L'arbre au coeur du paysage urbain : symbole ou action militante ?

The Tree at the Heart of the Urban Landscape: A Symbol or Militant Action?

09/07/2017

Résumé

Ces dernières années, la nature en ville est devenue une des grandes thématiques traitées au sein de la communauté scientifique. L'arbre est alors devenu le symbole du paysage urbain naturel, car c'est un élément visible, remarqué et fortement symbolique. Il est aujourd'hui de plus en plus placé au cœur des projets d'aménagement urbain. L'arbre cristalliserait tous les questionnements posés au paysage urbain par les aménageurs de la ville. De fait, par la suppression ou la conservation de plantations existantes, le projet d'aménagement peut radicalement changer et marquer le paysage de la ville. À partir de notre expérience professionnelle en tant qu'architectes-paysagistes, nous analysons la place effective de l'arbre dans le paysage urbain, au-delà des discours officiels, des pratiques habituelles qui ne sont pas toujours compatibles, voire même parfois contradictoires, avec les injonctions écologiques. Il s'agit de mettre en évidence les jeux d'acteurs complexes au sein de l'aménagement et de la construction de ce paysage, et, à partir de trois exemples, nous analysons comment le paysage « naturel » en ville est un espace fabriqué par les projets d'aménagement, l'arbre en étant une clé de lecture. Ce propos est l'occasion de remettre en question la vision de l'arbre comme patrimoine et symbole du paysage urbain ; cette vision est souvent sublimée (par les acteurs associatifs notamment) ou à l'inverse négligée (par les aménageurs). Notre position d'acteurs nous permet d'exposer les différents leviers d'action existants, et de mettre en avant la question du temps, fondamental pour le monde du vivant.
In recent years, nature in cities has become a major research topic. The tree has become a widely acknowledged and potent symbol of the natural urban landscape. It is increasingly placed at the heart of urban development plans. It seems the tree is the focus of urban landscape questions raised by town planners. By suppressing or preserving existing plantations, urban development projects can radically change and mark the urban landscape. Based on our professional experience as landscape architects, we examine the true role of the tree in the urban landscape over and beyond official policies and established practises which are sometimes incompatible or even in contradiction with environmental regulations. The aim of the article is to reveal the complex interactions between stakeholders and, based on three examples, to analyse how the «natural» landscape in the city is produced by urban planning projects for which the tree provides a key to their understanding. This provides an opportunity to challenge the perception of the tree as a heritage and symbol of the urban landscape; this vision is often sublimated (by civil society) or on the contrary neglected (by urban planners). Our position as actors makes it possible for us to reveal the different levers for action, and to address the question of time, which is fundamental in the living world.

Texte

Ces dernières années, la nature en ville est devenue une des grandes thématiques traitées au sein de la communauté scientifique (Larrère et Larrère, 2015). La nature doit être aménagée de manière à améliorer le cadre de vie des urbains et à rendre la ville plus agréable (Clergeau, 2007). L'arbre est alors devenu le symbole du paysage urbain naturel, car c'est un élément visible, remarqué et fortement symbolique. Il est aujourd'hui de plus en plus placé au cœur des projets d'aménagements urbains.
Cependant, si la place de l'arbre en ville, et plus largement du paysage naturel, n'est nullement contestée dans la recherche et parmi la population urbaine, elle n'est pas toujours évidente pour les acteurs de la « fabrique de la ville » (Paquot, 2015).

Nous avons observé, au cours de nos multiples projets, que les différents partenaires des équipes d'aménagement ont une culture des matériaux durs et inertes (comme le béton, l'acier et la pierre) et perçoivent souvent les évolutions végétales comme une perte de contrôle de l'homme sur son environnement. De plus, les intérêts et préoccupations urbaines entrent parfois en contradiction avec la mise en place d'arbres et plus largement du végétal dans la ville. L'arbre est trop souvent un élément de décor du paysage, un accessoire par rapport à l'espace bâti. Face à cette position qui relègue le végétal au rang de simple outil esthétique, les défenseurs d'une écologie urbaine forte et assumée revendiquent l'arbre comme symbole de résistance contre le tout béton.
L'arbre cristallise ainsi tous les questionnements posés au paysage urbain par les aménageurs de la ville. Avec la suppression ou la conservation de plantations existantes, par exemple, le projet d'aménagement peut radicalement changer et marquer le paysage de la ville.

Nous présentons ce retour sur expériences à partir de trois projets/réalisations1 emblématiques concernant l'arbre en ville :
  • la conservation d'un double alignement existant et son intégration au projet de renouvellement urbain ;
  • la plantation d'un « arbre remarquable » au sein d'un réaménagement de square ;
  • la création d'un îlot vert planté densément dans un nouveau quartier.
Il s'agit d'un regard critique sur l'environnement du travail du concepteur-paysagiste, sur les tensions et frictions qui s'opèrent durant toutes les phases du projet de paysage.

Révéler les existants : la conservation d'un double alignement


Figure 1. Rue Braque à La Courneuve, 2006. © rb & Cie architectes-paysagistes.

Ce premier exemple aborde la question de la conservation ou la replantation d'un alignement de tilleul faisant partie de la mémoire d'un quartier.
Ce quartier, situé à La Courneuve en Seine-Saint-Denis, a fait l'objet d'un projet urbain dès 2004, porté par l'Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU) à partir de février 2006. Ce projet urbain prévoit la démolition et la reconstruction du bâti. Situé en banlieue nord de la région parisienne, c'est un quartier dit « difficile », les « 4 000 », quartier qui a fait l'objet de plusieurs réhabilitations.
Pour ce projet, nous avons été missionnés en amont des réflexions, avec l'équipe d'architectes-urbanistes de la ZAC Braque-Balzac, Serge et Lipa Goldstein. La réflexion menée dans le cadre de ces études urbaines nous a permis de rapidement identifier deux lignes de tilleuls existants d'une belle prestance dans le quartier qui pourraient être conservées. Arrivé à maturité, ce double alignement existant a parfois fait l'objet d'incivilités de la part des riverains et habitants. Irrégulier par l'aspect des houppiers2, il ne fait pas l'unanimité sur ses qualités paysagère ou patrimoniale, entre gestionnaires du site et jardiniers qui le jugent vieux et à remplacer, et les concepteurs que nous sommes qui voient l'esthétique certaine de ce volume végétal.
Le contexte général du projet d'aménagement ne favorise pas la conservation des arbres et cela pour plusieurs raisons. Tout d'abord les projets de rénovation urbaine ne sont financés qu'à la condition qu'ils s'opèrent dans une démolition et une reconstruction. L'image des barres et des tours construites dans les années 1960 est très négative, il faut casser la morphologie de cet urbanisme ouvert et reconstituer des îlots avec des alignements sur rue alors même qu'il est très souvent difficile de conserver le viaire existant et leurs alignements d'arbres. En général les opérations programmées sont des opérations tiroirs : on construit les nouveaux bâtiments sur les espaces libres existants, les espaces verts, et l'on dessine et plante de nouveaux jardins sur la trace des anciens bâtiments démolis. Dans ces conditions, toute la strate arborée existante est le plus souvent perdue. Conserver est aussi plus compliqué qu'inventer sur une tabula rasa : les objets, structures ou arbres conservés gênent lors du chantier. Sur une emprise nettoyée des émergences du passé, le chantier va plus vite : tout est de nouveau possible. Avec des « restes » il faut composer. Il y a également un effet pervers : tous les prestataires qui fabriquent la ville sont payés au montant des travaux, donc démolir et reconstruire rapporte plus que conserver.

À La Courneuve, le fait que nous soyons missionnés dès 2006, à l'origine de la réorganisation du quartier et de la restructuration des espaces publics, nous permet de faire valoir l'intérêt du patrimoine paysagé de ces tilleuls alignés et prégnants dans le paysage urbain qui structurent les voiries.
Un autre levier puissant plaide en faveur de la conservation de l'alignement : le projet se faisant dans une économie très ténue, il a fallu œuvrer avec modération. Même si les surfaces sont refaites à neuf, la conservation de la voirie est une forte piste d'économie et de moins-value par rapport au budget général de l'opération. Et le double alignement de tilleuls qui la borde peut être sauvé.
Le service Espaces verts de la commune, qui a la gestion de ces espaces, ne semble pas tout à fait d'accord. Il préférerait une replantation de jeunes sujets pour avoir une moindre charge de suivi et de remplacement éventuel. Le porteur du projet est une SEM qui a son propre financement pour la réalisation du projet de rénovation. La commune sur laquelle est réalisé ce projet de rénovation, et qui en aura la gestion, cherche à inclure dans le budget Projet de la SEM un maximum d'actions pour pouvoir minimiser son propre budget d'entretien. Les vieux tilleuls sont perçus comme source de frais à venir : les gestionnaires estiment qu'ils sont malades, voire dangereux. C'est un argument que l'on retrouve très souvent lorsque la mise en œuvre simplifiée d'un projet implique l'abattage d'un arbre. Un avis d'expert indépendant est alors demandé et l'Office national des forêts (ONF), qui a réalisé une étude phytosanitaire des sujets, transmet son avis. Le rapport n'est pas très favorable mais pas catégorique non plus : le débat reste ouvert.
Le problème des arbres en ville c'est qu'ils sont tous un peu malades : les incivilités ajoutées aux travaux divers de réseau et de voirie font que les racines et les troncs sont souvent abîmés. Mais le temps du projet est un temps long. La réalisation des études de conception dure deux ans (2009-2010). Deux années pendant lesquelles nous avons pu déambuler avec les services, envisager des hypothèses, les rediscuter avec l'ensemble des acteurs, la SEM, les habitants, les élus... Nous avons « joué la montre », en quelque sorte, pour pouvoir conserver ces arbres « symboles » du quartier.

Figure 2. Rue Braque à La Courneuve, 2010. © rb & Cie architectes-paysagistes.

Le quartier a changé et bougé. Des bâtiments ont été démolis. Du jour au lendemain, les tilleuls se sont retrouvés libérés de l'ombre d'une grande barre supprimée. L'alignement respire et marque la rue : il structure les vues. Le temps du chantier a été l'occasion de construire une vision partagée de ce double alignement. Le projet des espaces publics a conservé une grande partie des arbres qui constituent, aujourd'hui encore, un paysage urbain apaisé dans un quartier en pleine évolution. Un élagage a été réalisé sur l'ensemble des arbres pour les remettre en forme et requalifier les houppiers fatigués. Ceux qui étaient vraiment très abîmés (écorcés), en bout de course, ont été abattus et remplacés. L'alignement « historique » a été complété par des nouveaux sujets plus jeunes.
Cette solution de compromis a favorisé la préservation d'une trace du passé, du souvenir, du capital « paysage ». C'est une solution qui a permis d'obtenir un paysage urbain dès la fin du chantier, d'autant plus que ce paysage était préexistant, mais invisible aux yeux de tous nos interlocuteurs.

Pour mimer l'ordinaire, planter un arbre remarquable... jusqu'où les prouesses techniques mènent

Ce deuxième exemple démontre à quel point tous les acteurs du paysage urbain, gestionnaire, maître d'ouvrage, bureau d'études techniques spécialisé dans les sols, entreprises, pépiniéristes, poussent à la mise en place de « prouesses techniques » pour fabriquer un paysage urbain identifiable, remarquable, dans le cadre de nouvelles réalisations. Puisque cela devient facile, car techniquement réalisable, pourquoi ne pas planter un arbre « spécimen » ? Cette technicité ne peut cependant pas faire oublier la loi du monde vivant : une grande taille pour un arbre entraîne une plus grande difficulté d'installation et de reprise malgré la technicité et le suivi mis en place.

Pour ce projet de restructuration et d'agrandissement du square de Château-du-Loir, nous avons travaillé à Courbevoie (92), commune de l'Ouest parisien qui a des moyens importants (financiers et en personnel) et une forte volonté d'inscrire son action dans un engagement écologique. Nous avons été missionnés par la ville en 2010, après appel d'offres, pour aménager une rue-jardin et un square de quartier. Nous sommes mandataires de l'équipe de maîtrise d'œuvre. Le service Espaces verts et son charismatique directeur sont très motivés. Le site du futur jardin était un délaissé urbain et un square dépérissant. L'ensemble des partenaires a voulu faire de ce projet un exemple, il fallait marquer le coup !
Le projet a fait l'objet d'une concertation habitante pour l'élaboration du programme et de la morphologie des aménagements. Un groupe de travail a été constitué avec élus, riverains, associations... Des huit mois de débat, d'octobre 2010 à mai 2011, entre autres éléments de programme (jardin partagé, mare pédagogique, aire de jeux d'enfants, etc.) est ressortie la volonté de planter un gros sujet, un spécimen : « l'arbre aux palabres ». Nous avions initialement envisagé de planter un platane, arbre résistant, à la reprise facile, au développement propre à jouer le rôle du « baobab » urbain du square. Après visite et sélection en pépinière, le platane n'étant pas disponible, le choix s'est porté sur un chêne (quercus robur) en cépée de forte taille (7/8 m de haut). L'essence est peut-être plus difficile à la reprise, mais nos partenaires et producteurs présentaient depuis quelques années plusieurs sujets à la plantation sans problème apparent, d'autant que le suivi technique était prévu au marché de travaux (analyse et amélioration des sols avant plantation, sondes en pied d'arbre pour évaluer le stress hydrique et le suivi d'arrosage).

Figure 3. Square de Château-du-Loir, 6 mars 2013. © rb & Cie architectes-paysagistes.

Le jour de la transplantation devait être un événement dans le processus du projet. Nous étions tous présents pour l'arrivée de l'arbre et sa plantation dans le jardin. Il est arrivé sur son semis remorque. Une grue de quinze tonnes l'a manipulé et d'autres tractopelles ont aidé à la manœuvre pour le positionner dans sa fosse. Tout le monde était là pour voir le spectacle, on a pris des photos. Maître d'ouvrage, maîtres d'œuvre et entreprise se sont congratulés.
Des sondes tensiométriques ont été posées pour surveiller l'arrosage. L'entreprise qui a planté, tout comme les services, a été aux petits soins pour sa reprise. L'arbre a quand même eu un peu de mal. Il a perdu ses feuilles, il a eu des parasites. Il a souffert et souffre toujours un peu. Heureusement que l'entreprise et la pépinière ont été très compétentes lors des travaux. Aujourd'hui encore le service Espaces verts de la ville opère un suivi constant. L'arbre va « végéter » encore pendant quelques années avant de reprendre une croissance normale.
Le suivi du confortement des plantations est important. Il est souvent difficile de trouver, au sein des différents services gestionnaires, le bon interlocuteur qui pourra suivre l'évolution et la gestion des nouvelles plantations, sur les quatre à cinq ans qui suivent le chantier. Et le maître d'œuvre n'est que très (trop) rarement missionné pour assurer ce suivi du confortement. Ici, nous l'avons été pendant trois ans. Puis la ville a pris le relais.
Le chêne est présent, remarquable par la hauteur de son houppier : il marque le centre du square de sa haute stature.

Figure 4. Square de Château-du-Loir, septembre 2014. © rb & Cie architectes-paysagistes.

Paradoxalement, lorsque nous discutons aujourd'hui avec les habitants, tous croient que cet arbre a toujours été là ! Le chantier s'oublie vite. Il a fallu beaucoup d'efforts et de stress, à l'arbre notamment, pour arriver à fabriquer un lieu qui paraît aujourd'hui ordinaire. Il n'est pas sûr que la reprise de cet arbre « remarquable » soit effective aujourd'hui, en 2017. Faisant un retour sur cette expérience, il nous reste des questions. Les importants moyens techniques déployés pour cette plantation ont-ils été à la hauteur des espérances et à l'échelle du temps de la nature ? N'avons-nous pas été influencés par les techniciens et l'ensemble des partenaires du projet pour réaliser une opération « extraordinaire » ? Un arbre jeune mais bien formé, et bien implanté dans une fosse d'arbre, aurait été peut-être mieux armé pour affronter les désordres climatiques annoncés. Pour les concepteurs que nous sommes, il reste un goût de sur-technicité pour un résultat mitigé matière de pérennité.

Planter densément : les arbres et la nature en ville, toujours une posture à défendre

Ce dernier exemple est la création d'un parc urbain massivement planté dans une ZAC dense et minérale. Il démontre qu'il faut, encore aujourd'hui, toujours argumenter, même pour un « projet de jardin », afin d'arriver à planter un grand nombre de sujets sur un territoire donné. Il démontre également que les enjeux financiers du végétal (budget ridiculement petit par rapport aux autres « lots » du projet d'aménagement) ne laissent pas paraître l'impact réel produit par le végétal sur le terrain.

C'est l'histoire d'un projet de square créé de toutes pièces dans un nouveau quartier au nord de Paris, à La Plaine Saint-Denis au cœur de la ZAC Landy-Pleyel. Le quartier était dessiné avec une emprise rectangulaire réservée pour l'espace ouvert. Lauréat d'un concours de maîtrise d'œuvre en 2003, notre projet proposait d'organiser ce rectangle d'un hectare en une île de verdure. Nous avions décidé de planter beaucoup d'arbres pour faire un cœur vert et nous les avons regroupés dans des massifs de vivaces ou accompagnés d'arbustes. Ils ont été organisés de façon à minimiser les zones minérales du parc (aire de jeux, cheminements, etc.). Les variétés, les tailles, les formes ont été mélangées. L'objectif était d'éviter l'effet « champ de tuteur » en obtenant dès l'ouverture au public une forme très naturelle et variée dans ses formes et ses couleurs. Nous avons associé les arbres à pousse rapide et ceux à pousse plus lente, les feuillus, les persistants, des fruitiers décoratifs, etc.
Certains arbres auront des difficultés de reprise ou seront abîmés par les usages. Nous avons préconisé de ne pas les remplacer. Nous avons encouragé le service Espaces verts à opérer des tailles légères pour suivre la croissance des arbres. Dans ce quartier très urbain, la présence d'un square tout de suite très arboré a été fortement appréciée des habitants comme des services gestionnaires. Aujourd'hui encore il vit très bien malgré la forte fréquentation.

Figure 5. Square des Acrobates, octobre 2008. © rb & Cie architectes-paysagistes.

En ville, les pertes de plantations sont inévitables et les campagnes de replantation après un chantier sont souvent très compliquées. L'accessibilité au site est souvent devenue difficile. C'est pourquoi il vaut mieux procéder à une plantation importante lors du chantier, puis réaliser un suivi par élagage et/ou taille-douce. Dans cette option, il est judicieux de planter en associant calibres et dimensions. Cela permet de multiplier les chances de reprise sans pénaliser l'esthétique, car plus on plante « gros » et plus l'effet est important, mais plus la reprise est difficile. Nous faisons également souvent le choix de planter en mêlant les variétés. D'un point de vue purement esthétique, nous préférons les assemblages d'inspiration plutôt naturelle, et en cas de perte les « trous » ne sont pas visibles.
Il y a également un effet secondaire non négligeable : le végétal est très bon marché en comparaison des autres matériaux qui constituent la réalisation du projet comme l'éclairage public, les clôtures, l'arrosage, la signalétique... Pour donner un ordre d'idée sur la question économique du coût du paysage : une pelouse coûte 3,50 €/m2, là où un sol en béton désactivé coûte environ 165 €/m2. Un arbre de taille moyenne en tige 20/253 coûte 550 € quand un mât d'éclairage coûte 4 500 €. Et comme toute chose aujourd'hui s'évalue par rapport à sa valeur marchande, la spécificité du végétal est souvent minorée, en relation avec son faible coût.
Pour combattre cet effet « rétrécissant » de l'impact financier du végétal dans le budget général d'un aménagement, nous rusons et augmentons les lignes des pièces écrites et quantitatives du lot « paysage ». Stratégiquement, si vous plantez vingt arbres de même taille et de même variété, cela ne tient qu'en une seule ligne dans le descriptif des travaux et cette donnée sera noyée dans l'ensemble de la prestation globale. En revanche, si vous prescrivez vingt arbres de taille et de variété différentes cela fait vingt lignes dans les pièces écrites (descriptif/quantitatif) du document de consultation des entreprises. Il faudra sûrement trouver plusieurs pépinières pour fournir ces arbres, et cela alertera l'entreprise en charge du chantier sur l'attention à donner au lot « plantation ». À noter que l'ensemble des arbres du square des Acrobates provient de cinq pépinières différentes.
Il faut également pouvoir être attentif à la provenance des arbres, à leur origine. Aujourd'hui il est difficile de connaître l'origine du plant forestier car il n'y a pas de traçabilité. Des filières de production locale sont en cours de mise en place en France et principalement pour les plants forestiers. Pour les plants dits d'« ornement », cela n'est pas encore effectif. De plus, les pépinières en Europe ont tendance à se regrouper dans le Nord : en Allemagne, en Hollande ou en Belgique, ou dans le Sud (Italie, Espagne). Faire venir des arbres de Pistoia pour les planter au Nord de la France n'est peut-être pas une bonne méthode pour limiter les pertes, ou assurer la reprise !

Figure 6. Square des Acrobates, juillet 2011. © rb & Cie architectes-paysagistes.

En 2017, les nombreux arbres du square des Acrobates continuent d'apporter un véritable bien-être à ce quartier neuf. Ils se développent rapidement au sein de ce jardin très végétalisé où les emprises de sol imperméable sont limitées. Cette réalisation montre également que la diversité des essences plantées est une façon d'offrir de la diversité végétale en ville, et d'accompagner le retour à un sol perméable et à son cortège de plantations moins visibles mais tout aussi importantes et nécessaires à la création « d'un écosystème végétal » viable en ville.

Pour conclure

Aujourd'hui, plus aucun projet urbain ne peut voir le jour s'il n'y a pas un volet paysager et, pourtant, la conservation et la plantation des arbres se font toujours dans des conditions difficiles.
Il y a d'abord un souci de temporalité. Un projet c'est à minima deux années d'étude, un à deux ans de chantier, voire plus, et malheureusement l'arbre ne pousse pas vite : cela fait un peu long par rapport à un mandat électoral. Et il faut toujours 100 ans pour faire un arbre centenaire. Ensuite, l'ensemble des acteurs de la fabrique de la ville est issu de la culture de l'inerte, du béton, de l'acier, et non pas issu de la culture du vivant, du végétal. Le fait que cela « pousse », que cela bouge, grandisse... déstabilise tout ce monde-là. Enfin, le végétal est encore trop souvent vu comme un décor, même encore aujourd'hui pour certains paysagistes. L'arbre reste un symbole visuel immuable dans les représentations comme s'il était à la fois là mais inerte, statique... Ce qui est recherché dans l'aménagement, c'est cet effet visuel. Il faut que l'effet soit visible tout de suite à la fin du chantier, comme pour une façade de bâtiment. L'entretien et la gestion à venir sont minorés systématiquement. Or ils représentent la vie future des arbres.
Et pourtant on n'a jamais autant parlé de nature en ville, d'arbres, et de trame verte dans les médias spécialisés, la presse et même à la télévision. Il va falloir faire comprendre, et c'est une part importante de notre travail aujourd'hui d'expliquer le « vivant », qu'un arbre en ville a besoin d'autant de place sous la surface du sol qu'au-dessus... et que leur survie dépend de ce sous-sol...


Annexes : Fiches techniques des projets

1 - Aménagement des espaces publics du quartier Braque-Balzac

Lieu : La Courneuve (93).
MO : SEM Plaine Commune Développement.
Mission de maîtrise d'œuvre complète : paysagistes mandataires de l'équipe, avec NR Conseils BET VRD.
Programme : restructuration des espaces publics du quartier Braque-Balzac sud, création de réseaux, voiries et aménagements paysagers, requalification de la place Braque.
Surface : 1,8 ha pour la tranche ferme.
Études : 2009/2010.
Chantier : en cours de livraison.
Montant des travaux : 4 500 000 €HT.
Entreprises : SNTPP (lot VRD) ; Entra (lot éclairage public) ; Quesnot Paysage (lot Espaces verts).

2 - Avenue de Château-du-Loir

Lieu : Courbevoie (92).
MO : Ville de Courbevoie - Direction du service Espaces verts et de l'Environnement. Mission complète de maîtrise d'œuvre : travaux de requalification de l'avenue Château-du-Loir en rue-jardin avec voirie drainante et restructuration du square adjacent. Paysagistes mandataires de l'équipe avec Techni'cité BET VRD, Sol Paysage BET Sol et Agence Fabienne Bulle architecte pour le pavillon des jardiniers. Montant des travaux : 2 500 000 €HT.
Tranche ferme : requalification de l'avenue de Château-du-Loir - Surface : 4 900 m2.
Études 2010 à Livraison tranche ferme septembre 2010.
Entreprises : Groupement d'entreprises : ASTEN mandataire (lot VRD), PAVECO (lot pavage), Sports & Paysages (lot Espaces verts), Pruneveille (lot éclairage public).
Tranche conditionnelle : réaménagement du square existant et création d'un potager-jardin partagé - Surface : 5 800 m2.
Concertation habitants et riverains - faisabilité et programme du square : hiver 2010-2011.
Études du square : 2011 - Livraison du chantier septembre 2013.
Entreprises : VRD Lachaux Paysage ; Éclairage Public : Citélum, Espaces verts : Marcel Villette, Pavillon des jardiniers : CMB.

3 - Square des Acrobates

Lieu : La Plaine Saint-Denis (93) MO : SEM Plaine Commune Développement.
Mission complète de maîtrise d'œuvre : paysagistes mandataires de l'équipe avec O.G.I. bureau d'études VRD. Programme : aménagement d'un parc public à la ZAC Landy-Pleyel. Surface : 1 ha.
Coût : 1 500 000 HT.
Concours 2003 Études : 2004/06,
Livraison : été 2007 - Fin de suivi entretien : 2010. Entreprises : Cochery IDF ; Bentin ; Jardem.

Mots-clés

Paysage, urbain, projet, jeux d'acteurs, retours d'expérience
Landscape, urban, project, stakeholder interactions, lessons learned

Bibliographie

Clergeau, P., Une écologie du paysage urbain, Rennes, Éditions Apogée, 2007, 137 p.

Larrère, C. et Larrère R., Penser et Agir avec la nature, Paris, Éditions La Découverte,
2015, 330 p.

Paquot, T., Désastres urbains, Paris, Éditions La Découverte, 2015, 220 p.

Auteur

Frédéric Bœuf et Florence Robert

Frédéric Bœuf est architecte DPLG et photographe, exerçant en libéral depuis 2000.

Florence
Robert est architecte DPLG et paysagiste, exerçant en libéral depuis 1989.

Nous travaillons en équipes pluridisciplinaires sur des sites urbains ou ruraux, dans différentes villes et régions. Nous parcourons la France au hasard des commandes et des engagements pour réaliser jardins, aménagements, analyses de territoires, mais toujours autour de l'espace public ou partagé. Nous nous attachons plus particulièrement aux questions environnementales. Notre travail sur l'invention d'espace aménagé se double d'une recherche sur la représentation d'une flore plus indépendante des jardiniers, moins horticole, peut-être moins appréciée, et pourtant, expressive et poétique.
Courriel : contact@rb-cie.net
Site web : www.rb-cie.net

Pour référencer cet article

Frédéric Bœuf et Florence Robert
L'arbre au coeur du paysage urbain : symbole ou action militante ?
publié dans Projets de paysage le 09/07/2017

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/l_arbre_au_coeur_du_paysage_urbain_symbole_ou_action_militante_

  1. Voir les fiches techniques de chaque projet en annexe.
  2. Houppier : ensemble formé par les branches de l'arbre.
  3. Un arbre en tige 20/25 est un arbre dont la circonférence du tronc est comprise entre 20 à 25cm à 1m de hauteur.