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Proximités géographiques et distances culturelles entre la ville et l'agriculture

Geographical proximities and cultural distances between the city and agriculture

20/01/2011

Résumé

L'émergence du paysage dans la culture occidentale s'est accompagnée d'une mise à distance du monde agricole, dont on a bien voulu voir les qualités esthétiques, mais dont on a refusé de comprendre le fonctionnement social, technique et économique, celui qui faisait pourtant la réalité quotidienne de ceux qui l'habitaient : les paysans. Avec la modernisation de l'agriculture et la disparition de la ceinture horticole, la ville en expansion se retrouve dans une situation nouvelle de proximité immédiate avec un monde qu'elle ignore toujours autant : celui des grandes cultures céréalières. Les lisières entre les deux mondes sont devenues des territoires mouvants, incertains, et toujours en attente de projets. En s'appuyant sur l'exemple de l'aire urbaine parisienne, on tentera ici de faire la part entre les utopies qui, en perpétuant la « forclusion du travail de la terre » qui a accompagné la construction de notre culture paysagère, nourrissent encore de nombreux projets, et ce que pourrait être une nouvelle manière de concevoir des franges urbaines durables.
The emergence of the landscape in the Western culture has been accompanied by keeping the farming world at a distance, a world of which the aesthetic qualities have been recognized, but of which we refused to understand the social, technical, and economic functioning - the one that made the daily reality of those who inhabited it: the farmers. With the modernisation of agriculture, and the disappearance of the horticultural belt, the expanding city finds itself in a new situation of immediate proximity with a world that it still ignores: the one of cereal growing. The border between the two worlds have become moving and uncertain territories always waiting for new projects. Referring to the example of the Parisian urban area, we will try to put things in perspective and differentiate the utopias, which by perpetuating «the debarment of land working» that accompanied the construction of our landscape culture, still nourish many plans, and what could be a new way of conceiving enduring urban areas.

Texte

Introduction

Nombre de chercheurs l'ont montré, la notion de paysage, en Orient comme en Occident, émerge en étroite liaison avec une certaine idée de recul : c'est la prise de distance par rapport au pays, et non l'immersion dans sa réalité concrète, qui permet la construction du regard que l'on porte sur lui.
Et ce pays que l'on observe, qu'on le peigne ou qu'on se contente de l'admirer, est d'abord un paysage agricole, puisque c'est la campagne, bien avant le littoral ou la montagne, qui est prise comme territoire d'observation et d'esthétisation. La campagne : c'est-à-dire le lieu où s'exercent les activités agricoles du monde rural.
La campagne, territoire de l'agriculture, est longtemps éloignée de la ville, et séparée par des formes intermédiaires que symbolise la notion de « ceinture horticole », le territoire des jardins. Si le maître jardinier bénéficie d'un statut social citadin, l'agriculteur, lui, est le « paysan », celui qui reste à distance de la civilisation et de ses repères culturels urbains (cf. la parenté entre les mots « paysan » et « païen »).
En portant un regard sur la campagne, l'élite citadine cherche en elle, dans un premier temps, des qualités esthétiques. Avec la révolution industrielle, la ville devenant un lieu de vie pénible (bruyant, surpeuplé, pollué, etc.), la campagne trouve aux yeux des citadins de nouvelles vertus. Elle devient le lieu où l'on se repose de la dureté de la vie urbaine, un lieu qui répond à un désir d'espaces ouverts, c'est-à-dire non construits. Un lieu dont on attend qu'il satisfasse un « désir de nature » aussi flou dans sa définition que porteur d'idées radicales.
Dans toute cette évolution, le fait que les formes visibles de la campagne soient le résultat du travail des agriculteurs est totalement occulté - c'est la « forclusion du travail de la terre » dont parle Augustin Berque. Cette occultation ne posait guère de problèmes tant que l'agriculture se passait loin de la ville, les deux mondes vivant dans une relative ignorance mutuelle en dehors de leurs nécessaires échanges économiques. Avec les extensions urbaines que connut le XXe siècle, et la disparition de la ceinture maraîchère, les nouveaux territoires urbains se trouvent maintenant en contact direct avec une agriculture qui non seulement est toujours aussi mal comprise, mais a aussi considérablement évolué, en même temps que la ville, du fait de sa modernisation.
La nouvelle proximité géographique que connaissent la ville et la campagne contemporaines se construit donc dans un contexte culturel qui se caractérise par une distance peut-être plus grande qu'elle n'a jamais été, d'autant qu'elle est aujourd'hui vécue par un bien plus grand nombre d'habitants, et que ceux-ci ont entre-temps perdu leurs liens familiaux avec le monde rural.
Face à une profession agricole peu encline à sortir de sa fonction première de productrice de denrées alimentaires, les attentes du monde citadin se traduisent bien souvent par des déceptions, dès lors que la campagne n'est plus le lieu où il va (en week-end, en vacances) mais celui où il vit quotidiennement dans une relation de voisinage immédiat. Le moteur de ces déceptions ne serait-il pas une certaine confusion entre pays et paysage, si l'on considère que le premier est le lieu de la proximité - de l'immersion - et le second celui de la distance ?
 

Retour sur l'invention du paysage

C'est au XVIe siècle, si l'on s'en tient à la sphère culturelle européenne, que le paysage émerge dans le monde de la peinture, en passant du statut de spécialité à celui de genre pictural. Cette « invention » du paysage se passe, concrètement, dans les ateliers des peintres installés à Anvers, et il est donc normal que le terme désignant ce nouveau genre pictural apparaisse en flamand (landchap) puis dans les langues germaniques, avant de trouver son équivalent en français et dans les langues latines. Mais de quel paysage s'agissait-il, par qui était-il regardé et, finalement, où a-t-il été réellement nommé pour la première fois ? L'apparente évidence de la chronologie de l'apparition du mot dans les différentes langues européennes cache une réalité plus complexe.
Pour l'historien de l'art Ernst Gombrich, ce ne sont pas les peintres flamands qui ont identifié et nommé les premiers les « paysages » qu'ils peignaient, mais les marchands d'art italiens qui, en y portant un regard neuf et distancié, y ont vu l'émergence de ce nouveau genre : « C'est à Venise, et non à Anvers, que le terme «un paysage» est attribué à une peinture1. » (Gombrich, 1966.) La notion même de paysage, telle qu'elle émerge aux premiers temps de son existence dans les langues européennes, serait donc associée à cette distance qui sépare l'observateur de l'objet observé, lui-même n'étant que la représentation d'une réalité encore plus lointaine. Pour Michel Conan, cette distance s'accompagne même d'une part d'incompréhension sans laquelle les amateurs italiens n'auraient pas saisi « l'unité plastique » de ces œuvres qu'ils ont d'abord appelées paesi ou paesetto, avant que le terme landchap ne se stabilise dans la langue flamande (Conan, 1991). Les peintures venues d'Anvers représentaient en effet des « compositions moralisantes évoquant un ensemble de proverbes ou de maximes populaires » qui n'étaient compréhensibles que « pour des spectateurs de langue et de culture flamande ».
La définition donnée dans les dictionnaires du XVIe siècle pour lesquels le paysage était un « tableau représentant la nature et où les figures (d'hommes ou d'animaux) et les constructions (fabriques) ne sont que des accessoires2 » décrit en fait ce qui était perçu par les amateurs d'art et non ce que voulaient représenter les peintres pour lesquels les « figures » étaient loin d'être des accessoires. Elle atteste aussi l'ancienneté de cette confusion qui persiste encore largement aujourd'hui entre nature et agriculture. Car ce que représentaient les peintures était loin d'être un espace naturel, du moins dans le sens où l'on comprend ordinairement le mot nature, « ce qui se produit spontanément, sans l'intervention de l'homme » (Le Petit Robert). C'était l'espace de la campagne, ce territoire qui entourait les villes et qui était, depuis déjà des millénaires, façonné par les pratiques agricoles qui s'y étaient succédé (Pitte, 1983).

La campagne arcadienne

Pour Ernst Gombrich, les peintures que l'on a qualifiées de « paysage » se voulaient des « miroirs de la nature », mais la nature en question ne servait qu'à fournir des motifs pour des compositions qui n'étaient en rien des empreintes de la réalité comme le furent plus tard les photographies (Gombrich, 1983). Avec le développement du paysage comme genre pictural, des peintres tels que Nicolas Poussin ou Le Lorrain construisirent au cours du XVIIe siècle un corpus d'images qui allait servir de référence au regard esthétique que les classes cultivées porteraient sur le monde. Et dans ce corpus d'images, les paysans, ceux qui fabriquent le paysage par leur travail quotidien, ont toujours été absents.
Pour Augustin Berque, la plus emblématique de ces images est Les Bergers d'Arcadie que Poussin peignit en 1640. On y voit en effet des acteurs du monde agricole, des bergers, mais représentés avec une tenue vestimentaire improbable et en train de déchiffrer une inscription rédigée dans une langue (le latin) que des bergers du Péloponnèse ne comprenaient certainement pas au XVIIe siècle. Avec les nombreux paysages qu'il peignit à la même époque, et qui étaient le plus souvent des compositions imaginaires servant de cadre à des scènes mythologiques, Poussin inventa ainsi cette « campagne arcadienne » (Berque, 1995) qui servira par la suite à « dessiller le regard de la gent cultivée ».
Pour Gombrich, c'est surtout Le Lorrain (1600-1682) qui remplit ce rôle. Les nombreux paysages qu'il peignit durant toute sa carrière servirent à « ouvrir les yeux des hommes aux sublimes beautés de la nature », et c'est à travers la grille de lecture que représenta son œuvre que les tourists anglais apprirent à apprécier les « paysages vrais », ceux qui méritaient que l'on fasse un détour. Et dans ces paysages, on ne voyait toujours pas les habitants au travail dans ces territoires que l'on voulait voir comme naturels.
Mais Grombrich estime que le rôle du Lorrain ne s'est pas limité à dessiller les regards. C'est son œuvre qui aurait servi de modèle aux aristocrates anglais qui s'offrirent les services des premiers architectes paysagistes (d'abord appelés landscape gardeners) pour aménager la campagne qui entourait leurs demeures. Il n'est pas étonnant, donc, qu'un paysagiste comme Humphry Repton (1752-1818) ait composé ses paysages en se référant à ces mêmes images du Lorrain, au point que « bien des coins charmants de la campagne anglaise devraient être signés de ce peintre français qui choisit de vivre en Italie » (Gombrich, 1972).
Le paysage de l'Europe du XVIIe siècle a donc suivi ce chemin que décrit Alain Roger en parlant du passage de « l'artialisation in visu » à « l'artialisation in situ » (Roger 1982). Et dans les paysages réalisés par Repton, les paysans sont absents ainsi que toutes les traces visibles de leur activité : les seuls que l'on voit travailler la terre sont des jardiniers.

Dépaysement

La construction culturelle du paysage s'accompagne donc d'une mise à distance de la réalité alors même que celle-ci est censée être l'objet, « l'étendue du pays » (Littré), que l'on perçoit, que l'on représente et que l'on se propose d'admirer. La campagne, premier et principal objet des peintres paysagistes, n'est pas le lieu de vie de ceux qui y habitent et qui la façonnent par leur travail, elle est un territoire rêvé, nourri d'images oniriques, vers lequel on va et non dans lequel on vit. L'attrait qu'elle exerce (Hervieu, Viard, 1996) n'est pas motivé par un retour vers la terre fertile qui nous nourrit, mais par une quête de dépaysement.
« Il y aurait paysage chaque fois que l'esprit se déporterait d'une matière sensible dans une autre [...]. La terre vue de la lune pour le terrien. La campagne pour le citadin, la ville pour le cultivateur. Le DÉPAYSEMENT serait une condition du paysage. » (Lyotard, 1988).
Avant que la fin des paysans, annoncée par Henri Mendras (1967), ne devienne une réalité, ceux-ci avaient depuis longtemps disparu du champ visuel de ceux qui admirent la campagne, invention de ces classes dominantes, de ces « institutrices du paysage ». Et même si des peintres du XIXe siècle, comme Constable ou Millet, ont représenté la réalité du travail au champ, ce sont toujours les images « arcadiennes » de Poussin ou du Lorrain qui nourrissent l'imaginaire paysager que le monde citadin associe à la campagne : « ainsi l'Arcadie, que jadis inventa le regard des citadins, finit-elle de nos jours par s'imposer à la campagne elle-même » (Berque, 1995).
Avec la modernisation qu'a connue le monde agricole, particulièrement dans la deuxième moitié du XXe siècle, ce n'est plus la figure du paysan qui est occultée par le regard sélectif du citadin, mais la modernité elle-même, en tout cas dans ses formes visibles. À l'inverse, les signes de ce qui pourrait représenter la ruralité d'autrefois, c'est-à-dire cette réalité que les paysagistes comme Repton masquaient aux yeux de leurs clients, sont aujourd'hui les plus recherchés, au nom de ce que l'on qualifie maintenant de patrimoine. Dans un cas comme dans l'autre, la réalité du monde agricole est toujours maintenue à distance, qu'il s'agisse de l'ignorer, comme autrefois, ou de la réinventer sous une forme nostalgique et tout aussi irréelle, comme maintenant. La « forclusion du travail de la terre », qu'Augustin Berque associe à la naissance du paysage, est toujours opérante (Berque, 2008).

Étalement urbain

Cette distance culturelle qui sépare le monde des paysans de celui des citadins a longtemps été accompagnée d'une mise à distance géographique qu'imposait l'organisation spatiale de l'économie agricole autour de la ville. Cette organisation, que schématise le modèle des anneaux de von Thünen, plaçait dans la périphérie immédiate de la ville une forme d'agriculture différente de celle des paysans : la ceinture horticole. Ce territoire intermédiaire, s'il n'a jamais pris la forme parfaite d'un « anneau », a tout de même représenté durant des siècles la seule agriculture visible depuis la ville. Constitué par les lieux de production des denrées périssables, celles qui ne pouvaient voyager sur de grandes distances, il était surtout le territoire des maraîchers. Les paysans, eux, étaient loin derrière, dans l'espace des grandes cultures céréalières et de l'élevage. Entre eux et la ville, les maraîchers jouaient, de fait, un rôle d'intermédiaire en constituant « un milieu humain original, rural par ses travaux, urbain par son habitat et son organisation corporative » (Phliponneau, 1956), qui les différenciait nettement du monde des paysans.
Cette ceinture horticole (hortus = « jardin ») constituait aussi un espace de transition d'autant plus facilement intégré aux limites du tissu urbain que les exploitations étaient d'une taille compatible avec le parcellaire de la ville. En s'étendant, la ville ne faisait que repousser un peu plus loin les lieux de production des maraîchers sans bouleverser la manière dont s'ordonnait le territoire autour d'elle.
Mais ce bel ordonnancement spatial commença à se désintégrer au cours du XIXe siècle lorsque le chemin de fer, puis les autres moyens de transport ont progressivement rendu obsolète la nécessité de produire à proximité de la ville les denrées périssables. Des raisons agronomiques et climatiques ont alors prévalu et les paysages agricoles de l'Europe occidentale se sont recomposés sur des bases différentes, préfigurant la disparition progressive de la ceinture maraîchère des grandes villes comme Paris (Poulot, Rouyrès, 2000).
Libérées de cette ceinture qui malgré la disparition des remparts contenait encore, et par nécessité, l'extension urbaine, les villes se mirent à s'étaler en consommant sans ménagement l'espace qui les entourait. Paris, par exemple, changea ainsi non seulement de taille mais aussi de forme, comme le montre la figure ci-dessous.

Figure 1 : Évolution de l'emprise de l'agglomération parisienne, de 1200 à nos jours.

Évolution des franges

On remarquera en effet, en observant cette succession de cartes, que l'emprise territoriale de l'agglomération parisienne a non seulement considérablement augmenté de surface, mais qu'elle a aussi changé de nature. Jusqu'au XVIIIe siècle, la ville augmentait son emprise en reconstruisant ses remparts un peu plus loin mais sans changer fondamentalement de forme, même si la fonction militaire des premières enceintes fut finalement remplacée par la fonction fiscale du mur des Fermiers généraux. Au cours du XIXe siècle, la ville commence à s'étaler sous une forme tentaculaire en occupant préférentiellement les vallées, que longeront les premiers chemins de fer. Au XXe siècle, l'étalement prend de plus en plus la forme d'un éparpillement. Libérée des contraintes techniques qui en rendaient difficile l'urbanisation, la ville s'étale désormais sur les plateaux, occupés de longue date par une agriculture essentiellement dédiée au blé.

Figure 2 : « Les cultures de banlieue à la fin du XVIIIe siècle » (Phliponneau, 1956).

La nature de la frange qui sépare la ville de son territoire environnant change donc profondément. Perdant sa proximité directe avec les terres du maraîchage, qu'illustre bien la carte de Phlipponeau (figure 2), la ville est désormais en contact avec les terres des plateaux, occupées aussi par l'agriculture mais avec des formes, et surtout des dimensions, qui ne sont pas du tout les mêmes. Les grandes fermes céréalières du Bassin parisien sont en effet issues de campagnes de défrichage et de mise en culture qui remontent, pour certaines d'entre elles, au XIIIe siècle, et qui furent dès leur mise en place conçues comme de véritables colonisations opérées sur des territoires quasiment inhabités. Ces campagnes, conduites par l'aristocratie ou par des congrégations religieuses, se faisaient sur des domaines de plus de cent hectares, à une époque où les exploitations maraîchères, elles, dépassaient rarement un hectare. Et même s'il est vrai que les dimensions des parcelles comme des exploitations se sont agrandies dans la seconde moitié du XXe siècle, il reste que la céréaliculture des plateaux, qui caractérise depuis longtemps les paysages agricoles franciliens, a toujours été assez proche de ce qu'elle est aujourd'hui. L'exemple de cette ferme de l'Oise (figure 3) montre que non seulement la dimension de l'exploitation (171 hectares), mais aussi celle des parcelles ne sont pas très éloignées, au XVIe siècle, de ce qu'elles sont maintenant (Moriceau, 1994).

Figure 3 : « La ferme de Chaversy en 1604 » (Moriceau, 1994).

Épaissir les lisières ?

À la distance qui éloigne la réalité des territoires de l'agriculture de la campagne arcadienne qui en est l'image paysagère forgée par la culture citadine, s'en ajoute donc aujourd'hui une autre du fait que les formes agricoles en contact avec la ville ne sont plus celles qu'elles avaient été durant des millénaires (en fait, depuis que la ville existe). Le monde lointain de la grande culture, celui des paysans, longtemps séparé de la ville par la ceinture maraîchère, est maintenant le proche voisin de la périphérie urbaine. Celle-ci se caractérise, sur ces franges, par un urbanisme peu économe en espace et constitué essentiellement de zones d'activités ou commerciales et, pour la partie dédiée à l'habitation, de zones pavillonnaires. Un ensemble « instable, mouvant », que Michel Desvignes qualifie de « périphérie de la périphérie », et qui côtoie une agriculture autant modernisée qu'incomprise, la rencontre entre les deux espaces formant une « lisière entre deux mondes qui s'ignorent » (Desvignes, 2010) et que ne sépare guère que l'étanchéité d'une haie de thuya.
Reconstruire le lien entre ces deux territoires reviendrait, pour Michel Desvignes, à épaissir cette lisière :
« Ces deux mondes, il faut les articuler par l'entremise d'un milieu singulier qui les concilie, qui les fasse profiter l'un de l'autre, qui les mutualise. Cette ligne mince et fragile qui les sépare, il faut la dilater, lui donner une épaisseur et une existence qui leur profite à l'un comme à l'autre, emprunte leurs qualités à l'un comme à l'autre, les enrichisse l'un comme l'autre. Ce sont des liens ouverts qu'il faut créer, une porosité qu'il faut établir, et non une ceinture de contention qui, fût-elle verte, ne correspondrait qu'à la dilatation d'un grillage. »
Le propos du paysagiste est clair : ce qui manque à ces territoires d'incertitude, c'est d'abord un projet qui donnerait sens à ce qui n'est le plus souvent, et dans le meilleur des cas, qu'un zonage - fût-il vert. Mais quelle doit être la consistance de ce projet ? L'ancienne ceinture horticole peut-elle servir de modèle ? Sans doute en partie, si la volonté de « manger local » se généralise dans les pratiques sociales citadines, et si elle se traduit par l'ouverture réelle d'un marché. Mais on peut deviner qu'elle ne suffira certainement pas si on observe simplement la longueur démesurée qu'a prise le périmètre d'une agglomération comme Paris.
Sur la carte ci-dessous, on a indiqué l'augmentation de la population parisienne au cours des siècles3, et représenté par un disque rouge ce que serait la surface urbanisée si le nombre de mètres carrés consommés par habitant était resté constant depuis 1200. On voit bien que la consommation d'espace a été multipliée par quatre ou cinq en huit siècles, avec une forte accélération à partir du XIXe.

Figure 4 : Évolution comparée de la population et de l'étalement urbain à Paris.

Mais ce qui est encore plus significatif, c'est la longueur de la lisière, autrement plus importante du fait de cette forme tentaculaire évoquée ci-dessus. Selon une récente estimation de l'Institut d'aménagement et d'urbanisme de la Région Île-de-France (IAU-IDF, 2010), la longueur de cette lisière dépasserait 13 000 kilomètres, c'est-à-dire plus d'un mètre par habitant. Cette même lisière, si on l'évalue à partir de cartes anciennes, oscillait entre 1,5 et 5 mètres pour cent habitants durant les siècles précédant le XIXe...
Le processus qui a vu se recomposer un peu plus loin la ceinture maraîchère à mesure que la dimension de la ville augmentait n'est donc plus envisageable aujourd'hui. Et s'il est vrai, comme le dit Michel Desvignes, que les projets pour les franges urbaines devront emprunter aux pratiques et aux techniques du monde de l'agriculture, ils ne pourront se limiter à la reconstitution des « vergers, potagers, hortillonnage ou maraîchage » qui composaient autrefois la transition entre la ville et l'agriculture. Il faudra aussi composer avec l'agriculture des plateaux, et trouver la place de l'immensité des champs de blé dans les attentes paysagères des citadins.

Quels projets pour une frange urbaine durable ?

Si le renouveau d'un approvisionnement alimentaire de proximité peut donner lieu à des projets agriurbains contribuant localement à la reconstruction des lisières, il faudrait éviter que ces projets ne deviennent des situations d'exception dont la forte médiatisation aboutisse, en définitive, à dissimuler la réalité d'un étalement urbain qui continuerait comme auparavant sur les franges ordinaires, avec la même ignorance réciproque.
En d'autres termes, les approches à l'échelle locale ne doivent pas occulter l'ampleur du problème à résoudre, c'est-à-dire, pour une métropole comme Paris, les 13 000 kilomètres de lisières de son aire urbaine. Cette ampleur, c'est aussi celle de l'agriculture francilienne, inscrite de longue date sur un marché mondial dans lequel le Bassin parisien a un rôle important à jouer (Charvet, 1985). Et cette agriculture, c'est d'abord celle du blé et des grandes cultures qui lui sont associées, celle qui a permis à Paris d'être la plus grande ville d'Europe du XIIe au XIXe siècle.
Composer le paysage des lisières de la ville, c'est donc d'abord composer avec ces grandes cultures qui, même si elles s'adapteront à l'évolution de la politique agricole commune et de ses objectifs environnementaux, ne changeront pas fondamentalement de forme. Elle ne changeront pas non plus leur logique de fonctionnement et leur mode d'occupation de l'espace, et il serait bien que ces dimensions là soient aussi prises en compte dans les projets d'aménagement qui, d'un schéma directeur à l'autre, ont toujours privilégié les besoins de la ville et de ses réseaux, au détriment de la fonctionnalité spatiale de l'agriculture (Vidal, Fleury, 2010).
Des travaux récents (Certu-TeV, 2008/IAU-Driaaf, 2009) montrent une réelle avancée en ce sens, mais il faut maintenant qu'ils se traduisent par des projets concrets, des projets qui nécessiteront la mise en synergie de compétences issues de disciplines jusqu'à présent très éloignées les unes des autres. Cela revient à dire qu'il faudrait passer de la simple juxtaposition de savoirs et de savoir-faire que l'on observe souvent dans les équipes pluridisciplinaires, à un véritable apprentissage de cette pluridisciplinarité. C'est ce que nous proposons d'illustrer, en conclusion de cet article, par quelques images issues de travaux réalisés au sein et autour du Larep, le laboratoire de recherche de l'ENSP.

La pluridisciplinarité au service des franges urbaines : illustrations

La grande culture, c'est d'abord une occupation de l'espace à l'échelle des techniques qu'elle met en œuvre, c'est-à-dire d'abord un parcellaire adapté aux engins agricoles qui en permettent l'exploitation avec un coût économique et environnemental optimisé. Or ce parcellaire n'est cartographié nulle part, du fait d'un émiettement des parcelles cadastrales qui ne correspondent plus, malgré les remembrements, à la réalité de l'usage du sol. La seule manière de traduire cette réalité en documents graphiques utilisables par les aménageurs, c'est d'aller l'observer sur le terrain et de s'informer auprès des agriculteurs eux-mêmes. C'est ce travail qui a été réalisé dans l'exemple ci-dessous, et qui devrait l'être, si l'on veut éviter l'enfrichement et le gaspillage de la terre agricole, avant tout projet d'aménagement en frange urbaine.

Figure 5 : Parcellaire de droit et parcellaire réel : la plaine de Roissy-en-France (atelier ENSP, encadrant : André Fleury, agronome).

Le respect d'un territoire fonctionnel, qui doit s'accompagner aussi de la prise en compte des besoins de circulation, est la condition pour qu'une agriculture de proximité puisse rester économiquement viable en périphérie de la ville. Mais pour que se réalise la mutualisation des territoires que Michel Desvignes appelle de ses vœux, il faut aussi que la partie urbaine de la frange se consolide pour mettre fin à cet éternel glissement qui met en péril une agriculture qui a aussi besoin de sécurité foncière. Il faudrait pour cela inverser cette logique qui veut que la ville soit dense en son centre et éparpillée à sa périphérie. Il faut consolider le front urbain en lui conférant une autre valeur que celle qui domine encore aujourd'hui et qui dérive simplement du fait que les terrains y sont moins chers. Pour cela, la conception architecturale peut apporter des réponses intéressantes en s'inspirant de « front de mer » des stations balnéaires. C'est cette idée qui a été développée dans l'exemple ci-dessous où la densification de l'habitat s'accompagne d'une mise en valeur de la « vue sur champs ».

Figure 6 : Projet pour une architecture de lisière avec « vue sur champ », sur le plateau de Limours (atelier École d'architecture de Versailles, encadrants : Luc Vilan et René Hasson, architectes).

Ces champs de blé, il faudrait aussi réapprendre à les regarder, en sortant de cet a priori qui veut qu'ils n'aient rien d'autre à offrir qu'une inintéressante monotonie. L'agriculture a des progrès à faire en ce sens en sortant, pour sa part, d'un productivisme qui a dominé les politiques agricoles de ces cinquante dernières années, et en composant avec les attentes environnementales et paysagères de nos sociétés contemporaines. Mais l'attente primordiale sera toujours alimentaire, et un champ de blé productif sera toujours le signe d'une humanité qui se donne les moyens de se nourrir : il y a aussi une dimension esthétique dans le regard que l'on porte sur un champ productif en y voyant, comme on l'a fait durant des millénaires, la garantie que l'hiver à venir ne sera pas la saison de la faim.
D'ailleurs, si on prend la peine de les regarder, les grandes cultures sont bien moins monotones qu'elles y paraissent au premier abord. Entre les couleurs chaudes et sombres de la terre fraîchement labourée et l'ondulation dorée des épis de blé juste avant la moisson, en passant par toutes les nuances de vert qui se déclinent entre les deux, les champs de céréales, même immenses, ont de la richesse à offrir aux amateurs de paysage.
C'est ce que montre l'image ci-dessous, composée par des élèves paysagistes dans une approche que l'on peut considérer comme une forme moderne d'artialisation : l'équivalent pour l'agriculture du travail que fit en son temps Eugène Boudin pour le littoral, lorsqu'il montra au monde que l'apparente monotonie des paysages de bord de mer cachait une grande diversité de formes, de textures et de couleurs.

Figure 7 : Diversité paysagère sur le plateau de Limours (atelier régional ENSP, encadrant : Michel Viollet, paysagiste).

Mots-clés

Ville, agriculture, paysage, agriurbanisme
City, agriculture, landscape, agriurbanisme

Bibliographie

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Auteur

Roland Vidal

Docteur en paysage et enseignant chercheur à l'École nationale supérieure du paysage de Versailles.
Courriel : r.vidal@versailles.ecole-paysage.fr

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Roland Vidal
Proximités géographiques et distances culturelles entre la ville et l'agriculture
publié dans Projets de paysage le 20/01/2011

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/proximit_s_g_ographiques_et_distances_culturelles_entre_la_ville_et_l_agriculture

  1.  « It's in Venice, not in Antwerp, that the term ‘a landscape' is first applied to any individual painting. »
  2.   Définition rapportée dans Le Petit Robert, 1967.
  3.   D'après l'Histoire des populations de l'Europe de Jacques Dupâquier.