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La construction symbolique du territoire

L'approche ethnologique appliquée au cas de l'étang de Berre : le rôle de la parole habitante

The Symbolical Construction of the Territory

The Ethnological Approach applied to the Case of the Pond of Berre: the role of the inhabitants' word
04/01/2012

Résumé

Le territoire de l'étang de Berre (Bouches-du-Rhône) a été radicalement transformé par le développement industriel et commercial des années 1960 et 1970. Son paysage, autrefois reconnu comme pittoresque, a disparu des représentations collectives. Quelle méthode mettre en oeuvre pour accéder à une compréhension fine du phénomène symbolique qui s'est opéré ici ? Et sur quelles valeurs s'appuie l'édification d'un paysage collectif apprécié ? La méthode proposée a cherché à développer des pistes dans ce sens en s'appuyant sur une mise en valeur de la parole des habitants.
The site of the Pond of Berre (l'étang-de-Berre, Bouches-du-Rhônes) has been radically transformed by the industrial and commercial development of the 1960s and the 1970s. Its landscape, which was formerly considered as picturesque, has vanished and is now missing from the collective representations. Which method could be implemented, in order to have access to a subtle understanding of the symbolical phenomenon that occurred? And, upon which values can the building of a popular collective landscape be carried out? In order to develop some leads in that sense, the suggested method relied on the enhancing of the inhabitants' word.

Texte

Retour sur la construction symbolique du territoire

Revenir sur un article rédigé dans certaines conditions spécifiques dix ans après offre l'occasion d'un exercice un peu étrange. À cette époque, l'article était destiné à explorer une « méthode possible » d'investigation d'un territoire complexe et étendu, sous l'angle paysager : l'étang de Berre.
J'avais déjà accumulé un certain nombre d'éléments historiques, économiques et sociologiques qui m'avaient permis de dresser un tableau du site, autour du périmètre des dix communes limitrophes à l'étang. Pour en résumer le contenu, le site avait traversé quatre périodes distinctes du point de vue de la constitution de son paysage et il se trouvait dans une période de disqualification en grande partie due à l'héritage d'une phase de développement industriel. Cette dernière avait en effet généré de nombreuses pollutions et était associée à un nombre important de transformations du territoire dans le cadre d'aménagement routier et de son développement économique, à travers des zones industrielles.
La situation semblait évidente, et un consensus animait localement l'acteur politique pour aller dans le sens d'une réhabilitation des lieux. Mais une fois l'intention formulée, aucun moyen ne se mettait réellement en place, et la situation semblait s'enliser dans des débats de personnes. La réhabilitation de l'étang était en phase de devenir un argument, voire un instrument politique, et aucun acteur n'avançait de projet concret allant dans le sens de cette réhabilitation. Un acteur d'État avait donc été missionné, un GIP, le Gipreb, dont l'objectif était de fédérer dans un premier temps les élus autour d'une réhabilitation écologique consensuelle. Elle se focalisait sur une amélioration de la qualité de l'eau polluée à ce moment par deux facteurs dominants : les eaux de déversement de la centrale hydroélectrique de Saint-Chamas et les débordements récurrents des stations d'épuration périphériques sous-dimensionnées pour la population résidente.
La situation en était donc là, et ayant déjà eu l'opportunité de réaliser une étude historique1 des représentations paysagères du site, j'avais réussi à faire émerger des représentations dominantes du site pour chaque période identifiée. Mais la posture d'analyse à adopter dans le cadre de la thèse me donnait l'occasion de revenir sur cette première étude générale pour en tirer un approfondissement significatif. Quel était le sens du devenir de ce territoire, et d'où me placer pour en avoir une vision « objective » ? Car en tant qu'architecte ayant entamé un cursus de recherche théorique, plusieurs questions se posaient à moi. D'abord, sans doute avais-je emprunté cet itinéraire « atypique2 » parce que la pratique de l'architecture, telle que j'avais pu l'exercer en agence ou dans des organismes d'étude, ne répondait pas à mes motivations profondes. J'espérais donc pouvoir formuler dans le cadre de cette recherche ce qu'il me semblait essentiel d'avancer pour compléter un exercice professionnel incomplet.
En particulier, une des vocations principales de l'architecture et, par extension, de l'aménagement du territoire était d'offrir des espaces de vie qualifiés à la population. Or, il n'existait finalement aucun moment ni lieu pendant lesquels l'architecte et l'habitant entraient en relation pour exprimer, d'un coté leurs attentes ou leur ressenti, et de l'autre l'explicitation d'une démarche complexe contrainte par de nombreux paramètres sur lesquels l'architecte n'avait pas toujours la possibilité d'agir. L'idée que l'architecture, ou la production du territoire, pouvait être à la rencontre de ces deux conceptions ne semblait mobiliser personne. Ni les architectes qui s'estimaient les gardiens d'un savoir « supérieur », ni les usagers qui identifiaient mal la fonction de l'architecte, sauf quand ses productions s'avéraient défectueuses.
Concernant le paysage, le décalage entre une perception locale et les artisans de la formation des lieux restait très similaire, en dehors du fait que le paysage ressortait, de manière encore plus flagrante que l'architecture, du domaine public, de par son double caractère social et subjectif. Et, donc, la question d'un dialogue autour d'un objet partagé se posait de manière plus pertinente. De plus, de par la filiation dans laquelle je m'étais positionnée3, la notion de « paysage » ne s'envisageait pas seulement dans les termes d'un objet que l'on contemple depuis un point de vue dominant, mais également dans les termes d'une relation complexe qui engage la conception de la nature et du rôle qu'on lui donne à jouer dans la société humaine.
Le paysage se composait à la fois d'un objet concret : le territoire, ou la configuration physique des lieux, et d'un ensemble de relations symboliques mouvantes, enchevêtrées, et multiples, qui se manifestaient à travers des représentations. Et celles-ci s'avéraient capitales car elles donnaient le sens des actions que l'on entreprenait à titre individuel ou collectif sur l'aménagement et l'entretien des lieux. Il me semblait donc extrêmement légitime de trouver les moyens pour accorder une place plus importante aux représentations émises par les usagers des lieux, surtout qu'il apparaissait sur mon terrain des blocs de représentations différentes relativement à la position adoptée par les acteurs. L'étude des représentations individuelles et collectives se présentait de toute façon comme le moyen pour accéder au sens, à travers l'analyse du contenu des relations que les habitants développaient à l'égard de leur espace de vie.
Encore fallait-il trouver une méthode opérationnelle qui fournisse des informations que l'on pourrait ensuite réinjecter dans une réflexion productive sur le territoire, c'est-à-dire une pensée que les aménageurs pourraient entendre et associer à leur réflexion.

Un autre point m'importait : donner des garde-fous pour qu'une situation pareille ne puisse plus se reproduire une autre fois. Effectivement, le site de l'étang de Berre avait amorcé son développement industriel dans les années 1930 avec l'implantation de plusieurs raffineries, mais le projet de développement proposé dans le cadre des métropoles d'équilibre et du travail de l'Oream4 avait perdu toute mesure relativement à la prise en compte du site. Et ce décalage d'échelle s'était manifesté avec une violence particulièrement grande à l'occasion de la crise économique de 1973 qui avait imposé une révision immédiate à la baisse des projets de développement, laissant un territoire marqué par des infrastructures démesurées bien que correctement intégrées. Le paysage était devenu le support du développement industriel et il avait négligé à cette occasion son ancienne configuration rurale. Tout cela sans que jamais personne ne se soucie des conséquences en termes de rejets polluants aquatiques ou aériens, tout cela en se justifiant par le développement économique et le mieux-être apporté par la société moderne...
Il en reste aujourd'hui un paysage irrémédiablement transformé. Il n'est pas question de regretter une ancienne configuration bucolique, qui persiste d'ailleurs en de nombreux endroits, mais de comprendre comment une gestion « raisonnée » du développement, faisant surtout intervenir des acteurs à différentes échelles du territoire, aurait pu se donner les moyens d'une mesure et d'une intégration fine dans une situation existante. Un simple phasage des réalisations aurait transformé la vision du projet, et aurait pu mobiliser la population. Il en reste aujourd'hui une configuration inaboutie, mal maîtrisée, oscillant entre le laisser-aller et un aménagement presque autoritaire. Et des habitants, dont la moitié est très récente et vient d'ailleurs, qui ont perdu leurs attaches, leur attachement à une terre, qui les regrettent ou les ignorent comme y invite la vie quotidienne moderne.
Je crois que la mesure des choses vient d'une attention aux lieux, aux autres, et que cette attention aux lieux est en premier lieu induite par la notion de paysage. Cette attention aux lieux passait auparavant par la mise en œuvre de techniques d'exploitation des ressources à l'échelle de l'individu par des pratiques de jardinage, d'agriculture, de chasse et de pêche, d'entretien des berges et des voies d'eau, de construction avec les matériaux locaux. Toutes ces pratiques ont disparu. Que reste-t-il pour retrouver cette proximité ? Elle est sans doute à réinventer en harmonie avec nos usages à travers la formulation d'une attention neuve et respectueuse des lieux qui donne le sens d'une occupation humaine qui ne soit pas destructrice, mais conciliante.
De quelle nature pouvait alors être l'intervention extérieure, comment la canaliser, l'orienter, lui permettre une adaptation optimale tout en respectant des attentes économiques et urbaines ? Partant de cette idée qu'il fallait replacer « la personne » au centre des préoccupations, il me semblait que le ressenti des habitants pouvait m'apporter des réponses valables. L'anthropologie, l'entretien de terrain et son analyse, seraient mes outils. J'essayais donc de m'approprier du mieux que je pouvais cette méthode d'enquête de terrain, me concentrant sur la notion de symbolique et définissant des catégories me permettant d'aborder de manière « épaisse » la relation au paysage, à travers les notions d'identité, d'altérité, de sens et de valeur des lieux. L'entretien devait me permettre d'accéder au cœur des choses, au cœur de cette relation symbolique constitutive et d'aller également au-delà des archétypes existant sur le paysage, et qui n'en retenaient qu'une vision très partielle. Cette approche serait l'occasion de comprendre (et presque de participer à) l'élaboration de ce sens du paysage. L'article rédigé à cette époque explicite en détail et de manière réflexive les différentes étapes de mise en œuvre de ces entretiens et l'interprétation de leurs résultats.

Quel commentaire en faire aujourd'hui ? On peut dire que la réalisation des entretiens aurait nécessité une conduite plus fine. L'entretien ouvert aurait pu être conduit par un certain nombre de thématiques liées à la définition des lieux, à la référence aux modèles, etc. En fait, le contenu de l'entretien, tel que je l'ai réalisé, donne plutôt le sens de la construction d'un discours de positionnement de soi sur le territoire, plutôt que celui d'une projection identitaire dans les lieux. Mais ce penchant des personnes interrogées à indexer leurs parcours personnels relativement à la question de leur définition des lieux n'est pas du tout inintéressant. Il m'a permis d'accéder à cette prise de conscience du rôle de l'investissement de la personne à travers des opérations techniques qui élaborent les symboliques des espaces de vie.
Finalement, en cherchant à compléter ce qui dans l'image de paysage me semblait pauvre, je me suis retrouvée à interroger les manières dont les techniques humaines donnent des supports pour s'approprier le monde. Et puis, étant donné la multiplicité des paysages qui s'offraient, il fallait penser à leur restitution et notamment à la forme que celle-ci pourrait prendre.
Deux questions se posaient alors : en fonction de quels critères allais-je préférer telle ou telle représentation ? Et à quelle réalité opérationnelle ces représentations pouvaient-elles renvoyer ? Si c'était bien « en considération de sa propre personne, de ce moi placé au centre de son activité » que le locuteur s'exprimait, son discours avait la forme d'un récit/mise en scène de son existence. Quels rapports serais-je susceptible d'y établir avec « cette vision stratégique du territoire » faite d'intentions de développement mises en tension avec des désirs de conservation ? À un moment de la réflexion, l'objet initial se perdait et dérivait vers d'autres questionnements, tout aussi essentiels en ce qui concerne la conception de la relation au territoire, mais qui ne servaient plus directement ma problématique de « territoire paysager ». En y réfléchissant, il s'y trouvait une dialectique fondatrice que je n'ai pas su exploiter. J'ai formulé un récit de synthèse à caractère symbolique dont le principe était d'associer une quête identitaire individuelle au parcours aventureux et incertain sur un territoire, puis d'autres formes, encore plus éloignées des problématiques de développement territorial, se sont présentées.
Des points de vue de la mobilisation des différents acteurs associés au lieu, ce récit a été l'occasion de mettre en scène symboliquement un ensemble de difficultés liées à la réinvention d'une identité sur des bases incertaines. Il a permis de poser un ensemble de questions, liées à l'identification des éléments qui « empêchent » le processus de se mettre en place. Il aurait ensuite fallu organiser la hiérarchisation de ces éléments, pour ensuite faire l'inventaire des moyens à disposition pour, soit y répondre de manière frontale, soit trouver des moyens de les contourner. Et pour enfin, dans un dernier temps, organiser une stratégie d'action globale, à long terme, en plusieurs étapes, avec des temps de bilan/réorientation éventuelle. Tout ce processus convoquant évidemment différents supports, partenaires, outils, financements et questionnements...

On peut en conclure que chaque motif paysager identifié et retenu dans le cadre de ces entretiens s'est doté d'une tonalité sensible, d'une épaisseur affective, qu'il n'avait pas auparavant, quand il s'associait à des formes graphiques strictes de définition picturale d'un paysage. Finalement, à l'issue de cette analyse, deux grandes catégories de représentations émergent : celle de l'usager, proche et dépendant de ses usages, qui ne demande qu'à inscrire ses pratiques dans un horizon signifiant, et celle des acteurs du territoire, obnubilés par la « fonctionnalité » d'un espace, mais incapables d'introduire une dimension symbolique dans leur conception, comme si eux-mêmes n'habitaient pas le territoire.
Un autre facteur intervient aujourd'hui dans ce regard en arrière. J'ai changé de posture professionnelle. Je ne me situe plus dans cette brèche inconfortable dans laquelle je m'étais placée en me distinguant d'un exercice professionnel appliqué, mais en n'ayant pas véritablement développé d'argumentaire, de propos politique me permettant de faire de la position critique ma posture. Je n'étais ni maître d'œuvre, ni chercheuse. J'étais artiste et souhaitais faire des choses qui auraient du sens à transmettre. J'ai trouvé une position que l'on pourra trouver étonnante de l'extérieur, mais qui correspond mieux à ce point à la fois neutre, mais engagé, que je cherchais : je suis entrée dans le corps des AUE5, en section patrimoine, et me destine à devenir ABF6.
Je voulais alors juste préciser que le point de vue de l'ABF, traditionnellement perçu comme celui d'un conservateur7, n'est en fait pas de cette nature. Il préserve, mais pas un état de choses figées. Il agit dans le sens de la valorisation de qualités existantes, ou non d'ailleurs. Et le paysage, qui n'est pas strictement inscrit dans ses compétences, constitue pourtant une notion majeure sur laquelle il peut intervenir dans un sens positif. Mon mémoire de fin d'études va justement viser à mettre en avant cette compétence qu'il pourrait avoir dans le domaine du paysage, compétence d'expert qu'il développe par ailleurs dans le domaine du patrimoine bâti.
Quels seraient alors les moyens pour agir réellement sur ces paysages dont il contrôle aujourd'hui exclusivement les démolitions en site classé, et les constructions en site inscrit. Ce qui nous amène directement à la question des espaces publics, à la question des moyens de gestion de « ces vides » qui constituent notre paysage par défaut, et dont la gestion appartient aux services techniques. Ce vide difficile à gérer en espace bâti ne devient-il pas « paysage » dès qu'on sort de la ville ? Et quels seraient les moyens pour gérer véritablement des paysages sans pour autant poser des interdits définitifs dessus ? J'espère pouvoir répondre à ces questions en présentant le cas de l'OGS8 de Navacelles, et des opportunités qu'elle offre. Le projet de l'agence TER sur Toulouse, en collaboration étroite avec le maire, pourrait dans ce cadre figurer une piste d'intervention possible.


Comment se matérialise l'articulation de sens entre les projets territoriaux et leur mise en application sur le terrain : quelle est la perception du territoire de l'étang de Berre par ses habitants aujourd"hui9 ?

L'objet de la thèse est d'étudier un territoire complexe, au passé récent mouvementé sur le plan de l'aménagement et dont les conséquences se font aujourd'hui sentir sur le plan de la perception de son identité : l'étang de Berre. Le titre actuel de la recherche propose « la construction symbolique du territoire ». Il situe le champ théorique à travers lequel on envisage cette étude. Dans cette perspective, l'ethnologie paraît être la meilleure méthode pour chercher le lieu de l'articulation symbolique entre l'individu et son milieu de vie et la manière dont s'opère cette construction du sens de cette relation. L'interview de terrain, dans ce qu'elle peut apporter de spécifique, constitue à ce titre un outil incontournable de la méthode.

Partant de la notion de paysage, comment j'en viens à mettre en place des interviews de terrain ? Quelles attentes sont les miennes par rapport à ces interviews de terrain ? Comment vais-je les rendre explicites ? Au sein de quel contexte méthodologique ? Pour leur accorder quelle place dans ma thèse ?

Les motivations pour adopter une démarche ethnologique viennent de la constatation du « manque » que me donnent les autres approches des sciences humaines dans leur manière d'envisager le territoire. Elle ne me donnent jamais le sens des pratiques que je décris. L'analyse des représentations du territoire m'a fourni une collection d'images du lieu mais elle ne m'a pas permis d'atteindre le processus de son élaboration symbolique. L'ethnologie est une discipline qui accorde une valeur particulière à la dimension symbolique. Est-il possible d'adapter la démarche ethnologique à un territoire aussi vaste et aux problématiques contemporaines tel que l'étang de Berre pour y faire émerger le mécanisme d'élaboration du sens ?
L'approche de terrain paraît incontournable à un moment de ma recherche : quand les autres approches ne me satisfont pas entièrement, et qu'il me manque toujours quelque chose, quand je veux dépasser le regard en surplomb et « m'investir » personnellement et physiquement sur le terrain. Je veux dépasser le point de vue distant pour aller sur les lieux, faire l'expérience du terrain et rapporter cette expérience à travers la parole des habitants, dans la mesure de leur implication. Je cherche le moyen d'aborder l' échelle territoriale tout en restant à la dimension humaine. Cette dernière va se manifester dans les données recueillies sur le terrain. Quels documents vais-je savoir y trouver?
La démarche ethnologique exige l'implication du chercheur. L'observation participante prendra ici la forme de l'enquête de terrain. À travers des entretiens ouverts, elle cherche à faire apparaître l'articulation symbolique de la relation de l'habitant à son territoire. Les catégories suivant lesquelles s'ordonne cette relation seront celles utilisées par l'ethnologie.

On organisera les propos recueillis suivant les thématiques de l'identité, de l'altérité, et de la relation symbolique. L'ethnologie développe sa démarche en trois temps : l'observation qui conduit d'abord au choix des documents, puis la collecte, l'enregistrement et la description des ces données, qui ordonnent le contenu d'un corpus, et enfin la restitution et l'expression du sens de ces données à travers des formes « parlantes », qui permettent de communiquer les conclusions de la recherche.
Afin d'évaluer la validité de l'approche ethnologique sur le territoire, nous appliquerons cette démarche en trois temps au cas d'une interview réalisée sur le site. L'élaboration des questions de l'interview demande réflexion. Je me demande comment trouver les bonnes questions pour que la parole des habitants s'exprime le plus librement et de la manière la moins déterminée possible ? Comment restituer le sens que l'habitant donne à son expression et comment rattacher cette expression à notre problématique territoriale ? Quelles « catégories symboliques » émergent finalement de cette expression du territoire et quelle forme sera la plus juste pour restituer le contenu du propos émis par l'habitant ? Il s'agit de présenter une démarche ethnologique et sa mise en application sur un site précis pour tester sa pertinence par rapport aux problématiques spécifiques à l »étang de Berre.

1er temps : L'observation et l'implication personnelle du chercheur

L'observation et l'implication personnelle du chercheur

L'observation s'occupe de la relation immédiate du chercheur au terrain à travers son regard et l'ensemble de son implication sensorielle. L'observation construit le contenu de mon intuition et me permet ensuite de choisir tel document plutôt qu'un autre en fonction de sa capacité à évoquer la spécificité du lieu. Dans le cas de l'interview, il s'agit de savoir, à partir de cette observation, quelles vont être les questions les plus justes à poser. Elles doivent se trouver à la convergence de trois problématiques : les problèmes spécifiques du terrain, les problématiques générales concernant le territoire et son analyse et les problématiques apportées par l'ethnologie.
L'observation, c'est la qualité d'une attention, d'une ouverture, c'est une disponibilité. L'observation détermine les critères suivant lesquels va s'organiser la description. L'observation est une technique de compréhension.

L'implication du chercheur : le sens de la découverte

Le site de l'étang de Berre possède une représentation emblématique industrielle et très négative. D'autres représentations collectives font appel à des modèles plus positifs, mais ne sont pas « crédibles ». Cette dimension positive surgit par nécessité pour combattre et atténuer l'identité industrielle écrasante. Elle s'appuie sur des stéréotypes parfois un peu trop décalés pour parler du site : des images traditionnelles de la Provence, de la Camargue... Finalement, aucun visuel n'assume la dimension industrielle du territoire, aucune image ne réussit à faire la synthèse de son double aspect industriel et naturel, aucune représentation ne peut réunir deux visions qui s'appuient sur des esthétiques antagonistes. Mais cette absence de représentation « complète » du territoire vient peut-être du caractère simplificateur de l'image, c'est-à-dire de la nature de la représentation utilisée. L'image ne convient peut-être pas au cas de l'étang de Berre dans la mesure où elle est incapable d'en proposer une vision complexe. Elle peut alors être compléter par la parole habitante.

Le choix des documents significatifs : la localisation de la dimension symbolique

Je fais une interview pour atteindre une relation symbolique que la représentation des paysages ne me donne pas. Elle doit m'apporter une dimension que je ne connais pas encore. Il faut que je cerne ce que j'attends pour que mes questions permettent à ce manque d'apparaître. C'est la pratique des lieux qui me fait défaut, le quotidien, les usages liés au site, les problèmes concrets posés par le territoire et la manière dont les gens vivent ces contraintes. Ayant déjà accumulé un certain nombre de métaphores, j'ai une idée assez précise du terrain sur lequel je m'aventure. J'ai constitué un catalogue d'images emblématiques qui a été élaboré à partir de représentations collectives, mais je ne sais pas de quelle manière ces représentations concernent chaque habitant. Je veux constater la mesure du décalage entre les représentations collectives et le point de vue individuel, et la nature de ce décalage. Les représentations collectives me fournissent seulement des archétypes alors que je cherche une articulation symbolique. Elle ne s'explicite pas dans l'image mais devrait apparaître dans la parole des habitants.
La dimension symbolique est une articulation dont il faut donc que je fasse l'inventaire des termes dans un premier temps afin de pouvoir m'attacher à la relation suivant laquelle ils s'ordonnent ensuite. Puis j'identifierai à travers quelle expression ces termes établissent leur cohérence.

La mise en œuvre de la production des documents

L'approche ethnologique propose une spécificité par rapport aux autres disciplines des sciences humaines et notamment par rapport à l'approche sociologique : elle s'appuie sur l'implication du chercheur, sur sa participation aux phénomènes qu'il étudie, sur la mise en valeur de ses impressions personnelles.
« Réaliser une enquête, c'est interroger un certain nombre d'individus en vue d'une généralisation10 », nous dit la sociologie, quand l'ethnologie répond : « l'anthropologue s'assigne comme tâche de penser l'autre11 », dans le contenu de la relation à l'autre. Son propos est d'atteindre le lieu, le mécanisme de l'élaboration de l'identité.
Dans mon cas, l'objectif ne peut pas consister en une généralisation dans la mesure où il s'agit de comprendre un processus et non pas de faire surgir un « phénomène social ». Je n'ai donc pas besoin des statistiques : ce n'est pas la quantité qui va me dire la qualité. La question du sens commun est une question d'une autre nature. Je ne cherche pas à élaborer un modèle commun simplifié, mais une représentation qui se complexifie au fur et à mesure de l'accumulation des interviews. Par contre, la question de la représentativité me concerne : chaque parole doit contribuer à l'enrichissement du tableau final. La représentativité de la parole ne se situe pas dans l'identité des éléments, mais dans les rencontres et dialogues possibles qui s'établissent d'une parole à l'autre. L'enquête constitue un moment fondamental de la démarche ethnologique, celui de la rencontre de l'autre. L'ethnologie place une grande partie de son travail dans la qualité de cette relation.
Je me suis appuyée sur deux modèles pour élaborer mon questionnaire : une enquête sociologique réalisée sur le même territoire que moi12 qui m'a permis de m'en distinguer et de choisir les thèmes qui concernaient spécifiquement ma problématique : l'environnement, l'industrialisation, la pollution, l'aménagement..., et une enquête de terrain sur la perception d'un territoire par une population : le questionnaire établi par Nathalie Dumont-Pillon dans le marais Vernier, et destiné à faire apparaître les « conditions d'adhésion à la politique de conservation des zones humides » à partir de la mise en valeur des pratiques locales et de la notion « d'habitabilité13 ». Les principes fondamentaux d'élaboration du questionnaire suivent la méthodologie de l'ethnologie. Le contenu des questions a été établi en rapport avec les problématiques de terrain, mais il s'inscrit aussi suivant des problématiques territoriales plus générales. Les questions doivent s'adapter aux différentes situations et personnes rencontrées. Elles organisent la canalisation du champ des réponses en articulant leur contenu aux pratiques du territoire et à l'implication physique de la personne interrogée. Elles ont pour objectif de faire apparaître la particularité de chaque propos et choisissent un support d'enregistrement qui permettent de mettre en valeur cette expression. « Il n'y a pas de bonne réponse seul votre avis sur la question comptes. » Quelques principes ethnographiques me concernent directement quand j'élabore les questions. Je choisis d'utiliser la question ouverte parce que les questions fermées appellent des réponses connues, déterminées à l'avance entre plusieurs alternatives. Elles illustrent des choix, mais aucune articulation symbolique : elles permettent de vérifier la pertinence des critères de choix. Je ne cherche pas à généraliser un mode de pensée que j'aurais établi à l'avance, mais plutôt à découvrir une forme de pensée spécifique et sûrement différente de celle que j'aurais imaginée. Il s'agit d'accéder à la possibilité de l'expression de la différence et non pas celle des similitudes. Je veux amener chaque personne à me parler de son expérience, de son vécu par rapport au territoire, des pratiques qu'elle y a développées. Je ne veux pas élaborer un inventaire, mais faire apparaître des enchaînements logiques, des articulations de sens qu'elle établit entre les pratiques et les représentations des pratiques. Je la questionne indépendamment de tout critère social ou sociologique.
Je recherche la spécificité de son expression. Le questionnaire ne doit surtout pas le restreindre, ou le cantonner dans un rôle. Au cours de cet échange, je lui indique forcément un rôle à jouer puisque j'impose les règles du jeu qui s'instaure entre nous. Je lui demande de s'exprimer en tant qu'individu et non pas en tant que représentant d'une fonction sociale, même si on n'échappe jamais à son rôle social. Mais je voudrais permettre à chacun d'accéder à son expression personnelle afin qu'il ait le moins recours à des images stéréotypées. La qualité du propos réside dans sa personnalisation, dans la variété des expressions individuelles. L'expression a la forme d'un sens, le sens de la relation au territoire.
Je me place également dans la même position qu'eux. Je leur demande de m'apprendre quelque chose qu'ils connaissent et que j'ignore dans le cadre d'un échange verbal. L'ethnologue a le même statut que celui qu'il étudie, il n'est pas en surplomb, mais à ses cotés. D'ailleurs, il ne l'étudie pas, il doit apprendre à le comprendre, à participer au sens de ses mots. L'interview doit laisser exister toutes les nuances du discours. Le contenu d'une interview, c'est à la fois tout ce que la personne raconte, mais aussi tout ce qu'elle omet, ses silences, ses hésitations, ses suspensions. C'est dans les mouvements imperceptibles et très vites perdus que j'accède au sens des mots utilisés pour communiquer une relation à l'espace. D'où le problème du support d'enregistrement (photographie, son, notes, film...) et de ma capacité à faire émerger du support le contenu réel du propos. Et dans cette demande que je formule, je me mets à leur disposition pour leur communiquer mon expérience personnelle, ma représentation du territoire de l'étang qui peut alimenter leur imagination en retours.
Je fais attention à distinguer absolument mon attente de chercheur du contenu de notre échange. Dans cette relation que j'établis à l'autre, je ne vais poser que des questions qui le concernent, des questions concrètes liées clairement à sa pratique du territoire : elles embrayent directement sur la réalité d'une situation vécue. Je ne lui demande pas de me donner des réponses mais bien de me faire partager son expérience du site, en m'indiquant le sens qu'il a placé dans son vécu. C'est une expérience intime que je leur demande. Vont-ils avoir envie de me répondre ? Je les inciterais, dans la mesure du possible, à avoir recours à des descriptions car elles indiquent le lieu de l'articulation primaire. Pour voir s'il y a un mode de structuration fort de la vue d'ensemble : la description du paysage est une échelle particulière de perception du territoire.
J'ai donc élaboré le questionnaire en plusieurs étapes, en précisant à chaque fois un peu plus les questions, et de manière à ce qu'elles s'enchaînent. J'ai laissé le maximum d'ouverture dans la possibilité d'y répondre et la place indispensable à l'initiative individuelle. Je pose des questions neutres qui impliquent chacun sur le mode du vécu, à travers un questionnaire qui s'adapte aux différents acteurs auxquels je vais m'adresser.
Le questionnaire sera donc établi suivant des orientations thématiques, mais en laissant toute la part de liberté à la spécificité du discours individuel. C'est bien l'agencement que chaque individu fait de ces différents éléments qui m'intéresse et non l'inventaire strict des contenus des thèmes. Il faudra cependant identifier dans un premier temps le contenu des thèmes pour en organiser la structuration par la suite. Le principe doit permettre et autoriser la particularité de chaque mode d'élaboration du sens.
Les thématiques sont choisies suivant les différentes dimensions de l'espace de vie : le lieu de vie, d'habitation, les pratiques liées à l'espace familier, le lieu de travail et les déplacements quotidiens, les loisirs, les pôles d'attraction territoriaux, la pratique de l'étang, et suivant les thèmes spécifiques au site, tels que les problèmes de la pollution, de l'aménagement, et du rapport à l'avenir. L'ensemble des questions doit permettre de constituer un propos continu, et de cerner peu à peu l'identité du site, pour finalement constituer un système cohérent et élaborer un système de représentations autonomes. « Le but poursuivi par l'entretien libre est d'essayer de comprendre le contexte, les besoins, les motivations, les exigences, les solutions apportées par l'expérience, c'est-à-dire l'univers perçu par le sujet comme présentant des solutions au problème, le niveau auquel cet univers est perçu, ce qu'il contient, etc., la création et la transformation des attitudes liées au problème, les processus de décision que celui-ci entraîne14. »

2e temps : la description et l'analyse du contenu

Cette phase concerne donc l'enregistrement et la récolte des documents, pour en établir un corpus cohérent et en organiser une synthèse instructive et productive. La description concerne le choix d'un modèle de mise en ordre suivant une structure significative. Elle récapitule les conclusions de l'analyse de situation. Elle les illustre à travers des documents synthétiques. Elle structure son énonciation suivant les catégories qui intéressent l'ethnologie : l'identité, l'altérité et la relation symbolique.
J'organise les modalités du déroulement de l'interview en fonction du rythme de mes visites auprès des responsables des différentes communes concernées, et je me laisse guider par le réseau des gens que je rencontre sur le site. J'essaye, dans la mesure du possible d'être introduite par quelqu'un de familier afin de ne pas apparaître trop « étrangère ». J'enrichis au maximum le réseau que je mets en place, en diversifiant les lieux de résidence, l'âge, la situation socioprofessionnelle des personnes interrogées. La question de la représentativité, de la validité du questionnaire se pose à un moment : quel est le groupe que je construis ? J'analyse donc ici le cas de François Delloue, adjoint à l'environnement de la mairie de Saintt-Mitre-les-Remparts, dont j'ai recueilli le propos le 5 mai 2000, au cours d'un entretien de deux heures et demie, à la maire de Saint-Mitre.
Les catégories utilisées par les ethnologues ne sont pas toujours très précisément définies dans la mesure où leur contenu doit s'adapter à chaque fois à une situation inédite. Elles s'articulent cependant toujours autour des trois thématiques de l'identité, de l'altérité, et de la relation symbolique. Marc Augé15 utilise les trois termes d'identité, de relation et d'histoire : pour lui, l'expérience ethnologique met en jeu les notions d'altérité, d'identité et de pluralité. Dans le cadre de notre application au territoire, ces trois notions doivent se doter d'un caractère spatial, qui reflète les différentes échelles du territoire, et d'un caractère temporel, qui concerne plus directement le processus de production du territoire. Ces caractéristiques temporelles et spatiales doivent émerger du point de vue de l'habitant, de sa perception locale des lieux. Elles s'organisent suivant les trois dimensions symboliques qui structurent l'espace humain : le moi, le toi et l'autre. Ces trois catégories élaborent une proxémique16 simplifiée constituée par les trois « échelles symboliques » du territoire.
« C'est en considération de sa propre personne, de ce moi placé au centre de son activité que le premier locuteur a commencé à exprimer ses rapports avec les choses qui l'entouraient. Et pour ce faire, il a eu recours aux positions de son corps et aux gestes de sa main, dans les différentes directions de l'espaces17. »
Les outils de l'analyse linéaire s'appuient sur l'identification des éléments de la description paysagère et des citations de lieux, sur les métaphores, les ambiances, les modèles, les éléments historiques, le rôle de la mémoire, la dimension temporelle, l'évocation de l'étang lui-même, l'implication personnelle et les différentes échelles de perception et sur la définition des acteurs et de leurs rôles respectifs. Ces catégories me permettent d'accéder au niveau symbolique pour dresser le « tableau » de l'étang de Berre tel qu'il nous est proposé par François Delloue.
« Il est impossible de discuter sur un objet, de reconstituer l'histoire qui lui a donné naissance, sans savoir d'abord ce qu'il est ; autrement dit, sans avoir épuisé l'inventaire de ses déterminations internes18. »
Cet inventaire du contenu sera ensuite ordonné suivant les déterminations ethnologiques. L'analyse de contenu doit ensuite déboucher sur une analyse symbolique qui se préoccupe de la mise en valeur des liens, des enchaînements logiques utilisés, et des rapports qui émergent finalement entre les images : le territoire élabore son histoire, compose son tableau, son ambiance dramatique, et la mise en scène de ses acteurs. L'objectif est bien d'identifier les termes en fonction desquels on se construit une image du territoire et de saisir l'articulation de ces termes. L'identité s'exprime à travers l'inventaire d'un certain nombre de traits de caractère. Ils se manifestent sous la forme de métaphores liées au contexte. La première concerne la vague de population des années 1960, son excès, le sentiment d'« invasion » qui en a résulté : « des vagues de population par mil­liers, la grosse vague d'urbanisation ». Il faut désormais se défendre face à cet ennemi toujours potentiellement présent, qu'il prenne la forme de l'urbanisation sauvage, du risque d'incendie ou industriel ou celui de la pollution. Il s'incarne dans les traits du pollueur attitré : EDF.
Les métaphores ont recours à des modèles. Deux villes emblématiques situées à proximité font référence : Aix, « une plus jolie ville que Marseille », mais qui « a tendance à se dégrader un petit peu à cause de l'urbanisation périphérique » et la « qualité de la vie à Marseille, qui est due pour une très large part au fait que cette ville n'est pas, n'a jamais été le fruit de l'urbanisme ». Marseille n'est pas belle, mais on y est heureux, « et c'est certainement pas le pouvoir parisien qui changera quelque chose à Marseille et c'est heureux ». On a cependant conscience d'être « une ville dortoir » de la région de Fos et de l'étang de Berre.
Le site possède aussi certaines qualités matérielles intrinsèques. Pour cette raison, « les gens ont fait des raffineries sur l'étang de Berre parce que c'était pratique... parce qu'il y avait de l'espace ». Il est aussi devenu la zone industrielle des villes à proximité.
L'étang est un élément fort de l'identité du lieu. Il circonscrit le périmètre dans lequel le naturel peut à tout moment reprendre ses droits sur l'homme : « un beau plan d'eau. Qui n'est pas sans danger... Il y a des accidents ». C'est aussi le seul espace politiquement neutre qui réussit encore à réunir les acteurs locaux : « On est d'accord que quand on parle de la qualité de l'eau ... Ce qu'on a en commun, c'est l'eau, alors voilà, discutons de l'eau. » Il reste finalement le sentiment d'« une communauté écartée » et vacillante parce qu'elle a été arrachée à ses racines provençales, et qu'elle doit sans cesse rester vigilante dans un contexte politique tendu. Il est impossible d'y envisager un avenir commun pour l'instant.
Le site conserve cette relation de proximité aux éléments naturels, même si « le paysage classique traditionnel de la Provence » a disparu : « Oui, bien sûr, on a une vocation à être un espace naturel... » Mais ce n'est pas non plus un paysage marin : « Il n'y a pas de paysage marin... il y a un horizon barré, un horizon vivant. Ce n'est pas la ligne d'horizon de la mer. » Le paysage n'est ni traditionnel, ni marin, il prend la forme d'une double négation et son identité reste indéterminée.
L'identité se construit aussi par rupture et opposition dialectique à partir du sentiment de la présence de l'étranger: « Les provençaux et les Saint-Mitrains d'origine sont une poignée. Ils sont très très peu. Et ça, cela crée une vraie rupture. » François Delloue lui-même se sent étranger malgré ses fonctions politiques établies : « Moi, ça fait bientôt quarante ans que je suis en Provence, et bien je suis toujours un étranger du dehors. Mes enfants sont nés ici, ils ne sont pas vraiment considérés comme des Provençaux. » De manière générale, « l'image de l'étang de Berre elle est contrastée, c'est vrai ».
Enfin, l'identité prend la forme du combat contre la modernité car elle a signifié la disparition de la vocation de ce territoire : « Depuis relativement peu de temps, on se remet à utiliser les termes de terroir... le terroir d'Istres ou le terroir de Martigues... Ce sera une sorte de réponse à la tendance moderne du centralisme... Peut-être que ce sera un mot alternatif. » L'étang recherche ses nouveaux termes de désignation.
Cette construction identitaire par la négative génère alors une attitude de désengagement, de fatalisme : « c'est trop tard pour moi pour changer », d'accablement : « l'étang est dans un triste état », qui oblige à adopter des attitudes extrêmes. La prudence est de mise parce que la menace pèse. Il faut rester vigilant : « Les zones protégées, pour la même raison, sont menacées. » Il faut être prévoyant parce que le problème actuel vient du fait qu'on ne l'a pas été suffisamment : « Quand la centrale EDF s'est installée, à l'époque, personne n'imaginait ce qui allait se passer. » Il faut conserver ce qui reste encore et « lutter contre la surfréquentation ». Il ne reste que le sentiment de découragement : « Donc on a déversé la Durance dans l'étang de Berre et le résultat est tout à fait dramatique... ça va donner une image déplorable de l'étang de Berre et de sa région. » On vit sur le regret des espaces naturels disparus : « On se trouve maintenant dans un site très industrialisé et qu'on ne peut pas désindustrialiser. » Il reste la désillusion, le rêve brisé : « C'était l'euphorie. Ensuite... la crise est arrivée brutalement. »
Jamais plus, nous ne nous laisserons prendre à ce rêve utopique.
Dans la mesure où la mise en valeur d'un espace passe aujourd'hui par la qualité de la vie et ne s'appuie plus sur les valeurs modernistes, l'étang de Berre doit trouver des nouveaux modes d'articulation du regard qu'il porte sur lui­même. Il y a donc une difficulté à parler du territoire malgré un profond attachement, le sentiment que le site reste beau et qu'on s'y sent bien.
L'identité s'appuie également sur la relation à l'autre, sur le sens de la présence des voisins dans laquelle transparaît une volonté forte de distinction : « On n'a pas de quartier avec une densité de population élevée », malgré une grande dépendance des communes limitrophes : « On n'a peu de ressources à Saint-Mitre. Au point de vue administration, on dépend bien entendu des villes voisines », et dans un rapport concurrentiel : « On n'est pas du tout une société humaine type. On est une banlieue aisée, on est une banlieue aisée pour les cadres, des gens qui habitent Martigues et Istres. » Des oppositions politiques profondes ont fondé la structure du territoire pendant les années de son développement. Elles subsistent et se manifestent notamment à travers une opposition est/ouest de l'étang, dans les fonctions et les vocations, qui débouche sur une hiérarchisation, un rapport de force entre les communes concernées : « Eux, ils sont très nombreux, très serrés les uns contre les autres, sans arrière-pays, au bord de l'étang. En revanche, ils sont très très riches, ils ont des taxes professionnelles qui sont fabuleuses. Nous, c'est sur, on est dans nos pins un petit peu oubliés, fauchés, mais pas malheureux... On se dit, il vaut mieux être à Saint-Mitre qu'à Marignane. »
C'est le positionnement par rapport à l'ensemble des acteurs qui achève la définition de l'identité. François Delloue dresse le portrait de tous les acteurs en place, dans le cadre de leur fonction. Le Conservatoire du littoral et L'ONF jouent les rôles d'arbitres en dépassant les enjeux économiques et en protégeant les communes des pressions territoriales : « Le remède souverain qui met les élus à l'abri des pressions et qui garantit la pérennisation absolue des terrains en état naturel, c'est de les faire acheter par le Conservatoire du littoral... Le Conservatoire est actuellement propriétaire de 400 hectares à peu près sur Saint-Mitre-les-Remparts... On a un autre propriétaire, qui nous met à l'abri de la spéculation foncière. C'est la forêt domaniale de Castillon, qui est donc gérée par l'ONF, et par définition, une forêt domaniale, ça ne peut pas retourner à la construction, à la promotion de bâtisses. » Le département joue un rôle positif, fort et structurant, sur les plans politiques et économiques. Il contrebalance le pouvoir de l'État : « On est dans un département privilégié. »
L'EDF et l'État représentent le pouvoir autoritaire : « Elle est puissante, c'est un État dans l'État, l'EDF. Le responsable de l'EDF est quelqu'un qui est certainement plus puissant qu'un ministre. Et notamment que le ministre de l'Industrie... » Les pouvoirs publics défendent à l'évidence EDF. « Et les organismes représentant l'État sur place sont logés à la même enseigne : le préfet ou le GIPREB. La loi restreint et apporte des contraintes supplémentaires, empêchent les initiatives intercommunales. L'Europe impose ses nouvelles normes. C'est un nouveau pouvoir extérieur, un nouvel acteur autoritaire et lointain dont il faut se méfier. »
Les industriels sont aujourd'hui déchargés de toute responsabilité en tant que pollueur, bien qu'on ne sache rien de l'état du fond de l'étang : « Les pollutions d'origine industrielle ont pratiquement disparu. Les pétroliers ont fait d'énormes efforts. Les rejets de produits huileux sont aujourd'hui pratiquement inexistants. » Ils représentent encore le véritable pouvoir économique en place, avec « Shell, Total, Dassault, Sollac, etc. et puis qui entraînent dans leur sillage tout un petit monde d'entreprises sous-traitantes, qui sont comme les petits d'une mère allaitante... ». L'utilisation de la métaphore de la mère nourricière est significative.
Les aménageurs, « ... maintenant, ils sont assez prudents » , rappellent l'histoire du site. Ils sont également associés au pouvoir central : « Au départ des années 1960, 1970, le grand projet de Fos est une idée parisienne. »
Avec les voisins et les communes à proximité, il y a plus de concurrence que de volonté de rapprochement : « Non, il n'y a pas de solidarité entre les communes encore une fois. Les communes ne forment pas une communauté. Qu'est-ce que vous pensez qu'il pourrait y avoir de commun entre Vitrolles et Saint-Mitre ? »
Cette identité s'inscrit dans une structure temporelle à plusieurs échelles. Le passé s'appuie sur la mise en valeur du patrimoine sauvegardé, sur la nostalgie, sur le rappel des paysages qui ont disparu, et que l'on cherche à recréer à l'identique. On s'attache à ce qui nous reste : « ce que tout le monde apprécie... le centre ancien... ». On regrette la situation « d'avant», tout en essayant de tirer un trait sur le passé récent : « Ils ont fait un projet, ils ont construit, ils ont eu une vision de l'avenir un peu mégalo. »
Le rapport au présent n'est pas serein, il oscille entre une nostalgie du passé et une peur de l'avenir. On est vigilant, sur ses gardes, un peu attentiste, et en tout cas très méfiant. L'avenir est une interrogation, un doute politique, « un système de coopération interurbaine... l'intercommunalité... c'est encore largement irréel », un risque naturel et industriel. Le présent s'articule à l'avenir immédiat ou plus lointain : les échéances du contrat d'EDF avec l'État. Le court terme correspond aussi au problème du traitement de la pollution domestique. Il n'a de sens que dans une projection, la situation étant pour l'instant insupportable. Le temps est finalement structuré suivant les rythmes imposés par la dépollution et les contraintes législatives.
L'avenir réside encore aujourd'hui dans le développement économique, « une région qui a de l'avenir dans le sens où je crois que la population va continuer de venir ici... L'expansion des villes de l'étang de Berre n'est pas achevée », et la réhabilitation des paysages anciens, « aujourd'hui il y a une tendance à la replantation des oliviers. On peut espérer qu'il y aura une réelle influence sur le paysage dans quelques années ». Il s'envisage de manière très pragmatique, sans aucune idéalisation. Et il s'élabore aujourd'hui avec les voisins parce qu'on n'a plus le choix : « Donc, nous, l'avenir, il est tout net, ce sera avec Istres ou ce sera avec Martigues. Il n'y a pas 36 façons de réfléchir. »
Finalement, les éléments de cette interview réussissent-ils à faire corps, a composer un espace cohérent ? Par rapport au contenu que je cherchais, à la nature des relations qui pouvaient apparaître, j'apprends que l'identité de ce pays s'articule autour de thèmes dominants : le poids du passé occupe une place importante dans le présent à cause des conséquences visibles du développement. Le territoire s'organise en fonction du pouvoir exercé par chaque acteur, il est à l'image des rapports de forces politiques et économiques nationaux plus que locaux. Les espaces naturels sont devenus des produits dont il faut gérer la consommation. Le territoire est un enjeu politique et économique permanent dans lequel les habitants n'ont plus vraiment la parole : ils subissent les contraintes et doivent se satisfaire des retombées économiques. Toute la vision du territoire s'organise à travers une stratégie politique de développement et de conservation.
François Delloue est lui-même un homme politique et sa vision du territoire se formule à travers l'expression de son activité. Mais son discours se structure aussi suivant une trame narrative forte : il raconte une histoire. Suivant quelles catégories vais-je organiser la restitution des éléments pour en donner la meilleure représentation ?

3e temps : la restitution et l'accès au sens

L'analyse pose la question de la restitution, c'est-à-dire chercher une forme qui permette de rendre au mieux l'expression d'un contenu.
La deuxième étape de l'analyse ethnographique nous a permis de constituer l'organisation du contenu. La troisième étape va nous permettre de restituer les données à travers une nouvelle forme synthétique et accessible. Il faut élaborer une expression appropriée, qui saura rendre au mieux le contenu symbolique de la relation au territoire.
Si je décide de produire un récit, je m'appuierais alors sur les catégories qui ordonnent son élaboration. Toute narration a pour base le principe d'une mise en relation tripartite19 qui me permet d'organiser la mise en ordre des données. Finalement, le récit comporte trois catégories d'objets : des images, qui s'articulent à travers des liens, suivant une trame spatio-temporelle20.
Quel récit de l'étang de Berre nous est finalement proposé à travers ces inter­views ?

Les éléments d'une configuration spatiale : la description paysagère

Les descriptions paysagères sont parsemées tout au long de l'interview. Elles insistent sur les aspects géographiques, historiques ou esthétiques du territoire.
Le paysage de l'étang de Berre ressemble à celui de ses voisins quand il s'agit de prouver ses qualités naturelles : « On a un paysage composé de collines boisées et d'étangs, pas seulement l'étang de Berre, mais on a plusieurs étangs à proximité immédiate de Saint-Mitre sur lesquels il y a des points de vue tout à fait remarquables. »
Le paysage est également le moyen d'articuler l'histoire du site. Elle se construit à travers une description explicative. L'inscription temporelle rappelle la dimension dynamique du paysage et le processus qui permet sa construction. Le paysage est le résultat du travail humain : « ... pendant des siècles de colonisation romaine et puis ensuite toutes les vagues de l'histoire, les invasions, etc, c'était quoi, c'était une population nombreuse, la population était nombreuse autour de l'étang de Berre, tellement que les vallons agricoles ne suffisaient pas à la nourrir et que progressivement au cours des siècles, on a construit ces fameuses restanques sur les flancs des collines et que sur ces flancs de collines, on a installé des oliviers. C'était le paysage classique traditionnel de la Provence jusqu'à la fin du XIXe siècle... Donc, les pins ont progressivement réenvahi les bords de ces collines d'oliviers parce que le gel a tué les oliviers. Ils n'ont pas été replantés parce qu'ils n'avaient plus de maîtres. Le pin a recolonisé tout ça. Et aujourd'hui, les collines couvertes de pins de l'étang de Berre, c'est un paysage récent, c'est un paysage qui ne ressemble pas du tout à ce qu'il était au début du XIXe siècle... il y a une tendance à la replantation des oliviers. On peut espérer qu'il y aura une réelle influence sur la paysage dans quelques années. C'est beaucoup trop tôt. Peut-être ce sera vrai, mais c'est beaucoup trop tôt pour le dire. »
Enfin, l'impression finale qui en ressort est celle d'un site unique, organisé autour d'une vaste étendue d'eau calme et apaisante que l'on embrasse du regard du haut des reliefs périphériques : « Ce n'est pas un grand plan d'eau l'étang de Berre, ce n'est pas ce que j'appelle un paysage marin. Justement le fait que c'est un paysage avec une partie de plan d'eau, c'est ça qui le rend si séduisant, aussi doux. C'est que, grâce aux collines aussi, on surplombe souvent l'étang de Berre, et on a donc un grand dégagement, une vue de plan d'eau avec ce qu'une vue de plan d'eau peut avoir d'agréable. »

Ces descriptions tracent le tableau d'un site unitaire dont les pentes des montagnes environnantes dévalent doucement vers les berges d'un étang paisible. Ce paysage est associé à une tradition perdue, il est rempli de nostalgie, il est suspendu hors du temps. La description du paysage disparaît dès que l'on introduit le thème de l'industrie. L'industrie nous ramène aux réalités économiques et le territoire devient alors un mécanisme de production.
L'étang est beau, les collines qui l'encerclent sont belles, quand on oublie l'occupation industrielle. Les espaces industriels ne parviennent pas à prendre place dans les descriptions paysagères. Le paysage reste un rêve perdu.

Les éléments d'une temporalité : la trame du récit

En ordonnant les différentes phases du développement cité dans l'interview, on peut retracer la genèse du site suivant un déroulement historique et construire son « histoire habitante » : avant, hier, aujourd'hui, demain, et plus tard. La reconstitution de la linéarité temporelle correspond alors à une articulation causale des faits.
Avant, il y avait un site naturel, au paysage provençal, très peuplé, avec une agriculture florissante. La population vivait en harmonie dans un lieu magnifique. Puis il y a eu la révolution industrielle, l'exode rural et le projet de Fos mis en place par l'État - un projet mégalo conçu par des technocrates parisiens - qui a entraîné une invasion de population, un changement total de la configuration du site. Le développement urbain et économique, et la pollution sont apparus, générant la perte de l'identité d'origine. Et les industries n'ont plus cessé d'amener de nouvelles nuisances et de nouvelles richesses.
Aujourd'hui, il reste un site dénaturé, en grande partie urbanisé, modernisé et industriel, avec un patrimoine à préserver, un territoire au bon niveau de vie, équipé et dynamique sur le plan économique mais qui n'a plus aucun sens de la communauté. L'étang reste le seul élément physique commun à toutes les communes mais la communauté qu'impose l'étang est une contrainte face aux discours et aux intérêts hétérogènes des différents acteurs politiques. Les échelles territoriales locales et nationales ont du mal à concilier leur intérêts et produisent une configuration flottante et contradictoire, dans une dynamique locale d'affrontement et de méfiance.
Demain, la situation risque de ne pas beaucoup changer. Cela dépend surtout de la capacité de l'intercommunalité à se mettre en place. Il faut élaborer de nouvelles stratégies de rencontre des acteurs locaux et des autres. Le combat va se poursuivre contre EDF, mais sans trop d'illusion sur son issue et son échéance. La pollution domestique va bientôt disparaître mais il y aura les nouvelles normes européennes à envisager. Finalement, le site restera toujours industriel. On ne sait pas ce que sera après-demain, dans la mesure où l'on espère que cela sera autrement sans en être sûr. Mais les risques seront désormais toujours présents. Et la population devra toujours conserver une attitude vigilante. L'avenir ne peut pas s'envisager dans le long terme à cause de la contrainte imposée par EDF, qui empêche de retrouver l'équilibre écologique de l'étang et qui maintient la situation de tension.
C'est dans l'enchaînement des différentes couches temporelles que s'élaborent la configuration du site et ses implications symboliques. Parce que le symbolique, c'est l'articulation de la possibilité d'un comportement dans une situation en fonction du sens que l'on investit dans cette situation. On voit donc à peu près comment les habitants envisagent leur situation et la panoplie des actions qui s'offrent à eux. Alors le récit mythologique, en tant que « séries d'articulations logiques » et « un mode universel pour organiser les données de l'expérience sensible », pourrait devenir la forme adéquate pour restituer la « Saga de l »étang de Berre ».

Le récit mythologique

Est-ce qu'il ne manque pas juste une synthèse formelle à ces interviews pour qu'elles accèdent au stade d'une représentation autonome ? Dans cette mesure, comment faire de ce propos une expression à entendre, un récit qui raconte une histoire des lieux ? Qui sera le narrateur idéal, quelle forme dramatique conviendrait le mieux ? Quels sont les éléments incontournables de l'identité de ce site ?
On peut alors essayer de mettre en place un mythe de l'étang de Berre en s'appuyant sur la structure symbolique que l'on a fait apparaître. Le mythe est le moyen de construire une expression synthétique à travers l'expression d'un langage, de ses termes et de ses articulations21. Mais nous ne chercherons pas à faire de ce récit un élément forcément structurant, mais juste un outil supplémentaire pertinent pour comprendre l'organisation symbolique d'un lieu. En revanche, cela nécessite de se pencher sur le mode de fonctionnement des mythes, pour en élaborer, par analogie, « un mythe de l'étang de Berre ».
Quelle parole serait spécifiquement attachée à ce lieu, ou quel sens prendrait ce discours dans un autre contexte ? Quels sont les éléments fondamentaux qui vont nous servir à « planter le décors », à instruire l'intrigue ? La scène se passera-t-elle de nuit, sous la pluie, par une belle journée d'hiver ? Qui seront les personnages et quels rôles joueront-ils ? Qui seront les personnages secondaires et le contexte social ? On pourrait donc construire cette histoire à la manière d'une fiction documentaire, scénario d'un film ethnologique sur l'étang de Berre. Il faut d'abord en établir le synopsis. L'inscription corporelle dans le territoire, comme expression d'une pratique habitante, fournit une première piste.
Cette fiction va mettre en scène une jeune femme engagée dans une stratégie de quête identitaire suite à un choc émotionnel profond qui remet en question la vie qu'elle avait suivie jusque-là.
Le récit veut nous montrer les difficultés affectives, matérielles et culturelles auxquelles elle va être confrontée, dans sa découverte d'un endroit qu'elle ne connaît pas mais dont elle a entendu parlé, ses peurs, ses angoisses, ses doutes, et comment elle va s'y prendre pour se reconstruire une nouvelle vie et une nouvelle identité en s'appuyant sur les éléments marquants du territoire.
Son parcours va prendre place dans un espace dont l'identité est douteuse et instable. En fait, son parcours sera celui de la découverte et de l'affirmation d'un territoire à l'identité flottante, le territoire de l'étang de Berre, qu'elle refuse de regarder au début à cause des préjugés qu'elle a dessus, et qu'elle va découvrir en même temps qu'elle retrouve son identité profonde.
Sa quête sera la métaphore de la construction de l'identité d'un territoire en même temps que la sienne.
C'est donc la forme d'un parcours initiatique romancé que prend ici la restitution des données, avec ses épreuves, ses découvertes et son issue. Ce parcours permet d'articuler la dimension spatiale des données à leur dimension symbolique.

Conclusion

Finalement, quelle est la nature de la relation au territoire et comment s'élabore la dimension symbolique ? L'interview me fournit un autre moyen d'approcher l'identité du territoire, en termes de relations et non plus de modèle, en termes d'implication et non plus exclusivement d'analyse synthétique. L'expression habitante réussit-elle à construire une identité territoriale crédible ?
Cette interview m'apporte un autre contenu que les documents réunis par ailleurs. J'apprends des détails sur les lieux eux-mêmes, sur le patrimoine existant et ignoré, sur le déroulement « réel » des événements politiques, et sur la logique historique à l'œuvre sur le territoire. Mon point de vue se modifie légèrement, il se nuance en ce qui concerne les thèmes de la pollution, de sa nature et de sa
 perception locale, de la puissance symbolique et de son expression, et du rôle joué par le politique. Je comprends un peu mieux l'équilibre des forces territoriales en présence et leurs rôles respectifs.
Cela me pose de nouvelles questions quant à la manière d'approcher un territoire et sur la forme capable d'en restituer toute la complexité. Quelle identité dois-je faire apparaître, en fonction de quelle « objectif territorial » ? Comment donner existence à mon intuition d'expression corporelle habitante ? Est-il pertinent d'élaborer un langage mytho-poétique du territoire ?
Les trois « échelles symboliques » d'appréhension du territoire me permettent d'organiser une hiérarchisation ethnospatiale du territoire : à travers les catégories du lieu - l'endroit où je me trouve, à l'instant présent, l'espace de mon identité -, du terroir - étendue dont je conserve encore une maîtrise spatiale et symbolique, l'espace de ma communauté - et le pays - espace de l'autorité nationale, du collectif et du législatif -, et de saisir la fonction respective de chacune de ces échelles symboliques dans la hiérarchisation du territoire. Mais ces trois échelles symboliques sont-elles généralisables à toute les expressions symboliques d'un territoire ?
Ce modèle me permet d'articuler la dimension symbolique à une application spatiale à travers une proxémie qui s'appuie sur les catégories de l'identité. Mais ce modèle atteint ses limites parce qu'il me donne une vision exclusivement articulée autour d'une configuration liée à une perception individuelle. Entre le point de vue géographique et détaché des pratiques du territoire et la restitution d'un parcours individuel, il faut trouver l'élément d'articulation, l'outil symbolique de liaison entre tous ces discours.

Cet article est directement inspiré d'une thèse de doctorat soutenue en 2004 et téléchargeable en cliquant ici.

Mots-clés

Paysage, habitant, représentations collectives, aménagement du territoire, démarche de recherche
Landscape, inhabitant, collective representations, country planning, research approach

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Auteur

Séverine Steenhuyse

Actuellement en phase de devenir architecte des bâtiments de France, elle est diplômée de l' École nationale supérieure des arts et industries de Strasbourg, devenue l'Institut national des sciences appliquées de Strasbourg (INSA), puis elle a étudié la photographie à l'Ecole nationale de la photographie d'Arles.
Elle est également titulaire d'une thèse de doctorat de l'École nationale supérieure d'architecture de Paris La Villette/EHESS autour des problématiques concernant la perception d'un paysage transformé : le site de l'étang-de-Berre (Bouches-du-Rhônes).
Courriel : severine.steenhuyse@wanadoo.fr

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Séverine Steenhuyse
La construction symbolique du territoire
publié dans Projets de paysage le 04/01/2012

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/la_construction_symbolique_du_territoire

  1. Dans le cadre d'un DEA intitulé « L'étang de Berre, quand les modèles imposés rencontrent les figures locales : des figures de l'exploitation aux figures de la réhabilitation », 1998 ; puis une thèse intitulée « Histoire de la production d'un site inqualifiable : du paysage perdu de l'étang de Berre aux valeurs des territoires modernes », laboratoire « Jardins, Paysages, Territoires », 1999-2002.
  2. Il l'était sans doute plus à l'époque qu'aujourd'hui car il n'existait pas de secteur strictement consacré à la recherche dans les écoles d'architecture, et le doctorat devait être validé par le bais d'une université accordant le diplôme. Ici, l'école de partenariat était l'EHESS, et il existait des liens importants entre le DEA que je suivais à l'École d'architecture de la Villette et l'École des hautes études en sciences sociales.
  3. En reprenant  notamment les définitions avancées par Augustin Berque via le biais de sa conception de « médiance », c'est-à-dire d'avancer que l'homme vit dans un milieu relarivement auquel il se positionne à travers un ensemble de relations symboliques que l'on peut partager en quatre catégories : relation de ressource, de risque, de contrainte ou d'agrément.
  4. Oréam : Organisme d'étude des aires métropolitaines.
  5. AUE : architecte et urbaniste de l'État.
  6. ABF : architecte des bâtiments de france.
  7. Les missions de l'ABF sont de veiller à la bonne qualité des constructions neuves en secteur sauvegardé, aux abords des monuments historiques, et dans les sites classés, et d'accompagner les procédures de valorisation des tissus urbains et paysagers dégradés, et de veiller à l'entretien des monuments.
  8. OGS : opération grand site.
  9. L'enjeu spécifique du site de l'étang de Berre concernant son éventuelle réhabilitation symbolique.
  10. Ghiglione, R., Matalon, B.,  Les Enquêtes sociologiques, Paris, Armand Colin, 1977, p. 6.
  11. Rivière, C., Introduction à l'anthropologie, Paris, Hachette, 1995, p. 9.
  12. Structuration d'une aire urbaine : l'impact des images locales, la zone ouest de Marseille, réalisée en 1991 par Si­golène Pailhès, à l'EHESS.
  13. Notion définie par Pierre Donadieu.
  14. Ghiglione, R., Matalon, B.,  Les Enquêtes sociologiques, op. cit., p. 252.
  15. Augé, M., Pour une anthropologie des mondes contemporains, Paris, Flammarion, coll. « Champ « , 1994.
  16. Hall, E. T., La Dimension cachée, Paris, Seuil, coll. « Points Essais », 1978.
  17. Benoist, L., Signes, Symboles et Mythes, Paris, PUF, coll. « Que sais-je », n° 1605, 1975, p. 31.
  18. Lévi-Strauss, C., Anthropologie structurale II, Paris, Plon, 1973, p. 14.
  19. Benoist, L., Signes, Symboles et Mythes, op. cit.
  20. On se référera sans doute pus précisément dans la thèse au travail de Paul Ricoeur sur le « Récit ».
  21. « Symballein » a pour sens éthymologique « lier ensemble », voir Benoist, L., Signes, Symboles et Mythes, op. cit.