Index des articles

Les articles


L'arbre à Tunis : hypothèses pour une histoire de l'espace public

The tree in Tunis: assumptions for a history of public space

13/07/2012

Résumé

L'arbre fait partie du paysage urbain. Il est intégralement « enraciné » dans le cadre de vie des citadins. L'histoire de l'évolution des paysages urbains de Tunis peut être lue à travers ses arbres et leur agencement. C'est l'hypothèse principale de cette thèse. Avant la colonisation, la médina disposait de peu d'arbres dans l'espace public, car l'organisation spatiale puisait ses fondements dans la sharia (loi divine), et le premier précepte d'entre eux était le respect de l'intimité des familles. C'est pour cette raison principale que les rues restaient étroites et peu entretenues. Mais les arbres trouvaient parfois leur place à l'intérieur des demeures, dans les patios, lieux de la vie intime et familiale. Les essences que l'on retrouvait le plus souvent étaient celles qui étaient citées dans le Coran pour leurs vertus, essentiellement des agrumes et des espèces aromatiques (on obéissait aux préceptes de la loi divine jusque dans l'organisation des intérieurs). Puis, à la fin du XIXe siècle, lors de l'instauration du protectorat français, la ville s'est étendue au-delà des remparts. Les grandes avenues bordées d'alignements d'arbres, de nouvelles espèces parfois taillées, ont fait leur apparition. La ville européenne s'est ouverte aux arbres et les Tunisois ont commencé à découvrir un autre monde urbain importé d'Europe. Avec l'indépendance (en 1956), la capitale gonflée par l'exode rural s'est étalée. D'un côté, les Tunisois aisés voulant accéder au mode de vie moderne ont habité de nouveaux quartiers alliant style européen (rues larges, arbres d'alignements imposants) et traditions tunisoises (grands jardins plantés d'agrumes et d'espèces aromatiques). De l'autre, des Tunisiens de la campagne fuyant une vie difficile et en quête de meilleurs revenus se sont approprié des espaces jouxtant la capitale et y ont reproduit - dans la mesure du possible - leur mode de vie rurale.
The tree is part of the urban landscape. It is fully "rooted" in the context of the city life. But unlike other aspects that underpin the urban landscape, the tree, as it is perceived; with its own symbols and meanings, belongs to the sensitive human world. The changing story of Tunis' urban landscape of was experienced through its trees and their arrangement. This is the main hypothesis of this thesis. Before colonization, the Medina had few trees in public spaces, where the spatial organization drew its roots in the sharia (Divine Law), and the first precept of them was the respect for families' privacy. In this sense, the streets remained narrow and poorly maintained. But the trees were sometimes included among the dwellings; in the patios: locations for private and family life . The most often found essences were those mentioned in the Koran for their virtues, mainly citrus and aromatic species (the precepts of divine law used to be obeyed even when it concerned the interiors'organization).Then in the late nineteenth century, during the protectorate, the city expanded beyond the walls. Wide avenues lined with rows of trees, new species sometimes trimmed, emerged. The European city opened up to trees and the Tunisois began to discover another urban world imported from Europe. With the Independence (in 1956), the capital, swollen by the rural exodus, spread. On one hand, the wealthy Tunisians, wanting access to the modern living, inhabited neighborhood which combined new European-style (large imposing avenue trees) and Tunisian traditions (large garden planted with citrus and aromatic species). On the other hand, Tunisians fleeing the country and a difficult life in search of better incomes have appropriated adjacent spaces to the capital and have reproduced, as far as possible, their rural way of life.

Texte

Au moment de l'instauration du protectorat, en 1881, la Tunisie était un pays essentiellement agricole, avec peu de centres urbains relativement importants, à l'exception de la capitale : Tunis, et cela, malgré la sédentarisation avancée des populations nomades.
Tunis, la capitale, bâtie sur le modèle de la ville arabe qu'on retrouve un peu partout au Maghreb comme au Moyen-Orient, était à la fois le centre politique, religieux et économique (essentiellement commercial) du beylicat1. La cité s'ouvrait par les portes principales vers le nord, le sud, l'est et l'ouest. Ces dernières maintenaient la ville au contact des grands vergers d'agrumes et d'oliviers ; l'agriculture et le commerce constituent les deux leviers les plus importants de l'économie. Ainsi, les habitants de Tunis avaient surtout une expérience pratique et économique des arbres. En revanche, on notera l'absence quasi totale de l'arbre dans la culture traditionnelle de l'espace public, dominé essentiellement par les pratiques économiques et confessionnelles. C'est dans l'intimité des foyers que le Tunisois de l'époque précoloniale entretenait une relation différente avec l'arbre. On peut d'ores et déjà noter que cette relation privée ou intime à l'arbre, tout en étant peu visible et modeste, n'en est pas moins importante, puisqu'elle constitue une composante de l'imaginaire collectif.
Au moment de la colonisation, ce modèle urbanistique allait être confronté, avec l'instauration du protectorat, à un nouvel imaginaire et à de nouvelles pratiques liés à des valeurs esthétiques et économiques qui n'étaient pas celles de la médina.
Dans ce qui suit, nous tenterons de retracer l'émergence et l'évolution de la notion de l'espace public à Tunis de la période précoloniale (fin XIXe siècle) à nos jours, en passant par les moments clés de son évolution.

Pour notre part, nous avons choisi d'étudier cette notion à travers le rapport à l'arbre. D'abord arbre intime et d'exploitation (dans la médina où l'espace public était très limité). Puis, avec l'arrivée des colons, celui-ci s'est vu attribué de nouvelles fonctions dans l'espace commun, offrant aux citadins une image et un rapport nouveau à l'espace public. Cette étape a été cruciale quant à l'évolution qu'allait connaître plus tard la notion de l'espace public à Tunis puisque c'est à ce moment-là que le regard vis-à-vis de l'arbre a commencé à changer. Pour y parvenir, nous nous sommes appuyés sur des ouvrages de référence mais aussi sur des entretiens autant avec les citadins qu'avec les experts de l'arbre à Tunis.

L'arbre du Tunis précolonial : entre sacré et profane

La médina, connue pour être la ville minérale par excellence, s'est développée en une trame serrée de constructions assemblées en grappe et parcourues par un réseau dense de rues, de ruelles et d'impasses. L'ensemble du plan de la cité obéissait à la règle de préservation de l'espace intime et de séparation entre quartiers résidentiels et activités commerçantes.
Les rues se sont construites par addition lente des maisons suivant un parcours plus ou moins régulier selon qu'il s'agissait de quartiers résidentiels proches du centre ou des faubourgs2. Elles étaient exiguës. On n'y trouvait pas d'arbres, ce sont les maisons et les voûtes des ruelles qui fournissaient l'ombrage.
L'organisation de la médina obéissait à un système de hiérarchisation des espaces collectifs et privés, résidentiels et commerciaux, sacrés et profanes (espaces opposés). Mais la notion d'espace public n'existait qu'autour des lieux religieux (mosquée, médersa, etc.).
La maison était le lieu qui abritait la famille. Là, les arbres avaient leur place, dans les patios notamment. Ils servaient aussi bien à l'ombrage qu'à l'embellissement du cadre intime de vie. On les préférait parfumés, c'est pour cela que l'on retrouvait essentiellement des agrumes (citronnier, oranger ou bigaradier, le plus souvent).
La généralisation de ces espèces dans la plupart des foyers traditionnels nous laisse penser que le choix particulier de ces arbres ne s'est pas fait par hasard. Bien sûr cela permettait de joindre l'utile à l'agréable en permettant de profiter de l'ombrage, du parfum, du bel aspect de l'arbre en fleur ainsi que de ses fruits. Mais le plus probable est que cette organisation a été héritée de la tradition musulmane de « janna » (paradis), puisque le terme qui désigne le jardin est jnina3, ce qui signifie petit paradis.
Il en est de même pour l'organisation spatiale de la médina qui s'inspirait des notions religieuses du sacré et du profane puisque le choix des espèces végétales était fortement influencé par les principes religieux. Ainsi, on retrouvait dans les diars4  de la médina des espèces particulièrement appréciées, parce qu'elles étaient souvent évoquées dans le Coran pour leurs bienfaits. Nous nous contenterons de signaler, à ce stade de mon travail, l'exemple du figuier et de l'olivier, arbres sacrés évoqués maintes fois dans le Coran, notamment dans la sourate du Tine5 (le figuier).
Mais l'arbre n'était pas aussi rare qu'on pourrait le croire dans la vie des Tunisois d'autrefois. On pouvait largement en profiter dans les swani6 (de grands vergers et potagers en périphérie de la ville) dans lesquels une partie des Tunisois se rendaient régulièrement. En effet, une ceinture vivrière autour de Tunis, constituée d'un boisement d‘oliviers et autres arbres fruitiers, enserrait la ville. Ces terres étaient pour la plupart soumises au régime foncier des habous7 qui y interdisait toute transaction (le revenu des terres habous étant réservé à l'entretien des mosquées et aux œuvres caritatives).
On trouvait aussi des arbres dans les jardins des demeures de l'aristocratie et des résidences de villégiature beylicales, en dehors de la médina : dans les palais du Bardo et de la Manouba, dans les résidences et les jardins de Mornag, les demeures d'été de la Soukra.
Dans ces grands domaines destinés aux plaisirs de la villégiature des plus puissants et fortunés, de nombreuses espèces aussi bien fruitières (pommier, poirier, citronnier...) qu'ornementales (chèvrefeuille, bougainvillier...) se mélangeaient aux pièces d'eau créant des ambiances dignes des légendes des Mille et une nuits. « Les jardins gardaient toujours les mêmes composantes : eau, kiosques, arbres fruitiers, bassins et fontaines. Tous ces éléments offraient ombre, calme et intimité, qualités très recherchées par les beys8. »
Mohamed Seghir Ben Youssef (1691-1771) a décrit ces jardins, mentionnant quelques-unes des espèces qui s'y trouvaient : « Les orangers, les amandiers, les figuiers plantés sans aucun ordre et très rapprochés les uns des autres, forment des voûtes impénétrables aux rayons du soleil. Dès le printemps, la fleur écarlate du grenadier tranche sur le vert foncé du feuillage et brille d'un éclat éblouissant. Les roses musquées, l'acacia farnèse9, le jasmin d'Espagne10 et d'Arabie11 mêlent leur parfum à celui de l'oranger, et l'air est embaumé de leurs suaves émanations12 ».

Dans la médina, les arbres n'existent pas dans les lieux publics car ceux-ci, nous l'avons dit, sont consacrés soit à la religion (autour des mosquées) soit au commerce (souks). Mais dans l'imaginaire arabo-islamique, les arbres des jnèns (les jardins) et des swénis (les vergers) des palais extra-muros évoquaient l'image transmise du paradis par les écrits religieux et les récits des anciens, et l'on retrouvait en grande majorité, à l'intérieur et à l'extérieur de la médina, les essences de jardins considérées comme bienfaisantes ou sacrées.

Les arbres de la ville européenne : vers de nouveaux horizons paysagers

L'expansion de l'arbre dans la ville européenne de Tunis s'est faite avec l'arrivée des colons français, par le biais du concept d'espace public et de son rôle dans la structuration et dans la symbolique de l'espace urbain colonial. Encore aujourd'hui, on peut voir la majorité de leurs plantations qui a été conservée, le plus souvent avec les mêmes essences que celles qu'ils avaient sélectionnées à l'époque.
C'est ainsi que, attenante à la médina, ville traditionnelle concentrique, la ville coloniale s'est bâtie selon les normes européennes de l'époque ; en trame orthogonale, ordonnée et riche de rues et de places, d'espaces ouverts arborés, favorables à la lutte contre les épidémies (peste, choléra) selon les principes hygiénistes de l'époque.

Figure 1. Avenue de la Marine (actuelle avenue Bourguiba) : vue vers le sud, on remarque les larges voies et le double alignement de ficus nitida13.

La stratégie de développement des colons a eu pour point de départ l'avenue de la Marine (illustrée dans la photographie ci-dessus), devenue avenue Jules-Ferry, et a suivi un plan orthogonal, régi par les directions de la promenade de la Marine et l'avenue de Paris (reliant les hauteurs du Belvédère et de Sidi Belhassen), et ponctué par une série de grands travaux d'infrastructures.
À cette époque (début du XXe siècle) la présence d'arbres d'ornement, comme les ficus, ou encore les jacarandas, dans les projets urbains, était une constante dans le développement de la nouvelle ville européenne14. Cette politique s'est accompagnée de la réalisation d'aménagements paysagers de l'espace public tels que les parcs (le Belvédère), les squares (places de la Gare, Jeanne-d'Arc) et les alignements (les ficus de l'avenue Jules-Ferry, les jacarandas de l'avenue de Paris).
Dès 1889, des actions d'introduction et d'acclimatation de nouvelles espèces ligneuses, ornementales, fruitières et forestières avaient été mises en place. Ce sont là, pour l'essentiel, les essences encore dominantes aujourd'hui à Tunis (surtout dans le centre de la ville). Avec cet usage des arbres comme composante ornementale et pratique du nouvel espace urbain, structuré par les voies de communication (les avenues), l'administration coloniale contribuait à juxtaposer à la culture traditionnelle de l'espace en Tunisie une nouvelle conception de l'espace public régi par les besoins de la communication rapide, de la visibilité et de l'échange. Ils ont ainsi créé des unités urbaines d'ambiance, des caractères visuels remarqués et des points de repère pour les citadins.

De plus, plusieurs lotissements et quartiers de villas ont commencé à se développer : à la périphérie de la médina, dont Franceville (Omrane aujourd'hui), au-delà du Belvédère comme la cité-jardin, vers le sud (Lacania), ainsi que vers l'ouest en direction du Bardo tel que le quartier Saint-Henri.

De l'Indépendance au début des années 1990 : l'arbre comme marqueur social

Durant les premières années qui ont suivi l'Indépendance, l'organisation urbaine dessinée par le colonisateur est à peine remodelée. Le nouvel État, voulant asseoir la modernité sur l'héritage colonial, a utilisé les bâtiments administratifs déjà existants et n'a presque rien modifié dans l'espace urbain colonial, jugeant que celui-ci ne s‘opposait pas à l'image moderne qu'il voulait donner à la nouvelle Tunisie. Il n'y a donc pas eu de changements majeurs aussi bien dans l'organisation spatiale que dans les aménagements extérieurs (essences végétales comprises) de la ville européenne comme le montre la photographie suivante (figure 2) illustrant l'avenue Habib-Bourguiba en 1972.

Figure 2. L'avenue Habib-Bourguiba en 1972, très semblable à ce qu'elle était durant le protectorat15.

À partir des années 1970, le poids de l'exode rural se faisant sentir sur l'espace urbain, les autorités ont commencé à se pencher sur la question de l'aménagement des nouveaux espaces urbains. Deux actions majeures ont vu le jour, l'une au nord de Tunis et l'autre à l'ouest.

Expansion des quartiers bourgeois au nord : l'arbre urbain « à la française » à l'honneur

Le premier fait marquant est la création du quartier Notre-Dame situé au nord du Belvédère. Apparu en 1962, cet ensemble de lotissements est établi d'après un plan étudié par des urbanistes italiens et constitué de lots de mille mètres carrés. Les autorités ont exigé des acquéreurs l'achat de deux lots à la fois (soit deux mille mètres carrés) pour que la végétation y ait sa place. C'est ainsi que ce quartier, l'un des plus aisés encore aujourd'hui à Tunis, est remarquable par sa densité arborée.
Une planification urbaine rigoureuse a été ainsi mise en place. Son exécution a commencé au tout début des années 1980. Elle a essentiellement concerné la zone nord du Grand Tunis.
Ainsi, différents quartiers (les séries Manar et Menzah) sont apparus dans le courant des années 1980 dans la zone nord de Tunis. Ces quartiers étaient destinés à une classe sociale plutôt aisée, étant donné le type de quartiers qui avoisinaient (Mutuelleville et Notre-Dame). Ils se sont développés au détriment des oliviers de l'Ariana sous formes de logements individuels et collectifs.

Deux paramètres ont été décisifs quant à l'aspect qu'allaient bientôt prendre les nouveaux quartiers de la ville. Il faut savoir tout d'abord qu'après l'indépendance, la Tunisie, manquant de moyens et de diplômés, avait fait appel à des coopérants afin qu'ils puissent former la première génération d'intellectuels de la Tunisie indépendante. Ces accords ont concerné plusieurs domaines, ceux de l'aménagement du territoire et de la botanique ne faisant pas exception. Ainsi, dans le Tunis des années 1980, la majorité des fonctionnaires et des cadres de l'État, pour ne pas dire tous, était issue d'une formation fortement influencée par les idées occidentales16.
Un deuxième paramètre est à prendre en considération. En effet, les divers équipements et installations créés par les Français n'ont pas été détruits à leur départ. De ce fait, les archives concernant certains aménagements de villes, les pépinières, le matériel agricole et même des plants (prévus pour de nouveaux emplacements, ou en remplacement d'arbres défectueux) étaient toujours intacts durant les années qui nous concernent ici17.
La formation, assurée par des Occidentaux, des jeunes fonctionnaires des municipalités, et la disponibilité de plans techniques et des pépinières prêts à l'emploi ont favorisé des pratiques identiques à celles des colons. Les mêmes espèces ont été plantées ; le palmier des Canaries (Phœnix canariensis), le jacaranda (jacaranda mimosaefolia), le macherium (Macherium tippu), les différentes espèces de ficus et d'autres encore qui sont toujours utilisés aujourd'hui18. C'est pourquoi les nouveaux quartiers de la zone nord de Tunis ressemblent aujourd'hui, surtout par leurs espaces extérieurs, aux secteurs aménagés par les colons.
Ainsi, le Tunis aisé des années 1980 était caractérisé par de larges voies orthogonales entrecoupées de rues plus discrètes. Les premières étaient ponctuées d'arbres tantôt touffus (le feuillage persistant vert sombre des ficus), tantôt plus transparents (comme les jacarandas). Quant aux trottoirs des voies secondaires, il s'avère, selon Adel Bettayeb, chef de service des espaces verts de Tunis, que la plupart du temps les riverains s'occupaient directement de la plantation et de l'entretien de ces alignements. C'est ainsi que l'on retrouve encore aujourd'hui des alignements hétérogènes dans une même rue, puisque chaque habitant choisissait les essences qu'il voulait pour la façade de sa demeure, celle-ci devant refléter son bon goût et surtout ses moyens financiers19.

L'aménagement de la zone ouest de Tunis : l'arbre laissé pour compte

Dans la zone ouest de Tunis, le quartier du Bardo (appelé village du Bardo dans le Tunis précolonial) est resté très attractif (les beys y avaient construit un palais, les aristocrates des résidences luxueuses, puis les colons des lotissements résidentiels). On pouvait donc y trouver des demeures individuelles entourées de jardins ; les rues étaient orthogonales et plantées d'alignements d'arbres (Jacaranda mimosaefolia, Ficus nitida, Melia azedarach) comme tous les autres quartiers français à l'époque du protectorat. Et tout comme eux, celui du Bardo a été investi par les Tunisois après l'indépendance.
À l'ouest de Tunis, dans les années 1970, il y avait aussi des quartiers occupés auparavant par des boisements de pins, d'acacias et d'eucalyptus, ou par des terrains agricoles, où des Tunisiens issus des campagnes du pays avaient élu domicile. Dans ces quartiers généralement très pauvres, le but était avant tout de s'abriter, l'aménagement extérieur et la voirie étaient absents. Les habitants y ont reproduit leur manière de vivre et d'habiter de leur région rurale d'origine. Ainsi, on pouvait trouver dans certains de ces endroits bon nombre d'arbres fruitiers (comme les mandariniers et les orangers) qui étaient plantés uniquement dans un but alimentaire.
En même temps que la réalisation des nouveaux quartiers de la zone nord de Tunis, l'État a cherché à aménager et à viabiliser ces quartiers spontanés (« bidonvilles »). Comme il s'agissait, pour la plupart, de quartiers vieux d'une dizaine d'années, et assez étendus, revoir toute l'organisation spatiale afin d'y appliquer des normes techniques (largeur de rue et de trottoir par exemple) n'était pas envisageable. Les travaux ont essentiellement concerné les domaines de première utilité tels que les égouts, l'eau et l'électricité.
D'autres quartiers ont été prévus pour l'extension de la zone ouest de Tunis, en vue des prochains mouvements d'exode vers la capitale. De ce fait, on a vu apparaître un ensemble de cités nouvelles appelées tantôt populaires, tantôt de recasement, telles que la Kabaria (au sud de Tunis), Ezzouhour et Ibn Khaldoun ; tous trois n'ont cessé de s'accroître depuis leur création.

L'arbre de Tunis aujourd'hui : un luxe de plus en plus rare?

Depuis les années 1980, Tunis n'a cessé de s'étendre, essentiellement au nord, à l'ouest, et au nord-ouest de la ville. Les quartiers émergents ont gardé à peu près les mêmes caractéristiques que celles de leur zone d'accueil : au nord les quartiers les plus aisés, à l'ouest et au nord-ouest les plus modestes. Tunis a connu une accélération démographique relativement brutale. Ainsi, l'habitat réglementé se concentre au nord, alors que l'habitat spontané se développe à l'ouest de Tunis.
   
Il faut noter que la fin des années 1990 a marqué un autre tournant : le Grand Tunis a beaucoup évolué avec le changement des politiques urbaines. Dans les quartiers existants, rien n'a vraiment changé, ainsi ceux de la zone nord de Tunis sont restés marqués par une forte influence d'inspiration occidentale dans leurs aménagements extérieurs. Des alignements de ficus, jacaranda, etc. que l'on retrouve dans la ville européenne marquent presque toujours les voies larges de ces quartiers, tel que les Menzah, les Manars et la Cité olympique. On pourrait sans doute déceler une différence entre les plans initiaux et l'existant et repérer que les constructions empiètent souvent sur les espaces initialement prévus pour des espaces verts. Ainsi, à El Manar II, par exemple, il était prévu, au départ, quatorze squares, alors qu'aujourd'hui on en trouve à peine une dizaine20.
De plus, depuis l'amorce de la construction d'une série de quartiers El Menzah21 entre la place Pasteur et l'Ariana dans les années 1970, au coup par coup, les opérations se sont succédé rapidement, à tel point qu'aujourd'hui s'est constituée dans le nord de Tunis une véritable ville qui, selon plusieurs urbanistes, n'a certainement pas les caractéristiques d'un espace urbain planifié et organisé.
La zone nord de Tunis a continué à s'étendre sous la forme de villas, d'immeubles et d'autres résidences. L'exemple le plus marquant en est la cité Ennasr qui est, de nos jours, l'une des plus aisées et des mieux appréciées de Tunis. Pourtant, on n'y retrouve aucun arbre d'alignement dans les voies principales. Qu'en déduire sinon que la gentrification des quartiers ne s'accompagne pas nécessairement de son verdissement. L'essentiel reste l'entre soi et l'intimité de la demeure. L'espace public garde un aspect surtout fonctionnel (circulation et accès aux commerces).

Figure 3. Avenue principale dans Ennasr I : de larges chaussées favorisant l'accès automobile, des trottoirs très étroits sans arbres ni autres végétal22.

Dans la zone ouest (Djebel Lahmar, Ibn Khaldoun, le Bardo...) le mécanisme est toujours le même depuis les années 1970, à savoir que la ville croît et que l'organisation par l'État (la régularisation des services publics) intervient bien après l'installation d'une urbanisation peu encadrée. L'expansion de la ville se fait alors au détriment de terrains maraîchers, des vergers et des espaces boisés, dont on retrouve des vestiges ici et là, dans ces quartiers.

Conclusion

Après l'indépendance, le développement de la ville dite européenne s'est le plus souvent appuyé sur une conception de l'espace public qui prolongeait les plans d'aménagement urbain de la période coloniale. Elle a fini par consacrer une dualité toujours perceptible entre deux conceptions de l'espace et deux imaginaires urbains distincts. D'une part, la médina traditionnelle sans arbres ou presque, d'autre part, une culture de l'espace public comme espace utile, fonctionnel et esthétisé où les arbres, marqueurs de l'espace colonial selon les normes de l'époque, n'ont pas toujours suivi une croissance démographique et urbaine spectaculaire.
Ce texte qui avait pour but de présenter les grandes lignes de cette évolution se voudrait le point de départ d'une réflexion sur la réhabilitation nécessaire d'une politique verte de l'espace public en général et des voies de communication dans le Tunis d'aujourd'hui. Un tel travail serait une première en Tunisie, et permettrait de répondre à une demande sociale de plus en plus forte en termes de qualité d'espace de vie.

Mots-clés

Arbre, Tunis, espace public, aménagement urbain, qualité de vie
Tree, Tunis, public space, urban planning, quality of life

Bibliographie

Colloques

Actes des premières rencontres internationales Monaco et la Méditerranée, « Villes méditerranéennes : quel devenir ? Les cités fondatrices de la pensée méditerranéenne au fil du temps. Leur passé et leur avenir face au développement urbain et touristique », Association monégasque pour la connaissance des arts, Monaco, 2001.

Actes de la table ronde organisée par l'Institut national du patrimoine, « Architecture coloniale et patrimoine : expériences européennes », Institut national du patrimoine, 2006.

Ouvrages et articles

Actes de colloque de l'École nationale du patrimoine, Patrimoine culturel, patrimoine naturel, Paris, La documentation française, 1995.

Ammar, L., Histoire de l'architecture en Tunisie : de l'Antiquité à nos jours, Tunis, Centre de publication universitaire, 2010.

Barthel, P.-A., Tunis en projet(s) : la fabrique d'une métropole au bord de l'eau, Rennes, Presse Universitaire de Rennes, 2006.

Bellakhdar, J., Le Maghreb à travers ses plantes : plantes, productions végétales et traditions au Maghreb, Casablanca, Éditions Le Fennec, 2003.

Ben Becher, F., Tunis : histoire d'une avenue, Tunis, Éditions Nirvana, 2003.

Brodhaf, C., Breuil, F., Gondran, N., Ossama, F., Dictionnaire du développement durable, La Plaine Saint-Denis, Afnor, 2004.

Brunet, R., Ferras, R., Theru, H., Les Mots de la géographie : dictionnaire critique (1992),  Paris, Reclus - La Documentation française, coll. « Dynamiques du territoire », 2001.

Cambier, A., Qu'est-ce qu'une ville ?, Paris, Vrin, coll. « Chemins philosophiques », 2005.

Chateaubriand, F. R., Voyage de Tunis, Tunis, Cérès Éditions, 2007.

Desfontaines, R. L., Le Voyage botanique de Desfontaines dans les régences de Tunis et d'Alger 1783-1786, Carthage, Éditions Cartaginoiseries, 2010.

Gillig, C-M., L'Arbre en milieu urbain conception et réalisation de plantations, Gollion, Infolio éditions, 2008.

Godron, M. et Joly, H., Dictionnaire du paysage, Paris, Conseil international de la langue française, 2008.

Kassab, A., Histoire de la Tunisie. L'époque contemporaine, Tunis, Société tunisienne de diffusion, 1976.

Latiri, L., « Qu'est-ce que le paysage dans la culture arabo-musulmane classique ? », Cybergeo, mis en ligne le 16 octobre 2001, modifié le 19 février 2007, consulté le 16 avril 2010,  URL : http://cybergeo.revues.org/index4036.html.

Lévy, J. et Lussault, M., Dictionnaire de la géographie et de l'espace des sociétés, Paris, Éditons Belin, 2003.

Mechta, K., Maghreb : architecture, urbanisme, patrimoine, tradition et modernité, Paris, Publisud, 1991.

Paquot, T., Conversations sur la ville et l'urbain, Gollion, Infolio, coll. « Archigraphy Urbanisme », 2008.

Paquot, T., L'Espace public, Paris,  Éditions La Découverte, 2009.

Reichlin, B., Sauvegarde du moderne : questions et enjeux, traduit de l'italien par Daghini, G. et Dumont d'Ayo, C., Faces, n° 42/43, 1997-1998.

Sinou, Alain « Enjeux culturels et politiques de la mise en patrimoine des espaces coloniaux »,  Autrepart, n° 33, 2005, URL : http://horizon.documentation.ird.fr/exl-doc/pleins_textes/autrepart2/010035561.pdf.

Mémoires et thèses

Chouk, H., « Caractérisation et évaluation de l'arbre urbain sis au parc du belvédère de Tunis. Étude d'un cas : Brachychiton populneum », projet de fin d'études dirigé par le H. Rejeb, Institut supérieur agronomique de Chott Mariem, 2000.

Jelidi, C., « La fabrication d'une ville nouvelle sous le protectorat français au Maroc (1912-1956) », thèse de doctorat en histoire à l'université de Tours UFR de droit, d'économie et des sciences sociales, 2007.

Lebègue, C., « Outils d'évaluation de l'état de stress des arbres en ville, adaptés à la Tunisie », travail de fin d'études dirigé par R. Paul et H. Rejeb, de la faculté universitaire des sciences agronomiques de Gembloux, 1999.

Saidane, I., « Les jardins privés de l'époque coloniale en Tunisie, 1900-1940 », mémoire de master « Paysage, territoire et patrimoine » dirigé par P. Donadieu, de l'Institut supérieur agronomique de Chott Mariem, 2004.

Tricaud, P-M., « Conservation et transformation du patrimoine vivant : Étude des conditions de préservation des valeurs des patrimoines évolutifs », thèse dirigée par T. Paquot, université Paris-Est, École doctorale ville, transports et territoires, Institut d'urbanisme de Paris, soutenue en décembre 2010.

Zaafrane, Zhioua, I, « Le parc du Belvédère de Tunis », mémoire de DEA « Jardins, Paysage, Territoire » dirigé par P. Donadieu, de l'École nationale supérieure d'architecture de Paris La Villette, 1998.

Zahaf, L., « Pour une deuxième vie au Belvédère », mémoire de thèse de troisième cycle en architecture dirigé par A. Djerbi, à l'École nationale d'architecture et d'urbanisme de Tunis,1999.

Zaïer, S., « Le temps des jardins husseinites : le cas du jardin Ksar Essaâda à la Marsa », mémoire de master « Paysage, Territoire et Patrimoine » dirigé par P. Donadieu, de l'Institut supérieur agronomique de Chott Mariem, 2004.

Auteur

Myriam Bennour-Azooz, Pierre Donadieu et Taoufik Bettaîeb

Myriam Bennour-Azooz
Elle est doctorante en première année, en cocutelle, à l'École nationale supérieure du paysage de Versailles (France) et à l'Institut supérieur agronomique (ISA) de Chott Mariem (Sousse, Tunisie).
Courriel : myriambennour@yahoo.com

Pierre Donadieu
Professeur à l'École nationale supérieure de paysage de Versailles-Marseille.
Courriel : p.donadieu@versailles.ecole-paysage.fr

Taoufik Bettaîeb
Maître de conférences à l'Institut national agronomique de Tunis (INAT)
Courriel : tbettaieb@yahoo.fr

Pour référencer cet article

Myriam Bennour-Azooz, Pierre Donadieu et Taoufik Bettaîeb
L'arbre à Tunis : hypothèses pour une histoire de l'espace public
publié dans Projets de paysage le 13/07/2012

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/l_arbre_tunis_hypoth_ses_pour_une_histoire_de_l_espace_public

  1.  Le pouvoir du bey,  chef de l'État.
  2. Ammar, L., Histoire de l'architecture en Tunisie, Tunis, Centre de publication universitaire, 2010.
  3. Jnina est le mot qui désigne jardin en dialecte tunisien, le mot en arabe littéraire étant jinène.
  4. Dar (pl. diars) signifie en dialecte tunisien maison traditionnelle. Fait caractéristique, on emploie ce terme pour désigner la famille ou encore la maîtresse de maison.
  5. Le Coran, section XXX, verset 1.
  6. Sénia (pl. swani) désigne en dialecte tunisien de grands vergers et potagers en périphérie de la ville.
  7. On estime à un quart du territoire tunisois les terrains soumis au régime des habous au début du XXe siècle.
  8. Zaïer, S., « Le temps des jardins husseinites : le cas du jardin Ksar Essaâda à la Marsa », mémoire de master dirigé par Pierre Donadieu, ISA de Chott Mariem/université de Sousse, 2004, p. 26.
  9. Nom latin Acacia xanthophloea de la famille des Mimosaceae.
  10. Nom latin Jasminum grandiflorum de la famille des Oleaceae.
  11. Nom latin Jasminum sambac.
  12. Cité par Zaïer, S. dans « Le Temps des jardins husseinites : le cas du jardin Jsar Essaâda à la Marsa », mémoire de master dirigé par Donadieu, P., Institut supérieur agronomique de Chott Mariem/université de Sousse, 2004.
  13. Ben Becher, F., Tunis : histoire d'une avenue, Tunis, Editions Nirvana, 2003.
  14. Gaillard, J., Un projet d'extension rationnelle de Tunis et de sa région dans le cadre de l'économie d'après-guerre, Éditions J. Allocio, 1944.
  15. Ben Becher, F., Tunis : histoire d'une avenue, op.cit.
  16. Entretien avec Abdelkebir Touati chef de service à la municipalité de Tunis. Fait par l'auteur 2011.
  17. Ibid.
  18. Entretien avec Adel Bettayeb, chef de service des espaces verts de Tunis, Agba, fait par l'auteur, 2011.
  19. Ibid.
  20. Entretien avec Abdelkebir Touati, op. cit.
  21. « El » signifiant « le ».
  22. Photographie prise par l'auteur le 20 septembre 2011.