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Note de lecture du catalogue de l'exposition « Sciences et curiosités à la cour de Versailles »

Critical reading of Béatrix Saule and Catherine Arminjon's exhibition catalogue

19/01/2011

Résumé

Compte rendu de l'exposition et du catalogue de Béatrix Saule et Catherine Arminjon : Sciences et curiosités à la cour de Versailles.

Texte

Sciences et curiosités à la cour de Versailles
Béatrix Saule et Catherine Arminjon (sous la dir. de)
Catalogue de l'exposition présentée au château de Versailles du 26 octobre 2010 au 27 février 2011
Paris, Établissement public du musée et du domaine national de Versailles-Réunion des Musées Nationaux, 2010, 280 p.


L'exposition

L'exposition « Sciences et curiosités à la cour de Versailles » représente une contribution de grand intérêt pour la recherche sur l'histoire de la demeure royale, et plus généralement sur la culture scientifique de l'Ancien Régime. Organisée autour des salles thématiques qui mettent en scène une documentation riche et variée (des tableaux, des instruments de mesure, des projets, des maquettes, des planches, des livres, des pièces d'archive, ainsi que des objets précieux et d'usage quotidien), l'exposition dévoile une image « inattendue » de la Cour. Lieu d'expérimentation, d'application et de démonstration, ce Versailles inédit apparaît comme un espace voué non seulement aux divertissements et à l'oisiveté, mais également à l'évolution des connaissances scientifiques, de la botanique à la médecine, des sciences géographiques à la chimie, de la zoologie aux mécaniques, de l'horlogerie à la marine.
Structurée autour des trois composantes fondamentales de la Cour - lieu de pouvoir, société de cour et résidence royale (p. 19) - (selon les mots de Béatrix Saule, directrice général de l'Établissement public), l'exposition articule le binôme Cour - sciences selon plusieurs acceptions. Le parcours de la visite permet ainsi de découvrir les actions de l'administration royale pour favoriser l'essor de nouvelles formations ; les instruments et les machines mis en œuvre ou perfectionnés pour la réalisation des projets ; les méthodes employées pour l'enseignement des sciences à la Cour ; les lieux d'expérimentation (cabinets, jardins, ménageries, potagers) ; les objets rares, curieux et les inventions, dont Versailles fut la vitrine et le premier lieu d'application.
En complément, des panneaux de documentation et des notices, des animations vidéo en 3D, valorisant l'avancement du programme Grand Versailles numérique1 (GVN), permettent de recréer les ambiances et les lieux disparus du château pour resituer les œuvres dans leur cadre d'origine. Un site Internet, consacré à la manifestation, permet d'ailleurs d'accéder à ces différents documents, à des fiches d'approfondissement sur les objets exposés ainsi qu'au making off de l'exposition2.

Le catalogue

Le catalogue publié à la suite de l'exposition a un double mérite : présenter des lectures croisées sur les thématiques illustrées dans les salles et faire le point sur un sujet de recherche encore peu exploité. Le rapport entre le développement des connaissances scientifiques et la Cour (lieu de pouvoir, société et lieu physique d'expérimentation) est un sujet d'études récent. L'essor, dans les vingt dernières années, d'une démarche de recherche nouvelle, interdisciplinaire et visant à développer une approche culturelle et matérielle des différents phénomènes et objets historiques, a joué un rôle fondamental. Dans la recherche sur les jardins elle a suscité, par exemple, des études qui ont éclairé les processus de conception des projets, la gestion et l'organisation des chantiers ainsi que la formation des compétences spécialisées dans l'aménagement du territoire3.
En ce sens, l'organisation en cinq parties de cet ouvrage nous semble tout à fait intéressante parce qu'elle développe un discours dont le point de départ et celui d'arrivée semblent se boucler parfaitement en tissant des liens transversaux qui relient les contributions d'auteurs issus de différentes disciplines. Dans la première partie, « Versailles, sciences et pouvoir », on s'intéresse au rôle joué par la Cour dans la fondation d'institutions scientifiques et techniques - telles que l'Académie royale des sciences (1666), le Jardin du roi (1626), l'École des ponts et chaussées et l'École des Mines - et de quelques figures particulièrement significatives de ce processus de « spécialisation » des professions. Celui-ci entraîna bientôt une opposition décisive entre les compétences développées au sein des institutions royales et les métiers traditionnels, fondés sur la pratique de l'émulation et du compagnonnage. La deuxième et la troisième parties, « Versailles, lieu d'application des sciences et des techniques et Versailles, terrain d'expérimentation », montrent comment le chantier du château et les différents édifices autour desquels s'organisait le domaine ont été un lieu privilégié pour mettre en œuvre des techniques nouvelles dans les domaines les plus variés. La quatrième partie, « Versailles, les sciences et les princes », est dédiée à la pédagogie et à la transmission des connaissances, que ce soit par les cours particuliers de physique, de géographie ou de mathématiques destinés à la formation des princes, par les observations astronomiques au Trianon ou à Marly, ou par la présentation d'instruments et d'objets rares et précieux (horloges, globes, microscopes, etc.) et parfois même très curieux comme, par exemple, les « fontaines » et les « pompes » de l'abbé Nollet. La dernière partie, « Versailles, lieu de démonstration », analyse quelques épisodes qui ont marqué de façon plus générale le développement des sciences à l'époque moderne, comme la première expérience aérostatique d'Étienne de Montgolfier (19 septembre 1783), ou la rédaction de la première carte de France basée sur un système de « triangulation générale » (p. 240)  par l'astronome Jean-Dominique Cassini et ses héritiers. Des contributions consacrées à des objets singuliers, comme le miroir ardent présenté à Louis XIV par François de la Villette ou La Tympanon, l'androïde jouant le tympanon achetée par Marie-Antoinette en 1784, complètent cette cinquième section en dévoilant les enjeux techniques qui pouvaient se cacher derrière ces inventions plutôt ludiques.
Le catalogue se conclut avec la liste des œuvres exposées et un index de noms. Un appareil iconographique, particulièrement soigné et bien référencé, enrichit les contributions.

En ce qui concerne de manière plus spécifique notre domaine de recherche, les essais dédiés à la fondation des académies et des autres institutions royales consacrées à l'architecture, aux infrastructures et aux sciences naturelles, ainsi que ceux sur la réalisation du réseau hydraulique du château, des ménageries et du potager représentent des contributions particulièrement intéressantes qui font dialoguer plusieurs domaines disciplinaires entre eux. Il est impossible de détailler d'une manière approfondie tous ces textes. Je commenterai trois contributions qui rendent bien compte du développement actuel de la recherche et ouvrent de nouvelles pistes. Le premier texte propose une analyse critique menée par Patricia Bouchenot-Déchin et Georges Farhat sur les pratiques de mesure pour le nivellement du Grand Canal (« Les mesures topographiques pour le Grand Canal de Versailles », p. 77-84). Les deux auteurs opèrent une mise à l'épreuve de la « vision mythologique » (p. 79) proposée par le Parallèle des Anciens et des Modernes de Charles Perrault qui envisagerait le canal en « tant que figure métonymique du jardin » (p. 79) et le jardin comme un laboratoire en plein air pour la mise en œuvre du vocabulaire et des pratiques de l'aménagement du territoire. Leur démarche se nourrit essentiellement de la relecture et de la confrontion des sources ainsi que des observations techniques. En confrontant les rapports de Perrault sur les travaux de nivellement du canal, dans le Parallèle et les Mémoires, ils relèvent plusieurs éléments contradictoires concernant la chronologie des événements et les résultats des mesures opérées par les gens de métiers et par les académiciens. Les récits de Perrault ne correspondent pas, d'ailleurs, à la topographie des lieux. De plus, les travaux d'agrandissement et d'alignement qui ont suivi le creusement du canal, dirigés par le jardinier Henry Dupuis et, dans une deuxième phase, par le commissaire ordinaire de l'artillerie Jean Le Genre de La Massonière, montrent le caractère encore fortement empirique de ces opérations. Du coté des instruments employés pour l'arpentage et le nivellement, qui dans le texte sont présentés de façon détaillée, Bouchenot-Déchin et Farhat relèvent également qu'il s'agissait plutôt d'objets d'usage commun à partir du XVIe siècle. Le fameux niveau de l'abbé Picard aurait alors été utilisé à Versailles de façon exceptionnelle et seulement en raison du grand projet pour l'acheminement des eaux de la Loire vers le château proposé par Riquet. En raison de cette prise de distance avec la lecture traditionnelle, qui depuis le XVIIIe siècle veut voir dans le chantier du Grand Canal la première mise en œuvre d'instruments d'extrême précision, les deux chercheurs arrivent ainsi à opposer les résultats de l'enquête historique à « l'amplification » moderne de l'historiographie du grand siècle (p. 84). Et ce faisant ils démontrent le rôle fondamental que la connaissance des instruments et des techniques peut jouer dans la recherche sur la conception et l'aménagement des jardins et du territoire à l'époque moderne.
Antoine Jacobsohn nous parle toujours de techniques dans son article sur le Potager de Versailles (« Nourrir et innover au Potager du roi », p. 134-139). Mais cette fois il s'agit des techniques liées à la culture et à la production des fruits et des légumes. Dans le grand jardin de 9 hectares à l'est de la pièce d'eau des Suisses, la science a trouvé le « moyen d'être à la fois utile et agréable, nécessaire et à la mode » (p. 135). Placé sous la direction des jardiniers et horticulteurs expérimentés, dont les plus connus sont Jean-Baptiste La Quintinie et Jacques-Louis Le Normand, le grand Potager de Versailles se configure comme un lieu d'innovation et d'expérimentation. Jacobsohn analyse l'exemple des asperges et des figuiers, plantes déjà connues au XVIIe siècle, qui font pourtant l'objet d'une nouvelle technique de culture, celle sur des couches sourdes. Celle-ci permet au roi de pouvoir goûter certains produits du Potager plusieurs fois par année. Au XVIIIe siècle l'acclimatation des plantes des ananas et des caféiers, très délicates et difficiles à cultiver, contribue, avec les autres espèces « exotiques » abritées dans les serres chaudes (dattiers, jasmins d'Arabie, figuiers bananiers, etc.) à la renommée du jardin et à lui faire jouer un rôle important dans la formation de figures spécialisées en matière d'horticulture, comme dans « le développement des savoir-faire » et le « collationnement des connaissances » (p. 139).
Au XVIIIe siècle, pourtant, la renommée de haut lieu d'expérimentation des cultures nouvelles n'est pas l'apanage du seul Potager. Un autre jardin, celui de Trianon, lui dispute le primat. Dans son article, Gabriela Lamy (« Trianon, jardin d'études et d'essais », p.140-151) présente l'activité des jardiniers de la famille Richard, différemment affectés à ce nouveau jardin voulu par Louis XV. L'ancêtre de la famille, Claude, jardinier fleuriste, obtient la direction de Trianon en 1750 où il est appelé à acclimater les plantes et à cultiver les graines rapportées en France par les voyageurs français qui arpentent les colonies et d'autres contrées du monde à la recherche d'espèces nouvelles. C'est ainsi qu'arrivent à Trianon la vanille et le cacaoyer, rapportés par Étienne-François Turgot, frère cadet du futur ministre de Louis XVI, le soi-disant « arbre à thé » de l'abbé Jean Gallois, classé par Bernard de Jussieu comme « orme », le coco de mer, l'anis étoilé, etc. Les plantes sont cultivées dans trois jardins différents (le jardin fruitier, le jardin fleuriste et le jardin botanique) qui présentent des serres chaudes, une orangerie, une figuerie, des parterres, des plates-bandes et un bassin pour les plantes aquatiques. Ces cultures extraordinaires attirent bientôt la curiosité des scientifiques et des jardiniers des autres pays européens, à un tel point que, par exemple, Claude Richard arrive à entamer une correspondance avec Linné (p. 147) et un échange des plantes est établi entre la France et la Suède. Cette curiosité se nourrit du reste de différentes publications, destinées à un public à la fois savant ou populaire, dont l'auteur dresse, en conclusion de son article, un bref, mais ponctuel, prospectus.

Mots-clés

Versailles, sciences, jardins, botanique, nivellement
Versailles, science, gardens, botany, levelling

Bibliographie

Auteur

Chiara Santini

Historienne des jardins et du paysage.
Docteur en histoire et civilisations de l'Europe.
Ingénieur d'études au Laboratoire de recherche (Larep), École nationale supérieure du paysage de Versailles-Marseille (ENSP)
Courriel : c.santini@versailles.ecole-paysage.fr

Pour référencer cet article

Chiara Santini
Note de lecture du catalogue de l'exposition « Sciences et curiosités à la cour de Versailles »
publié dans Projets de paysage le 19/01/2011

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/note_de_lecture_du_catalogue_de_l_exposition_sciences_et_curiosit_s_la_cour_de_versailles_

  1. http://www.gvn.chateauversailles.fr/fr/index.html.
  2. http://sciences.chateauversailles.fr/.
  3. Se situent dans ce domaine, entre autres, les recherches de B. Bentz, G. Farhat, C. Fricheau, D. Garrigues, G. Lamy, A. Rostaing,  H. Vérin.