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La vérité du regard : l'idée de paysage chez Élisée Reclus

The truth of the perception: the idea of landscape by Élisée Reclus

26/06/2009

Résumé

Pendant sa longue carrière, Élisée Reclus (1830-1905) ne donne aucune définition théorique du concept de paysage. Toutefois, il emploie ce mot assez régulièrement. Le premier livre qu'il publie s'appelle notamment Voyage à la Sierra Nevada de Sainte-Marthe : paysages de la nature tropicale. On pourrait supposer qu'il n'a pas besoin de procéder à une construction théorique du paysage parce qu'il adhère déjà à ce concept tel que l'avait « inventé » Alexander von Humboldt (1769-1859), envers lequel la dette est assez évidente. Cependant, peut-on parler d'éléments d'originalité dans sa notion du paysage ? On a cherché à répondre en analysant mieux l'emploi qu'il fait du mot dans son oeuvre et dans ses correspondances de travail.
During his long career, Elisée Reclus (1830-1905) has never expressed any theoretical definition of the concept of landscape. Nevertheless, he used regularly this word. For example, his first book is entitled Voyage à la Sierra Nevada de Sainte Marthe : paysages de la nature tropicale. We could suppose that he didn't need to develop a theoretical construction of the idea of landscape because he adhered clearly to this concept, as it was «invented» by Alexander von Humboldt (1769-1859), with whom his debt is evident. However, can we define the Reclus' idea of landscape as original? The article aims at analyzing the utilization of this word in the Reclus works and in his correspondence.

Texte

Paysages européens 

À la mort d'Élisée Reclus, l'un de ses meilleurs amis et collaborateurs, le prince Petr Kropotkine (1842-1921), consacre quelques pages à l'œuvre majeure du géographe, la Nouvelle Géographie universelle (dorénavant NGU), à laquelle le même anarchiste russe avait donné une pas mince contribution. Il dit notamment que l'écriture de l'œuvre se déroule « giving more and more life to the broadly painted landscape » (Kropotkine, 1905, p. 340). Les enjeux de la « peinture » du paysage sont donc centraux dans la stratégie d'écriture de la NGU, comme l'ont affirmé aussi ses commentateurs les plus récents, selon lesquels « la description paysagère chez Reclus est emblématique de la charnière du XIXe siècle » (Lefort et Pelletier, 2006, p. 131). Mais qu'est-ce que le paysage pour Reclus ?
D'après la généralité des géographes, l'idée de paysage passe du domaine de l'art et de l'esthétique à celui de la science avec les travaux fondateurs d'Humboldt, qui envisage le premier la possibilité de définir des portions de la surface du globe en les distinguant par leurs types végétaux, qu'on classifie selon le critère de la proximité spatiale. On peut parler, par exemple, de « nature méditerranéenne ». « C'est Alexandre de Humboldt en effet qui fonde la géographie botanique autour du concept de physionomie (...) Les conséquences épistémologiques engagées par le concept de physionomie sont considérables. Parler du paysage en termes de physionomie signifie qu'on attribue au paysage une densité ontologique propre. » (Besse, 2000, p. 110-111.)
Il s'agit selon Franco Farinelli, qui se rattache ici à l'historiographie allemande, d'un « formidabile modello di percezione e di comprensione della superficie terrestre » (Farinelli, 2007, p. 138) compris dans une stratégie politique visant à donner de nouveaux instruments scientifiques et culturels à la bourgeoisie. Pourvue d'une culture littéraire et artistique, cette dernière manquait cependant des connaissances nécessaires à la gestion de l'État, et donc à la prise du pouvoir, telles que la géographie, les sciences naturelles et physiques pouvaient lui en procurer. Pour éclaircir sa conception du paysage, Humboldt décide d'utiliser le dispositif conceptuel et culturel qui sous-tend l'éducation artistique et esthétique de la bourgeoisie. Son paysage se caractérise d'abord de façon « pittoresque » pour devenir ensuite scientifique dans la dernière phase euristique du Zusammenhang, la totalité complexe où, toujours selon Farinelli, le paysage n'est pas un objet à connaître mais un véritable outil pour l'étude et la recherche en géographie. 
Après les tableaux de la nature tropicale de Humboldt, cette démarche s'applique aussi aux milieux européens plus familiers, dont Reclus est l'un des interprètes principaux dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Parmi ses premiers travaux il y a deux livres, Histoire d'un ruisseau et Histoire d'une montagne, conçus d'abord comme des œuvres pédagogiques, mais qui sont tout à fait, d'après des géographes tels que Gary Dunbar (Dunbar, 1978) et Claude Raffestin, une introduction à la NGU. « I due libri, il Ruscello e la Montagna, mi sembrano essere un'introduzione alla filosofia naturale e nello stesso tempo un'introduzione a una geografia generale. Naturalmente queste affermazioni meriterebbero una ricerca peculiare. » (Raffestin, 2007, p. 296.) L'étude des correspondances de Reclus confirme cette hypothèse, car l'on y apprend que ces livres devaient précéder tous les deux l'œuvre majeure, qui était déjà projetée depuis longtemps. La publication du premier volume de la NGU (1876), comme celle de la Montagne (1880) ont subi un retard par suite de la guerre de 1870 et des vicissitudes biographiques de Reclus après sa participation à la Commune de Paris. 
Ces deux livres, tout en proposant des modèles généraux de montagne ou de bassin fluvial, s'insèrent néanmoins dans un contexte européen : le Ruisseau a été écrit en Normandie en observant les rivages de l'Andelle, tandis que la Montagne a été écrite pendant l'exil en Suisse, en admirant les pics alpins qui lui servaient de modèle.  

Paysage et émancipation sociale

L'une des premières idées de paysage, que Reclus exprime au début de l'Histoire d'un Ruisseau, est celle d'une connexion directe entre paysage et émancipation humaine.
« Si les opprimés n'avaient pu retremper leur énergie et se refaire une âme par la contemplation de la terre et de ses grands paysages, depuis longtemps déjà l'initiative et l'audace eussent été complètement étouffées. Toutes les têtes se seraient courbées sous la main de quelques despotes, toutes les intelligences seraient restées prises dans un indestructible réseau de subtilités et de mensonges. » (Reclus, 1881, p. 8.) On pourrait se demander, sans trouver chez Reclus une réponse explicite, pourquoi le paysage possède une telle potentialité « révolutionnaire ». On peut essayer d'éclaircir le problème en revenant à la définition du paysage humboldtien en tant que stratégie politique. Si les paysages tropicaux d'Humboldt et de Bonpland faisaient rêver jadis la bourgeoisie d'un monde nouveau, Reclus propose le même rêve à tous les « opprimés » de son époque, en les adressant à la contemplation de paysages terrestres moins éloignés, mais où le pouvoir est également absent. C'est-à-dire là où se trouvent les sources des ruisseaux, les cimes des montagnes, que déjà Humboldt et les romantiques considéraient « la casa della libertà, una specie di versione domestica dei tropici » (Farinelli, 2003, p. 48). 


« Là était la dernière habitation », Reclus, 1880, p. 8.

Au début de la Montagne le narrateur-voyageur se déplace vers les hautes vallées, déçu par sa vie précédente. « J'avais quitté la région des grandes villes, des fumées et du bruit ; derrière moi étaient restés ennemis et faux amis. Pour la première fois depuis longtemps, j'éprouvai un mouvement de joie réelle. Mon pas devint plus allègre, mon regard plus assuré. Je m'arrêtai pour aspirer avec volupté l'air pur descendu de la montagne. » (Reclus, 1880, p. 3.) Reclus avait pris la voie de l'exil en Suisse après son année de détention en tant que communard et c'est là qu'il écrivit ce livre, en l'annonçant ainsi à l'éditeur Pierre-Jules Hetzel. « De la terrasse, je contemple l'immense amphithéâtre. Là-bas est le Niesen, promontoire bleu qui dresse sa pointe au-dessus des montagnes de l'Emmental. En face est le Pilate (...). Décidément, je suis bien mieux ici que dans ma prison pour rédiger l'Histoire d'une montagne1. »


« La grande cime dressée comme une pyramide », Reclus, 1880, p. 14.

La vue paysagère retrouve ici parmi ses sources l'exploration, ce qu'aujourd'hui on appellerait le « travail de terrain ». Reclus suit en effet les enseignements de Carl Ritter (1779-1859) lorsqu'il recommandait aux géographes de donner toujours la prééminence, parmi les sources disponibles, à l'observation directe. « Je pourrais vous envoyer plus rapidement le manuscrit si je n'avais à combler une grosse lacune. Mais pour cela il me faut aller visiter un glacier2. »


« Glaciers et crevasses », Reclus, 1880, p. 118.

 La contemplation de la Terre rend sûr donc le regard, renforce l'initiative et l'audace et correspond aussi, dans la biographie de l'auteur, à la restitution de la liberté. Le lien le plus direct entre science et engagement social passe ici par l'instruction soit des jeunes, soit des classes populaires auxquelles étaient destinées les éditions populaires de la Bibliothèque d'éducation et de récréation d'Hetzel. Reclus est notamment l'un des fondateurs de la « pédagogie libertaire », dans laquelle inclut-il la valeur du paysage pour l'éducation. « La véritable école doit être la nature libre, avec ses beaux paysages que l'on contemple, ses lois qui l'on étudie sur le vif, mais aussi ses obstacles qu'il faut surmonter. Ce n'est pas dans les étroites salles aux fenêtres grillées que l'on fera des hommes courageux et purs. » (Reclus, 1880, p. 248.) 

Paysage, régions et histoire dans la NGU

Reclus suit la même démarche paysagère dans son œuvre majeure, la NGU, où il applique beaucoup des méthodes d'écriture suivies dans le Ruisseau et la Montagne. Dans les cinq premiers volumes, consacrés à l'Europe, on retrouve souvent des clichés visuels tels que la cime alpine et la vallée où le torrent coule parmi les hêtres et les sapins. L'auteur emploie aussi la technique de la vision d'ensemble qui part d'un point de vue élevé, ou même éloigné, pour analyser ensuite les aspects singuliers et « scientifiques » de chaque paysage. Plusieurs auteurs ont remarqué cette façon de procéder à propos de différents pays européens ; par exemple on a dit que Reclus aborde son analyse de l'Espagne avec « ese equilibrio entre ciencia y arte (...) que constituía, desde tiempos de Humboldt, una de las principales cláusulas de estilo del paisajismo geográfico moderno » (Garcia Alvarez et Ortega Cantero, 2005). Comme cette œuvre prévoit l'application de ses principes géographiques et non leur exposé explicite, on a cherché plus d'explications théoriques dans les correspondances de travail de Reclus avec son éditeur, Émile Templier de la maison Hachette. Le géographe présente en 1872 un plan manuscrit où il esquisse les lignes principales de son projet. Sur cette base, il entame avec l'éditeur une longue négociation à laquelle nous allons nous intéresser maintenant mais seulement aux parties où l'on parle de « paysage ». 
L'une des divergences entre les deux hommes concerne l'importance qu'il faut consacrer à la narration « pittoresque » plutôt qu'à l'exacte traduction scientifique de chaque aspect géologique, morphologique, botanique, humain des pays envisagés. L'éditeur craint qu'une œuvre trop didactique ne reçoive pas la faveur d'un public assez nombreux pour en couvrir les frais. Reclus n'est pas opposé à donner du charme à sa narration, ni à « écrire pour tous », comme le confirme la correspondance contemporaine avec son autre éditeur, Hetzel, auquel il demande souvent des conseils sur le problème de « garder une allure printanière tout en parlant en langage nettement scientifique. Comme dans les repas allemands il me faut servir à la fois la viande et les confitures3 ».
C'est sur cette base que le géographe arrive à s'accorder avec Hachette. À l'exhortation à « plaire, attacher, émouvoir, pour être lu et pour instruire4 », il répond qu'il faut s'accorder sur ce qui doit entrer « dans la composition des tableaux de la nature5 ». La citation implicite de Humboldt suggère déjà une solution. De même que l'auteur des Tableaux avait divisé son livre en des chapitres plus narratifs et pittoresques alternant avec d'autres consacrés à l'approfondissement scientifique, Reclus propose également de séparer le plus possible ces parties dans son œuvre. Tout d'abord il choisit de ne pas la commencer par le chapitre sur la Suisse, comme on avait pensé (pour éviter la répétition), mais  « par des considérations générales sur la Terre, sur les peuples, sur l'Europe, ses habitants et la marche de l'histoire, afin de conduire plus doucement le lecteur à l'étude géographique6 ».
L'auteur prévoit dans son œuvre une partie générale d'introduction à chaque « région naturelle », où  il va aborder la partie physique « en étudiant dans son ensemble chaque région naturelle bien distincte : c'est par le groupement des éléments divers que je trouverai le moyen de faire une assez forte part à la description pittoresque7 ».
Donc la démarche paysagère humboldtienne paraît être l'un des premiers outils auxquels l'auteur fait référence pour l'encadrement des régions dans la NGU. En même temps, Reclus propose de déplacer dans des parties spéciales de l'œuvre tous les chiffres et données en les regroupant  dans des tableaux statistiques qui peuvent être consultés par les lecteurs studieux et ignorés par les autres. Comme l'éditeur accepte ces propositions, cela va permettre au géographe de garder le contrôle de la table des matières de son œuvre malgré ces « contraintes éditoriales » (Alavoine-Muller, 2005), sans être obligé de suivre les limites administratives d'États, de régions et de départements, car il est libre de délimiter ses territoires selon des principes « naturalistes ». C'est-à-dire, dans ce cas, les principes d'une géographie indépendante de la raison d'État, voire de la « raison cartographique » (Farinelli, 2003, p. 200). 
Un autre aspect de l'originalité de Reclus qu'on observe surtout dans le texte de la NGU est l'importance accordée à l'homme en tant que constructeur et modificateur des tableaux paysagers, ou bien de ce paysage que Lucio Gambi a défini comme la « materializzazione di quella fiumana di processi storici che si risolvono nell'organizzazione territoriale, cioè il prodotto, in termini di materica edificazione, della storia. » (Gambi, 2000, p. 6-7). Bien qu'il n'emploie pas la catégorie de « paysage historique », Reclus suggère dans plusieurs passages de son œuvre l'idée qu'il y a des éléments de l'histoire des sociétés humaines qu'on peut envisager par les sédiments qu'ils ont laissés dans l'aspect actuel des paysages. Cette démarche s'applique d'abord à l'Europe et aux pays du bassin de la Méditerranée, où les paysages caractérisés par une nature sauvage sont assez rares. Là, les processus de l'interaction humaine avec le territoire ont assez de documentation historique pour qu'on puisse voir leurs effets sur des temps longs. Par exemple, Reclus est l'un des premiers géographes qui envisagent le lien entre les paysages de la plaine émilienne et l'organisation territoriale de l'Empire Romain. Ici le regard du voyageur est ravi par des caractères qui font soupçonner des enjeux plus profonds, que le scientifique doit ensuite cerner. « En suivant la voie émilienne entre Cesena et Bologne, de même que ça et là dans le Modénais et le Parmesan, le voyageur est tout surpris de voir des cheminots égaux, tous parfaitement parallèles, équidistants et perpendiculaires à la grand route. (...) Vues des contreforts de l'Apennin, ces campagnes ressemblent à des damiers de verdures ou de moissons jaunissantes. » (Reclus, 1876, p. 344.) Selon l'auteur, les mensurations démontrent qu'il s'agit de rectangles d'environ 714 mètres de côté et 51 hectares de superficie, correspondant à la centurie romaine qui, d'après Tite-Live, était l'unité agricole donnée à chaque famille de vétérans romains après les guerres contre les Gaulois. Si la présence de ce tissu régulier témoigne d'une longue continuité de l'agriculture et de l'installation humaine, son interruption révèle au contraire les bouleversements territoriaux du Moyen Âge. « Enfin, dans le voisinage des cours d'eaux, le damier des cultures est brusquement interrompu ; la cause en est aux bouleversements qu'ont produits les inondations successives. » (Reclus, 1876, p. 345.) Voila un coup d'œil paysager qui d'un point élevé sur l'Apennin embrasse un paysage où l'on peut lire avec précision des dynamiques millénaires de l'histoire humaine. 
Dans la NGU, il y a d'autres exemples semblables concernant le lien entre la forme des champs d'une contrée, son histoire et ses structures sociales. Reclus compare la forme monotone des campagnes anglaises, dominées par les prairies et les cultures de céréales dans des grands lots, à celle très différente de régions continentales telles que le bocage français. « Les campagnes ne présentent pas les rectangles diversement bariolés que l'on remarque en France et dans les autres pays de petite propriété. » (Reclus, 1879, p. 820.) On trouve déjà chez Reclus l'intuition certains des outils intellectuels qui seront mis en place au XXe siècle par les recherches sur les paysages ruraux, notamment celles de Marc Bloch ou de Roger Dion. 
Reclus suppose aussi, dans le cas du bocage vendéen, que la transformation des conditions historiques et sociales du dernier siècle changera sa physionomie : le paysage change avec la société et à son époque l'élevage du bétail provoque notamment l'expansion des champs fourragers. « L'ancienne - marche - ne se distingue plus des contrées voisines par les institutions et les mœurs des habitants. De même le bocage et la Vendée du Nord ne peuvent manquer de se transformer pour devenir de plus en plus semblables aux campagnes environnantes. » (Reclus, 1877, p. 496.) 

Image et paysage

L'un des enjeux à propos desquels Reclus cite le plus souvent le concept de paysage dans ses correspondances de travail est celui de l'illustration de ses œuvres. Il tient beaucoup à les doter d'un apparat iconographique complet qui ne soit pas composé seulement de cartes, mais aussi de dessins, tableaux, gravures, photos. L'édition géographique donne toujours plus d'importance, à son époque, à l'iconographie, et ses livres sont sans doute les premiers exemples de l'usage systématique de gravures et dessins à côté des cartes. « Si l'on s'intéresse, maintenant, au lien établi par l'iconographie entre la représentation figurative d'un lieu et sa représentation cartographique, on constate qu'il n'a commencé à «faire figure» de dispositif géographique que dans la Nouvelle Géographie universelle d'Élisée Reclus. » (Mendibil, 2008.)
Dans le plan de la NGU, il prévoit une longue casuistique de cartes et de dessins, en concluant par les plus explicites des représentations du paysage : les gravures. « Quant aux gravures proprement dites (...) c'est à vous de juger si elles seraient utiles pour accroître le cercle des lecteurs. Si elles vous paraissent utiles, il serait bon d'en avoir une par livraison, et dans ce cas je choisirais toujours un paysage caractéristique ou un type original8. » L'éditeur garde pour soi, dans le contrat, la responsabilité de choisir les gravures, au nombre d'une par livraison hebdomadaire durant presque vingt ans. « Les gravures représenteront des types de paysage et des spécimens d'architecture (...). Les sujets en seront proposés par M. Élisée Reclus, mais MM. Hachette & Cie en auront en dernier lieu le choix et la direction9. » 
Cependant, les archives démontrent que c'est principalement Reclus qui s'occupe de choisir les images pour la NGU, et qu'il consacre à cette tâche une partie importante de son travail. Les gravures en pleine page sont pour la plupart dérivées de photographies que le géographe se procure par ses voyages et ses informateurs. Si à l'époque d'Humboldt le paysage est encadré dans des « tableaux », lors de la rédaction de la NGU l'encadrement est fait souvent par l'objectif des photographes, dont les produits commencent à remplir les tiroirs des maisons d'édition et des sociétés de géographie. « Si j'avais l'occasion d'aller au fond de la Transylvanie (...) je pourrais en rapporter une bonne moisson de photographies représentant des paysages et des types divers10. »
Dans les mêmes années où il rédige les premiers tomes de la NGU, le géographe continue aussi sa correspondance avec Hetzel à propos de l'illustration de la Montagne, et de la deuxième édition du Ruisseau. Son idée est claire : illustrer les livres facilite l'équilibre entre science et amusement, en assurant leur succès auprès du public. Il écrit à Hetzel que  « ce sont des livres comme ceux-là qui ont le plus besoin d'être soutenus par des gravures11, car « ces descriptions intimes de monts, de fleuves, de cascades risquent fort d'ennuyer (...) si ne sont pas soutenues par quelques figurines qui l'avèrent aux yeux et à l'imagination. Si l'Histoire d'un ruisseau qui, je le crois modestement, avait quelque valeur, avait été illustrée, je ne doute pas qu'elle avait en plus le succès12 ». L'éditeur répond qu'il faut doter les livres d'une illustration originale, dont il charge l'auteur d'indiquer les sujets. « Quant aux gravures donnez-m'en les sujets si vous le pouvez (...) je veux une illustration entièrement neuve, jamais dans ma maison je n'ai souffert l'entrée dans un livre d'un dessin omnibus qui ne fût pas fait ad hoc13. » L'Histoire d'une montagne sort enfin en 1880 au prix populaire de 5 francs, avec dix-sept illustrations dessinées par Léon Benett (1839-1916), qui est connu surtout par les mille six cents dessins environ qu'il a faits pour les romans de Jules Verne. Cette correspondance nous donne aussi l'occasion d'éclaircir les mécanismes du choix de l'illustration dans l'édition de cette période : Hetzel et Benett sont les protagonistes avec Verne, et ensuite avec Reclus, d'un méticuleux « travail à trois » (Chauchoy, 1991, p. 13) où l'auteur et l'éditeur, de même que le dessinateur, s'intéressent directement au travail de préparation des images.  


Frontispice, Reclus, 1880. 

Pour l'année suivante, Hetzel pense illustrer la deuxième édition du Ruisseau, en y ajoutant des nouveaux dessins de Benett. « Nous nous sommes souvenus que vous nous avez dit que cela vous ferait plaisir de voir l'Histoire d'un ruisseau paraître illustrée (...), nous allons mettre le livre entre les mains du dessinateur qui a fait les dessins de l'Histoire d'une montagne14. » Mais il y a un problème : Reclus n'a pas aimé les dessins de Benett. 
« Je serais très heureux de confier les dessins à un de mes amis qui ferait l'œuvre sous mes yeux. Sous ma direction, il sentirait comme j'ai senti, je tiendrai le crayon par la main et de cette manière le livre tout entier serait bien à moi. Quelle que soit la valeur de M. Benett, il ne peut connaître mon âme que par la lecture de pages bien vite oubliées. Ce n'est pas assez. Ici, je puis au contraire mener l'artiste devant le site même qui est devenu partie de mon être intime, et lui dire : c'est ici15. »
L'observation directe, selon Reclus, demeure la base de l'investigation du paysage même pour l'artiste. Cette contrainte embarrasse l'éditeur, qui répond à Reclus en le priant d'être raisonnable, car des dix-huit illustrations prévues cinq étaient déjà faites. Il propose au géographe d'intervenir sur les images encore à faire par l'envoi à Benett de plus d'indications et des esquisses de son dessinateur. Le géographe accepte la solution, mais il critique également les images qu'on lui a envoyées, en les considérant comme trop sinistres pour illustrer une nature joyeuse, et surtout en leur reprochant de ne pas expliquer l'un des caractères les plus importants de son idée de la représentation d'un paysage : la vraisemblance, voire la vérité d'un paysage qui doit servir d'abord à instruire, éduquer, sans contraindre à sa cohérence scientifique. « Le torrent qui coule entre des sapins tous ébranchés me laisse quelques doutes dans l'esprit. Les rochers du fond sont tout aussi loin de la brèche, le filet d'eau de la cascade paraît être un sapin éclairé. Ce paysage ne semble point avoir été vrai16. » 


Frontispice, Reclus, 1881. 

Conclusion

Reclus, après son premier voyage aux « régions équinoxiales » sur les traces d'Humboldt, applique l'écriture paysagère aux milieux des pays d'Europe. Parmi ses premiers travaux, Histoire d'un ruisseau et Histoire d'une montagne paraissent se caractériser par une origine typiquement européenne.  Sa principale originalité est sans doute la définition du paysage en tant qu'outil d'émancipation sociale, notamment par sa valeur pédagogique. Cela se rattache à la conception humboldtienne mais la dépasse : Reclus est l'un des plus importants géographes du XIXe siècle, mais il est aussi l'un des fondateurs du mouvement anarchiste international. Il ne s'agit plus ici de donner des outils conceptuels à la bourgeoisie, mais à l'humanité entière.  On peut donc souligner des éléments de cohérence entre son œuvre scientifique et ses idées politiques, ce qui n'est pas banal chez un auteur à propos duquel il y a toujours un débat au sujet de la cohérence de sa démarche politique et de sa démarche scientifique. Notamment, il emploie la stratégie des « tableaux de la nature » pour garder le plus de liberté scientifique possible dans les négociations avec l'éditeur de son œuvre majeure, la NGU.
Un autre caractère de son originalité est le rôle de l'homme, qui avec son travail séculier voire millénaire intervient en protagoniste dans la construction de ces tableaux. On anticipe ainsi quelques aspects des études sur le paysage historique au siècle suivant.   Enfin, ses archives démontrent que le géographe anarchiste donne beaucoup d'importance à l'expression visuelle des tableaux paysagers par le riche apparat iconographique de toute son œuvre, à propos duquel il exprime son souci pour la vraisemblance, donc la scientificité du paysage. Voici l'un des outils avec lesquels sa géographie essaye d'intéresser le plus grand nombre de lecteurs possibles sans sacrifier sa démarche scientifique et sociale.


Archives

Bibliothèque nationale de France, département des Manuscrits occidentaux, Nouvelles Acquisitions françaises (BNF, DM, NAF)
Institut français d'histoire sociale (IFHS)
Institut mémoire de l'édition contemporaine (IMEC) 

Sources imprimées 

Reclus, É., Voyage à la Sierra Nevada de Sainte-Marthe : paysages de la nature tropicale, Paris, Hachette, 1862. 
Reclus, É., Nouvelle Géographie universelle. L'Europe méridionale, vol. I, Paris, Hachette, 1876.
Reclus, É., Nouvelle Géographie universelle. La France, vol. II,  Paris, Hachette, 1877.
Reclus, É., Nouvelle Géographie universelle. L'Europe du Nord-Ouest, vol. IV, Paris, Hachette, 1879.
Reclus, É., Histoire d'une montagne, Paris, Hetzel, 1880. 
Reclus, É., Histoire d'un ruisseau, Paris, Hetzel, 1881 (2e éd.). 
Ritter, C., Géographie générale comparée, Bruxelles, Établissement Encyclographique, 1837. 
Humboldt, A. von, Tableaux de la nature, Paris, F. Schoell, 1808.

Mots-clés

Reclus, Hachette, Hetzel, paysage, géographie
Reclus, Hachette, Hetzel, landscape, geography

Bibliographie

Alavoine-Muller, S., « Élisée Reclus face aux contraintes éditoriales de la maison Hachette », colloque international  « Élisée Reclus et nos géographies », Lyon 7-9 Septembre 2005  (CD-Rom).

Besse, J.-M., Voir la Terre : six essais sur le paysage et la géographie, Arles, Actes Sud, 2000.

Chauchoy, P., Léon Benett illustrateur de Jules Verne, Amiens, Centre culturel de la Somme, 1991.

Dunbar, G., Élisée Reclus historian of nature, Amden, Archon Books, 1978.  Gambi, L., « Il paesaggio », dans I viaggi di Erodoto, 40, 2000, p. 4-7.

García Alvarez, J., Ortega Cantero, N., « La visión de España en la obra de Elisée Reclus: imagen geográfica y proyección política y cultural », colloque international  « Élisée Reclus et nos géographies », Lyon 7-9 Septembre 2005  (CD-Rom).

Kropotkine, P., « Obituary : Élisée Reclus », in The Geographical Journal, XXVI, 3, 1905, p. 337-343.

Lefort, I., Pelletier, Ph., Grandeurs et Mesures de l'écoumène, Paris, Economica, 2006. Farinelli, F., L'invenzione della Terra, Palermo, Sellerio, 2007. 

Farinelli, F., Geografia, Torino, Einaudi, 2003.

Mendibil, D., « Dispositif, format, posture : une méthode d'analyse de l'iconographie géographique », in Cybergeo, article 415, mis en ligne le 12 mars 2008, modifié le 13 mars 2008, disponible sur : http://www.cybergeo.eu/index16823.html.

Raffestin, C., « Storia di un ruscello », in Schmidt di Friedberg, M. (ed.), Élisée Reclus, natura e educazione, Milano, Bruno Mondadori, 2007, p. 294-296.

Sereni, E., Storia del paesaggio agrario italiano, Roma-Bari, Laterza, 1961.

Auteur

Federico Ferretti

Doctorant en géographie.
Université de Bologne - Département des disciplines historiques et Paris 1 Sorbonne-Panthéon, UMR 8504 Géographie-Cités.
Courriel : federico.ferretti6@unibo.it

Pour référencer cet article

Federico Ferretti
La vérité du regard : l'idée de paysage chez Élisée Reclus
publié dans Projets de paysage le 26/06/2009

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/la_v_rit_du_regard_l_id_e_de_paysage_chez_lis_e_reclus_

  1. Lettre d'É. Reclus à P-J. Hetzel, 27 mars 1872, BNF, DM, NAF, 16986, f. 141.
  2. Lettre  d'É. Reclus à P-J. Hetzel, 26 juin 1872, BNF, DM, NAF, 16986, f. 143. 
  3. Lettre  d'É. Reclus à P-J. Hetzel, 26 août 1871, BNF, DM, NAF, 16986, f. 133,.
  4. Lettre d'É. Templier à É. Reclus, 31 août 1872, IFHS, 14 AS 232.
  5. Lettre d'É. Reclus à É. Templier, sept. 1872, IFHS, 14 AS 232.
  6. ibid.
  7. ibid.
  8. Plan de géographie descriptive, IFHS, 14 AS 232.
  9. Géographie descriptive et statistique, IMEC, HAC 59.7.
  10. Lettre d'É.Reclus à É. Templier, 5 juin 1873, IFHS, 14 AS 232, dossier III. 
  11. Lettre  d'É. Reclus à P-J. Hetzel, 26 août 1871, BNF, DM, NAF, 16986, f. 133.
  12. Lettre  d'É. Reclus à P-J. Hetzel, 24 août 1873, BNF, DM, NAF, 16986, f. 146.
  13. Lettre de P-J. Hetzel à É. Reclus, 9 sept. 1878, BNF, DM, NAF, 16986, f. 222.
  14. Lettre de P-J. Hetzel à É. Reclus, janvier 1881, BNF, DM, NAF, 16986, f. 223.
  15. Lettre  d'É. Reclus à P-J. Hetzel, 24  janvier 1881 BNF, DM, NAF, 16986, f. 168.
  16. Lettre d'É. Reclus à P-J. Hetzel, 28 janvier 1881, BNF, DM, NAF, 16986, f. 161.