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L'anamorphose du territoire

Les fonctions paysagères de la perspective topographique dans l'économie seigneuriale en France, autour de l'oeuvre d'André Le Nôtre (1613-1700)

Anamorphosing Territories

The Landscape Functions of Topographical Perspective in French Manorial Economy: Through the Works of André Le Nôtre (1613-1700)
26/12/2008

Texte

Résumé de la thèse de doctorat, soutenue le samedi 12 juillet 2008 à l'INHA, sous la direction d'Antoine Picon, université de Paris 1-Panthéon-Sorbonne1.

Jury
  • Jeanne Peiffer, directeur de recherche au CNRS (rapporteur et présidente du jury)
  • Patricia Falguières, professeur agrégé à l'EHESS (rapporteur)
  • Monique Mosser, ingénieur de recherche au CNRS (expert)
  • Antoine Picon, directeur d'études, université de Paris 1-Panthéon-Sorbonne, professeur à l'université Harvard (directeur de thèse)

Se référant à l'histoire des techniques et des sciences ainsi qu'à celle de l'architecture et des villes, la critique moderne a élaboré un double modèle perspectif et territorial des jardins français du XVIIe siècle qui semble désormais aller de soi. Mais quelle perspective et quel territoire y convoque-t-on alors qu'on ne prend que rarement en compte les données matérielles et culturelles de l'application technique au terrain ? La problématique que nous explorons se dessine, en creux, à la croisée de trois domaines (jardins, perspective, institutions du sol) et en deux temps : I - topographie ; II - institutions. Elle interroge les relations réticulaires de corpus et d'acteurs hétérogènes : sites et réalisations, techniques (géométrie pratique, perspective, agronomie), institutions territoriales (seigneurie, juridiction, fiscalité), économie (gestion domaniale, assise foncière).

Partie I - La perspective à l'épreuve du terrain

À rebours de l'herméneutique postpanofskienne (« forme symbolique ») et de son rabattement sur les jardins, nous envisageons une perspective topographique, distincte de l'outil de représentation graphique et indissociable de l'optique. Cette application topographique de la perspective, nous l'éprouvons et la définissons à travers l'étude diachronique de compositions paysagères dues à Le Nôtre et à son « école ». Celles-ci sont considérées à travers la dynamique d'une évolution historique (environnement) et historiographique (réception). Trois monographies approfondies sont ainsi consacrées aux éléments majeurs structurant les parcs de Saint-Germain-en-Laye, Sceaux et Saverne (parterres, terrasses, canaux). Nous y analysons l'articulation de dispositifs optico-géométriques, collimations et anamorphoses, au socle physique de la géomorphologie. Nous en dégageons des pratiques singulières, hybrides et étrangères au corpus bidimensionnel de la perspective, ainsi qu'un outil de construction conjointe des mouvements du corps et du regard. Les résultats obtenus découlent d'une approche inédite de la mise en œuvre de la perspective sur le terrain. Ils supposent une méthode particulière, usant du calcul et du dessin, consistant à confronter aux données actuelles du terrain des dispositifs optiques spatialisés (géométriques et mécaniques) consignés dans le corpus des traités anciens. Cette démarche contribue à une double révision historiographique : de la perspective (comme mode opératoire de l'optique à part entière) et, par conséquent, des jardins. Ces éléments donnent lieu à de longs prolégomènes méthodologiques (p. 21-92).

Partie II - Perspective topographique et institution territoriale

Les jardins du XVIIe siècle ne sauraient se comprendre sans rappeler, pour chaque cas, le statut et les usages des terres dévolues à la mise en œuvre de la perspective topographique définie plus haut sur le plan technique. À cet effet, nous questionnons les structures spatiales induites par les institutions du sol sous l'Ancien Régime (seigneurie, paroisse, juridiction, économie foncière, fiscalité, géopolitique), dont les principes, comme les procédures, sont étrangers aux catégories de l'« aménagement du territoire » conçues dans le second XXe siècle. Ce faisant, nous élaborons une approche domaniale du paysage qui prend en compte les profits et les loisirs, notamment dans le parc. Cette entité polyvalente (lieu de production et support d'imaginaire), distincte et complémentaire du jardin, s'avère incontournable pour comprendre l'essor de la perspective in situ, sous le rapport des pratiques sociales et de l'économie terrienne.
Notre méthode est la suivante. On commence par revenir sur l'étude d'un site emblématique parmi tous : non pas Versailles mais Richelieu. Nous y mettons en évidence une répartition de la composition en enclos distincts (jardins, petit et grand parcs), correspondant à autant de types de reliefs, de sous-sols et d'affectations. C'est l'unification de cet agencement hétérogène, contrastant avec l'idée d'harmonie classique tant de fois commentée, que la perspective construite prend en charge de représenter in situ. On analyse ensuite un texte méconnu des historiens des jardins, L'Architecture... de Louis Savot (1624), dont on déduit un plan type d'organisation du cœur des domaines seigneuriaux en jardin-canal-parc. Muni de ce schéma de disposition, indice formel d'une culture matérielle, on interroge d'abord la polyvalence des parcs (loisirs et profits), en France, entre 1550 et 1750, en confrontant textes prescriptifs et réalisations. Puis, en explorant la constitution foncière des axes perspectifs sur la longue durée, les restructurations fiscales et productives que cela entraîne, les limites territoriales franchies ou redéfinies de la sorte, enfin, le paysage in literalia qui en est informé ou les loisirs (chasse, jeux, promenade) qui en sont marqués, on caractérise la perspective topographique comme un espace-temps social. Outre la consultation d'archives et la référence à de nombreux travaux de paléographie, on mobilise un corpus de textes techniques, juridiques ou littéraires dont des extraits sont reproduits en annexe.

Conclusion

Au terme de la restitution des procédures sociales et techniques à laquelle nous nous sommes livré, il devient possible de qualifier la réalisation d'une perspective topographique comme une opération de transformation, par l'optique et la géométrie, de situations territoriales complexes et hétérogènes, et d'assiettes topographiques accidentées en scènes paysagères ordonnées et homogènes. Soit, une anamorphose territoriale. La formule pourra sembler sacrifier aux séductions de la métaphore. Mais on nous concèdera qu'elle s'appuie sur l'hypothèse et la démonstration d'une mise en œuvre concrète. On constatera, par ailleurs, une différence majeure avec les anamorphoses iconographiques, qu'elles soient planes ou spatiales. En effet, le promeneur du XVIIe siècle n'ignore rien des structures immatérielles qui forment en quelque sorte le socle géométral des compositions paysagères que construit la perspective topographique qu'il expérimente. De surcroît, il peut voir ces compositions dans leur perfection. À l'inverse, celui du XXIe siècle, qui ne connaît l'œuvre vivante du paysage que déformée par le temps, doit remonter le chemin fastidieux de l'analyse mathématique et de l'érudition historique pour atteindre le point de vue de la construction que nous prétendons redécouvrir.

D'une histoire l'autre

1. Quel paysage un André Le Nôtre construit-il dans l'application de la perspective topographique à l'institution territoriale ?
2. Quelle perspective contribue-t-il à définir dans sa conception du territoire en tant que paysage ? Ces deux questions de départ, symétriques et complémentaires, renvoient à la nécessité d'articuler les deux historiographies dont elles relèvent simultanément.
Bien qu'elle leur doive certains de ses principes théoriques, la perspective topographique ne se rapporte pas exclusivement aux deux dimensions du tableau. À l'épreuve et à l'échelle du site, au gré des hybridations et des détournements de fonctions, nous le montrons, optique ou représentation, dispositifs ou construction acquièrent des dimensions et des significations inédites. De nouveaux aspects émergent de problèmes qui passent en principe pour connus. La définition même de la perspective s'en trouve enrichie. En retour, nous avons pu mesurer combien peut être fructueux le point de vue de la perspective pour l'histoire des jardins. L'entité du parc a dû être redéfinie, notamment dans sa relation au jardin d'une part, au domaine et aux territoires qu'elle recoupe de l'autre. L'importance des institutions du sol est ainsi pleinement apparue dans la problématique. Par la même occasion la place et le statut de la théorie du jardinage sont remis en question.
Il semble, enfin, qu'en inversant la démarche habituelle, en remontant du terrain vers les idées, que non seulement on peut renouveler la compréhension de certains jardins grâce à une meilleure connaissance de leur perspective mais que, de surcroît, l'histoire de la perspective pourrait s'enrichir à travers celle des jardins. On pourrait espérer alors, avec la reconnaissance de la place que l'on revendique pour l'histoire des jardins dans celle de la perspective, une contribution de l'historiographie des premiers à celle de la seconde. La finalité en serait au moins double : un apport plus complet de la perspective, à la fois à l'histoire et aux méthodes contemporaines du projet de paysage et d'urbanisme. Patrimoine vivant, mémoire, identité culturelle trouveraient là les moyens d'assumer une perspective historique et dynamique : les choses n'ont pas toujours été ce qu'elles sont devenues ; et cela doit continuer ainsi.

Mots-clés

Perspective, institutions, territoire, parc, Le Nôtre
Perspective, institutions, territory, park, Le Nôtre

Bibliographie



Auteur

Georges Farhat

Architecte DPLG et docteur en histoire de l'art (discipline de ses recherches : architecture et histoire des jardins et des paysages).
Maître assistant à l'École nationale supérieure d'architecture de Versailles.
Courriel : georges.farhat@versailles.archi.fr

Pour référencer cet article

Georges Farhat
L'anamorphose du territoire
publié dans Projets de paysage le 26/12/2008

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/l_anamorphose_du_territoire

  1. 4 tomes reprogr., texte (t. I, 334 p. et II, 276 p.), annexes et bibliographie (t. III, 147 p.), illustrations (t. IV, 291 fig. et XIII pl. orig. in-folio pliées).