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La part manquante du paysage

Représentations et mise en scène de la finitude écologique dans la forêt tropicale (Chiapas, Mexique)

The missing part of landscape

Designing ecological finiteness in the lacandon rainforest (Chiapas, Mexico)
18/07/2010

Résumé

Dans la forêt du Chiapas, on construit aujourd'hui un paysage, mettant paradoxalement en scène le wilderness tropical, objet de consommation pour la nouvelle friche touristique imposée par le gouvernement mexicain et les ONG. Plus attachés à la valorisation d'une nature sauvage fantasmée qu'à l'intégrité environnementale d'un écosystème en péril, ces aménagements rendent visibles la déforestation et les valeurs conceptuelles de l'écologie scientifique. À leur tour, les Mayas lacandons, habitants de la forêt, transforment leur territoire dans une dynamique réflexive. Deux prismes cosmologiques, esthétiques, culturels, se réfractent à la lumière de la forêt habitée par les uns, administrée par les autres. Comment la « part manquante du paysage » (non-forêt, biodiversité éteinte...) est-elle mise en scène, de part et d'autre de cette situation d'interface ?
In the forest of Chiapas a landscape is being built, wich paradoxically emphasizes the tropical wilderness as a touristic product for the new market developped by the mexican government and NGOs. Landscaping is therfore more focused on the enhancement of an illusory wild forest than on the environmental integrity of a threatened ecosystem ; and show up central concepts of scientific ecology. In turn, the Lacandon Mayas who live in the forest transform their territory in a reflexive relationship...two cosmological, aestethical, cultural prisms are crossing the forest and redesigning its landscapes. How the « missing part of landscape » ( deforestation, extinct biodiversity etc.) is designed in land settlement on both sides of this interface situation between indigenous villagers and forest managers?

Texte

Mes yeux s'entrouvraient à peine quand, après une longue période de cécité, je découvrais les vertes étendues de la ruta maya, que je suivais depuis Palenque au Mexique pour me rendre à Lacanja Chansayab, au cœur de la forêt tropicale chiapanèque, dite forêt lacandone. En maya (tzeltal), on appelle cette région yaax ru'um, les terres vertes ; collines dominées par les pâturages, les palmeraies et les milpas. Le tout ruisselant de lumière solaire ; je pensais : « Et dire que certains ne voient ici qu'une absence de forêt ! »
C'est que trente ans auparavant, on n'aurait vu ni cette lumière ni ces pâtures ; on n'aurait d'ailleurs pas pris cette route, car rien alors ne traversait le cours tourmenté de la forêt tropicale. Depuis 1970, 70 % de l'espace sylvestre dans cette région a « disparu ». Pourtant je ne distinguais nulle trace de cette disparition.

Peut-être avais-je en tête les images que les instances environnementales du gouvernement mexicain ainsi que des militants écologistes ou touristes de diverses nationalités diffusent largement pour illustrer la déforestation de la forêt lacandone. Paysages désolés où les troncs d'arbres encore fumants finissent de disparaître, tordus comme des ceps de vigne. Ces images nous donnent à voir ce qui n'est plus, elles illustrent en fait la nostalgie de ce qui fut, ou l'angoisse de ce qui, bientôt, manquera à être. C'est ce que signifie Jean Paul Curnier (2000), lorsqu'il écrit : « La disparition, elle, n'a pas d'image, sinon celle, par défaut, de ce qui est encore là... »





Paysages démembrés, forêts atrophiées... représentation de la disparition ou « l'image de ce qui est sans image ».

C'est là tout le paradoxe : ces images sont chargées d'illustrer une situation diachronique à partir d'une représentation nécessairement synchronique. C'est donc en partant d'un point de vue contrastif, donnant à voir à la fois la forêt et son absence, qu'elles sont élaborées. Dans la littérature, dans les prospectus promotionnels écotouristiques, dans les descriptions orales qu'en font ses visiteurs, la forêt lacandone reste représentée comme une hésitation constante entre l'enfer vert et le paradis tropical, un espace qu'il faut dominer (aménager) ou protéger (conserver). Autant dire que la forêt lacandone n'est jamais tout à fait présente : on y voit ce qu'elle fut, ou ce qu'elle devrait être ; et les aménagements dont elle est l'objet se font toujours en fonction de ces représentations utopiques, entre deux forêts.

La forêt est habitée par diverses populations mayas. Les Mayas lacandons forment une communauté d'environ 400 individus, et pratiquent sur leur territoire la chasse et la cueillette, la pêche et l'horticulture, la culture itinérante sur brûlis pour la production du maïs. Ils sont répartis en quatre villages dont le principal, Lacanja Chansayab, est situé à la frontière d'une réserve intégrale de biosphère, dite Montes Azules (Ribma). L'écotourisme est aujourd'hui en pleine expansion dans ce village. En effet, la réglementation de la Ribma impose la restriction de la pratique de l'agriculture sur brûlis ; c'est pour compenser cette perte de ressources naturelles que le gouvernement mexicain, avec l'appui de diverses ONG, s'attache à développer le tourisme. Développement de l'accessibilité, création de structures d'accueil « écotouristiques », d'une société de gestion, de chemins touristiques, de panneaux, aménagements divers des sites sont autant de projets ayant cours à Lacanja Chansayab.
Ainsi, dans cette région, ce sont deux imaginés de la nature qui cohabitent dans un même espace : celui des Mayas indigènes de la forêt, et celui des représentants de l'environnementalisme.

Les aménagements touristiques témoignent d'une volonté d'inscrire dans l'espace une représentation paysagère fortement influencée par le paradigme de la conservation bioculturelle, fondé sur une opposition de type dualiste, où l'espace sauvage s'oppose à l'espace domestique, où la forêt s'oppose à la « non-forêt ». Il s'agit d'une véritable mise en scène du wilderness tropical ; or, dans le contexte de la déforestation, ce système de  représentation de la nature s'éloigne de plus en plus de l'expérience commune.
Comment la « part manquante du paysage » (non-forêt, biodiversité éteinte, usage traditionnel des plantes aujourd'hui disparues...) est-elle mise en scène dans ces aménagements ? Comment un propos écologique s'inscrit-il sensiblement dans l'espace ? Comment les habitants de la forêt réagissent-ils à ce double bouleversement de leur environnement écologique et sensoriel ?

L'écotourisme, ou la pratique du paysage tropical

Dans le programme officiel de gestion de la Ribma, l'écotourisme est défini comme « une modalité touristique responsable envers l'environnement consistant à voyager dans ou à visiter la réserve de la biosphère Montes Azules, sans altérer les processus écologiques, afin d'apprécier et de profiter des attraits naturels : paysage, flore et faune sylvestres1 ». L'écotourisme apparaît ici comme une façon de voyager, un mode particulier d'appréciation des paysages et de ses composantes biotiques. Il définit donc une véritable expérience esthétique.
Dans l'optique du développement de l'écotourisme, ces deux « attraits naturels » que sont le paysage d'une part, la faune et la flore sylvestres d'autre part, sont mis en valeur par le biais de communications destinées à la diffusion (prospectus, brochures, sites Internet, cartes postales...). Mais la forêt lacandone est également l'objet d'un aménagement profond en termes de paysage : elle est transformée pour accueillir les touristes et pour correspondre à leurs attentes. C'est dans ce sens que l'on peut voir, dans la gestion et la planification de ces aménagements par des politiques environnementalistes, ce « désir d'artialisation », dont Alain Corbin parlait à propos de la « première tentative d'aménagement d'un paysage, celle de la forêt de Fontainebleau2 » (Corbin, 2001). Artialisation in visu par la création d'une représentation de la forêt lacandone ; artialisation in situ par la création d'un cadre pour l'expérience esthétique au sein de la Ribma.

Biodiversité et esthétique de la nature    

Un motif constant dans la représentation de la forêt lacandone est la mise en valeur « d'éléments remarquables » de la faune et de la flore. Dans les descriptions littéraires, la biodiversité lacandone est bien souvent mise en valeur en tant que capital esthétique3. La représentation visuelle, aujourd'hui, reprend ce motif ; dans ce cadre, le photomontage est bien souvent utilisé.


Image 6 : Panneau représentant le site archéologique de Bonampak.


Image 7 : Panneau situé au « centre » du village de Lacanjá :
à gauche : illustration de la cascade Yatoch Kusan ;
au centre : illustration de la forêt Lacandone ;
à droite : une autre illustration de la cascade Yatoch Kusan, sans photomontage.



Image 8 : Le « visuel » de la Ribma, communiqué sur des documents pédagogiques, publicitaires, cartes postales, site Internet, etc.

Image 9 :  Une carte postale du Chiapas, achetée à Palenque.

On parle « d'espèces emblématiques » pour les désigner ; dans le cas de la forêt lacandone, on retrouve souvent les jaguars, perroquets, toucans et papillons.
On remarque qu'un même type d'images peut être utilisé pour représenter des espaces différents : la Ribma, la cascade Yatoch Kusan (principale attraction touristique du village de Lacanja Chansayab) ou le Chiapas. Les images ainsi construites se lisent dans une épaisseur symbolique qui inclue des représentations esthétiques et des valeurs écologistes. La protection et l'identification de la biodiversité sont en effet devenues les principales préoccupations environnementales. C'est notamment la priorité numéro un (main line number one) du mégaprojet de l'Unesco, le Mab, créé en 1970, et qui a apporté le modèle des réserves intégrales, dont la Ribma est l'un des nombreux avatars4. C'est pour la richesse de sa biodiversité que la forêt lacandone est considérée comme un hotspot, un « point chaud » sur la planète, qu'il est urgent de protéger. Les rapports produits par les ONG ou les instances environnementalistes du gouvernement mexicain s'ouvrent généralement sur une fastidieuse énumération des espèces de la faune et de la flore connues dans la forêt lacandone, en reprenant la trame des chroniques des colons et des voyageurs du XVIe au XIXe siècle5. La zonification de la Ribma prend d'ailleurs en compte les différentes espèces emblématiques de la forêt lacandone dans la discrimination spatiale. Comme en témoigne le programme de la Ribma, le perroquet rouge prend valeur de « mascotte » - on a pu voir, en d'autres lieux, la fortune de l'ours polaire ou du panda, par exemple6. La seule évocation d'un perroquet rouge ou d'un jaguar doit transmettre ces valeurs protectionnistes, autant qu'elle met en avant sa dimension esthétique.

Nous avons vu que, selon la Ribma (et les promoteurs de séjours écotouristiques), « la faune et la flore sylvestres » constituaient, avec le paysage, les deux « attraits naturels de la région ». Selon Reed F. Noss, cependant, la biodiversité fait partie intégrante de la définition d'un paysage7. Pour Loïc Fel (auteur d'une thèse de doctorat intitulée « L'esthétique verte : de la représentation à la présentation de la nature »), si la biodiversité entre dans une « esthétique de la nature », c'est parce qu'elle est le fruit d'une appréhension métonymique de l'environnement, solution « cognitive » face à l'incapacité de l'imagination à envisager la complexité et l'interconnectibilité qui caractérisent la nature : « Plus les explorations scientifiques se développent, plus la description de la nature, de ses espèces, de ses organisations, de sa chimie et de sa biologie offre un tableau d'un polymorphisme incommensurable. Cette caractéristique n'est pas réellement nouvelle mais elle atteint un degré de complexité bien plus profond qui influe sur notre perception de la nature et nous permet une fois de plus de définir la notion de nature comme un principe dynamique autonome plutôt que comme un ensemble d'objets identifiés. L'échec de l'imagination à appréhender un ensemble d'objets inchiffrable, aux interconnexions innombrables, conduit à cette notion de nature à la fois abstraite et vitaliste. » Conception de la nature qui nourrit à son tour l'esthétique de la biodiversité.


Image 10 : La biodiversité, représentée par la Conservation internationale.
© CI (Exploring biodiversity, a guide for educators, extrait de www.conservation.org.


Le sentier interprétatif, ou la discursivité au secours de la perception

À bien des égards, le chemin public qui mène à la cascade Yatoch Kusan dans le village de Lacanja Chansayab semble paradigmatique d'une volonté d'inscrire dans l'espace une représentation de la forêt tropicale correspondant aux attentes des touristes. Financé par le gouvernement mexicain, il entre dans le cadre officiel des « activités récréatives » autorisées et encouragées par la réglementation de la Ribma, définies comme « l'observation du paysage, des sites touristiques, de la flore et de la faune dans leur habitat naturel, au moyen de la marche et des visites guidées ». C'est aussi un « sentier interprétatif », qui ne se contente pas de donner à voir (en l'occurrence, le paysage tropical) : il doit aussi parler de ce qu'il désigne.
Comment et de quoi parle le chemin ? Bien indiqué dans le village, on le trouve facilement et la route qui y mène est pavée. Son commencement est marqué par la présence d'un abri en pierre et au toit de palme, œuvre d'un architecte mexicain, dont la structure diffère largement des abris indigènes. Là, on trouve des panneaux informatifs. Une signalétique (repérages, interdictions), des panneaux informatifs (images ou images commentées) accompagnent le voyageur, dans ce chemin qui est le seul de la réserve pour lequel la présence d'un guide certifié n'est pas obligatoire. Dès après l'abri de pierre, le chemin commence : une trentaine de mètres d'un étroit sentier de terre, bordé par deux rangées de pierres, et recouvert par une arche de bambous bien entretenus qui cachent la vue du ciel.
C'est un véritable sas d'entrée qui a été aménagé, phase transitoire entre l'expérience commune de l'espace et l'expérience esthétique. Après ce « sas », le chemin prend la forme qu'il ne quittera pas jusqu'à son aboutissement logique, la cascade Yatoch Kusan. Large et bien éclairé, il est dégagé de tout obstacle (troncs d'arbres morcelés, pierres, branches d'arbres qui pourraient atteindre les visiteurs) ; il est sillonné de nombreuses rivières, franchissables grâce à des ponts faits de planches de bois clouées, larges et solides. Bien que facile à suivre et largement balisé, le risque de s'y perdre y est fortement mis en scène : d'abord par la présentation d'un plan détaillé, à l'entrée du chemin, qui indique toutes les sentes parallèles à ne pas suivre ; ensuite par une signalétique (visuelle) qui interdit l'accès à ces sentes tout au long du chemin.
Les panneaux informatifs mettent en scène les valeurs esthétiques et écologiques du chemin. Sous l'abri de pierre, le plan indique la présence attestée de représentants « spectaculaires » de la faune (comme le toucan ou le jaguar) et de la flore (en particulier les orchidées, qui ont été plantées dans un but ornemental).
Les autres panneaux présentent une liste détaillée du « patrimoine de biodiversité » de la forêt lacandone, avec une énumération de toutes les espèces « emblématiques » : tapirs, tatous, pécaris, cervidés, jaguars, toucans, aras8, etc., ainsi qu'une estimation du nombre de représentants de ces différentes espèces. Un panneau est dédié à la flore, mais ne concerne en réalité que les orchidées (même énumération que pour les espèces animales). Au long du chemin, des panonceaux indiquent la présence de nids de toucans dans un arbre, ou le passage de pécaris. D'autres indiquent la valeur thérapeutique ou l'usage alimentaire qui peut être fait de telle ou telle plante. En cela, l'adjectif « interprétatif », appliqué au sentier, prend tout son sens : au secours de la perception, une forme discursive (visuelle et symbolique) vient désigner l'invisible, « créer l'image de ce qui est sans image », pour paraphraser Jean-Paul Curnier (2000, op. cit.). La démonstration de l'invisible (valeurs écologiques, présence de la faune et de la flore, usage des plantes) constitue l'interprétation ; elle vient se superposer à la perception à l'instant de sa défaillance, pour construire une représentation simultanément à l'expérience.
Cependant, de nombreux touristes m'ont confié avoir été « déçus » de leur marche dans la forêt9. Selon ces témoignages, la déception apparaît comme le fruit d'une « défaillance » de l'expérience synesthésique : les animaux que l'on attend sont invisibles10, les bruits de la forêt sont banals, le toucher du sol est régulier, la température et le degré d'humidité de l'air sont tempérés, les sentiments de danger, de peur, d'excitation sont peu stimulés par le « confort » de la marche. Un autre reproche que les touristes adressent au chemin est celui de sa trop grande fréquentation : en saison « haute », se bousculent en effet de nombreux visiteurs, et les revenants croisent les arrivants. Finalement, c'est l'aboutissement du chemin, et son ouverture sur la cascade Yatoch Kusan qui retient le plus l'attention des visiteurs. Ici, des barrières indiquent le point de vue depuis lequel observer la cascade.

On peut considérer qu'à travers ce chemin, c'est la forêt lacandone, en tant qu'unité écologique et paysagère, qui est donnée à voir à ses visiteurs. Le sentier doit par métonymie susciter une expérience paradigmatique de l'expérience de la forêt lacandone, voire de la forêt tropicale en général. Les représentations attribuées à cette expérience sont ainsi mises en scène de manière indirecte et symbolique (le risque de la perte par le balisage, l'abondance de la faune et de la flore par la représentation de leur présence, la  « générosité » de la nature par l'information sur les valeurs thérapeutiques ou alimentaires des plantes, etc.) ou de manière directe par une intervention sur les caractéristiques physiques du chemin (création du « sas » d'entrée en bambou, choix du tracé, semis d'orchidées, attractions d'animaux...). Dans tous les cas, il s'agit bien d'aménager, à travers une déambulation imposée, une vue mobile sur un environnement « qui puisse faire l'objet d'une expérience unifiée » (Morizot, Pouiver, 2007). D'autant plus « unifiée » que, lorsque la perception immédiate entre en contradiction avec des représentations qui précédaient la connaissance sensible de cet environnement, une discursivité vient, en contrepoint, pallier à cette défaillance et conforter ces représentations.

L'aménagement indigène du territoire

Un des aspects remarquable de cette situation est que les Lacandons, à leur tour, aménagent l'espace qu'ils habitent en vue du développement du tourisme : ce sont donc deux prismes cosmologiques, esthétiques, culturels, qui se réfractent à la lumière de la forêt habitée par les uns, aménagée par les autres. Or, on constate une réflexivité manifeste dans les aménagements et les interprétations indigènes de l'espace sensoriel, aujourd'hui relatifs aux représentations esthétiques qui se transmettent dans le cadre de l'interface touristique et environnementaliste, et qui tendent à la saturation progressive de l'ensemble de l'espace parcouru.

Nombreux sont les Lacandons qui ont choisi d'aménager des chemins touristiques, reprenant la trame de leurs propres chemins de chasse, de cueillette et de promenade, dans le but d'augmenter leurs revenus. Les chemins privés sont en réalité des sentes mobiles et éphémères, presque invisibles aux yeux des observateurs étrangers, sillonnant la forêt en fonction d'un mode de déambulation particulier.
Pour les rendre attrayants aux yeux des touristes, les Lacandons les transforment en profondeur, à travers les codes esthétiques, les représentations temporelles et, dans une certaine mesure, les valeurs écologistes de ceux qui viennent les visiter. Élargissement des chemins, modification du tracé en fonction d'éléments topographiques « remarquables » (aux yeux des touristes), dégagement d'obstacles, semis de plantes ornementales (principalement les orchidées), attraction d'animaux, mise en valeur de la biodiversité locale... miroirs du chemin de la cascade Yatoch Kusan. Les noms des campamentos (centres d'accueil touristique indigènes, en marge du circuit touristique « officiel ») mettent en évidence les éléments saillants de la biodiversité ou de la topographie locale : Yaax che' (la ceiba), Yaax k'aan (le serpent vert), Yatoch barum (la maison du jaguar), Chan ja' k'u che' (petite cascade du fleuve du Cèdre), etc.
Il en va de même pour les maisons construites accueillant les toursites, empreintes d'une esthétique paysagère exogène. Les valeurs de l'écologie scientifique précipitent dans des représentations esthétiques de la nature (comme nous l'avons vu dans le cas de la biodiversité) qui sont, à leur tour, réinterprétées localement par la population indigène.

Si la conceptualisation de la forêt lacandone en termes de paysage est sensible dans les actions de protection et de restauration environnementales, ce « paysage » reste néanmoins ambigu. Si on peut la considérer comme un monde clos, un espace visuel cohérent, un paysage en soi, on peut aussi l'abstraire de sa dimension anthropique. Cette contradiction, cette « résistance à l'artificialité » (Curnier, 2000, op. cit.), dans les représentations de la forêt lacandone, est sensible dans la manière dont est aménagé le paysage (contradiction bien connue où la mise en scène du wilderness passe par un aménagement profond et un développement de l'accessibilité). La reforestation se présente pour certains comme une « anthropisation à rebours » ; il s'agit bien de défaire ce qui a été commis, de « reboucher les trous » qui défigurent la canopée, dans l'optique d'une restauration de la forêt primaire, d'un retour à cette uchronique forêt vierge qui ne souffre nulle trace de la présence humaine. Bien différente est la conception indigène de « l'historicité » de la forêt, et parmi cette dernière, les Lacandons distinguent les traces de l'ancienneté de leur inscription territoriale dans des signes discrets mais néanmoins sensibles.
Pourtant, une des caractéristiques de la société lacandone est sa capacité à se déplacer, à se scinder, à abandonner des terrains occupés pour d'autres sites sylvestres. L'inscription territoriale aurait un caractère évanescent, jamais pérenne, capable de se dissoudre, comme les corps des hommes et comme leurs maisons et leurs champs, dans l'espace. Ce mode d'habitat est identique à celui que l'on trouve en Amazonie, comme le précise Philippe Descola (2005) : « Il est vrai que cultiver la forêt, même par accident, c'est laisser sa trace sur l'environnement mais non l'aménager de telle sorte que l'héritage des hommes soit lisible d'emblée dans l'organisation d'un paysage. Habitat périodiquement déplacé, horticulture itinérante, faibles densités de population, tout concourt dans l'Amazonie contemporaine à ce que les signes les plus manifestes de l'occupation d'un site ne perdurent point.»
Or, les nouveaux aménagements de la forêt tendent à la fixation des usages de l'espace et des installations humaines. Du fait de la sédentarité, les traces autrefois abandonnées finissent par coexister dans un espace figé. La sédentarisation liée à la construction de structures d'accueil touristique en dur a pour effet de multiplier les traces matérielles de l'ancienneté de l'habitat et de l'ancrage territorial des Lacandons autour des villages. Les maisons, autrefois vouées à la disparition après le déplacement ou la mort de leurs occupants, se transmettent aujourd'hui de génération en génération. Les chemins anciennement éphémères se pérennisent, et se multiplient. On constate que, paradoxalement, le processus de déforestation aboutit à l'émergence de nouvelles marques matérielles d'identité. Et c'est toute une pensée sur la finitude de l'espace sylvestre qui gagne progressivement les habitants du village de Lacanja Chansayab, donnant à vivre et à imaginer la temporalité sous de nouvelles formes. D'une certaine manière, on peut comprendre la réflexivité manifeste dans les aménagements touristiques comme une tentative indigène d'appuyer une légitimité territoriale, dans un contexte de pessimisme environnemental, alors que l'éventualité d'une fin prochaine de la forêt se fait de plus en plus tangible.

Dans la forêt chiapanèque, on construit aujourd'hui un paysage, mettant paradoxalement en scène le wilderness tropical, objet de consommation pour la nouvelle friche touristique imposée par le gouvernement mexicain. Plus attachés à la mise en scène d'une nature sauvage fantasmée, espace de jouissance esthétique, qu'à l'intégrité environnementale d'un écosystème en péril, ces aménagements rendent visibles la déforestation et les valeurs conceptuelles de l'écologie scientifique (biodiversité, interconnectibilité des espèces...). À leur tour, les aménagements indigènes reprennent, en miroir, l'esthétique paysagère protectionniste.
Nombreux sont les auteurs qui ont mis le doigt sur les conceptions du temps entrant en jeu dans les représentations de la nature, du wilderness, ou de la forêt. C'est certainement ces représentations spatio-temporelles qui ont interpellé Jean- Paul Curnier : par son aménagement et son maintien, le paysage serait l'inscription « dans la réalité concrète et matérielle, [d'] une image indispensable à notre désarroi face aux transformations sociales ». L'auteur s'interroge : « Il est des disparitions annoncées, écrit-il, qui n'en finissent jamais, au point que la question se pose de savoir si de telles annonces n'ont pas moins pour but de se préparer à leur perte prochaine que de faire de cette perte un mode d'existence autre des êtres et des choses. » L'aménagement, l'entretien du paysage et l'affirmation de sa finitude concrétisent « la tentation de la permanence », en inscrivant dans l'espace une impossible pérennité des êtres et des choses, dont l'ontologie ne serait plus l'être-là, mais au contraire la non-présence. La part manquante du paysage donne alors à voir, dans une forêt qui n'est déjà plus tout à fait présente, la profondeur diachronique de l'expérience esthétique. Sous l'influence de ce sentiment de finitude écologique, l'espace du village de Lacanja Chansayab se transforme jusque dans ses chemins les plus intimes.

Mots-clés

Paysage, forêt, Mayas, Lacandons, écologie
Landscape, rainforest, Mayans, Lacandons, ecology

Bibliographie

Boo, E., Ecoturismo. Potenciales y escollos, Washington DC, WWF, 1990.

Burel, F. et Baudry, J., Écologie du paysage, concepts, méthodes et applications, Paris, Éditions Tec&Doc, 1999.

Corbin, A., L'Homme dans le paysage. Entretien avec Jean Lebrun, Paris, Textuel, 2001.

Curnier, J.-P., La Tentation du paysage. L'avenir d'une origine, l'éternel retour, Paris, Sens & tonka, Coll « Essai 10/Vingt », 2000.

Dalla Bernardina, S., L'Utopie de la nature. Chasseurs, écologistes et touristes, Paris, Imago,1996.

Descola, P., Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, coll. « NRF », 2005.

Dichtl, S., Cae una estrella. Desarollo y destruccion de la selva lacandona, Mexico DF, SEP, Programa cultural de la Frontera, 1988.

Duby Blom, G., Blom, F., La selva lacandona : andanzas arqueológicas, Mexico DF, Mexico Editorial Cultura, 2 vol., 1955-1957.

Morizot, J., Pouivet, R. (sous la dir. de), Dictionnaire d'esthétique et de philosophie de l'art, Paris, Armand Colin, 2007.

Poblett, M., Narraciones Chiapanecas. Viajeros extranjeros en los siglos XVI-XIX, Tuxtla Gutiérrez, Libros de Chiapas, coll. « Historia e historiografia », 1999.

Auteur

Valentine Losseau

Doctorante en anthropologie sociale et ethnologie.
Laboratoire d'anthropologie sociale (EHESS/Collège de France).
Boursière du Cemca.
Courriel : valentine.losseau@hotmail.fr

Pour référencer cet article

Valentine Losseau
La part manquante du paysage
publié dans Projets de paysage le 18/07/2010

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/la_part_manquante_du_paysage

  1. Cette définition est comparable à celle donnée par l'ONG World Wild Fund (WWF), empruntée au mexicain Ceballos-Lascurian : « [  ] la réalisation d'un voyage dans des aires naturelles relativement peu dérangées ou contaminées par l'objectif spécifique qu'est l'étude, l'admiration ou l'appréciation du panorama et des plantes et animaux sylvestres, ainsi que des éventuelles manifestations culturelles (passées et présentes) que l'on rencontre dans ces aires » (dans Boo, 1990). D'une manière générale, on peut se demander si l'écotourisme, plus que par une cohérence de gestion ou par une véritable préoccupation écologique, ne se définirait pas plutôt par les espaces dans lequel il a lieu, c'est-à-dire des sites qui restaient  jusqu'alors en dehors du circuit touristique classique. On peut par exemple s'étonner de l'emploi de l'adjectif « sylvestre » pour qualifier les plantes et les animaux dans la définition de Ceballos-Lascurian : soit que l'écotourisme doive avoir lieu de manière privilégiée dans les forêts, soit que les plantes et les animaux ne soient pas, en dehors du contexte sylvestre, un objet « d'étude, d'admiration et d'appréciation ».
  2. « Des sentiers pittoresques ont été tracés, des beaux arbres ont été désignés à l'admiration, des points de vue ont été aménagés. Un énorme travail, répondant à une esthétique impérative, [y]a été réalisé. La « construction » de cette forêt s'est effectuée selon des modalités de l'admiration du paysage qui appartiennent à l'histoire », Corbin, A., L'Homme dans le paysage. Entretien avec Jean Lebrun, Paris, Textuel, 2001.
  3. Ainsi, Sigrid Dichtl (1988) décrit la forêt en ces termes : « La forêt est d'une beauté fascinante et extravagante : elle est habitée par une variété luxuriante de plantes et d'animaux. Plus de cent espèces différentes poussent normalement sur un seul hectare, dont les magnifiques et précieux cèdres et caobas. » De même, Gertrude Duby (Duby Blom et Blom, 1955), célèbre photographe, évoque en ces termes son « coup de foudre » pour la forêt lacandone : « Je suis tombée amoureuse de la forêt dès que j'ai vu pour la première fois son incroyable végétation avec ses arbres immenses et ses plantes exotiques aux feuilles grandes comme des parapluies. J'ai été fascinée par le bruit mélodieux des insectes, le chant des grenouilles et des centaines d'oiseaux que je n'avais jamais vus. »
  4. « Priorité n° 1 : minimiser la perte de biodiversité au moyen de la recherche et de la création d'un plan de gestion des écosytèmes », Unesco 2006/2007, programme du MAB.
  5. On trouve en effet la même construction « narrative » dans Le Traité curieux et documenté des grandeurs de la Nouvelle Espagne de Antonio de Ciudad Real (1572), le Compendium et Description des Indes Occidentales, d'Antonio Vasquez de Espinosa (1612), le Voyage au Mexique dans les années 1845-1848 de Carl Bartholomaeus Heller... (voir Poblett, 1999). De même, pour la région de l'actuel Petén au Guatemala, voir les Relations du XVIe siècle de Francisco Montero de Miranda, réunies, traduites et éditées par R. Acuña, 1982. Si l'objectif de telles descriptions a, entre temps, changé de nature, la construction est restée inchangée.
  6. La médiatisation des espèces emblématiques est une caractéristique du mouvement écologiste depuis les années 1970. Le capital esthétique et affectif de ces espèces doit symboliquement susciter une empathie et un intérêt envers la problématique écologique ; cette démarche se rapproche donc de « l'esthétisation » des paysages évoquée précédemment. Selon Sergio Dalla Bernardina, « [...] la famille des mascottes est destinée à s'accroître à proportion des remords éprouvés à l'égard des espèces que nous sommes en train d'effacer de la surface du globe » (Dalla Bernardina, 1996). Si les espèces animales sont privilégiées, la flore a, elle aussi, ses emblèmes : voir l'exposition « Orchidées : ambassadrices de la biodiversité », à la Cité des sciences à Paris, en 2008.
  7. Dans Françoise Burel et Jacques Baudry, 1999.
  8. Yatoch Kusan signifie d'ailleurs, en lacandon, « la maison des perroquets » [uy-atoch kusan].
  9. J'ai emprunté de nombreuses fois ce chemin : d'abord aveugle, avec des touristes ou des Lacandons pour me guider, et à qui je demandais de me décrire ce qu'ils voyaient ou qui me le décrivaient spontanément ; puis après avoir retrouvé en partie la vue, en accompagnant des Lacandons qui escortaient d'autres touristes.
  10. Un militant écologiste me décrivait la forêt en ces termes : « C'est paradisiaque, mais tu ne vois pas d'animaux. »