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Le jardin comme post-paysage et projection imaginée

The garden as post-landscape and imaginary projection

12/01/2011

Résumé

Le jardin présente une version d'un réel sous contrôle, d'une variable déterminée du paysage. Comme l'évoque Berque, le paysage, en tant que concept, n'existe jamais autrement que dans l'esprit du sujet. Avec l'idée du proto-paysage, il suggère un dénominateur commun transculturel d'appréciation de l'environnement dans les cultures où le concept de paysage demeure absent. À l'opposé du spectre, le jardin présenterait les caractéristiques d'un post-paysage, soit la détermination imaginée d'une perception subjective que l'on tend à objectiver. Selon les observations neurobiologiques de Damasio, il serait juste d'affirmer que le jardin offre de parcourir émotivement le sentiment d'un lieu imaginé. L'analyse du post-paysage permet de préciser les rapports qu'entretient l'humain avec sa perception de l'environnement et les interactions qu'il estime nécessaires de valoriser ; mais surtout, une précision sur les rapports que l'humain entretient avec la perception de sa conscience.
The garden presents a version of reality under control, a determined variable of landscape. As Berque mentions, landscape, as a concept, does not exist outside of the mind. With the idea of proto-landscape, he suggests a transcultural common denominator of environement appreciation in cultures where the concept of landscape is absent. At the other end of the spectrum, the garden would present the characteristics of a post-landscape, the imagined determination of a subjective perception that we aspire to objectivise. Following the neurobiological observation of Damasio, it would be adequate to affirm that the garden offer to experiment emotionally the sentiment of an imagined place. The analysis of post-landscape allow us to precise the relationship of humans with their perception of the environment and the interactions they wish to promote, but mostly, it presents a portrait of the relation between humans and the perception of their own conscience.

Texte

Une imagination est une idée par laquelle nous considérons
une chose comme présente, mais qui indique plutôt l'état du corps
humain que la nature de la chose extérieure. Une affection
 est donc une imagination en tant qu'elle indique l'état du corps.
Baruch Spinoza1

Dans ce texte sera abordée la question de l'origine du jardin non pas comme manifestation esthétique ou simple résultat d'un travail, mais en tant qu'idée. C'est d'abord en brossant un tableau sommaire des connaissances contemporaines relatives au jardin que sera abordée cette réflexion. Afin de préciser la nature des processus antérieurs à la génération des idées, cette problématique sera traversée par deux propositions issues des sciences cognitives. Ces opérateurs conceptuels mis en place, la question des origines du jardin sera développée à partir d'observations archéologiques, génétiques et anthropologiques relatives aux premiers peuples sédentaires, ainsi qu'à leurs potentielles relations sensibles avec le territoire. À terme, avec un ajustement conceptuel des notions de proto-paysage, de paysage et de jardin, il sera proposé que jardins et paysages sont des produits d'état cognitif similaires, ceux-ci offrant une fenêtre d'observation probante sur l'imagination, et donc la pensée.

Aller au-devant de l'idée

La psychologie du sens commun suggère que le paysage existe en tant qu'état d'une variable territoriale à percevoir et à interpréter. Toutefois, dans un contexte internaliste, le paysage, qu'il soit matériellement fabriqué comme un jardin ou simplement perçu comme un fragment territorial, doit être abordé à la manière d'un travail de création, d'une vue de l'esprit. Sur ce plan cognitif particulier, paysages et jardins sont issus de processus similaires : à un moment déterminé dans l'espace-temps, un esprit a généré l'idée d'une construction, d'une sélection subjective des détails d'un lieu pour donner sens à ce lieu. À partir d'une intention, l'esprit s'est engagé dans un processus créatif d'élaboration de systèmes de sens si riches qu'ils en sont venus par faire image et par susciter un désir de projection de cette image. Le concept de paysage témoigne du sentiment d'un lieu déterminé, valorisé par une construction symbolique et allégorique ; la projection intentionnelle d'un concept sensible vers un état extérieur. Le jardin, de son côté, se présente comme un état de la nature organisé, le résultat d'une création imaginée, fabriquée d'un cumul de matière vivante et non vivante, agencée de manière à générer symboles et allégories dont les suggestions signifiantes s'orientent vers des propositions fondamentales correspondant au concept de paysage.
En soi, jardin et paysage sont des termes aux référents aussi vagues que variés. Ce qui est jardin pour l'un ou paysage pour l'autre fait appel à un relativisme interprétatif non seulement sensible, mais culturel. D'une même manière, les termes imagination, émotion, sentiment, mémoire peuplent nos discours et conversations sans que personne ne puisse arrêter leur sens à une définition détaillée et universelle. Presque aussi vieux que le langage en lui-même, ces concepts généraux sont aujourd'hui le terreau fertile d'importantes reconceptualisations dans les travaux de nombreux acteurs de premier plan dans les domaines des sciences cognitives et de la philosophie de l'esprit.
Sur la perception et la mémoire, le neurologue Gerald Edelman, créateur de la théorie du darwinisme neural2 avance que « tout acte de perception est à un certain degré un acte de création, et tout acte de mémoire est à un certain degré un acte d'imagination » (Edelman, 2007, p. 120-121). Énoncé comme tel, ce postulat d'Edelman présente une certaine parenté avec des propositions sur l'imagination énoncées il y a trois siècles par Spinoza dans L'Éthique ainsi que par Giambattista Vico dans La Science nouvelle. Bien que Edelman n'ose pas s'avancer au-delà de ce fameux « certain degré », il évoque une potentialité processuelle fondée sur l'observation empirique. Lorsqu'il avance qu'une perception serait « à un certain degré un acte de création », Edelman suggère que l'acquisition de données sensibles (lumière, odeur, température, fleurs, feuillages, etc.) génère la création d'un encartage cérébral corrélé aux nécessités évolutives d'interprétation de ces données. D'une manière similaire, l'acte de mémoire, qu'Edelman qualifie comme étant le résultat d'une multitude complexe d'encartages de réentrées (c'est-à-dire la génération d'informations par le cerveau lui-même), serait un acte d'imagination, sans préciser la nature de cette imagination.
Hormis le fait que l'imagination soit traditionnellement associée à une capacité de création d'images mentales (bien qu'une image mentale en soi n'ait aucune existence propre - le cerveau ne stocke pas de traces visibles, il gère et génère des informations interprétées comme telles), les sciences cognitives sont actuellement incapables de positionner factuellement l'imagination sur une échelle de processus enchâssée dans le processus qu'est l'esprit. Le concept d'imagination demande donc à être détaillé, précisé, et surtout intégré théoriquement parmi les processus constitutifs de l'esprit, au même titre que la conscience implicite et explicite3.
Par ce biais cognitif où l'acte de perception se voit lié à la création, le rapport à la sensation, et donc à la corporéité, doit être questionné à son tour. Les premières suggestions de réponses apparaissent dans les récents travaux du neurobiologiste Antonio Damasio, où ce dernier propose une intégration corporelle de certaines fonctions neurologiques liées à la perception. Chez Damasio, la conscience, en tant que processus, n'agit pas à la manière d'une fonction régulatrice strictement cérébrale. Ses liens au corps ne sont pas déterminés par des rapports instrumentaux ; en d'autres termes, insiste le neurophilosophe Alva Noë (Noë, 2009), la tête n'est pas coupée du corps. Un peu à la manière d'un botaniste contemporain qui s'intéresse non seulement à ses végétaux, mais à la nature du sol, à l'ensoleillement et à la climatologie propre à la zone de son jardin, Damasio présente un modèle cognitif non dualiste intégrant l'ensemble corporel tout en ouvrant une fenêtre d'exploration sur la nature des relations entre ce même ensemble corporel et l'environnement. L'humain n'y est pas une figure autodéterminée, il est un corps physique indissociable des biomes dont il est issu4. Le territoire n'est pas extérieur à nous, nous sommes en lui.
D'une certaine manière, les sciences cognitives antérieures aux postulats de Damasio reproduisaient involontairement le schéma dualiste classique : le cerveau représentait le siège de l'esprit et le corps assurait le bon fonctionnement de l'ensemble cognitif. En résumant très brièvement, Damasio intègre l'apport cognitif non négligeable des hormones produites par les glandes situées hors de la boîte crânienne. L'appréciation et la définition d'un stimulus émotionnellement compétent (par exemple, la peur) sont effectuées par les cortex cérébraux d'association sensorielle et supérieurs ; ce stimulus émotionnellement compétent est par la suite induit par l'amygdale, exécuté par la base du précortex, l'hypothalamus et le tronc cérébral (incidemment, les plus vieilles aires cérébrales du cerveau des mammifères), pour ensuite produire un état émotionnel marqué par des changements transitoires dans le milieu interne. Le sentiment, quant à lui, est la perception d'un état du corps ou, comme l'évoquait Spinoza, l'imagination d'un état du corps. Si le stimulus émotionnellement compétent prend la forme de la vastitude d'un lieu, le sentiment de ce lieu ne sera pas une interprétation directe d'un lieu, mais de l'émotion qu'il génère dans le corps. Le lieu est ici émotion et le paysage, une forme de sentiment du lieu. Le paysage n'est pas dehors, il est dans l'esprit.

Origine pragmatique du jardin

En gardant à l'esprit ce filtre théorique, l'examen approfondi de la question : « pourquoi le jardin, en tant que lieu de convergences et d'expérimentations, permet de toucher à un point névralgique de la pensée humaine », prend rapidement l'allure d'un retour vers l'expéditeur. Bien que les pistes de réponses semblent soigneusement tracées en des espaces exogènes, la nature fondamentale de cette problématique demeure une question internaliste.
Tel qu'évoqué plus haut, définir la notion de jardin présente une problématique dense et complexe. Rares sont les théoriciens exclusivement dédiés au jardin. A priori, ceux qui en sont venus à discourir sur le sujet sont généralement passés par l'architecture, l'urbanisme ou les théories du paysage. À ce titre, les liens entre ces trois approches semblent indéniables. Mais quelles en sont leurs origines ?
Selon de récentes études archéologiques, les premières traces d'architecture semi-nomade dateraient d'environ 14 500 avant l'ère chrétienne chez les Natoufiens, un peuple de chasseurs-cueilleurs du Levant (Proche-Orient), à qui on attribue l'apparition progressive de l'agriculture vers 11 400 avant l'ère chrétienne (plus précisément la culture de la figue localisée dans la vallée du Jourdain) (Bocquentin, 2003 ; Cauvin, 1994). Contrairement aux précédents postulats archéologiques voulant que l'apparition des premiers villages ait été rendue possible grâce à la maîtrise de certaines cultures (donc, une pratique du jardin de subsistance), ces découvertes positionnent l'organisation architecturale et proto-urbanistique au-devant de l'organisation agraire5. Cette accession progressive à la sédentarité et à l'agriculture permet de souligner un aspect non négligeable : avant de créer un jardin, l'homme avait d'abord créé une manière de gérer l'espace en fonction de ses besoins immédiats. Que l'architecture et l'urbanisme s'intéressent à la pratique du jardin s'inscrirait donc dans une continuité évolutive méthodologiquement conséquente.
Au sein de la communauté anthropologique et archéologique, il semble être communément admis que les premiers jardins ont été des espaces de cultures fruitières et céréalières. La notion d'entretien serait apparue par une succession d'essais-erreurs ; le désherbage permettant de fortifier le plan désiré, l'élimination d'arbustes rapprochés maximisant la croissance et la production des arbres fruitiers, etc. Toujours dans les admissions de commune mesure, il est entendu que les premiers agriculteurs n'agissaient pas par volonté d'esthétisme. Mais à quel point cette logique assomptive procure-t-elle un portrait fiable ? Malgré le fait que de nombreuses sciences perçoivent l'être humain par une pragmatique proche d'une programmatique, il semble crédible que l'être humain réel dépasse la réalité que les sciences proposent. Du point du vue factuel, la science génétique nous mentionne que le code génétique de l'humain contemporain est identique à celui des inventeurs de l'agriculture. La paléoanthropologie confirme par études volumiques qu'un cerveau néolithique possédait les mêmes caractéristiques qu'un cerveau actuel. Il est admissible d'évoquer que l'humain natoufien d'il y a 16 500 ans était notre contemporain biologique. En clair, l'humain natoufien percevait et ressentait les mêmes émotions. Son esprit était doté des mêmes capacités d'analyse fondamentale, des mêmes possibilités créatrices. L'architecture cognitive rendant l'imagination possible chez l'humain natoufien était biologiquement identique à celle de l'humain contemporain.
Ces informations à l'esprit, pourquoi considérer que les humains du Natoufien auraient été incapables de percevoir une esthétique dans l'aléatoire ou l'organisé? Toujours sur un plan méthodologique, l'archéologie et l'anthropologie, incapables de spéculer en ce sens, réclament des preuves que l'histoire efface - langage, constructions éphémères, rites, cérémonies. En soi, cette absence de preuves ne saurait constituer une preuve en elle-même. Ce manque d'artéfact concernant les expériences perceptuelles et culturelles du monde néolithique ne peut trouver d'écho biologique qui conforterait cette pauvreté apparente.

Précisions sur l'origine imaginée du paysage et du proto-paysage

D'après les travaux du géographe orientaliste Augustin Berque, la notion de paysage serait d'abord apparue en Chine vers le troisième siècle et par la suite en Europe, au cours de la Renaissance. Hors de ces pôles (civilisations indiennes et arabes, par exemple), le concept de paysage tel que nous l'envisageons (la contemplation d'un territoire déterminé par la subjectivité esthétique d'un regard) demeure inexistant. Berque détermine également quatre critères pour différencier une culture paysagère d'une culture non paysagère, à savoir qu'elle possède :
  1. des représentations linguistiques du concept de paysage ;
  2. des représentations littéraires, orales ou écrites, décrivant la beauté du paysage ;
  3. des représentations picturales ayant pour thème le paysage ;
  4. des représentations jardinières traduisant une appréciation proprement esthétique de la nature (excluant les jardins de subsistances) (Berque, 1995, p. 34).
Par ce filtre conceptuel, Berque détermine et précise la notion de paysage comme une expérience conceptuelle véhiculée par une mémétique déterminante. En Chine du troisième siècle, l'expérience du shanshui et du fengjing était enracinée dans une spiritualité préconisant un rapport quasi symbiotique avec l'environnement. Le rapport au territoire et sa perception se fondaient dans un rapport de contiguïté harmonieuse. De son côté, Anne Cauquelin s'intéresse exclusivement au point de vue européen, faisant du paysage une invention, un concept construit dont l'origine serait étroitement liée à l'apparition de la perspective dans la peinture de la Renaissance. À la différence du paysage chinois, le paysage européen est une vision de projection, de construction d'une manière d'apprécier le territoire. Cauquelin propose également une distinction forte entre les concepts de paysage et de jardin. Chez elle, le paysage est essentiellement un objet de contemplation par le recul, celui d'une surface passive, d'un arrêt dans l'évolution géologique insaisissable à l'échelle sensorielle. En bonne philosophe des arts, elle tisse un lien direct entre peinture et paysage, évoquant qu'il est possible de faire l'expérience d'un paysage, tout comme d'un tableau, en un seul coup d'œil. Par opposition, le jardin en tant qu'objet de perception prend chez elle l'aspect d'un processus, d'un parcours narratif issu d'une construction sensée, d'une intentionnalité forte. Cauquelin élimine d'emblée l'idée que le jardin puisse être une modélisation réduite d'une cosmogonie type ou d'une vision du paysage. Sans pour autant justifier cette apparente rupture de ce qui semble être un rapport contigu entre perception du paysage et création d'un jardin, Cauquelin demande : « [...] serions-nous tout juste bons à répéter médiocrement, en petit, ce que nous pensons être le paradis » (Cauquelin, 2005, p. 105)?
Il est intéressant de noter que tant chez Berque que chez Cauquelin, le rapport au paysage ne saurait se priver du rapport au jardin. Malgré la différence de leurs disciplines respectives, tous deux définissent des rapports de créations perceptuelles territoriales par l'esthétisme. Le paysage s'invente dans l'esprit de celui qui contemple un territoire donné, le jardin s'invente par celui qui cherche à ordonner un territoire restreint, à créer un en-dedans dehors. Si Cauquelin oppose paysage et jardin par une rupture conceptuelle fondamentale, Berque fonctionne en sens inverse. Chez lui, le jardin est une part instrumentale de sa théorie du paysage, une condition culturelle aidant à déterminer si une civilisation est paysagère ou non.
Les civilisations non-paysagères sont certes nombreuses et la pratique du jardin l'est presque autant. Pour définir un rapport conceptuellement acceptable d'appréciation potentielle du territoire dans ces civilisations spécifiques, Berque avance le concept d'un proto-paysage, « un dénominateur commun qui, dans l'appréciation que toute société fait de l'environnement qui est le sien, peut concerner la vue sans pour autant impliquer une esthétique proprement paysagère » (Berque, 1994, p. 17). Ce concept transculturel d'appréciation d'un territoire ouvre la porte à une refonte conceptuelle sur l'origine du jardin en tant qu'espace de réalisation esthétique.
Des critères proposés par Berque pour départager une civilisation paysagère d'une civilisation non-paysagère, celui concernant les représentations jardinières excluant les jardins de subsistance apparaît comme étant le plus questionnable. Comment départager l'organisation d'un ensemble de culture conçu et entretenu dans le but, par exemple, de fournir diverses substances aromatiques et médicinales, d'un espace destiné uniquement à l'agrément ? Comment affirmer qu'une succession d'échinacée, de mélisse, d'achillée, de bardane, de guimauve et d'hydraste ne forment pas un ensemble esthétiquement appréciable, même si ce dernier est en mesure de fournir plusieurs substances curatives ? Pourquoi l'expérience du beau devrait être une finalité pour acquérir une validité conceptuelle ? En quoi les archétypes platoniciens sont-ils encore utiles dans l'évolution de notre rapport à l'environnement et sa perception ? À cela, Berque n'offre aucune réponse.
Toutefois, le concept de proto-paysage mériterait un usage détourné. Il serait traduisible comme étant un sentiment du lieu, au sens de Damasio, soit un état implicite, non verbalisé, du rapport perceptuel du territoire échantillonné (la perception globale d'un territoire étant physiologiquement impossible). Le sentiment de ce lieu peut également être interprété comme l'intuition du lieu, soit une somme de processus non langagiers offrant une proposition d'action concrète sur une base implicite. C'est l'homme natoufien arrivé au sommet d'une colline à proximité d'un cours d'eau. Celui-ci déduit qu'il pourra se désaltérer, il remarque les arbustes qui donneront des fruits, il voit à grande distance, capable d'anticiper ce qui viendra à lui ; cerf, pluie, tribu rivale. Devant cette ouverture et cette somme d'informations précieuses, l'homme natoufien pourrait probablement ressentir une impression de plénitude, d'apaisement, d'assurance (sentiments que l'homme éprouve généralement devant ce qu'il détermine être un objet de beauté). Sa perception du lieu tiendrait du proto-paysage ; à défaut de pouvoir détailler l'ensemble ou de le réduire en un vocable (sans qu'aucune trace dudit vocable n'ait pu subsister), quelle différence cognitive existerait-il entre le sentiment du lieu qu'est le proto-paysage et le sentiment du lieu qu'est un paysage ?

Fictions hétérophénoménologiques du proto-paysage

Avec ses propositions sur l'émotion et le sentiment, Damasio remet en cause un vaste pan de la philosophie classique : l'immanence du langage et sa corrélation directe avec la pensée. Selon Damasio, le sentiment fait figure de concept anté-langagier puisqu'il résulte d'une interprétation d'un état du corps. Si nous associons cette approche avec celle de Gerald Edelman, il devient intéressant de croiser l'apport des mémoires, leur apport aux capacités interprétatives, et la fonction qu'il associe, « à un certain degré », à leur constitution : l'imagination. D'un point de vue évolutif, en accord avec les postulats du darwinisme neural et du naturalisme, il est cohérent de considérer que la capacité à générer des concepts ait été antérieure à la création de symboles pour les représenter. Avant d'avoir défini un langage, l'humain a pensé le langage. Avant de parler, l'humain ressentait les émotions et les conceptualisait en sentiments par les capacités de son imagination.
Revenons à notre Natoufien sur sa colline. De cette position, il sent un réconfort, une impression de domination. Ce sont là des sentiments. L'émotion à leur origine pourrait être la plénitude, l'apaisement ou simplement l'absence de peur. Dans sa biologie, l'homme natoufien associe ce qu'il voit à un événement positif, à un facteur favorable à sa survie et à son épanouissement immédiat.
Quelques générations plus tard, une femme natoufienne note que les épis d'amidonniers sauvages sont prêts à la cueillette. Avant de se mettre à la tâche, elle regarde ces regroupements de longues herbes blondes ondoyant dans la brise tiède. Elle pense, souriante, aux centaines de repas qu'ils fourniront. Cette femme imagine. Elle prévisualise une fonction sur la base d'une nécessité par le biais d'une émotion conceptualisée en sentiment. Encore une fois, il s'agit de la plénitude muée en réconfort.
Quelques générations plus tard. Des plantes sont groupées. Des cultures. Ce que Berque nomme jardins de subsistance. Les cultivateurs s'acharnent à entretenir leurs plants. Prévenir les maladies. Désherber. Arroser par temps sec. En triant le bon grain de l'ivraie, ils associent certaines formes à un gain, d'autres formes à une perte. Par le passage des connaissances, d'une génération à une autre, se créent, par le biais de l'imagination, des valeurs symboliques et, ainsi, une culture de la forme désirable. À partir du jardin de subsistance, l'homme parfait sa création d'un bon et d'un mauvais, d'un beau et d'un laid intrinsèquement liés à un impératif de base : sa survie et son épanouissement. Une esthétique de la nécessité qui, depuis, n'aurait jamais cessé d'évoluer.

Le jardin comme post-paysage, une projection imaginée

À la différence de Berque et de Cauquelin, je propose que le lien entre paysage (ou proto-paysage) et jardin ne soit pas envisageable comme interprétations opposées ou contiguës d'un territoire donné. Ma proposition d'un jardin comme post-paysage situe jardin et paysage dans une même unité émotive et un sentiment du lieu similaire. En soi, un paysage (ou proto-paysage) est une construction cognitive, l'imagination sensible d'un état du territoire perçu, le sentiment d'un lieu généré par la création et l'interprétation de symboles projetés sur des détails du lieu. La notion de beauté platonicienne ne saurait constituer une finalité en ce processus cognitif : si un paysage ou un jardin est jugé beau, c'est qu'il présente un ensemble rassérénant, réconfortant, permettant à l'observateur de projeter sa propre vision du monde et d'y interpréter positivement cette vision. Entre la vastitude du paysage tableau et du parcours narratif d'un en-dedans dehors du jardin chez Cauquelin, un seul élément prend banalement la forme d'une constante : l'humain. Et cet humain demeure l'unique créateur d'observations et de sens. Dans un réel qui par définition échappera toujours à la compréhension humaine, l'imagination fabrique un sens, une réalité élaborée partiellement à partir de perceptions globales ou détaillées : nous imaginons une beauté devant un paysage de montagne puisque nous y projetons, par exemple, un symbole de la puissance géologique et y décodons un sentiment d'humilité ; nous imaginons un récit de déambulation dans la floraison d'un jardin pour y décoder l'image d'une abondance construite, d'une paix déterminée par un sentiment de sécurité. L'homme d'avant l'Antiquité voyait probablement un paysage de montagnes comme une protection contre l'arrivée inopinée de tribus hostiles. Ces montagnes auraient été un rempart et leur perception symbolique menait vers un sentiment de sécurité. Devant les jardins de plantes et les cultures, ils percevaient peut-être la profusion ou la pauvreté d'une récolte à venir, capables d'anticiper les enjeux futurs dans l'évolution des plants, produisant un sentiment de sécurité ou d'insécurité au passage du temps. La projection interprétative d'un paysage offrait le sentiment d'un avenir immédiat, alors que celle du jardin prenait la forme d'une promesse à concrétiser.
Du temps des Natoufiens à l'époque contemporaine, des premiers jardins de subsistance aux jardins contemporains, l'humain a imaginé ses jardins et ses paysages pour des fonctions fondamentales traversées de sentiments similaires : l'apaisement par la sécurité visible et l'apparence du contrôle d'un territoire par son organisation symbolique ou réelle. Si nous estimons aujourd'hui que le jardin touche à un point névralgique de la pensée humaine, il est cohérent d'envisager qu'il en a toujours été ainsi. Sans cette capacité d'imaginer un sens à partir d'une symbolique projetée sur un territoire et cette volonté d'y intervenir, l'humain n'aurait assurément pas eu les moyens matériels de se questionner sur de tels sujets. En projetant le sentiment d'un proto-paysage dans cette action qui devint l'agriculture, l'humain imaginatif fabriquait sa vision du monde par un travail de la terre, il fabriquait le sentiment d'un post-paysage à l'intérieur duquel il serait maître de sa sécurité et créateur de son réconfort ; un espace apaisant permettant à l'esprit de s'abriter des perceptions imprévisibles, un espace né d'une vue de l'esprit qui permettait de libérer un peu plus la pensée en la retournant vers elle-même.

Ouverture

Des propositions de ce texte se dégage une constante : le regard que nous portons sur nos prédécesseurs est trop souvent simplifié, banalisé par l'apposition de méthodologies trop particularisées pour parvenir à des observations dignes de la complexité dynamique de l'esprit humain. Son approche transdisciplinaire atypique témoigne d'une volonté de lier certaines connaissances afin d'engendrer des possibilités interprétatives nouvelles, possibilités qui transgressent la fragmentation propre aux pratiques institutionnelles contemporaines. Comment parler de l'origine d'une idée sans traiter de l'imagination ? Comment parler d'imagination sans évoquer la cognition ? Comment aborder la cognition sans l'intégrer dans une corporéité génétiquement inchangée depuis des dizaines de millénaires ? Ces questions ne mènent pas tant vers des réponses implicites qu'elles présentent des avenues méthodologiques. Avec l'accélération drastique des connaissances sur l'humain, nous sommes aujourd'hui outillés pour questionner la moindre réalité issue de l'esprit humain. Sans sombrer dans le relativisme radical qu'une telle situation peut provoquer, il demeure pertinent de questionner le rapport que nous entretenons avec nos propres concepts, particulièrement ceux d'apparences simples, tels qu'un paysage ou un jardin. Des concepts où très souvent se dissimule une complexité qui ouvre sur l'origine des idées qui fabriquent ce que nous avons appris à nommer « notre monde ».

Mots-clés

Proto-paysage, post-paysage, imagination, émotion, perception
Proto-landscape, post-landscape, imagination, emotion, perception

Bibliographie

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Auteur

Jean-Simon DesRochers

Écrivain et doctorant en théories de la création, département d'études littéraire, université du Québec à Montréal.
Courriel : jsdr76@gmail.com

Pour référencer cet article

Jean-Simon DesRochers
Le jardin comme post-paysage et projection imaginée
publié dans Projets de paysage le 12/01/2011

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/le_jardin_comme_post_paysage_et_projection_imaginee

  1. Spinoza, B., L'Éthique, Paris, Garnier Flammarion, 2007, p. 228.
  2. Théorie selon laquelle le cerveau aurait évolué graduellement en fonction des nécessités immédiates relatives à la survie de l'espèce. Cette théorie valut à Gerald Edelman le prix Nobel de médecine.
  3. Terminologies utilisées en psychologie cognitive issues d'une reconceptualisation des concepts de non-conscient et d'inconscient freudien. L'explicite étant ce qui passe au-dessus du seuil de la conscience (ex. : l'acte de parole, la proprioception d'un danseur), l'implicite étant ce qui passe sous ce même seuil (ex. : les fonctions homéostatiques, la cognition latente) (Le Ny, 2005).
  4. À ce titre, les recherches de Lynn Margulis synthétisées dans l'ouvrage Symbiotic planet suggèrent une interrelation totale entre le milieu environnemental et le vivant (Margulis, 1998).
  5. Cette théorie rejoint partiellement celle de Lewis Mumford sur les origines des premières cités dont les fonctions n'étaient pas tant de rassembler les humains autour de ressources clés, mais plutôt auprès des sépultures (Mumford, 1964).