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La représentation des paysages de décharges publiques urbaines au Liban

Des frontières et des ruptures à différentes échelles territoriales

The representation of the landscapes of urban public discharges in Lebanon

Borders and ruptures at different territorial scales
12/07/2011

Résumé

Analyser les paysages des décharges urbaines revient pratiquement à étudier deux facteurs principaux : en premier lieu, le facteur géographique qui tient compte des données géographiques fournies par le site et, en second lieu, le facteur social avec les valeurs esthétiques et économiques. Les décharges urbaines au Liban ont fortement marqué le paysage des villes où elles ont proliféré depuis les premières années de la guerre en 1970. Elles ont contribué à diviser l'espace et à tracer des séparations qui n'existaient pas entre les différents quartiers. Elles ont profondément affecté la qualité de vie des habitants en modifiant (rupture) ce qui était « leur territoire » et les représentations de leur imaginaire communal. L'existence des décharges et des lieux de déversement de poubelles (comme le cas des deux décharges étudiées dans cet article : Borj Hammoud - Grand Beyrouth - et de Kayyal à Baalbek) ont contribué à tracer des frontières entre les « zones de décharges » et celles qui les bordent.
To analyze the landscapes of the urban discharges is practically to study two main factors: firstly, the geographical factor that takes into consideration the geographical data provided by the site and, secondly, the social factor and the aesthetic and economic values. The urban discharges in Lebanon marked the landscape of the cities where they strongly proliferated since the first years of the war in 1970. They contributed to divide the space and to draw separation lines that didn't exist between the different districts. They deeply affected the quality of life of the inhabitants while modifying (rupture) what was "their territory" and the representations of their imaginary local. The existence of the discharges and the places to empty trash bins (as the case of the two discharges studied in this article: Borj Hammoud - Beirut - and of Kayyal - Baalbek) contributed to draw some borders between the "zones of discharges" and those on their edge.

Texte

La production des déchets ménagers est associée à toute activité humaine. Toutefois, la gestion de ces déchets au Liban reste en majorité problématique et ceci pour plusieurs raisons d'ordre sanitaire, environnemental et social. Leur entassement sur les territoires n'est pas sans conséquences. En effet, les sérieux dommages causés aux niveaux des cycles naturels (eau, air...), de la santé, de l'environnement et du paysage sont dans la plupart des cas irrémédiables. Mais la nuisance des déchets s'étend également au domaine social puisque le regard que porte une collectivité donnée sur son territoire dépend des paysages perçus. Nous partons du principe que le paysage est un processus culturel réunissant le réel et l'imaginaire. En se basant sur la réalité physique, l'individu classe les éléments d'analyse, d'une part, en fonction de son vécu, de ses réminiscences, de ses émotions et, d'autre part, en fonction des schèmes culturels interprétatifs, des connotations et des symboles collectifs comme l'évoque le géographe Augustin Berque : « Autrement dit, le paysage ne réside ni seulement dans l'objet, ni seulement dans le sujet, mais dans l'interaction complexe de ces deux termes. Ce rapport, qui met en jeu diverses échelles de temps et d'espaces, n'implique pas moins l'institution mentale de la réalité que la constitution matérielle des choses. Et c'est à la complexité même de ce croisement que s'attache l'étude paysagère.» (Berque et al., 1994).
À partir de plusieurs réflexions tirées de l'enquête réalisée en 2007, 2008 et 2009 auprès des habitants, dans le cadre d'un mémoire de thèse, une étude approfondie nous a permis d'analyser les paysages des sites de deux décharges choisies en fonction de leur emplacement dans un milieu urbain (Borj Hammoud) ou rural (kayyal), et de percevoir leurs dynamiques en intégrant les aspects objectifs et subjectifs du paysage.


Figure 1. Carte montrant la localisation de la décharge de Borj Hammoud sur le littoral du Grand Beyrouth et la localisation de la décharge de Kayyal dans un site rural à Baalbek, Nada Chbat, 2009.

Les décharges urbaines au Liban, qui occupent des espaces à vocation publique, constituent l'une des principales sources de dégradation de l'environnement et de détérioration de la santé publique. En outre, ces décharges sont qualifiées, par presque tous les enquêtés, de zones de frontières qui provoquent des ruptures à tous les niveaux. En effet, quels sont les critères qui définissent la décharge urbaine comme une rupture paysagère ? Quand et comment cette rupture devient-elle une rupture sociale et relationnelle ? Quelles peuvent être les véritables causes et les éventuelles conséquences de ces ruptures sur les représentations sociales des différents sites de décharges, des espaces et des paysages ?

Un cadre commun référentiel de rupture

La rupture est définie par le dictionnaire Le Robert 2007, comme une « coupure, déchirure d'une chose souple » ou encore une « interruption qui affecte brutalement dans sa continuité la permanence d'un phénomène ». Le Robert souligne l'acuité du mot « rupture » accompagné de la préposition « avec » : en rupture avec « en opposition affirmée à, en désaccord total avec ».
Tel semble être malheureusement l'état des décharges urbaines au Liban qui apparaissent comme totalement étrangères aux paysages dont elles détruisent l'harmonie. La rupture paysagère prend un aspect polymorphe et s'exprime par un arrêt ou une discontinuité au niveau spatial, géographique, physique, écologique, économique, parfois même comportemental ; se traduisant en « une modification des paysages affectant ceux qui la perçoivent » (Donadieu, 2009-a).
Pour la plupart des enquêtés, les décharges urbaines stigmatisent fortement le paysage des villes où elles prolifèrent et contribuent largement à diviser l'espace, à tracer des axes et des lignes entre les différents quartiers. Ce serait sans parler du fait qu'elles affectent profondément la qualité de vie des habitants en divisant de la sorte ce qui était « leur territoire » et en modifiant aussi les représentations de l'imaginaire communal.
« Une rupture peut être physique, topologique, paysagère, sociale, économique, identitaire ou comportementale. Le plus souvent, elle est polymorphe. Ces ruptures créent des césures, des limites fortes pour les quartiers qui les bordent, et génèrent de nouveaux axes et des nouvelles formes de communication. Elles modifient et parfois bouleversent radicalement la vie des habitants. » (Daiber et al., 2007)
La présence de ces décharges est vécue comme traumatisante pour les habitants qui les perçoivent comme une rupture, et ce à tous les niveaux.

Paysage de décharges urbaines : paysage de rupture

Les décharges urbaines sont des éléments qui peuvent fragmenter de façon sérieuse le territoire communal comme son imaginaire. L'emplacement d'une décharge est toujours problématique. Les habitants ont souvent une réaction instinctive de refus. Toutefois leur attitude semble compréhensible dans la mesure où une décharge mal placée, ou n'ayant pas fait l'objet d'une étude environnementale précise, présente des risques et pose des problèmes au niveau de la protection de l'environnement et de la préservation de la santé publique. Et, en conséquence, le cadre de vie de ces groupes sociaux se trouve modifié par les nuisances générées et entraînées par cette rupture. Ainsi, les habitants se trouvent confrontés à une dévaluation de l'identité territoriale.
Les résidents des deux sites d'étude (Borj Hammoud et Kayyal) ont vécu deux genres de ruptures ; une rupture géographique qui a provoqué des cassures et des discontinuités au niveau de la topographie, des espaces, des textures, des couleurs... et une rupture relationnelle se traduisant par la dévaluation de l'identité territoriale, suite à la proximité dévalorisante de la décharge.

Les ruptures géographiques

La rupture géographique et spatiale à Borj Hammoud s'est manifestée en raison de l'emplacement anarchique des réseaux de voiries et des équipements publics, provoquant la dissection et la dislocation des différentes parties de la ville.



Figure 2. Carte montrant les différentes ruptures spatiales à Borj Hammoud, (voies routières, décharge sur la côte...), Nada Chbat, 2009.


  1. L'aménagement de l'autoroute passant par Borj Hammoud, conçu dans le cadre du projet d'urbanisation établi par l'urbaniste Écochard durant les années 1960. Ce projet a eu des effets négatifs sur le tissu social ainsi que sur le paysage de la ville. C'est un axe qui a un double effet : d'une part, il relie Borj Hammoud au centre-ville et, d'autre part, il divise et sépare le milieu urbain du littoral.
  2. La route du côté du littoral souligne la rupture entre la ville et le littoral en divisant la zone industrielle qui s'étale tout le long de la côte. L'emplacement de cette zone multiplie les nuisances environnementales, au niveau des odeurs, de la pollution et de la dégradation paysagère.
  3. La pénétrante qui passe en viaduc adoucit l'effet de la rupture physique mais perturbe toutefois les quartiers urbains en brisant l'intimité des lieux et crée sous le pont une zone morte et sans identité. Elle constitue une source de pollution sonore et visuelle.
Peut-on pour autant affirmer que c'est la rupture spatiale, imposée à la ville par l'emplacement des réseaux de voiries, qui a favorisé l'emplacement de la décharge à Borj Hammoud depuis 1975 ? Cette première atteinte au paysage de la ville aurait-elle légitimé toutes les autres ?
En effet, la décharge de Borj Hammoud semble constituer une rupture type, et ce à tous les niveaux. Sur le plan physique, cette décharge se distingue du paysage de la ville auquel elle semble étrangère, provoquant ainsi une discontinuité visuelle qui porte atteinte à l'harmonie de la trame urbaine. Le paysage d'après-décharge est évoqué par ceux qui ont habité la ville avant l'établissement de la décharge comme un paysage cloisonné, déchiré par des barrières matérielles entraînant un hiatus spatial. Ils ont le plus souvent placé cette rupture sous le signe de la discontinuité.  En tant que notion d'abord visuelle, le paysage se dessine principalement à partir de sa topographie et de la couverture de ses sols. L'ouverture en direction de la mer génère une attente : celle d'une côte ensoleillée, d'un espace de détente et de loisirs qui devrait se profiler à l'horizon. C'était le cas de la ville de Borj Hammoud avant l'implantation de la décharge sur le rivage.


Figure 3. Photo montrant Borj Hammoud au début du XXe siècle, qui jouissait de superficies boisées, de surfaces agricoles et de paysages ouverts sur la mer.
Source : municipalité de Borj Hammoud, 2008.


Toutefois, de nos jours, la ville est séparée de la côte par la pente de la colline de déchets qui ferme l'horizon de la ville et celui de ses habitants. De plus, la discontinuité végétale (les surfaces vertes ou brunâtres de la colline suivant la saison) trace une ligne visuelle autant que mentale entre la mer et le paysage de la ville.


Figure 4. Plan topographique de Borj Hammoud.
Carte préparée d'après Sweco International AB, 2000, p. 28.



Figure 5. Coupe schématique de la décharge de Borj Hammoud montrant les pentes et les régions aplaties du sommet.
Coupe préparée d'après Sweco International AB, 2000, p. 28.


Pour éviter les effets visuels indésirables, la décharge de Borj Hammoud, inactive depuis 1997, a été couverte d'une couche de terre argilosableuse qui varie en épaisseur d'un endroit à l'autre. Cette colline de déchets a fait l'objet d'un remodelage de ces surfaces et d'un nappage de terre végétale. Cette volonté de limiter les nuisances a fait de cette décharge une nouvelle référence géographique potentiellement positive, un point de repère traditionnel dans la ville en prenant un certain aspect naturel.


La colline de déchets « verte en hiver ».

Ma colline de déchets « brune en été ».
Figure 6. Photos montrant le changement de couleur de la couverture du sol (verte en hiver, brune en été), Nada Chbat, 2008.


Par définition, le littoral est la zone qui réunit la partie du rivage émergée à celle immergée. Cette ligne est souvent à l'origine de paysages aussi beaux que variés. Le littoral de Borj Hammoud, de par sa géographie et son site, était une zone très prisée et très fréquentée par les touristes et les vacanciers et constituait une perle rare pour les investisseurs.
   


Figure 7. Photos qui datent des années 1960 montrant les pratiques des habitants de la ville de Borj Hammoud sur la côte.
Source : Arpiné Mangassarian, chef du bureau d'urbanisme, municipalité de Borj Hammoud, 2008.


La présence de la décharge a pour conséquence directe la dépréciation du paysage littoral perçu. Au niveau visuel, cette décharge forme un obstacle insurmontable qui prend un aspect oppressant et écrasant pour les habitants voisins. Plus que tous les autres, les habitants riverains vivent la présence de la décharge comme une catastrophe qui a bouleversé l'ensemble de leur vie et qui continue à leur causer de grandes souffrances. À travers l'un des récits que nous a livré un pêcheur, 76 ans, et que nous exposerons dans ce qui suit, c'est l'histoire du site que nous avons pu reconstituer :
« Dans le temps, ce quartier était calme et agréable à vivre. La prospérité de la région n'était pas uniquement due à sa proximité du centre-ville. Elle avait plusieurs ressources dont certaines naturelles comme le littoral qui était jadis très apprécié de tous, mais aussi agricoles et artisanales puisque les habitants de la région étaient connus pour leur savoir-faire artisanal. L'implantation de la décharge en 1975 fut un choc pour nous, une réalité qu'on avait du mal à accepter. Dans un premier temps, nous nous sommes dit que ce fait n'est que transitoire et que le site sera sûrement réaménagé, qu'il aurait la chance d'être rénové comme ce fut le cas pour la décharge du Normandie... Maintenant nous savons que notre zone d'habitation est exclue du projet de réaménagement du centre-ville et que nous sommes les oubliés de ce pays. Nous savons que nous sommes condamnés et que nous n'avons aucune chance. »
Les effets néfastes de la décharge ont profondément affecté l'économie de la ville, notamment les secteurs agroalimentaire et touristique. De plus, les multiples activités artisanales qui faisaient la particularité et la fierté de la communauté arménienne de la ville ont subi de grands dommages, certaines ont même disparu. Ces activités (la pêche ainsi que les petites industries de production textile, de joaillerie, l'industrie des chaussures, du cuir, etc.) constituaient la principale source de revenus pour beaucoup d'habitants qui se sont retrouvés en difficulté financière.

À Baalbek

La cité de Baalbek est connue pour son héritage historique et possède des caractéristiques qui ont favorisé son développement touristique. Baalbek, rappelons-le, inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l'Unesco, abrite l'un des sites archéologiques parmi les plus connus au monde ; à Baalbek, l'identité touristique de la ville semble s'être formée principalement à partir de l'identité historique du lieu, devenue son image de marque et le facteur qui le valorise le plus.
Avant la guerre, l'image touristique de Baalbek était resplendissante et prenait une dimension sociale, politique et économique. L'image touristique de la cité contentait non seulement les habitants et correspondait à leurs besoins, mais comblait aussi l'attente du visiteur. De ce fait, la ville pouvait facilement vivre du tourisme et répondre aux stratégies des politiques publiques fixées par l'État. Baalbek fascinait son visiteur sans doute en raison de la majesté de son site archéologique, mais aussi en raison de son histoire et de l'ensemble des valeurs culturelles qu'elle rend présents à l'esprit, notamment celles de la mémoire d'un paysage historique de l'époque romaine.


Figure 8. Photo montrant le site touristique de Baalbek, Nada Chbat, 2009.

De nos jours le développement touristique de Baalbek souffre de la périurbanisation incontrôlée, mais également de la présence de la décharge d'ordures. Cette présence est d'autant plus choquante à Baalbek que c'est un espace touristique qui s'appuie sur des images célèbres dans l'esprit des habitants, et à plus forte raison des touristes. Cet espace est censé combler les attentes du visiteur qui, avant son arrivée et sa perception réelle du site, a créé l'espace mental, désiré et rêvé (l'imaginaire), qu'il souhaite retrouver sur le site. Cependant, la rupture entre les images attendues et la réalité trouvée (une décharge et au loin la silhouette des temples) commence par se produire au niveau sensoriel. À son arrivée, tous les sens du visiteur ainsi que de l'habitant sont agressés : la vue de la fumée transcendante de l'incinération des déchets, les odeurs nauséabondes... Les variations topographiques et la mixité des activités agricoles, touristiques et historiques confèrent au paysage une certaine alternance qui ressort assez clairement chez les personnes consultées.
La décharge actuelle est située à Kayyal sur la parcelle 1 171 de la circonscription foncière de Baalbek, Caza de Baalbek, Mohafazat de la Bekaa, à 2 kilomètres environ du centre-ville de Baalbek. Elle est active depuis plus de trente années.



Figure 9. Carte montrant l'emplacement de la décharge par rapport aux sites archéologiques de Baalbek, réalisée d'après les cartes fournies par Wehbé Tarek, responsable à la municipalité de Baalbek, 2009.

Cette parcelle de 36 hectares de surface, propriété de la municipalité de Baalbek, est située au milieu d'une zone peuplée et considérée comme la partie la plus intéressante du site archéologique de Baalbek. En fait, la colline rocheuse de Kayyal constitue le site d'une ancienne carrière romaine de pierres naturelles (marbres blancs) ayant servis à la construction des chapiteaux des colonnes de la célèbre citadelle de Baalbek. Sa forme en cuvette résulte de l'utilisation du site comme carrière avant l'enfouissement des déchets.


Figure 10- Photo montrant les variations topographiques et la mixité des activités à Baalbek, CHBAT Nada, 2008.




Figure 11. Carte montrant l'occupation du sol et les différentes fonctions aux alentours du site de la décharge de Kayyal, Nada Chbat, 2009.


Outre le fait qu'au niveau touristique, la cohabitation d'une décharge et d'un site touristique est généralement inconcevable, la présence de la décharge de Kayyal (avec son panache de fumée qui se dégage à cause de l'incinération quotidienne de déchets) constitue, par vent de nord-ouest, un barrage, un obstacle à la promenade touristique au cœur du site. Ces nuisances occasionnent une rupture d'autant plus forte que l'emplacement de la décharge n'est pas dépourvu de significations : il constituait en effet l'ancienne carrière d'où ont été extraites les pierres ayant servi aux Romains pour la construction des chapiteaux des colonnes de la célèbre citadelle de Baalbek. Au gré des ondulations du relief, le paysage se ferme sous l'effet d'un rideau de fumée causé par l'incinération des déchets.
Toutefois, cette péripétie paysagère, causée par l'emplacement anarchique de la décharge, prend toute son ampleur quand les ruptures sociales, spatiales, psychologiques et historiques font écho à la rupture paysagère initiale.

Les ruptures mentales 

Par sa présence, la décharge divise et organise l'espace géographique tout en mobilisant un large éventail de critères, qui vont des plus concrets - existentiels ou matériels (géographiques, topographiques, etc.) - aux plus abstraits - essentiels ou ontologiques -, touchant ainsi les questions sociales, culturelles et identitaires1.
Ainsi, la rupture relationnelle à Borj Hammoud s'est exprimée au niveau de la représentation sociale du littoral, source de nuisance pour la ville et les villes environnantes. Le rivage, désormais marqué par la présence des déchets, est devenu inhabitable et, dans l'esprit des gens, les caractéristiques de ces derniers sont celles du lieu. Une rupture s'est imposée alors avec une telle force qu'elle a tracé des limites qui semblent infranchissables aux niveaux physique et psychique et qui ont fait obstacle aux relations qu'entretiennent les habitants avec les dimensions spatiale et sociale du lieu. Aucun des habitants de la ville ne désire se promener sur le rivage de Borj Hammoud, et ce pour diverses raisons. En effet, le littoral est une zone endommagée, marquée visiblement par une dégradation environnementale alarmante due à la réunion de plusieurs facteurs dont le plus important est sa transformation en décharge libre, ce qui a conduit à l'utiliser pendant de longues années comme une arrière-cour de la capitale. Plusieurs activités nuisibles à la qualité de l'environnement y prennent place suite à la localisation anarchique d'équipements publics et de projets sectoriels (notamment le tracé autoroutier) en l'absence d'un plan directeur global de la région. Les principales causes de la détérioration environnementale du littoral sont liées à l'installation de deux usines de triage et de recyclage des déchets solides occupant 22 000 m2 sur le domaine public maritime à proximité des abattoirs de Beyrouth, installés aussi sur la façade maritime depuis plus de vingt ans. Les résidus des déchets sont incinérés à ciel ouvert produisant d'énormes quantités de fumée et polluant tout le littoral. De même, le remblaiement de la mer par les déchets ménagers et les restes de constructions démolies durant les périodes de la guerre au Liban transforme la zone côtière, provoquant des risques permanents de pollution et de détérioration de la faune et de la flore maritimes.



Figure 12. Localisation des équipements publics et de la décharge sur le littoral de Borj Hammoud dans une zone industrielle ainsi que la direction des vents dominants, en rouge, durant les périodes de l'année, 2009.

L'intérêt de la promenade touristique à Baalbek provient du fait qu'elle permet de raconter l'histoire de la ville de manière dynamique. La visite se déroule selon un cheminement bien précis qui permet de restituer l'histoire de la ville romaine et qui, par conséquent, capte ainsi l'attention du touriste. La décharge, avec le voile de fumée qu'elle tisse inlassablement, engendre un paysage de brouillard qui s'impose quotidiennement à la ville, devient un repère visuel qui stigmatise la promenade archéologique, créant ainsi une rupture au niveau de l'histoire du site archéologique et des souvenirs d'autrefois. Elle provoque une telle rupture visuelle qu'elle peut être racontée par les guides sur le site. Les caractéristiques de cette rupture se répercutent même sur la représentation du propre et du sale et par conséquent sur l'espace privé propre et l'espace public sale. Ainsi l'espace public est marginalisé par le fait qu'il reçoit le déchet ; du coup, tout ceux qui le fréquentent sont considérés comme socialement déclassés.
Il semble donc évident que pour qu'un site touristique puisse prospérer, il lui faut une gestion rigoureuse de la propreté, tant dans les espaces privés que dans les espaces publics. Même s'il est lui-même un producteur de déchets, le touriste fuit les espaces sales. Quand ils sont ainsi dégradés, ces espaces reflètent l'image des acteurs responsables du site : « Les espaces touristiques sont révélateurs de nous-mêmes lorsque nous les visitons ; mais ils sont également révélateurs de ceux qui les habitent comme de ceux qui les aménagent et les exploitent pour justement accueillir les touristes. » (Cazelais et al., 1999.)
Ce n'est pas seulement l'espace envahi par les déchets qui est rejeté et marginalisé, ses habitants subissent le même sort.

Conclusion

Deux types majeurs de ruptures se présentent : les ruptures d'origine physique et celles d'origine sociale. D'un côté, nous retrouvons les ruptures physiques continues occasionnées par les voies de circulation, les espaces de marges attenants aux routes (les décharges) et dans l'autre, nous retrouvons les éléments ponctuels de rupture qui ressortent du paysage et apparaissent comme totalement incongrus par rapport à l'ensemble. Les deux catégories regroupent des ruptures sociales qui produisent elles-mêmes des ruptures comportementales et conduisent parfois à l'exclusion de certaines personnes dans la société.
Les ruptures physiques se sont également traduites sur le plan relationnel. De là, nous constatons qu'à chaque rupture dans la continuité spatiale paysagère correspond une rupture sociale.
Paradoxalement, un élément paysager qui, à première vue, se présente comme un élément de rupture, peut être considéré comme un facteur de liaison suivant l'échelle spatiale à partir de laquelle il est envisagé. Ainsi, il est vrai que l'autoroute à Borj Hammoud, définie comme étant une rupture longitudinale, découpe la ville en deux et sépare deux quartiers contigus. Mais elle a aussi une autre fonction : celle de joindre la périphérie au centre et, sur le plan régional ou national, de contribuer au dispositif d'interconnexion entre deux régions (le Nord et le Sud du pays).
De même, le point de rupture ponctuel constitué par la décharge de Borj Hammoud, par son impact majeur sur le paysage, se présente comme un point de repère, un signal perçu à partir des autres villes, qui pourra être, un jour après résorption, un élément potentiellement positif du paysage.
 Il nous semble également intéressant, dans le cadre d'une analyse des paysages de décharges urbaines, de les concevoir dans la durée. Dans cette optique, il nous apparaît légitime de nous poser certaines questions, d'autant plus que ces espaces étaient à l'origine des espaces publics à grand potentiel. Sachant que jadis la fonction de chacun des deux sites d'étude (Borj Hammoud et Kayyal) était le tourisme et la promenade, quel pourrait être l'avenir de chacun de ces sites ? Quels sont les plans qui leur sont destinés ? Pourront-ils un jour retrouver leur image d'antan (ou une autre), ou encore aspirer à servir de liaison intra-urbaine ou intramarine, voire faire l'objet d'un projet de développement touristique régional ?

Mots-clés

Décharges urbaines, rupture paysagère, frontière, représentation sociale
Urban discharges, landscape rupture, border, social representation

Bibliographie

Berque, A., Conan, M., Donadieu, P., Lassus, B., Roger, A., Cinq Propositions pour une théorie du paysage, Seyssel, Champ vallon, coll. « Pays/paysages », 1994, 123 p.

Cazelais, N., Beaudet, G., Nadeau, R., L'Espace touristique, Sainte-Foy, Presse de l'université de Québec, coll. « Tourisme », 1999, 287 p.

Daiber, B.T, Souchier, R., Stievenart, B., Van Ingelgem D., « Urbanitas Urbact Network », Anderlecht, SUM Reseach, 2007, rapport final, 29 p.

Donadieu, P., La Société paysagiste, Arles et Versailles, Actes Sud/École nationale supérieure du paysage, 2000, 157 p.

Donadieu, P., « Les sociétés rurales européennes ont-elles accepté les politiques publiques paysagères ? », Projets de paysage, 2009-a, URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/les_societes_rurales_europeennes_ont_elles_accepte_les_politiques_publiques_paysageres_.

Donadieu, P., Rejeb, H., Abrégé de géomédiation paysagiste, Institut supérieur agronomique de Chott Mariem/Iresa/Université de Sousse, 2009-b, 176 p.

Sweco International AB, Envirotech ltd, « Étude de faisabilité d'extraction de gaz et de réhabilitation de la décharge de Borj Hammoud », Stockholm, septembre 2000, 95 p.

Auteur

Nada Chbat

Nada Chbat, architecte paysagiste, est docteur en sciences et architecture du paysage (AgroParisTech) et professeur adjoint à l'université libanaise de Beyrouth - Liban.
Courriel : nadachbat@hotmail.com

Pour référencer cet article

Nada Chbat
La représentation des paysages de décharges publiques urbaines au Liban
publié dans Projets de paysage le 12/07/2011

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/la_representation_des_paysages_de_decharges_publiques_urbaines_au_liban

  1. Pierre Donadieu et Hichem Rejeb (2009-b) définissent la rupture paysagère comme étant une « cessation brutale ou lente des relations sensibles entre un paysage et celui qui le perçoit habituellement. Soit par changement du paysage matériel, soit par changement des regards. La rupture paysagère peut s'accompagner d'acculturation, c'est-à-dire de changement de modèles paysagers, par exemple en passant d'une culture animiste rurale ou forestière à une culture urbaine occidentale. »