Honda Seiroku, « Père des parcs du Japon »

Les parcs publics, outil du changement culturel à l'ère Meiji

Honda Seiroku, «the Father of Japan's parks»

Public parks, tool of cultural change during the Meiji period
10/07/2012

Résumé

Après une enfance paysanne et des études d'agronomie, Honda Seiroku (1862-1952) approfondit la sylviculture en Allemagne de 1890 à 1892. Il fait partie de l'élite éclairée de l'ère Meiji, époque d'introduction des techniques occidentales. En 1893, il devient enseignant et modernise la gestion forestière du Japon. En 1901, il prend en charge le projet du parc Hibiya à Tōkyō, premier parc public à valeur archétypale. Il oriente le projet autour du sanctuaire Meiji (1915) vers la création d'une forêt en pleine ville, considérée comme exemplaire aujourd'hui. Il est à l'origine de la conception de nombreux parcs urbains ainsi que des parcs nationaux (1930). À travers les réalisations de Honda, apparaissent les spécificités de son parcours de forestier-paysagiste, objet d'une réception renouvelée aujourd'hui.
After a childhood spent in farming and studies in agronomics, Honda Seiroku (1862-1952) improves forestry in Germany from 1890 to 1892. He is part of the enlightened elite of the Meiji period à the time when the western techniques were introduced. In 1893, he became a teacher and modernised the forestry management in Japan. In 1901, he took charge of the Hibayia Park project in Tokyo à the first public park with an archetypal value. He directs the Meiji Shrine project (1915) towards the creation of a forest at the core of the city, which is considered as a model nowadays. He is at the start of the conception of many urban parks as well as national parks (1930). Through Honda's productions, the specificities of his own course as a forester-landscaper appear à the object of a renewed reception, today.

Texte

L'ère Meiji 明治時代 (1868-1912) est, au Japon, une période d'intenses transformations des structures politiques, économiques et sociales, instituée comme une rupture consciente des enjeux et des processus engagés.
La civilisation japonaise, longtemps irriguée par la culture chinoise, va tirer une vigueur culturelle renouvelée de son aspiration à la modernité occidentale, mais la fin de l'époque Edo et les débuts de l'ère Meiji sont marqués par l'instabilité. Les conflits entre différentes factions en lutte pour le pouvoir, et en désaccord vis-à-vis de l'Occident et des voies vers la modernisation, provoquent des remous politiques et la population de Tōkyō chute de moitié. En 1888, finalement, est instauré un ordre constitutionnel centré sur l'empereur et doté d'une assemblée élue, puis démarre une politique volontariste d'industrialisation et de militarisation insérée dans le système capitaliste mondial. La politique d'ouverture du Japon intensifie les programmes d'études afin d'assimiler techniques et concepts occidentaux. Tandis que des spécialistes européens et américains sont invités au Japon en tant qu'experts et enseignants, de jeunes diplômés japonais partent voyager et étudier à l'étranger. Honda Seiroku 本多静六 (1866-1952), l'un d'entre eux, est un acteur de cette période, artisan du façonnage de la modernité japonaise au travers de plusieurs époques.

Formation et carrière

Orihara Seiroku 折原静六 naît en 1866 dans un village du pays de Musashi 武蔵国 aujourd'hui Shōbu 菖蒲町 dans la préfecture de Saitama 埼玉県 au nord-est de Tōkyō, au sein d'une famille paysanne aisée dont est issu héréditairement le chef de village. Mais lorsqu'il a 9 ans, son père meurt et la famille fait face brutalement à des difficultés. Seiroku veut continuer ses études et doit aussi contribuer au travail de la ferme. Lorsqu'il a 14 ans, avec l'autorisation de son grand-père, il part à Tōkyō et entre au service de la famille du professeur Shimamura, à la fois comme élève et serviteur, petit paysan moqué par le voisinage. À 17 ans, en 1884, il entre à l'École forestière de Tōkyō, 東京山林学校 Tōkyō sanrin gakkō, nouvellement créée et bientôt intégrée à la faculté d'agronomie de l'université impériale de Tōkyō 帝国大学農科大学 (aujourd'hui université de Tōkyō 東京大学). Après un échec au premier examen et un moment de désespoir, il élabore sa propre méthode de travail et décide de devenir un élève d'excellence. Il se forge une première conviction à laquelle il croira solidement toute sa vie : avec les efforts et le travail les plus assidus, il est possible de réussir même sans être doué. Il rédigera par la suite sur le même modèle les « douze articles de la réussite », faisant preuve d'un volontarisme et d'une rigueur imprégnés de morale confucéenne. Pendant sa jeunesse, il mène de front ses études et le labeur des champs en retournant dans son village de longues périodes pour les travaux intensifs au moment du repiquage, des récoltes et du décorticage du riz. L'hagiographie retient qu'il en apprend le courage, la valeur de l'étude et du temps précieux, mais d'abord il en garde une expérience directe de l'agriculture, ainsi que la connaissance et le goût de la nature.
En 1888, en épousant la fille unique1 d'une grande famille de bushi 武士, classe des guerriers au pouvoir pendant le shogunat qui forme également une grande partie de la nouvelle élite, il prend le patronyme de Honda2. Il peut bénéficier du soutien nécessaire pour réaliser un projet qui lui semblait inimaginable sans moyens financiers : aller étudier à l'étranger, en l'occurrence en Allemagne. Sans doute a-t-il appliqué là une autre de ses convictions : il faut avoir confiance en soi et saisir la chance qui se présente.
Le 23 mars 1890, diplômé de la faculté d'agronomie de l'université impériale de Tōkyō, il part de Yokohama, et après trente huit jours de traversée, arrive le 8 mai à l'Horto Akademie3, école forestière située à Tharandt, près de Dresde dans la Saxe, où il passe six mois. Il intègre ensuite l'université de Munich où il étudie l'économie, mais il apprend que, pour raisons financières, son séjour devra être écourté. Il surmonte le défi d'obtenir son doctorat en deux ans au lieu de quatre et il profite de son voyage de retour pour visiter divers sites forestiers en Europe, aux États-Unis et au Canada.
Il rentre, en mai 1892, premier titulaire au Japon d'un doctorat en économie appliquée à la foresterie et, l'année suivante, il est nommé professeur assistant à la faculté d'agronomie de l'université impériale. Une tâche immense l'attend car l'état de la forêt japonaise, pourtant vitale et riche, s'est fortement dégradé à la fin de l'époque Edo : la surexploitation et les cultures sur brûlis ont entraîné une déforestation dévastatrice dans ce pays de montagnes pentues et de pluies abondantes. L'érosion due au ruissellement aggrave les risques d'inondation et de glissement de terrain, et les sols s'appauvrissent à cause de l'emprise du pin rouge. D'où la création de la discipline ringaku 林学, sylviculture, afin d'améliorer les méthodes d'exploitation et de former des techniciens spécialisés. En 1894, Seiroku crée la première forêt expérimentale du Japon, à Chiba 千葉 près de Tōkyō, dont l'exploitation du bois contribue, sur sa suggestion, au financement des retraites des professeurs de l'université impériale.
En plus de ses charges d'enseignant, Seiroku travaillera, en tant que responsable ou conseiller, à des projets de régénération forestière dans tout le pays. À partir de 1909, il conduit le reboisement des montagnes à l'ouest de Tōkyō, Okutama 奥多摩, alors dénudées, afin de protéger les eaux qui alimentent la capitale et, à cette occasion, il définit le concept de « forêt-source ». Inspiré par le Canada, il met en œuvre le long de la voie ferrée qui va vers le nord du Japon des bandes boisées coupe-vent qui empêchent la formation de congères bloquant la circulation des trains. Il mènera des études dans les territoires colonisés par le Japon, participera à un nombre incalculable de commissions ministérielles, de comités locaux ou de sociétés savantes, écrira 376 ouvrages4, tout en continuant à voyager à l'étranger. Il amassera également une énorme fortune car, depuis son premier salaire, il applique un autre principe : systématiquement épargner un quart de tout revenu. Le but de cette fortune, pour lui qui vit de façon frugale, est de contribuer au bien commun : il fera don d'immenses forêts, créera une bourse d'études pour les jeunes de sa région natale, et contribuera au financement de divers projets.

Honda Seiroku et les parcs : une occasion, tremplin vers un nouveau champ d'action

En 1888, (21 de l'ère Meiji), au moment où la ville recouvre son niveau de population antérieur à la restauration de Meiji, le gouvernement promulgue un arrêté sur la réforme urbaine de Tōkyō, Tōkyōshiku kaiseijōrei 東京市区改正条例. Le nouveau modèle urbain est désormais la ville occidentale et l'objectif est de rapprocher Tōkyō des critères de la modernité selon les références européennes, précisément Londres, Paris, Berlin et Vienne.
En Europe, à partir des années 1840, le parc public est conçu en tant que nouvel équipement urbain d'abord en Angleterre, puis est transplanté, avec son paysage, ses pratiques et fonctions spécifiques, dans toutes les grandes villes européennes, puis au-delà. Pour le gouvernement de Meiji, la capitale, à l'image des villes occidentales, nécessite un tel aménagement, à la fois expression et outil de la modernisation en cours, pour ses habitants et les étrangers amenés à y résider5. Le projet de réforme urbaine comporte un article sur l'implantation de 49 parcs dont les localisations et superficies sont établies en fonction des exemples de Londres et de Paris. Dans cette liste, plus des deux tiers sont des temples ou des sanctuaires renommés, des meisho 名所, d'Edo ; les autres sont des jardins d'agrément d'anciennes résidences de daimyō 大名, seigneurs vassaux des shoguns, rapidement absorbés par les transformations urbaines. Faute de moyens, la réforme urbaine, en ce qui concerne les parcs publics, consiste principalement à renommer l'ancien.
Cependant, une véritable et importante création est projetée : Hibiya kōen 日比谷公園, un parc de 16 hectares au cœur de la ville et jouxtant le palais impérial. Ce parc, parcelle de modernité urbaine, a pour rôle de refléter les changements survenus au Japon plutôt que satisfaire un réel besoin en espaces verts. Sa mise en œuvre a d'abord des objectifs symboliques : exprimer la modernisation en cours dans le centre de la ville alors en complète rénovation, et ainsi renforcer le nouveau pouvoir politique en faisant valoir sa capacité à faire aboutir des projets novateurs et en s'inscrivant visiblement dans le territoire6. Ce qui est en jeu est essentiel.
La commission municipale en charge du projet fait face à un problème majeur : comment définir ce que doit être un parc public moderne, comparable aux parcs européens et propre à Tōkyō ? Il n'existe au Japon ni modèle ni spécialiste des parcs publics. De nombreux projets sont examinés, conçus par des maîtres jardiniers japonais, des architectes occidentaux ou japonais, mais ils ne concrétisent pas le nouveau visage attendu de Tōkyō. En 1899, c'est l'architecte Tatsuno Kingo 辰野金吾 (1854-1919)7 qui, en tant que conseiller pour la ville, se trouve en charge du projet sur lequel il bute à son tour. Seiroku, qui l'a rencontré lors d'une mission pour la ville, lui fait part de ses remarques sur les parcs des villes allemandes et les "usages des paysages" qu'il a observés, sujet qu'il a découvert et qui l'intéresse. En 1900, sur avis de Tatsuno Kingo, Honda Seiroku, jeune spécialiste des forêts, se retrouve propulsé membre de la commission chargée du parc Hibiya, et en 1901, il en prend la tête en proposant un projet.
Comme il n'est ni architecte ni maître jardinier, pour éviter toute erreur critiquable dit-il lui-même, il rassemble les nombreux avis et expertises réalisés par les différents membres (botaniste, jardinier, médecin, ingénieurs, architectes, etc.). Il se réfère beaucoup à sa propre expérience en Europe et puise dans des ouvrages allemands sur la composition des jardins et des parcs publics qu'il a ramenés8. Seiroku rassemble les diverses exigences et fonctions retenues, les transpose dans le projet en combinant éléments japonais et occidentaux, en somme il fait une synthèse des plans précédents pour créer un ensemble capable d'introduire ou de renouveler des pratiques urbaines. Les travaux commencent en 1902, et Hibiya kōen est inauguré en 1903, quinze ans après la proposition de créer un parc public à Tōkyō.
En Europe, au XIXe siècle, les parcs publics ne sont pas seulement des ornements urbains ou des équipements publics récréatifs mis à disposition de tous. Ils participent à une mise en ordre de la ville et de la société. Les parcs publics fournissent des espaces où les classes dominantes essaient d'imposer, ou tout du moins de montrer en exemple, certaines de leurs façons de vivre, de leurs activités de loisirs, de leurs valeurs esthétiques, supports des distinctions bourgeoises. Le peuple est censé y adopter des comportements policés, conformes aux règlements en vigueur en ces lieux dessinés et composés pour encadrer l'expression d'attitudes appropriées.
En outre, à cette époque la nation s'impose comme thème moral majeur, en Europe et particulièrement en Allemagne alors en pleine construction de son unité nationale. Les parcs publics offrent des occasions de développer ou d'entretenir le sentiment d'appartenance à la nation, à travers les paysages et les références culturelles mis en scène, les statues commémorant personnages célèbres ou événements historiques, les emplacements dévolus à des manifestations officielles ou collectives. Le Japon de Meiji agit de même, essentialise ce thème de la nation, et l'État utilise de façon volontaire et consciente le paysage et ses significations afin de refonder l'identité nationale moderne. Le parc Hibiya fournit un exemple de cette construction identitaire.

Figure 1. Plan du parc Hibiya, 1907, Association des parcs et jardins de Tōkyō.

La structure du plan de Hibiya, emprunt direct aux parcs allemands, est définie par le tracé général de larges voies, qui organise quatre parties traitées de manière différente. Une vaste pelouse et un jardin japonais forment le cœur du parc ; dans le prolongement de la pelouse, à l'ouest, se trouve un parterre régulier, avec entre les deux, un emplacement prévu pour un kiosque à musique ; dans l'angle ouest, subsistent des vestiges des fortifications et douves du château d'Edo, résidence du shogun. Deux autres aires sont plus indéterminées : une, dans l'angle nord, est en attente d'un jardin zoologique et l'autre est un bois.
L'espace le plus important du parc est formé par la pelouse, nommée sur le plan original undōjō 運動場, terrain de sport, et Seiroku a emprunté directement sa forme, inspirée de l'hippodrome, dans le plan d'un parc municipal prussien9. Cette aire est destinée aux rassemblements, pas seulement sportifs mais pour toutes sortes de célébrations ou parades publiques. Très vite, le parc joue le rôle de place urbaine au centre de la ville moderne pour les événements nationaux officiels, mais aussi pour des usages transgressifs à connotation politique10. Honda a conçu cette vaste pelouse comme un signe de modernité au centre du parc. Déjà dans la ville d'Edo, existaient des terrains libres et ouverts, destinés aux exercices d'équitation des samouraïs, utilisés aussi par les habitants pour des moments festifs : la promenade, les jeux de cerf-volant, la collecte de plantes, etc. Pour Seiroku, il a sans doute été aisé de transposer un espace reconnu et ensuite, pour les habitants de Tōkyō, de se l'approprier.

Figure 2. Parc Hibiya, en arrière-plan, l'espace ouvert, novembre.

Depuis la création de Hibiya, tous les grands parcs publics du Japon possèdent une vaste aire enherbée et centrale permettant de multiples usages collectifs ou individuels, à la fois trace culturelle et réceptacle de pratiques nouvelles ou rénovées. Les schèmes importés résultent d'un processus de sélection qui, en conservant certaines valeurs préexistantes dotées de significations renouvelées, introduisent un nouveau vocabulaire et participent à la construction de l'identité japonaise moderne11. L'occidentalisation n'est pas un processus d'influence passive mais une sélection qui se fait en fonction d'un arrière-plan culturel.
Un autre emprunt occidental à Hibiya est le parterre géométrique fleuri. Seiroku, spécialiste des forêts, n'est pas particulièrement attiré par les fleurs ornementales, mais les pressions pour créer des parterres exotiques sont telles qu'il les place à côté du chalet de style allemand à l'entrée. Après l'ouverture au public, c'est cette partie du parc qui attire le plus la curiosité des visiteurs avec ses plates-bandes de tulipes et de pensées, sans doute aussi parce qu'ailleurs les arbres sont encore jeunes.
Le jardin de style japonais, confié au maître jardinier Ozawa Keijirō 小沢圭次郎 (1842-1932)12 constitue un autre pôle important du parc, arrêté dès le début des discussions sur les projets du parc Hibiya. Sa composition suit le modèle des jardins d'agrément de l'époque Edo, attributs des résidences seigneuriales. Des éléments de ce type de jardin de promenade, kaiyūshiki teien 回遊式庭園, sont repérables bien que simplifiés. Au centre, se trouve un étang entouré d'un sentier ; tout le long du parcours, se succèdent ruisselet et pont, rochers, lanterne de pierre, pavements divers, buissons taillés, bosquets, pavillon, pergola de glycine. Diverses vues et atmosphères s'enchaînent et s'intègrent en un ensemble par le mouvement du promeneur et la perception d'un moment saisonnier souligné par les végétaux choisis. Le parc public du Japon offre donc à tous la possibilité de profiter d'un jardin d'agrément auparavant réservé à une élite, comme le parc public en Europe a mis à la disposition du peuple un espace d'origine aristocratique. Dans l'étang, une fontaine en bronze combine une grue prenant son envol avec un jet d'eau, touche syncrétique, à la fois délicate et naïve.

Figure 3. Parc Hibiya, le jardin de style japonais en mai.

Figure 4. Parc Hibiya, le jardin de style japonais en novembre.

Dans l'angle ouest, un pan des fortifications du château d'Edo et la douve transformée en étang ornemental avec pins et rochers sont conservés. Seiroku et quelques autres insistent pour garder un vestige d'un lieu historique important dans la ville moderne. À Hibiya, comme dans tout meisho, des liens avec un passé évocateur participent à la constitution de l'identité culturelle de la ville et de ses habitants, grâce au jardin de style japonais, d'une part, et à ces vestiges historiques, d'autre part.

Figure 5. Parc Hibiya, l'étang au pied de la fortification en mai.

Figure 6.
Parc Hibiya, la fortification en janvier.

Seiroku a participé lui-même à la sauvegarde d'une autre trace de l'époque Edo. Il s'agit d'un arbre de taille exceptionnelle, un ginko biloba âgé de quatre cents ans qui faisait partie du jardin d'une résidence seigneuriale comprise dans ce secteur en rénovation. L'arbre se trouvait sur le tracé d'une nouvelle voie, et devait donc être abattu. Seiroku a entrepris de le faire déplacer et transplanter dans le parc Hibiya, mettant même son poste en jeu si l'opération échouait. La transplantation a réussi, Seiroku a sauvé son honneur, et l'arbre lui survit. À son pied, une plaque relate l'anecdote qui s'ajoute à la riche trame narrative du lieu.

Figure 7. Parc Hibiya, l'arbre sauvé par Honda Seiroku en novembre, près du restaurant le plus ancien.

Les allées principales, larges et carrossables pour les voitures à cheval ou les bicyclettes, afin d'atteindre le centre du parc très vite, sont un autre signe de modernité. Six entrées non hiérarchisées et sans portail les connectent au quartier. Le parc reste ouvert, ce qui inquiète les autorités publiques qui craignent les vols et les suicides dans l'étang. Pour Seiroku, cette ouverture est essentielle car un parc public est un espace éducatif qui sert à développer le civisme. C'est l'esthétique d'ensemble du parc, le traitement des détails, la qualité de son entretien qui doivent dissuader les actes inappropriés et inculquer les attitudes correctes.
Un luxueux restaurant à la française est implanté au milieu du parc afin de permettre à l'élite japonaise d'inviter ses hôtes étrangers dans un cadre adéquat. Il offre une occasion de découvrir de nouvelles manières de table ou conduites corporelles. Aujourd'hui encore, ce même restaurant, dont une salle est appelée Bois de Boulogne, conserve un rôle de lieu de rencontres plus ou moins formelles au centre d'un quartier d'affaires. On peut y consommer en terrasse à l'extérieur « comme en France », ce qui reste rare à Tōkyō13. Dès l'origine, une maison de thé à la japonaise, plus populaire, est aussi installée dans le parc.
Alors qu'en Europe, la création des parcs répond, entre autres, à une aspiration des habitants de la ville de l'âge industriel vers une certaine idée de la nature ou de la campagne, à l'époque Meiji et pendant longtemps, les habitants de Tōkyō viennent à Hibiya pour respirer le parfum de la ville car s'y trouvent des cafés, des restaurants avec des tables fleuries, où l'on mange avec des couteaux et des fourchettes, où l'on prend du café comme à Paris ou du riz au curry comme à Londres. Ces nouveaux usages diffusent des modèles de comportements et d'apparences tels que se promener en soirée sous les premiers éclairages électriques, écouter de la musique occidentale ou militaire jouée dans le kiosque installé en 1905, puis pratiquer le tennis14. Ce n'est que récemment, depuis que les buildings qui ceinturent le parc ont pris de la hauteur, que Hibiya est qualifié d'« oasis dans la ville ».
Hibiya, premier parc public du Japon, devient rapidement un nouveau meisho, un lieu renommé, et la forme archétypale du parc public moderne à la manière japonaise avec ses différents dispositifs, sa variété de lieux et d'ambiances. Hibiya kōen n'est pas seulement un parc organisé suivant des principes fonctionnalistes, juxtaposant différentes zones dévolues à des fonctions précises, mais est davantage composé comme un vaste kaiyūshiki teien, type de jardin d'agrément structuré par un sentier de promenade qui déroule une suite de séquences le long d'un parcours. Dans ce parc, support d'un ensemble de valeurs esthétiques et d'éléments signifiants, la déambulation enchaîne un des parcours possibles qui, comme un récit, narre une part de l'identité du Japon moderne, met en relation la nature, les temporalités saisonnières, l'histoire, des histoires, à travers des paysages et des usages variés. Hibiya, au cours des cent ans de son histoire, a continué à évoluer par des ajouts, des retraits, des transformations, ce qui caractérise les parcs japonais. Honda Seiroku, plus que maître d'œuvre dans le sens où nous l'entendons, a joué plutôt un rôle de coordinateur. Dans la conception des parcs et des espaces publics, persiste cette façon de mener les projets : ce n'est pas un concepteur mais plusieurs intervenants qui interagissent dans différentes parties définies par les circulations sous l'autorité consensuelle du coordinateur. Plutôt qu'une composition formant un dessin d'ensemble qui hiérarchise les parties, il s'agit d'avantage d'un agencement de différents lieux transformables.
L'exemple de Hibiya montre que, à différents niveaux, l'introduction de la modernité au Japon n'a pas procédé d'une tabula rasa, mais plutôt d'un processus sélectif et cumulatif tenant du tâtonnement et du bricolage. Beaucoup d'éléments de l'époque Edo ont été recyclés, de façon consciente ou non. Cet espace d'un type nouveau, pourvu de caractéristiques japonaises et occidentales, résulte d'emprunts et de la reconfiguration d'éléments paysagers pris à diverses sources dans le temps et l'espace.
Après le succès de Hibiya kōen, Honda Seiroku est appelé dans tout le Japon et participe à la conception d'une centaine de projets de parcs publics, de Hokkaidō, île la plus septentrionale, jusqu'à la préfecture de Kagoshima dans l'île de Kyūshū au sud.

Meiji-jingū no mori 明治神宮の杜, 73 hectares de forêt dans la ville

En 1915, après la mort de l'empereur Meiji (1852<1866-1912), premier monarque constitutionnel du Japon, et celle de l'impératrice (1850-1914), l'édification d'un sanctuaire shinto entouré d'une forêt tutélaire, dédié à leurs mânes, est décidée. Un comité réunissant d'éminentes personnalités, dont Honda Seiroku, est chargé d'abord de choisir le lieu d'implantation puis la forme du projet. Un terrain à Yoyogi, ancienne résidence d'un daimyō comprenant un jardin très apprécié du couple impérial, est offert à la Maison impériale15.
Après le choix de l'emplacement, les discussions continuent à propos de la forme à donner à l'espace dans l'enceinte du sanctuaire sur ce site constitué surtout de terrains vagues avec un étang et quelques taillis. « Créer une forêt sacrée et éternelle évoquant les divinités présentes depuis toujours », tel est l'objectif. La personnalité la plus influente de la commission, Ōkuma Shigenobu 大隈重信(1838-1922)16, alors premier Ministre, veut donner une grande solennité au lieu et faire planter une forêt de sugi 杉, cèdres du Japon, semblable à celle entourant le sanctuaire le plus important du Japon à Ise, consacré à la divinité du soleil Amaterasu.

Figure 8. Entrée du sanctuaire Meiji, mai.

Seiroku, très investi dans ce projet de création forestière, pense qu'en fonction du sol, du climat et de la situation urbaine, les sugi ne conviennent pas à long terme en cet endroit. Pour convaincre la commission, il réunit des données, argumente contre la volonté d'un Premier ministre beaucoup plus âgé que lui, et finalement réussit à faire adopter son plan.
Son programme de plantation introduit le concept novateur de succession en prévoyant trois phases successives de 50 ans environ pour créer une forêt artificielle dont le climax serait atteint au bout d'environ 150 ans. Les plantations terminées, la forêt doit se développer par elle-même suivant le principe de la «régénération naturelle » que Honda a ramené d'Allemagne. L'arbre dominant de la première phase est le pin, puis, lors de la deuxième phase, il est remplacé par des résineux à croissance rapide, sugi et hinoki 檜, cèdre et cyprès du Japon. Le sous-bois est peuplé de plants d'arbres à feuillage persistant, shii 椎, kashi 樫, kusu 楠 (pasanies, chênes verts et blancs, camphriers), à croissance lente qui remplaceront les résineux éliminés peu à peu. Ces arbres sempervirents caractérisent à la fois les forêts naturelles du Kantō la région de Tōkyō, et les bois tutélaires autour des sanctuaires. Cependant, le passage vers une forêt régulière d'arbres à feuilles luisantes ne s'est pas tout à fait déroulé suivant l'hypothèse établie car, d'une part, des résineux se sont maintenus et, d'autre part, des essences décidues se sont introduites spontanément telles que ginko, keyaki 欅 (Zelkova serrata), érables, mukunoki 椋 (Aphananthe aspera). Au printemps et à l'automne, au milieu des profondes frondaisons vert sombre, leurs feuillages ajoutent de riches contrastes de couleurs.

Figure 9. Forêt autour du sanctuaire Meiji, mai.

Seiroku organise le programme de plantation et lance dès 1915 l'idée d'un appel pour fournir des plants de toutes les régions du pays, auquel de nombreuses écoles ou groupes de particuliers répondent, ainsi que de jeunes volontaires pour exécuter les travaux. 120 000 arbres (dont 95 000 offerts par les habitants) de 365 espèces différentes provenant de tout le pays, et également des territoires colonisés par le Japon, depuis l'île de Sakhaline, en passant par la Mandchourie, la Corée jusqu'à Taïwan, sont plantés jusqu'en 1918. Seiroku fait aussi transporter un kusu, camphrier, provenant du sanctuaire de son village natal. Au souci écologique du phasage et de la sélection des essences se sont parfaitement superposées des significations politiques nourrissant la symbolique nationaliste et impérialiste propre à l'époque.
D'après un inventaire effectué en 1970, 247 espèces se sont maintenues dans une forêt comptant 170 000 individus.

Figure 10. Étang du jardin Meiji-jingū Gyōen, mai.

Au milieu de la forêt, le jardin Meiji-jingū Gyōen forme une enclave paysagère différente, dans un site de vallon avec des champs d'iris d'eau entourés de bois de chênes à feuilles caduques konara typiques des bois ruraux, évoquant le paysage champêtre de Musashino. Le vallon aboutit à un ponton en bord d'un vaste étang entouré d'arbres touffus où de nombreux oiseaux peuvent être observés, notamment des martins-pêcheurs. Ce jardin, trace de la résidence seigneuriale, est très apprécié en juin pour les iris et à l'automne pour les couleurs des feuillages. « Hameau aux cigales de Yoyogi, si calme qu'on se sent en dehors de la capitale. » a composé l'empereur Meiji, et cette impression, au milieu de la mégapole qu'est devenu Tōkyō, est sans aucun doute aujourd'hui encore plus forte.


Figures 11 et 12. Iris du jardin Meiji-jingū Gyōen en juin.

La forêt de Meiji-jingū aura bientôt cent ans et certains experts posent la question de sa perpétuation car de nombreux arbres sont de même qualité et même âge. Faut-il laisser faire l'évolution spontanée ou bien accélérer jusqu'à un certain degré le renouvellement ? Faut-il lancer une étude pour fixer un nouveau terme ? Pour l'instant, le choix qui est fait est de laisser la régénération naturelle telle que Honda Seiroku l'avait prévue : aucun arbre n'est coupé ni enlevé ou remplacé, aucun entretien de grande envergure n'est effectué.
Ce projet qui a généré une forêt exceptionnelle au cœur de la ville est considéré aujourd'hui comme un modèle, aussi bien dans sa conception environnementale et paysagère que dans son mode participatif de réalisation. Il sert d'exemple à des aménagements contemporains, notamment un parc forestier de 86 hectares en cours de plantation dans la baie de Tōkyō.

Des parcs publics urbains aux parcs nationaux

Seiroku, par ses voyages et ses études, connaît les parcs nationaux occidentaux et porte intérêt à leurs objectifs, modes de gestion et usages. Il considère que la création de parcs nationaux est un moyen efficient pour la préservation des forêts et des montagnes, garantie de la sûreté et de la salubrité du territoire, donc de la santé publique. Les parcs sont aussi un bon moyen pour préserver et valoriser les paysages, donc enrichir la vie de tous, habitants ou visiteurs. Avec un conseiller municipal de Kumamoto, île de Kyūshū au sud du Japon, venu lui exposer son projet, il met sur pied la première commission d'étude sur les parcs nationaux, qu'il provisionne sur ses fonds propres, en vue de créer le parc national du mont Aso. En 1927, est fondée l'Association des parcs nationaux du Japon, dont Seiroku est vice-président, rapidement reconnue par l'État. En 1930, Seiroku fait don de 2 700 hectares de forêts situés dans la préfecture de Saitama, à l'origine du parc national de Chichibu (aujourd'hui parc national Chichibu-Tama). Ses conditions sont la protection des paysages de Oku Chichibu et l'entretien forestier dont le profit sert à financer un système de bourses pour les étudiants de Saitama. En 1934, huit sites sont désignés comme parcs nationaux, aujourd'hui ils sont au nombre de vingt-huit.
Pour Seiroku, un parc national est un moteur essentiel en faveur du développement régional. Le parc rassemble des ressources locales (paysages, activités, sources thermales, forêts, etc.) qui ont capacité à mobiliser des habitants et des visiteurs, donc à mettre l'économie locale en mouvement. Pour lui, les liens entre essor économique local et développement culturel sont évidents, comme entre usages et préservation.
À travers son engagement dans la création des premiers parcs nationaux du Japon, Seiroku précise sa conception du paysage. Selon lui, le but des parcs est de favoriser l'accès pour tous à des sites considérés exceptionnels. Ces « usages égalitaires du paysage » impliquent des aménagements, utiles à tous, habitants et visiteurs, réalisés de façon raisonnable (voies ferrées, routes, téléphériques, centrales hydrauliques, etc.) afin d'offrir au plus grand nombre plaisirs et opportunités de s'enrichir au contact de la nature et des paysages. Cette large ouverture, fondamentale pour Seiroku, inévitablement provoque quelques dégradations qui doivent être pensées dans une réflexion générale sur la beauté, l'utilité et la vérité. Dans un site donné, le dessein de base consiste à créer un circuit ou une boucle reliant différents lieux caractérisés : éléments naturels remarquables mais aussi équipements sportifs, belvédères, lieux de pêche, jardins botaniques ou zoologiques, auberges autour d'une source thermale... Parmi certains boisements, des arbres à fleurs ou à feuillages colorés sont plantés, définissant la notion de fūchirin 風致林, bois paysager protégé, perpétuation du mode ancestral de valorisation des meisho, sites célébrés en poésie et souvent travaillés depuis des siècles.
Les conceptions de Seiroku reçoivent les critiques des tenants de la conservation du paysage qui au contraire prônent un accès limité aux sites naturels. Elles ont eu de grandes répercussions sur la fondation et sur la gestion jusqu'à nos jours des parcs nationaux où l'on a parfois tendance à abuser de l'aménagement touristique de façon utilitariste. De plus, pendant longtemps les sites de montagnes ont été privilégiés par rapport aux sites littoraux.

De la forêt aux parcs urbains, des parcs nationaux au paysagisme

Très tôt, Honda Seiroku s'intéresse à divers aspects des forêts et de la sylviculture. Ses premiers livres concernent la faune et la flore des bois. Il travaille toute sa carrière à l'élaboration d'une politique forestière revivifiée par la création de forêts. Cette politique touche au génie civil en considérant la préservation des sols et des eaux. Elle prend en compte la protection active des paysages par la création de parcs urbains ou de parcs nationaux accessibles au plus grand nombre.
Seiroku est le premier au Japon à assurer des cours à l'université de Tōkyō sur la conception des parcs. En 1916 (Taishō 5), il instaure un cours intitulé keiengaku 景園学, étude du jardin paysager, puis en 1920, il crée la section zōengaku 造園学, paysagisme, intégré dans le département des études forestières, ringaku 林学, de la faculté d'agronomie de l'université impériale de Tōkyō, et qui existe toujours.
Depuis quelques années, son travail et sa vision à long terme des multiples rôles des forêts, ses concepts des « usages et protection du paysage enrichissant la vie des hommes » font l'objet d'études et de réévaluations. On retient au Japon aujourd'hui de l'œuvre abondante de Honda Seiroku qu'il ne tient pas compte d'une présumée opposition entre la nature et l'artifice, et n'hésite pas à introduire le concept de régénération naturelle dans la plantation d'une forêt en ville. Est aussi retenue sa recherche de relations entre les modes de vie modernes et la forêt, par exemple par la plantation de bandes boisées le long des voies ferrées, les forêts réservoirs d'eau proches des villes. Les catastrophes naturelles, séismes, typhons, tsunamis, qui ébranlent régulièrement le Japon, nous rappellent chaque fois les fonctions stabilisatrices ou protectrices des boisements, ce qu'il avait pris grand soin de démontrer et de développer.

Mots-clés

Honda Seiroku, ère Meiji, parc public, Tōkyō, Japon, parc Hibiya, sanctuaire Meiji
Honda Seiroku, Meiji period, public park, Tōkyō, Japan, Hibiya Park, Meiji Shrine

Bibliographie

Collectif, « Ringakusha. Honda Seiroku no yume (Les rêves de Honda Seiroku, forestier) », dossier spécial dans Mori no Hibiki (Échos des forêts), n° 22, Tōkyō, Oji, 2002.

Collectif, Nihon ringakkai no kyosei, Honda Seiroku no kiseki (Un géant du monde des études forestières japonaises, sur les traces de Honda Seiroku), Shôbu, ville de Shôbu éd., 2002.

Collectif, Nihon no kōen no chichi, Honda Seiroku (Honda Seiroku, père des parcs du Japon), Shôbu, ville de Shôbu éd., 2005.

Debié, F., Jardins de capitales, Paris, CNRS, 1992.

Fukushima, T., Itsumademo nokoshiteokitai nihon no mori (Les forêts du Japon à garder pour toujours), Tōkyō, Rionsha, 2005.

Girard, F., Horiuchi, À., Macé, M., Repenser l'ordre, repenser l'héritage : paysage intellectuel du Japon, XVIIe-XIXe siècles, Genève, Librairie Droz, 2002.

Suzuki, S. et Sawada, S., Kōen no hanashi (Histoires de parcs), Tōkyō, Gihôdô, 1997.

Tanaka, S., Nihon no kōen (Les Parcs du Japon), Tōkyō, Kashima, coll. « SD 87 », 1974

Auteur

Sylvie Brosseau

Spécialiste en histoire urbaine, elle est professeur à l'université Waseda à Tōkyō et membre du réseau Japarchi.
Courriel : s.brosseau@waseda.jp
http://tokyoparisallersretours.blogspot.jp/

Pour référencer cet article

Sylvie Brosseau
Honda Seiroku, « Père des parcs du Japon »
publié dans Projets de paysage le 10/07/2012

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/honda_seiroku_pere_des_parcs_du_japon_

  1. Honda Senko 本多詮子 (1864-1922) est la quatrième femme diplômée en médecine du Japon et la première à diriger un dispensaire au service des plus démunis. Comme beaucoup d'autres parmi ces pionnières médecins ou infirmières au Japon, elle s'est convertie au christianisme.
  2. Dans cet article, nous utilisons pour désigner Honda Seiroku, selon la littérature japonaise à son sujet, l'usage de son prénom, Seiroku. Pour les autres protagonistes, nous utilisons le nom de famille placé devant le prénom suivant l'usage japonais.
  3. L'école forestière de Tharandt, avec un arboretum, est créée en 1811 par Heinrich Cotta (1763-1844), intégrée par la suite à l'Institut agronomique de Dresde, puis aujourd'hui à l'université technique de Dresde. Heinrich Cotta est considéré comme un des fondateurs, avec un autre Prussien, Georg Ludwig Hartig (1764-1837), de la sylviculture moderne, mot qu'il a d'ailleurs inventé (Forstwirtschaft), et son école a un grand rayonnement international. Son Traité de culture forestière est traduit en français en 1836 par Gustave Gand, sorti de l'École royale forestière de Nancy créée en 1824, dont le directeur le plus influent, Adolphe Parade (1802-1864), a été élève de Cotta à Tharandt de 1817 à 1819. Parade, inspiré par l'enseignement de son maître, est considéré comme le modernisateur de la sylviculture en France. Tout cela pour dire qu'avec un décalage de soixante ans, le Japon emboîte le pas à nombre de pays européens en s'appuyant sur les principes de la foresterie allemande.
  4. Honda Seiroku a publié des ouvrages sur la flore et la faune des forêts japonaises, des manuels sur le développement forestier, des traités et des cours sur la conception des parcs et le paysagisme. Il a écrit aussi de véritables best-sellers, toujours édités, où il détaille ses principes et convictions quant à l'art de bien mener sa vie.
  5. En 1873 (Meiji 6), le gouvernement a instauré par décret le premier système administratif des parcs de Tōkyō. Faute de moyens car la priorité est l'industrialisation et la constitution d'une armée puissante, cinq meisho 名所, sites célèbres, parmi les plus fameux et fréquentés d'Edo, temples et sanctuaires, sont désignés par un nouveau nom, kōen 公園, parc public. L'objectif est de procurer - et de contrôler - des lieux de détente sûrs, puis de préserver quelques vestiges de la ville d'Edo.
  6. Dans le quartier central de Hibiya, plusieurs ministères (Marine, Affaires étrangères, Justice) sont construits ainsi qu'une luxueuse résidence pour les invités étrangers appelée Rokumeikan 鹿鳴館 (1883) où la haute société de Meiji se réunit et organise des réceptions. Puis, s'y implantent l'Hôtel impérial (1890), premier établissement de type occidental au Japon, reconstruit par l'architecte américain Franck Lloyd Wright en 1922, ensuite l'hôtel de ville de Tokyo (1894). Enfin s'est ajoutée la gare centrale de Tokyo (1914). Le parc Hibiya s'insère dans cet ensemble.
  7. Tatsuno Kingo est un des premiers architectes diplômés par la nouvelle faculté d'ingénierie de l'université impériale, élève de Josiah Conder, architecte britannique et introducteur de la discipline au Japon avec l'éclectisme victorien propre à cette époque. Tatsuno est l'architecte de la gare centrale de Tōkyō.
  8. Principalement l'ouvrage de Max Bentram, Gärtnerishes Planzeichnen, Berlin, Parey, 1891.
  9. Les gouvernements des époques Meiji (1868-1911) et Taishō (1912-1925) encouragent les pratiques sportives pour favoriser la constitution d'un peuple sain et vigoureux, puis après 1925 clairement pour former de bons soldats.
  10. Les funérailles nationales, par exemple d'anciens Premiers ministres, ont eu lieu à Hibiya kōen. Par ailleurs, à la suite d'un rassemblement populaire, une émeute éclate en 1905 (Meiji 35) contre le traité de paix à la fin de la guerre russo-japonaise, jugé trop peu favorable au Japon. Plus tard, dans les années 1960 et 1970, lors de mouvements de protestation, des étudiants s'y affrontent à la police. Rituellement, un rassemblement du premier mai y est organisé par les syndicats, et le parc Hibiya reste le point de départ de tout défilé protestataire important. Le parc a été aussi un haut lieu de rencontres homosexuelles pendant l'occupation américaine, que décrit Mishima Yukio dans Les Amours interdites.
  11. Par exemple, les pratiques aujourd'hui lors de hanami, la célébration des cerisiers en fleur, qui permettent aux employés des entreprises d'intégrer les nouvelles recrues.
  12. Ozawa Keijirō a dessiné des jardins pour la famille impériale et l'élite de l'ère Meiji. Il a documenté l'histoire des jardins japonais, enseigné et créé une revue. Il a identifié l'auteur du Sakutei-ki 作庭記, traité sur la composition des jardins rédigé au XIIe siècle, et a étudié les jardins des résidences des daimyō à l'époque Edo.
  13. À l'ouverture du parc, il était interdit de manger et de boire assis par terre sous les arbres, selon la manière traditionnelle. Manger était autorisé seulement à l'endroit prévu, c'est-à-dire au restaurant. Rapidement, les comportements habituels ont repris leurs droits, et les deux façons de faire cohabitent toujours.
  14. En 1920, sont aménagés trois cours accessibles aux femmes pour la première fois au Japon.
  15. En 1920, a lieu la cérémonie de consécration du sanctuaire, détruit par des bombardements en 1945 puis reconstruit en 1958. Pendant les trois premiers jours de l'année, quelque trois millions de visiteurs se rendent à Meiji-jingū pour y effectuer la première visite rituelle afin d'adresser aux divinités vœux et prières pour l'an qui commence.
  16. Ōkuma Shigenobu est un homme politique, plusieurs fois ministre et Premier ministre, fondateur de l'université Waseda.