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Note de lecture du livre de Carlo Tosco

Reading report of Carlo Tosco' book

26/06/2009

Texte

Il paesaggio come storia
Carlo Tosco
Bologna, Il Mulino, 2007, 136 p.

L'auteur

Carlo Tosco est professeur d'histoire de l'architecture, d'histoire du paysage et communication et valorisation du territoire au Politecnico de Turin.  Il a été directeur scientifique du projet européen « Culture 2000 Annual International Cooperation - The Holy Sepulchre Rotundas-European Itinerary ». Il est actuellement coordinateur scientifique du dossier de candidature à la World Heritage List de l'Unesco en ce qui concerne les paysages typiques de la vigne en Piémont auprès du Centre de recherche SITI du Politecnico de Turin.
Historien de formation, il a publié de nombreux articles et ouvrages sur l'histoire de l'architecture du Moyen Âge et sur l'histoire du paysage. Parmi ses publications les plus récentes, on peut citer : Il castello, la casa, la chiesa. Architettura e società nel Medioevo (Einaudi, 2003) et Il paesaggio storico. Le fonti e i metodi di ricerca (Laterza, 2009).

Le sujet du livre

Le livre de Carlo Tosco se présente comme une contribution tout à fait remarquable dans le panorama des études sur le paysage. Et cela pour plusieurs raisons.
En premier lieu l'auteur aborde le concept de paysage selon une approche originelle qui pose au centre du débat la recherche scientifique. Son « histoire du paysage » est en effet celle des approches disciplinaires qui au cours des deux derniers siècles en ont proposé des méthodologies d'interprétation et de lecture (en particulier l'esthétique, la géographie et l'historiographie). Il ne s'agit pas pourtant d'une étude monographique, mais plutôt d'un parcours méthodologique visant à donner des pistes pour saisir l'histoire de la recherche dans ce domaine. Le paysage est en effet étudié en tant que « sédiment d'histoire », « espace de recherche historiographique», lieu de « confrontation des différentes disciplines ». Tout au long de cette narration particulièrement claire et rigoureuse, Tosco conduit le lecteur dans un parcours qui se veut à la fois disciplinaire et interdisciplinaire : il présente les écoles de pensée et ses principaux protagonistes, le développement des études, les liens entre les divers courants d'analyse et les rapports entre les différentes approches méthodologiques qui ont caractérisé les études sur le paysage dans le contexte plus ample des sciences sociales.
En deuxième lieu cet ouvrage a le mérite d'ouvrir le discours aux liens entre le monde des scientifiques et celui des praticiens qui doivent désormais trouver des formes de dialogues et de collaborations dans la réalisation de projets d'aménagement, de conservation et de gestion du paysage d'aujourd'hui.
En troisième lieu, conformément à ce qui est annoncé dans l'introduction, Tosco garde toujours une dimension européenne de recherche, dans la narration comme dans les références bibliographiques qui sont très riches et particulièrement soignées.

Structure et thèmes du livre

Le livre se compose de cinq chapitres auxquels se rajoutent un chapitre d'introduction et l'index des auteurs cités. Chaque chapitre est accompagné de la bibliographie de référence et de notes de l'auteur.
Au-delà de cette organisation, on pourrait également diviser le volume en deux parties : la première est dédiée à une analyse du concept de paysage en tant que phénomène artistique, la seconde vise à l'analyser à travers des différentes lectures disciplinaires qui l'ont abordé à partir du XIXe siècle. Cette possible division est suggérée par l'auteur lui-même au début du premier chapitre quand il affirme que le concept de paysage est ambigu et que, même si l'on peut à juste titre prendre comme référence la définition donnée par la Convention européenne, celle-ci n'est pas en état d'épuiser « l'accumulation des significations et la fluidité des lectures » qui au cours du temps ont caractérisé le paysage (p. 11).
Tosco propose ainsi un autre point de départ, une distinction de base qui peut fonctionner en tant que « guide initial pour la recherche » : les deux aspects qui caractérisent la dimension du paysage dans la culture contemporaine, c'est-à-dire la dimension subjective et la dimension objective. La première s'appuie sur la perception personnelle et est communiquée à travers le langage figuré ou verbal. La deuxième relève des phénomènes objectifs présents et observables dans l'espace, comme, par exemple, un système territorial ou les caractéristiques hydrogéologiques d'un lieu. Ces deux dimensions, fortement imbriquées l'une dans l'autre, à un tel point que le concept de paysage exprime en même temps l'objet et sa représentation, ont été différemment analysées au cours du temps par les diverses disciplines qui s'en sont emparées. Elles se distinguent également sur le plan historique, sémantique et juridique : l'idée subjective du paysage apparaît à la fin du Moyen Âge en rapport à la peinture et à la littérature ; l'idée objective apparaît au XIXe siècle dans le domaine des disciplines géographiques.

Dans le premier chapitre (« Les paysages de l'art »), Tosco présente d'une manière synthétique la naissance et le développement du concept de paysage et ses liens avec la peinture depuis l'époque romaine jusqu'au début du XIXe siècle. Avec une approche inhabituelle, et pour cette raison particulièrement remarquable, il consacre une partie de sa narration à la cartographie qui, en se développant en même temps que la peinture de paysage à l'Époque moderne, attribue à la représentation de l'espace non seulement une fin esthétique, mais aussi pratique. Dans ce contexte d'originalité nous pouvons inscrire également les pages dans lesquelles, en reprenant entre autres les études de Svetlana Alpers, il argumente l'évolution des métiers concernés par la description du paysage et du territoire (peintres, cartographes, arpenteurs, ingénieurs).

Le deuxième chapitre (« Nouvelles frontières ») analyse l'extension de la portée du concept de paysage à l'époque romantique quand le rapport entre l'homme et la terre devient l'un des thèmes centraux de la réflexion philosophique et scientifique. La réflexion humboldtienne est déterminante dans ce contexte. Elle ouvre, en effet, de nouvelles pistes de recherche non seulement pour la géographie, qui se constitue pour la première fois en tant que discipline universitaire, mais aussi pour l'histoire (Jacob Burckhardt). L'approche géo-historique de l'étude du rapport entre l'homme et son environnement, thème central de la culture scientifique allemande au XIXe siècle, est différemment développée par les œuvres de Carl Ritter (qui fonde avec Humboldt l'école de géographie allemande) et ensuite par celles de Friedrich Ratzel (fortement influencé par la culture positiviste et les théories darwiniennes) et d'Hippolyte Taine (qui applique à l'histoire de l'art les postulats positivistes à travers le concept de « caractère essentiel »).

Le troisième chapitre (« Les structures du territoire ») considère le développement, entre la fin du XIXe et la première moitié du XXe siècle, du dialogue interdisciplinaire sur le thème du paysage. Ce dialogue - favorisé en Allemagne par le succès obtenu par les œuvres de Ratzel et la création, en 1898, d'un séminaire permanent à l'université de Lipse (« Historisch-geographische Seminar ») et en France par la circulation des études de Paul Vidal de la Blache et de ses élèves - donne lieu à de nouvelles approches de recherche. Celles-ci se fondent sur l'idée que le paysage est le résultat visible de dynamiques culturelles et économiques plus anciennes et que les traces et les éléments qui le caractérisent représentent le point de départ pour reconstituer l'histoire du territoire (ce que Tosco appelle « méthode régressive »). On peut inscrire dans ce domaine les études de démographie et de statistiques de August Meitzen sur le territoire agraire allemand, le développement de l'archéologie, la naissance des premières associations de protection de l'environnement et des paysages. En ce qui concerne la France, l'approche méthodologique des Annales réforme d'une manière décisive les sciences humaines et aussi la conception du paysage, qui devient un document historique. Les théories de Lucien Febvre, qui aborde une réflexion systématique sur la géographie historique et défend l'approche possibiliste inaugurée par Paul Vidal de la de la Blache, ont joué en ce contexte un rôle fondamental et ont été ensuite développées par Marc Bloch (qui a été influencé également par l'historiographie allemande et anglo-saxonne) et Fernand Braudel.
Une partie du chapitre est également dédiée à la naissance de l'archéologie du paysage en Angleterre et à l'évolution des études sur le paysage en Italie. On apprécie, dans le développement de ce dernier thème, la capacité avec laquelle Tosco arrive à saisir d'une façon synthétique, mais en même temps pointue et toujours bien référencée, les différentes approches, les écoles de pensée, et les positions théoriques dont ont été les protagonistes, au cours du siècle dernier, Emilio Sereni, Renato Biasutti, Aldo Sestini, Lucio Gambi.

Dans le quatrième chapitre (« La revanche de la forme »), l'auteur analyse le développement des recherches scientifiques qui, en s'opposant aux limites de l'analyse structurelle du paysage, dans la deuxième partie du XXe siècle, ont rétabli les « valeurs formelles conservées sur le territoire » (p. 83) au centre du débat.  En partant des œuvres de Joachim Ritter, qui est considéré comme le protagoniste de cette d'intérêt pour la dimension esthétique, Tosco présente les différents auteurs qui ont contribué à renouveler les études sur le paysage : Alain Roger, Massimo Quaini, Rosario Assunto, Massimo Venturi Ferriolo, Kenneth E. Boulding, Kevin Lynch. En mettant au centre de leur analyse la perception formelle du territoire de la part de l'observateur (habitant, touriste, usager, chercheur) et les représentations qui en résultent, ils ont proposé des nouveaux modèles de lecture ainsi que de nouveaux principes pour leur planification.
La dernière partie du chapitre est consacrée à une présentation des orientations les plus récentes des disciplines qui étudient le territoire (la géographie culturelle, l'archéologie du paysage, la géomorphologie culturelle, la micro-histoire, l'écologie du paysage). En opposition avec les schémas structuralistes, les périodisations chronologiques, les narrations de longue durée, elles abordent le paysage en tant que « phénomène culturel, produit d'une société établie sur un territoire » (p. 104). Le recours à des outils technologiques comme le Geographical Information System, qui propose des formes de représentation inédites et des outils de gestion des données territoriales performants, permet à ces nouvelles approches de réaliser un dialogue interdisciplinaire et de croiser les résultats des recherches.

En refusant de faire un bilan qui risquerait de devenir une « synthèse totalisante », quoique provisoire, des expériences et des méthodes décrites, Tosco présente en conclusion des réflexions critiques, particulièrement prégnantes, pour le développement de la recherche sur le paysage. 

En premier lieu il est nécessaire, à son avis, de dépasser la distinction entre dimension objective et dimension subjective qui constitue encore la constante des lectures du paysage. L'approche historiographique peut, en ce sens, fournir une solution méthodologique. En effet, d'un point de vue historiographique, ce conflit n'existe pas : les deux différentes composantes représentent seulement des catégories de sources différentes qui donnent des informations sur un phénomène unitaire. « Le projet de synthèse historiographique devrait [donc] réunir les différentes catégories de sources, dans l'effort d'une recherche multidisciplinaire. » (p. 115.)
En second lieu, il est essentiel de distinguer l'histoire du paysage des autres formes de recherche relatives aux rapports entre l'homme et la nature, en particulier de l'histoire du territoire. L'histoire du territoire se fonde principalement sur la recherche d'archives et l'analyse de la cartographie historique, c'est-à-dire sur des documents écrits ou figuratifs. L'histoire du paysage, en revanche, se fonde sur l'analyse de la « perception culturelle d'un espace, socialement conditionnée » (p. 116). Ces sources ne sont pas simplement matérielles : au-delà des œuvres de l'homme, il faut considérer aussi les valeurs esthétiques et symboliques qui sont attribuées aux phénomènes spatiaux par les divers acteurs. Ce point est d'autant plus important que, comme le souligne Tosco, « la reconstruction de l'identité esthétique véhicule la reconstruction de l'identité historique » (p. 119). La prise en compte des valeurs esthétiques ne doit pas non plus devenir la composante principale de la recherche sur le paysage. Chaque tentative de réduire les phénomènes observés à un principe unique « est destinée à provoquer la perte des potentialités de l'objet de la recherche » (p. 119) qui peut en revanche être vraiment saisi dans sa réalité historique en fuyant toute tentation au « réductionnisme ». 
En troisième lieu, il faut arriver à reconnaître l'existence de sources propres à l'histoire du paysage. Cette dernière pourrait être également définie comme une « source historique intégrée » puisqu'elle constitue « un espace de connexion entre les différentes catégories d'objets en état de fournir des informations sur le passée » (p. 120). Tosco propose deux grandes catégories de sources : les « manufatti », c'est-à-dire les objets produits par l'homme, et les « éco-faits », c'est-à-dire « les traces des processus naturels conservés sur le terrain ». À ces deux catégories principales il faudrait aussi rajouter, pour pouvoir atteindre à une recherche exhaustive, les « sources immatérielles » comme la mémoire orale ou le folklore.

En conclusion Tosco affirme que « en tant que phénomène historique, le paysage peut être compris seulement avec une approche historiographique » (p. 125). Cette approche ne se veut pas multidisciplinaire, mais pluridisciplinaire. Elle doit se fonder sur le dialogue entre les différentes disciplines qui, avec des méthodes propres, abordent l'analyse du paysage.
Le développement de ce nouveau modèle de recherche est d'autant plus important qu'il n'est pas à concevoir comme une opération spéculative. Il acquiert  au contraire une valeur sociale de premier plan. Les connaissances mises à jour par la recherche représentent l'élément porteur des projets d'aménagement et elles garantissent une vérification critique, et constante, des différentes phases d'actualisation (p. 125). Une recherche historiographique de qualité est donc le premier pas pour pouvoir réaliser des projets durables d'aménagement et de valorisation du territoire.

La réflexion historiographique de Tosco représente une contribution importante au débat sur la recherche et sur les formations universitaires en paysage. Pour cette raison nous trouverions souhaitable qu'il y ait une traduction en langue française de cet ouvrage qui pourrait à juste titre devenir, étant donné sa dimension européenne et son caractère synthétique, un manuel d'initiation à la recherche pour les étudiants de niveau master et pour les doctorants en sciences sociales, ainsi qu'un instrument d'orientation pour tous les chercheurs. 

Mots-clés

Historiographie du paysage, histoire du paysage, histoire du territoire, recherche, approches disciplinaires
Landscape historiography, landscape history, territory history, research, disciplinary approach

Bibliographie

Auteur

Chiara Santini

Docteur en histoire et civilisations.
Chargée de recherche LAREP à l'École nationale supérieure du paysage de Versailles-Marseille (ENSP).
Courriel : c.santini@versailles.ecole-paysage.fr

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Chiara Santini
Note de lecture du livre de Carlo Tosco
publié dans Projets de paysage le 26/06/2009

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/note_de_lecture_du_livre_de_carlo_tosco