées. »
  33. Traduction : Pouliquen.
  34. Cela nous évoque une phrase de Samuel Depraz (2008), en lien avec la nature dans les espaces protégés : « L'idée qu'il subsiste des portions d'espace "naturel", c'est-à-dire des espaces susceptibles d'évoluer indépendamment de toute influence anthropique, doit être rejetée avec force. » (p. 4.)