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La forêt comme clôture : l'enfermement de l'habitat par la forêt

The confining forest: Forestry advancement on habitations

18/07/2010

Résumé

Au XXe siècle, l'espace rural et particulièrement les moyennes montagnes françaises ont été le théâtre de la reconquête forestière et du desserrement urbain, si bien qu'aujourd'hui, espaces urbains et forestiers entrent en interface et s'emboîtent. La clairière, issue de l'évolution des logiques socio-économiques en milieu rural, est la traduction spatiale de cette dynamique. Contrairement à la clairière traditionnelle générée par les défrichements, la clairière est à présent due aux reboisements qui ferment les paysages. Habiter en milieu sylvestre est immémorial mais le manque d'acculturation à la forêt d'une société devenue urbaine renforce son effet clôturant : la lisière engendre des désagréments paysagers tels que l'obstruction des vues et l'ombre portée des arbres dont l'impact influence le ressenti des habitants. La forêt devient alors enfermante.
In the twentieth century, rural spaces such as the French middle mountains have been the scene of forestry reconquest and urban desertion, to the point that urban and forestry spaces are starting to interface and overlap. Glades, which have evolved from the socio-economic logic of the rural milieu, are the spatial translation of this dynamic. On the contrary to the traditional glade which is generated by forest clearing, the glade is currently the result of reforestification which is closing in the countryside. Living in a forested area is immemorial, but the lack of acculturation of the forest by the society which is becoming more urban reinforces the forest's confining effect: the forest's borders are causing environmental problems such as blocking views and shadows caused by the trees, the impact of which is influencing the feelings of the inhabitants. The forest is becoming therefore confining.

Texte

Introduction

La France a connu des reboisements conséquents au cours du XXe siècle ; la surface forestière a doublé, passant de 8 millions d'hectares à la fin du XIXe à plus de 16 millions aujourd'hui. Au cours de cette même période la dynamique urbaine et les modes de vie associés ont atteint les milieux ruraux les plus éloignés. Ainsi les interfaces espaces urbains et forestiers se sont multipliées ; ces derniers s'interpénètrent en formant des clairières d'un nouveau type, issues non de processus d'ouverture par défrichement comme les clairières traditionnelles mais d'un processus de fermeture des paysages par les reboisements.
L'empreinte urbaine des milieux ruraux peut, entre autres, se lire dans les paysages au travers de la prolifération de clôtures diverses (Urbain, 2002) : clôtures domestiques (grillage, muret, haie végétale, etc.) ou clôture arborée. Les modes de vie urbains créent de multiples espaces clos et la forêt par le biais de sa lisière peut, elle aussi, servir de clôture pour répondre au désir d'isolement des habitants, notamment les résidents secondaires et les néoruraux. Quelle que soit la clôture, celle-ci constitue toujours le linéaire fondamental de l'espace enfermé car elle marque ostensiblement la fermeture des espaces.
Parallèlement à l'usage résidentiel des espaces forestiers, le rapprochement de la forêt vers l'habitat et sa gestion actuelle (peuplements forestiers industriels) ou son absence de gestion (friches) renforcent la lisière dans son rôle de clôture. Cette dernière, semblable à une paroi opaque, engendre des désagréments sur l'habitat : vues bouchées et manque de lumière qui induisent chez les habitants « [un] vécu [qui] accentue les conditions objectives de la réalité » (Di Méo, 2009, p. 11). Ainsi la forêt peut être ressentie comme un lieu d'enfermement.
Les régions de moyenne montagne sont des espaces représentatifs de ce processus de fermeture paysagère et urbaine. Néanmoins, d'une région à l'autre, la formation de l'interface habitat/forêt diffère. Les clairières contemporaines s'élaborent diversement et ceci est un facteur essentiel dans l'apparition du sentiment d'enfermement.
L'hypothèse émise pour cette recherche sur l'enfermement forestier s'appuie sur le vécu des habitants. Habiter une clairière ne peut être identique en forêt vosgienne, en forêt limousine ou encore en forêt méditerranéenne puisque l'histoire et la géographie de ces régions sont différenciées. Des enquêtes ont donc été menées auprès des acteurs et habitants de chaque région forestière, plus spécifiquement la jeune forêt limousine du plateau de Millevaches, la forêt méditerranéenne et urbanisée du massif des Maures et la forêt des Vosges du Nord, archétype de la forêt historique. Ces enquêtes ont d'abord été conduites sous forme d'entretiens semi-directifs, nécessaires pour connaître d'une part, le vécu de l'habitant à proximité quotidienne de la forêt et d'autre part, les politiques suivies en matière d'aménagement du territoire. Ensuite, à partir de ces entretiens établissant un diagnostic sociospatial de chaque région mais aussi une liste répertoriant les facteurs à l'origine de l'enfermement, l'enquête s'est poursuivie sous forme d'un questionnaire auprès des habitants pour établir une comparaison plus aisée entre les trois massifs.
La première partie de cette contribution s'attachera à démontrer les causes matérielles de l'enfermement, soit l'effet clôturant de la forêt. La deuxième partie montrera que le sentiment d'enfermement associé à cette clôture est étroitement lié aux usages contemporains de la forêt qui ne permettent pas un rapprochement culturel entre habitat et forêt en dépit de leur proximité physique.

Les impacts paysagers de la clôture forestière

« La fermeture [des paysages], cette mère de l'enfermement [forestier] » (Di Méo, 2009, p. 7)

Habiter une clairière n'est en soi pas enfermant, mais l'empreinte paysagère de la forêt, en raison de ses grandes dimensions, est tellement forte qu'elle ne peut laisser l'habitant insensible. Selon l'IFN1, reprenant la définition de la FAO2, la forêt est un « territoire occupant une superficie d'au moins 50 ares avec des essences forestières capables d'atteindre une hauteur supérieure à 5 mètres à maturité in situ, un couvert arboré de plus de 10 % et une largeur moyenne d'au moins 20 mètres » (IFN, 2007, p. 4). Étendue arborée, hauteur des arbres et continuité du couvert végétal3 transforment la lisière en une véritable clôture qui ferme les paysages (photographie 1) et qui, repliée sur elle-même, donne véritablement corps à la clairière.
 

Photographie 1. Panorama au cœur de la clairière de Gentioux sur le plateau de Millevaches.
© Claire Labrue

   
Lorsque la forêt est proche des maisons, les mécanismes physiologiques et psychologiques de la vision forcent l'habitant à percevoir d'abord la verticalité de la lisière avant sa linéarité. Le résultat de ce processus amène l'observateur à prendre conscience de l'impact considérable des arbres dans la construction des champs d'ouverture visuelle et à réaliser, du moins en partie, l'obstruction paysagère engendrée. La figure 1 modélise les pertes paysagères dues à la forêt depuis une habitation dans le bourg de Gentioux (plateau de Millevaches).


Figure 1. Comparaison de la visibilité paysagère en présence et en l'absence de la forêt depuis une habitation du bourg de Gentioux-Pigerolles (plateau de Millevaches).

En plus d'interdire les échappées visuelles, la forêt a la capacité de déstructurer le paysage, d'aplanir le relief en particulier dans un milieu aux modelés doux comme l'alvéole4, relief typique de la montagne limousine (photographie 2) ; un habitant habitué à randonner explique à ce sujet « [qu'il] fait beaucoup de marche. Sans ça, [il] ne verrait pas les pentes qui descendent au sud et qui montent de l'autre côté [de son habitation]». L'homogénéisation du relief et du paysage peut être encore amplifiée par le type d'essences utilisées et par la gestion forestière mise en pratique. Dans les régions de moyenne montagne, jeunes en forêt et reboisées prioritairement à des fins économiques, la monospécificité des peuplements crée des paysages uniformes.



Photographie 2. Panorama sur l'étendue boisée du plateau de Millevaches. La forêt homogénéise et aplanit le relief en alvéole.
© Claire Labrue


Habiter à l'ombre de la forêt

Plus encore que la fermeture des paysages, le manque de lumière donne une réelle consistance au sentiment d'enfermement des habitants.
La lumière est déterminante quant à l'appréciation du paysage. Selon son intensité, les couleurs changent de ton faisant varier l'ambiance paysagère. Les principales essences de reboisement très souvent résineuses et sempervirentes possèdent des teintes sombres qui réfléchissent modérément la lumière et obscurcissent de ce fait le paysage.
Par ailleurs, la lumière, la structure et la composition paysagère jouent un rôle accru dans le cas où, cadré par les ouvertures de la maison, le paysage est vu depuis l'intérieur de celle-ci. L'ambiance intérieure d'une habitation est étroitement liée à la capacité de la lumière de s'y infiltrer, soit par rayonnement solaire direct, soit par réfléchissement via les éléments du paysage. Trop proche d'une habitation, la forêt rend impossible une vue directe sur le ciel source de lumière, l'intérieur de la maison en est assombri (photographie 3).


Photographie 3. Exemple d'une fenêtre de maison donnant sur la lisière (plateau de Millevaches).
 © Claire Labrue


L'étirement de l'ombre portée des arbres importe plus encore que la luminosité des paysages du fait de sa prééminence en termes matériel et affectif : « On a une masse noire pendant l'hiver. Une chape de plomb. On a l'impression que plus rien ne vit. Des fois, c'est assez angoissant » affirme un habitant millevacois. Les peuplements forestiers constituent, à l'instar d'un couvert nuageux, de véritables filtres, pour ne pas dire obstacles, à l'ensoleillement direct des habitations qui se retrouvent alors à l'ombre, été comme hiver.
Si l'ombre est recherchée en été pour sa fraîcheur, dans certaines circonstances elle est problématique, particulièrement en hiver. L'ensoleillement hivernal est limité et l'ombre portée des arbres accentue le phénomène. Cela donne aux habitants une sensation de jours raccourcis. En outre, elle maintient l'humidité, la neige et le gel. Elle peut également perturber le bon fonctionnement des panneaux solaires comme chez une habitante du bourg de Gentioux qui se plaint de ne pas avoir d'eau chaude le matin à cause d'une lisière de sapins de Douglas (pseudotsuga menziesii) plantée à vingt mètres derrière sa maison5.
L'étirement de l'ombre portée dépend de plusieurs facteurs : en premier lieu celui de la hauteur des arbres et de l'opacité du peuplement forestier, sempervirent ou caduc, mais également de la course apparente du soleil (d'est en ouest), c'est-à-dire de l'angle d'incidence des rayons solaires au sol. L'obliquité du rayonnement solaire varie selon l'heure de la journée, la saison, la topographie ; pente, exposition et implantation de la forêt par rapport aux maisons commandent aussi l'éclairement des sites habités (figures 2 et 3). Il est évident, par exemple, qu'une forêt au feuillage persistant implantée au sud d'une maison, c'est-à-dire dans l'axe d'arrivée du rayonnement solaire, est plus gênante qu'une même forêt implantée au nord. La forêt implantée au sud sera bien davantage ressentie enfermante à cause de l'ombre et du manque de lumière qu'elle génère au cours de la journée que celle du nord, perçue comme une protection contre les vents froids.


Figure 2. Évolution de l'étirement de l'ombre portée d'un arbre de 20 m de haut, situé à 20 m d'une habitation au cours de la journée et des saisons.


Figure 3. Évolution de l'étirement de l'ombre portée d'un arbre de 20 m de haut dans les mêmes conditions d'ensoleillement, selon la pente et l'implantation de la forêt par rapport à l'habitation (schémas du haut), selon l'exposition et la pente (schéma du bas).

La forêt clôt inéluctablement les habitations lorsqu'elle constitue leur environnement proche. Cet enfermement spatial, objectif et matériel, se double du vécu des habitants et donne à cette notion son sens exhaustif. Fermeture paysagère et ombre portée sont le résultat d'une expérience sensorielle visuelle quotidienne de la forêt par les habitants (Tuan, 2006). Ceci implique nécessairement un ressenti, lui-même déterminé par des variables socioculturelles. L'acculturation à la forêt s'effectue principalement par le lien étroit qu'il existe entre les pratiques, les usages et la reconnaissance de celle-ci par les habitants comme élément de leur identité territoriale. Le niveau d'assimilation culturelle à la forêt est un facteur essentiel dans l'apparition du phénomène de l'enfermement.

Proximité physique et éloignement culturel de l'habitant avec la forêt

La culture forestière

De tout temps, les êtres humains ont vécu en forêt. L'homme antique et l'homme médiéval habitent déjà la forêt ; ils y trouvent les ressources nécessaires à leur vie et à leur développement (Corvol, 1987 et 1990 ; Deffontaines, 1969). Les « vieilles forêts » (Arnould, 2004) telles que celles du Nord-Est de la France ou encore la forêt méditerranéenne ont toujours été habitées.
Les habitants des régions anciennement boisées ont une culture forestière leur permettant d'établir une distance physique entre la forêt et les sites habités. Les pratiques rurales, traditionnelles maintiennent à distance, au sens propre comme au sens figuré, la clôture forestière : soit en reculant les lisières par le maintien d'une ceinture agricole autour des villages comme dans les Vosges du Nord, soit en exerçant une activité sylvo-agropastorale qui génère de grandes trouées dans la clôture comme en milieu méditerranéen, ce qui au demeurant amoindrit le risque d'incendie omniprésent. La distribution spatiale habitat/forêt vosgienne (gestion spatiale) et le type de peuplement sylvestre méditerranéen (gestion forestière) évitent naturellement les vues bouchées et l'ombre portée à l'origine de l'enfermement.
En définitive, une logique d'ouverture guide la gestion paysagère pratiquée par les sociétés traditionnelles vosgiennes et varoises mais elle guide aussi la gestion spatiale : l'espace forestier est assimilé aux espaces agricole et urbanisé ; la forêt est intégrée au fonctionnement des territoires. Les habitations isolées, tout comme les regroupées, ne se sont pas construites « dos à la forêt » comme l'a souligné un acteur vosgien mais « avec la forêt » ; jusqu'à la première moitié du XXe siècle, les habitants vivent de et avec la forêt. La réaction spontanée d'un habitant natif des Vosges du Nord, à propos des désagréments (vues bouchées, ombre, risque) : « on a l'habitude de tout ça ! », est révélatrice de la pleine intégration culturelle forestière.
Au contraire de la clairière vosgienne, la clairière du plateau de Millevaches n'est pas l'œuvre des défrichements d'une partie du massif forestier mais des reboisements qui se sont rapprochés progressivement vers l'habitat au cours du siècle dernier. Cette fermeture spatio-temporelle des paysages est le résultat de l'exode rural et de l'abandon des terrains agropastoraux désormais enfrichés ou replantés.
Les habitants du plateau ont pu assister en deux ou trois décennies seulement à une véritable inversion paysagère. La forêt, pratiquement absente à la fin du  XIXe siècle avec un taux de boisement de l'ordre de 2 % est aujourd'hui omniprésente avec un taux vingt fois supérieur, soit 40 % ! Or, ce taux de boisement est inférieur à celui des régions forestières historiquement boisées : 60 % pour les Vosges du Nord, 62 % pour les Maures. Au regard de nos enquêtes, c'est sur le plateau de Millevaches que l'enfermement est le plus manifeste. En effet, les paysages forestiers ne correspondent pas à l'identité des Millevacois : « Ce qui faisait mal au cœur parfois, c'était de savoir qu'une prairie avait été cultivée pendant des générations et des générations et puis un beau matin, on arrivait et on voyait planté un sapin tous les dix mètres. » Les paysages ouverts de landes, les terrains de parcours ovins restent très prégnants dans les représentations que se font les habitants de leur territoire, comme l'affirme un autochtone : « Quand j'étais petit, il y avait des collines entières, violettes de bruyère. C'était magnifique. Aujourd'hui, il faut aller les chercher ! » La forêt millevacoise, parce qu'elle est jeune, n'a pas encore été intégrée par les habitants imprégnés par une culture traditionnelle fondée sur l'agropastoralisme en dissonance avec la nouvelle forêt qui répond avant tout à des critères industriels et de rentabilité : « le champ de maïs », « on rase tout et on replante ».

La clairière urbaine

Une étude trop superficielle de l'interface habitat/forêt laisse penser que l'enfermement se manifeste seulement sur le plateau de Millevaches et non dans les Vosges du Nord et les Maures. Cependant en approfondissant l'analyse des discours, des paysages et des différentes orientations d'aménagement de chacun de ces deux derniers territoires, la forêt induit partout et toujours une clôture, une rupture dans la continuité spatiale. Des mécanismes territoriaux de fermeture conduisent à l'enfermement bien qu'il ne soit pas nommé en tant que tel.
Les clairières vosgiennes, à l'instar du plateau de Millevaches tout entier, ont connu une déprise agricole forte. Celles-ci ont commencé à se reboiser à partir des années 1950-1960. Ces nouveaux boisements, exclusivement privés, sont très mal perçus par la population car ils brisent l'unité sociale villageoise de la clairière : « Si ces friches sont au centre du village, cela donne une image de délaissé contraire à celle qu'on peut avoir d'un lieu vivant. » (Charte du PNR des Vosges du Nord, 20016.) À cela s'ajoute un étalement de l'espace urbain au sein de la clairière. L'habitat entre en concurrence spatiale avec cette nouvelle forêt, d'autant plus que les habitations et les différents équipements ne peuvent être construits que dans les limites de la clairière. En effet, la forêt domaniale, qui ceinture les clairières et en fixe les contours, est inaliénable, sa lisière est donc inamovible. Ainsi cette « vieille forêt », qui n'avait rien d'enfermant à l'origine, le devient dans le contexte actuel. L'ancien maire de la commune de Baerenthal en témoigne : « La commune  fait 3 900 hectares dont 3 500 hectares de forêt domaniale, on a peu de forêts privées. Il reste 400 hectares pour vivre et c'est peu. On souhaite les conserver7. » L'espace urbain doit alors se conformer, se modeler selon l'emplacement des lisières domaniales. La clôture forestière, privée ou domaniale, qui, autrefois, était maintenue à distance se retrouve contre les habitations et leurs occupants commencent à ressentir ses effets négatifs : ombre, humidité, vues bouchées, animaux sauvages, feuilles sur les toits et dans les gouttières sont souvent cités (Dupré, 2002 et 2005). Comme ceux qui vivent à proximité des boisements privés au cœur de la clairière, une habitante résidant en lisière de la forêt domaniale affirme « compter les jours d'ensoleillement » et « [se sentir] parfois oppressée ».
Dans les Maures, l'abandon des activités sylvo-agropastorales et le mitage du massif forestier, en particulier par les résidences secondaires et celles des néoruraux, accroissent le risque d'incendie d'autant que ces habitants, contrairement aux natifs, n'ont pas « la culture du feu », expression récurrente dans les discours des acteurs varois. Bien souvent le débroussaillement n'est pas conforme aux normes DFCI8 ou non fait. La clôture forestière traditionnellement entretenue ouverte se referme, le foisonnement végétal met en danger leur vie et leurs biens ainsi que ceux d'autrui. De plus, cet « enfermement - isolement » voulu au sein du massif se double d'un enfermement matériel de clôtures domestiques, de systèmes de surveillance empêchant les habitants de s'y promener. L'expérience d'un natif varois en témoigne : « Avant, j'allais partout. Maintenant il y a des clôtures, partout pour les chevaux à cause des étrangers qui achètent et clôturent. » Les propos d'un autre résument assez bien le fossé qui se creuse entre les pratiques urbaines des nouveaux habitants et les pratiques plus ruralisées des natifs : « La tradition provençale refuse haie et clôture. »
Le changement des logiques socio-économiques des territoires forestiers, nouvellement comme anciennement boisés, démontre que la clairière contemporaine est une clairière urbaine où se multiplient les empreintes spatiales de la fermeture. Le passage d'une société rurale et agricole à une société urbaine et résidentielle modifie la morphologie des forêts (type industriel ou friches). Ce mouvement fait évoluer les usages sociétaux qui se réduisent très souvent et seulement à la récréation et transforment la forêt en un cadre de vie environnemental perçu comme sain puisqu'elle représente un grand réservoir de biodiversité. Cette évolution des modes de vie et des pratiques explique pourquoi aujourd'hui, à la différence d'autrefois, la proximité quotidienne de la forêt induit une idée de clôture qui amène à un sentiment d'enfermement manifeste ou tacite.
Que l'enfermement soit notoire ou non, un temps de sédentarisation suffisamment long (échelle de temps annuelle et pluriannuelle) à proximité de la forêt est nécessaire à l'habitant pour qu'il prenne conscience de l'effet clôturant de la lisière et de ses gênes paysagères inhérentes.
Ainsi d'un enfermement plaisant initialement choisi parce que la forêt offre un cadre environnemental verdoyant recherché, l'enfermement devient subi quand la forêt se réduit seulement à un usage résidentiel. L'écrasante majorité de la population n'exerce aucune activité en lien avec la forêt, ne connaît pas son fonctionnement et n'établit pas forcément de lien plus étroit avec elle. Si un habitant ne tire effectivement aucune utilité, aucun profit ni bénéfice de la forêt comme les sociétés rurales et forestières d'autrefois, mais seulement de la gêne, la probabilité que celle-là soit vécue comme un enfermement n'en est que plus forte.





Photographies 4. De haut en bas, exemples de clairières dans différentes régions boisées :
  • bourg de Gentioux sur le plateau de Millevaches entouré majoritairement de Douglas et de quelques chênes ;
  • village de Wengelsbach, commune de Niedersteinbach dans les Vosges du Nord entouré d'épicéas et de hêtres ;
  • maisons isolées sur la commune de Roquebrune-sur-Argens dans les Maures entourées de chênes-lièges et chênes verts. NB : la diminution du couvert végétal dans le périmètre immédiat des habitations est le résultat d'actes de débroussaillement DFCI.
© Claire Labrue, sauf la photographie du bourg de Gentioux, source mairie de Gentioux-Pigerolles.

Conclusion

Le résultat des enquêtes ethnographiques et l'analyse des dynamiques spatio-temporelles de la forêt et de l'habitat ont démontré que la culture ou l'absence de culture forestière est déterminante dans le sentiment d'enfermement, raison pour laquelle ce sentiment est plus ou moins tangible d'une région forestière à l'autre. Cependant il ressort de ce travail de prospection que sous l'effet d'une culture urbaine conquérante fragilisant les cultures rurales traditionnelles (Barthod, 2004, p.18), la perception de la proximité de la forêt tend à s'uniformiser et la lisière est devenue une clôture dont les habitants se servent (enfermement choisi) et/ou dont ils pâtissent (enfermement subi).
L'enfermement environnemental n'est pas équivalent aux enfermements sociaux  (carcéral, psychiatrique, socio-ethnique) dotés d'une plus forte empreinte territoriale. La forêt n'empêche aucunement les mobilités et les dynamiques, d'autant plus qu'elle est perçue par la société occidentale comme un espace de liberté de l'imaginaire, de déplacement, de promenade (Bachelard, 1957 ; Donadieu, 2007). La clôture sylvestre est avant tout paysagère.
Or, des mécanismes territoriaux sont à l'œuvre dans l'enfermement. S'il existe une imbrication spatiale et paysagère de l'habitat et de la forêt, il n'en demeure pas moins qu'espace urbain et espace forestier sont déconnectés. Ils se tournent le dos d'un point de vue territorial parce qu'il n'existe pas une gestion propre à cette interface inédite qui pourrait les réunir et qui remédierait de ce fait aux désagréments causés par la forêt proche. L'assimilation de la lisière à une clôture qui, par définition, rompt la continuité spatiale n'en est que renforcée. La rupture paysagère se prolonge par une rupture territoriale et sociale entre le monde forestier et ceux qui n'appartiennent pas à ce groupe-ci.

Mots-clés

Enfermement, clôture, forêt, habitat, culture forestière, clairière urbaine
Confinement, enclosure, forest, habitat, forestry culture, urban glade

Bibliographie

Arnould , P., « Nouvelles forêts, vieilles forêts, forêts de l'entre-deux (XIXe et XXe siècles) : rationalité économique et fertilité symbolique », dans Corvol, A. (sous la dir. de), Les Forêts d'Occident du Moyen Âge à nos jours, actes des XXIVe Journées internationales d'histoire de l'abbaye de Flaran, septembre 2002, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2004,  304 p., p. 253 sq.

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Auteur

Claire Labrue

Docteure en géographie.
UMR - CNRS 6042 GEOLAB, université de Limoges
Courriel : claire.labrue@unilim.fr


Pour référencer cet article

Claire Labrue
La forêt comme clôture : l'enfermement de l'habitat par la forêt
publié dans Projets de paysage le 18/07/2010

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/la_foret_comme_cloture_l_enfermement_de_l_habitat_par_la_foret

  1. Inventaire forestier national.
  2. Food and Agriculture Organization of the United Nations.
  3. Du moins, pour les forêts tempérées.
  4. L'alvéole est un modelé symétrique aux formes molles, au dénivelé relativement faible et à l'étendue restreinte. Ses deux versants sont composés d'amont en aval d'une cloison, d'un replat et d'un fond tourbeux. Voir : Valadas, B., « Les Hautes Terres du Massif central français. Contribution à l'étude des morphodynamiques récentes sur versants cristallins et volcaniques », thèse de doctorat d'État de géographie, université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2 volumes, 1984, 927 p.
  5. Ce cas de figure soulève quelques remarques et interrogations notamment juridiques quant à la gestion de l'interface entre espace urbain et espace forestier. Premièrement, la maison en question est une maison de lotissement relativement récente construite bien après la plantation forestière des parcelles avoisinantes. Ces dernières vont certainement conserver une vocation forestière pour bien des années encore. Deuxièmement, le panneau solaire n'aurait-il pas pu être exposé à l'ouest et non à l'est pour contourner le désagrément de l'ombre portée matinale ? Troisièmement, il est délicat d'imposer au propriétaire de reculer sa forêt de plusieurs dizaines de mètres, car il est dans son droit de planter jusqu'à la limite de sa parcelle. S'il accepte de la reculer, qui doit se charger de financer l'ouverture et surtout son maintien, est-ce seulement au propriétaire ? Quatrièmement, s'il existe une servitude de vue, il n'existe pas juridiquement une servitude d'ensoleillement.
  6. Parc naturel régional des Vosges du Nord, Charte 2001-2011, annexes et plan du parc.
  7. L'ouverture des clairières est maintenue par une réglementation des boisements qui interdit toute plantation (et replantation) et par le pâturage bovin de Highland Cattles, à l'initiative du PNR des Vosges du Nord, afin d'éviter l'enfrichement des prairies de fond de vallée.
  8. Défense de la forêt contre les incendies.