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Le colloque international « Mer et montagne dans la culture européenne (XVIe-XIXe siècle) »

Paris, 24-25 septembre 2009

The international conference "Sea and mountains in European culture (16th-19th centuries)"

Paris, 24-25 September 2009
24/12/2009

Texte

Ce colloque, organisé par l'université de Paris 1 Panthéon - Sorbonne (EA 127), l'université de Lille 3 Charles-de-Gaulle et l'université de Genève, visait à « faire dialoguer des pratiques historiographiques en plein renouvellement (histoire de l'environnement, histoire sociale des sciences, histoire de la géographie, histoire des représentations) en dépassant la césure traditionnelle entre histoire moderne et histoire contemporaine1 ».
Les travaux consacrés à la mer et à la montagne entrent assez rarement en relation mutuelle à notre époque. Cependant, jusqu'au début du XIXe siècle, la culture scientifique européenne ne dissociait pas forcément ces deux concepts. Les organisateurs ont essayé de faire dialoguer les spécialistes de plusieurs périodes et de plusieurs disciplines autour du problème de l'association et de la dissociation de ces concepts dans ce qu'ils ont appelé « une histoire sociale de la culture européenne ».

Dans son intervention inaugurale, Alain Cabantous (université de Paris 1) a souligné que c'est par leur dimension anthropologique que les deux concepts de mer et de montagne entrent dans notre culture, en partant de nombreuses correspondances dont l'une des premières est son caractère indéterminé. Mer et montagne apparaissent comme des « réservoirs tératologiques », peuplés de monstres et de présences maléfiques, quelquefois jusqu'au XIXe siècle. À l'époque moderne, la géographie biblique, qui avait inspiré une « théologie naturelle », a été progressivement dépassée par la nécessité de transformer le territoire en État, « miroir du prince ». Ce processus se lie à la « révolution du regard » qui accompagne la conquête scientifique de la montagne au XVIIIe siècle.
L'autre représentant du comité organisateur, François Walter (université de Genève), a remarqué la présence, dans la littérature moderne et contemporaine, de fréquentes métaphores qui de la mer renvoient à la montagne et vice versa, telles que « cime bleue de la mer », montagne comme « mer arrêtée par une photo », glacier comme « mer de glace ». Il faut donc s'interroger sur l'interprétation sociale de ces représentations en se rapportant à des situations historiques concrètes.

La première séance, « Éclatement des pratiques sociales », a été dirigée par Jean-Pierre Jessenne (université de Lille 3). Gilbert Buti (université de Provence) a analysé d'après des sources littéraires, notamment des récits de voyageurs, les dynamiques de réciprocité qui lient côte et montagne en Provence du XVIIIe jusqu'à la moitié du XIXe siècle. L'emplacement des peuples sur le littoral plutôt que dans la Haute-Provence a donné lieu à des phénomènes très forts de distinction identitaire et de méfiance mutuelle. La représentation réciproque du Provençal de montagne et du Provençal de mer provoque aussi de forts contrastes à l'occasion de l'immigration massive de montagnards dans les villes de Marseille et de Toulon. La relation entre ces deux aspects constitutifs de la géographie de la région reste tout à fait serrée. 
Michèle Janin-Tivos (université de Provence) a analysé les dynamiques du déplacement des montagnards briançonnais au XVIIIe siècle du Dauphiné à la Mer de Paille, c'est-à-dire les côtes du Portugal. À Lisbonne et dans d'autres villes portugaises fleurit une communauté de briançonnais qui avaient commencé par le colportage en devenant quelquefois des libraires-éditeurs d'une certaine renommée. L'intervenante a analysé les itinéraires montagneux et maritimes (le plus fréquenté passait par le port de Rouen et conduisait à Lisbonne par l'Atlantique) de cette émigration et les dynamiques des liens qui restaient avec le territoire d'origine. Ces derniers se font plus faibles au fil des décennies : dans la mentalité de ces émigrés, la montagne se transforme graduellement en un lieu hostile. Lorsque plusieurs Briançonnais seront chassés du Portugal pendant les guerres napoléoniennes, la plupart d'entre eux ne retourneront pas dans les Alpes.
Andrea Zannini (université d'Udine) a proposé une communication au titre très significatif : « Sur la mer grâce à la montagne : Venise XVIe-XIXe siècle ». Cette intervention a abordé l'importance de l'expansion de la Sérénissime vers les Alpes orientales à cette période, notamment par l'exploitation du bois, indispensable pour construire les navires ainsi que les édifices et les palissades de la ville. Des fleuves tels que le Piave ont représenté de véritables autoroutes flottantes dans ce que l'intervenant définit comme une sorte de « système régional complexe ». Zannini a souligné d'une part le rôle de l'État, qui contrôlait les ressources (que certains considéraient comme un « aménagement » avant la lettre), d'autre part la vivacité, même démographique, des communautés locales de la région, qui gardaient de bonnes marges d'autonomie sur l'exploitation de leur territoire. 
Anne-Marie Granet-Abisset (université de Grenoble 2), en partant de la littérature sur les « territoires du vide », a abordé spécifiquement le contexte alpin. La communication a analysé le procès d'appropriation/colonisation que les élites européennes ont réalisé sur le territoire alpin au XIXe siècle, en le considérant tout à fait vide. Dans la littérature touristique, en fait, ses habitants n'existent pas, ou, si on les cite, c'est pour les blâmer. L'intervenante conclut par l'analyse du passage de l'espace « vide » à l'espace « vidé », en soulignant que les politiques forestières et les parcs naturels ont contribué au procès de dépeuplement de la montagne, que l'on considère toutefois nécessaire pour la « préservation » du milieu naturel.
Carole Carribon (université de Bordeaux 3) a analysé les stéréotypes les plus répandus dans la littérature médicale française du XIXe siècle à propos des bénéfices sanitaires des séjours maritimes et alpins. C'est surtout pour le tuberculeux qu'on prescrivait à l'époque des bains d'air pur et de soleil. Dans ce débat, la mer et la montagne jouent le rôle d'espaces rivaux, mais complémentaires : tout le monde arrive enfin à s'accorder pour donner la préférence aux espaces « nationaux » contre la concurrence d'autres établissements sanitaires européens, notamment allemands.
Olivier Hoibian (université de Toulouse) et Denis Jallat (université de Strasbourg) ont proposé un parallèle entre l'affirmation des régates nautiques et celle des clubs alpins parmi les loisirs de la classe dominante. Le milieu des régates paraît se présenter comme le plus élitiste : il est fréquenté d'abord par la haute bourgeoisie et il est influencé par l'esprit naissant, d'origine anglaise, de la performance sportive. Les clubs alpins, au contraire, paraissent plus « démocratiques » : ils sont fréquentés surtout par la bourgeoisie intellectuelle et demeurent réticents envers l'alpinisme « extrême » et la recherche de la performance. Les intervenants soulignent cependant les tensions et les différences à l'intérieur de chacun des champs, d'après l'aphorisme de Norbert Elias selon lequel la connaissance du sport est l'une des clefs de la connaissance de la société. 

La deuxième séance, « Les sciences entre mer et montagne », a été dirigée par Bruno Belhoste (université de Paris 1). Renaud Morieux (université de Lille III) a analysé les débats sur les fossiles d'animaux marins entre les XVIIe et XVIIIe siècles. Ce problème complexe pousse les intellectuels de l'époque à chercher des explications qui ne mettent pas en discussion les récits bibliques : parmi les différentes hypothèses, le transport de ces objets par différents moyens ou la négation de leur nature de restes d'animaux. Cependant, c'est à la même période que l'on commence à poser les bases des futures découvertes entraînées par cette effroyable contradiction des « montagnes sous la mer ».
Caroline Seveno (université de Paris 1) a analysé la cartographie impériale des Antilles entre les XVIIe et XVIIIe siècles, en soulignant son rôle dans la mise en valeur économique et militaire de ces colonies par leurs maîtres Anglais, Français et Espagnols.
Lucile Haguet (université de Paris 4) a analysé un corpus de cartes et d'atlas de production européenne sur l'Égypte entre les XVe et XVIIIe siècles. L'intervenante a souligné l'importance politique et scientifique de ce territoire en tant que « laboratoire » de la cartographie européenne, notamment du point de vue de la reconnaissance des mers, des fleuves et des montagnes comme limites politiques.
L'auteur du présent compte rendu a analysé le rôle de la mer et de la montagne dans la construction de l'Europe en tant qu'objet géographique dans la Nouvelle Géographie universelle (1876-1894) d'Élisée Reclus. Il s'agit notamment des deux directions, opposées mais complémentaires, dans lesquelles se développe la difficile conquête scientifique de la troisième dimension opérée par les géographes européens entre les XVIIIe et XIXe siècles.

La troisième séance, « Représentations et stéréotypes », a été dirigée par François Walter. Camille Parrain (université de La Rochelle) a reporté une expérience de la traversée de l'Atlantique à voile. Cette dimension a permis de récupérer plusieurs exemples de métaphores qui suggèrent des liens entre la haute mer et les montagnes (la présence de repères et de « paysages », la comparaison entre vagues et montagnes, etc.).
Émilie-Anne Pepy (université de Grenoble 2) a analysé une série de cas d'adaptation à des « solitudes » naturelles de communautés de religieux contemplatifs entre les XVIe et XVIIIe siècles. La montagne, comme quelquefois l'île, est d'abord le locus horribilis où le religieux va se renfermer, au milieu de monstres et de périls, pour être loin du monde et proche du « désert » des prophètes chrétiens. Ensuite, depuis le XVIIIe siècle, le regard des religieux sur la nature commence à se tourner du côté du jardin de l'Éden, en contribuant ainsi à l'évolution de la perception occidentale de la montagne.
Jaques Péret (université de Poitiers) a abordé le cas des « montagnes de sable » du pays d'Arvert, sur la Côte atlantique, près de l'embouchure de la Gironde. Il s'agit d'un milieu de dunes littorales qui a toujours « fonctionné » comme un territoire de montagne. L'intervenant a étudié dans les sources locales la continuité de l'emploi du mot « montagnes » par la population résidante du XVe au XIXe siècle. Comme la montagne, cet espace est considéré d'abord désert et sauvage par les administrateurs. Cependant l'historien y découvre une population qui pratique des usages communautaires et des activités économiques, telles que l'élevage, assez proches du « modèle » montagnard. Ce milieu a disparu lors des politiques de stabilisation des dunes mises en place à la moitié du XIXe siècle.
Alain Cabantous a analysé le voyage, à la fin du XVIIe siècle, de l'inquisiteur bordelais Pierre de Lancre aux Pays basques dont le but était de supprimer la sorcellerie. L'intervenant insiste sur le parallèle que le voyageur trace entre l'ethnographie « satanique » de ce pays et sa topographie également diabolique. La mer et la montagne participent de la création d'un milieu qui pousse hommes et femmes, d'après de Lancre, à la mobilité et à l'inconstance : même son rôle de carrefour entre trois royaumes contribue à son altérité face au modèle étatique et agricole de l'État français. La « sauvagerie » de ce territoire peu cartographié et sans frontières politiques précises doit être anéantie, d'après de Lancre, avec le fer et le feu : voilà une géographie qui sert d'abord à faire la guerre.
Yasmine Marcil (université de Paris 3) a analysé un corpus de récits de voyages parus dans les deux revues Année littéraire et Journal encyclopédique au XVIIIe siècle, pour tracer un parallèle entre la découverte du paradis tropical des îles du Pacifique et celle de l' « homme naturel » des Alpes. Bien que nuancé par les débats et les critiques que certains auteurs avançaient déjà contre l'idée du « bon sauvage », ce mythe est très présent dans cette littérature : il suggère un parallèle entre ces espaces très différents mais également en cours de découverte et d'appropriation par les « hommes civilisés ».

La quatrième séance, « Créations d'espaces », a été dirigée par Alain Corbin (université de Paris 1). Frank Lestringant (université de Paris 4) a analysé l'idée, très répandue entre les XVIe et XVIIIe siècles, que les montagnes et les îles sont des altérations de la perfection originelle de la sphère terrestre. La perspective judéo-chrétienne incrimine le péché originel, voire le déluge, alors que la perspective de l'épicurisme, repris par le biais de Lucrèce, conçoit le monde comme un ensemble désordonné qui échappe à Dieu, bien qu'il soit permis à l'homme d'améliorer un peu ce milieu hostile. De toute façon, la métaphore, qui présente les montagnes sur la terre comme des verrues sur un visage, est bien connue à l'époque.
François Walter a communiqué sur « Esthétiques et savoirs croisés » en partant du principe qu'il faut « prendre au sérieux les métaphores », c'est-à-dire tous les parallèles qui nous aident à dévoiler des enjeux de l'histoire culturelle et des transferts des savoirs à une certaine époque. Mers et montagnes utilisent au XVIIIe siècle un dispositif analogue d'observation : les voyages en mer vers les latitudes arctiques, ainsi que le volcanisme dans l'étude des îles emploient les mêmes instruments scientifiques mis en place dans les montagnes européennes. La mer et la montagne, enfin, participent de la création d'un modèle descriptif paysager et de sa mise en image. 
Federica Frediani (université de Lugano) a analysé l'emploi des lieux communs romantiques dans les voyages méditerranéens, notamment en Italie, de trois écrivains anglais au XIXe siècle : Samuel Rogers, William M. Thackeray et Vernon Lee. La communication a démontré les difficultés que ces auteurs avaient à se détacher des images canoniques de la littérature classique sur la Méditerranée face à des paysages réels. Dans leur perception atemporelle, le poids des permanences demeure très important.
Odile Parsis-Barube (université de Lille 3) a analysé le dialogue entre la mer et la montagne dans les correspondances de voyage de Victor Hugo de 1825 à 1843. Le célèbre écrivain compare d'une part la Méditerranée à l'océan Atlantique , d'autre part les Alpes aux Pyrénées. La communication a abordé avec richesse de citations les métaphores que Victor Hugo emploie dans la mise en résonance de lieux qui relèvent de la découverte et d'une écriture paysagère proche du « pittoresque ».
Vincent Guigueno (École nationale des ponts et chaussées) a été chargé des conclusions. Il a remarqué que l'ingénieur moderne naît sur la mer, avec le service dans la marine, et aborde ensuite l'entreprise des chassés transalpins, toujours dans le contexte d'un défi à la nature. Ses conclusions ont souligné la présence, dans le colloque, de plusieurs axes transversaux de discussion, parmi lesquels la valeur nationale et transnationale des montagnes ; la richesse de la circulation symbolique des concepts avec lesquels on aborde à l'âge moderne espaces, territoires, paysages, limites ; la conception de la mer et de la montagne comme terrains d'étude et comme espaces de loisir et de « colonisation » ; le fréquent parallèle entre ces espaces et les déserts. Il a lancé enfin la proposition d'étendre l'étude de ces thématiques au XXe siècle et aux politiques publiques déployées, car le savoir des historiens relève d'abord de ce qu'ils peuvent dire à la société.
Nous renvoyons enfin à la publication des actes pour approfondir les riches thématiques abordées.

Mots-clés

Mer, montagne, paysage, histoire culturelle, histoire de la géographie
Sea, mountains, landscape, cultural history, history of geography

Bibliographie

Auteur

Federico Ferretti

Doctorant en géographie, universités de Bologne et Paris 1 Panthéon-Sorbonne.
UMR 8504 Géographie-Cités, équipe Épistémologie et histoire de la géographie (E.H.GO).
Courriel : federico.ferretti6@unibo.it

Pour référencer cet article

Federico Ferretti
Le colloque international « Mer et montagne dans la culture européenne (XVIe-XIXe siècle) »
publié dans Projets de paysage le 24/12/2009

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/le_colloque_international_mer_et_montagne_dans_la_culture_europ_enne_xvie_xixe_si_cle_

  1. Colloque international « Mer et montagne dans la culture européenne (XVIe-XIXe siècle) », Paris, 24-25 septembre 2009, le « Programme ».