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Responsables éditoriaux :  Dominique Henry et Monique Toublanc


Paysage(s) et agriculture(s). Pratiques, projets et politiques dans les territoires ruraux et périurbains


Les textes ici réunis se situent à la croisée entre paysage, action publique et agriculture. Les interactions mutuelles entre ces trois objets y sont variables, offrant un panorama assez diversifié à la fois des démarches scientifiques et des projets politiques prenant en charge aujourd'hui ces questions.

Dans les territoires périurbains franciliens, le maintien ou le développement de l'agriculture, en particulier de proximité, est au cœur de projets de territoire spécifiques (Toublanc, Poulot) entérinant la juxtaposition d'espaces construits et non construits (ouverts) et visant à les rapprocher. Ces projets produisent un paysage nourricier (filière alimentaire locale) selon les termes des auteures qui, par petites touches au demeurant bien visibles, modifie un paysage agricole lié quant à lui à la demande alimentaire et au marché mondiaux. Plus au sud, dans la partie française du bassin méditerranéen (Angles et al.), lorsque la culture de l'olivier est rattrapée par la ville, contre toute attente elle ne disparaît pas mais s'immisce dans la ville et les espaces périurbains, elle se maintient, voire se développe. À la différence du texte précédent, il n'est pas question de politiques de soutien à l'activité oléicole : les auteurs s'emploient en revanche à montrer combien la dimension paysagère (au sens esthétique, patrimonial, symbolique, affectif) de l'olivier est en soi un facteur parmi d'autres mais cependant puissant de la renaissance de l'oleiculture, et de sa diversification, tant en milieu rural qu'urbain et périurbain.

Les territoires ruraux et leurs paysages traités dans ce numéro sont regardés principalement à partir des politiques environnementales, i.e. sous l'angle de leur écologisation. Emblématique de cette approche, la mise en œuvre de la trame verte et bleue (TVB) en région Rhône-Alpes (Fleury et al.) est analysée en réglant la focale sur les rapports de force et les formes de justification qui s'expriment dans les différentes arènes nationale, régionale, puis communale d'énonciation et d'élaboration du projet. En traversant les échelles, la TVB est mise à l'épreuve des différents acteurs qui la discutent et la réinterprètent, et l'idée de paysage s'élargit progressivement au fil des débats : d'abord réduit aux seules infrastructures écologiques dans le SRCE (« paysage de l'écologie »), le paysage s'étend ensuite à l'ensemble du territoire dans le SCoT (« paysage de l'aménagement ») pour in fine recouvrir le territoire, tel que vécu et transformé au quotidien par les usages et les pratiques des agriculteurs et des autres habitants dans les PLU et PLUi « paysage du développement ». À une échelle plus locale, dans un territoire de grandes cultures pauvre en habitats écologiques pérennes (Touraine), un autre texte traite d'un objet circonscrit et linéaire, les bords de routes et les bordures de champs, situé à l'interface public/privé (Di Pietro, Chaudron). Les auteurs y analysent la tension entre les représentations des gestionnaires publics qui voient dans les « dépendances routières » l'opportunité de mettre en place une trame écologique et celles des agriculteurs craignant la propagation d'adventices dans les parcelles adjacentes qu'ils cultivent : ce sentiment varierait notamment selon les caractéristiques des paysages alentour traversés par lesdites infrastructures, d'où la nécessité de réfléchir les modes de gestion différenciée des bords de route en relation avec les acteurs concernés et les contextes paysagers.

La montagne est ici considérée dans deux textes à travers l'expérience (au sens plein du terme) paysagère des éleveurs. Le premier s'empare d'un outil d'aménagement foncier relativement ancien, l'association foncière pastorale (AFP), au service d'un objectif agricole, le maintien d'une activité pastorale, et en analyse le processus de mise en œuvre dans trois territoires pyrénéens (Eychenne, Bories). Les auteurs y voient une arène de débat, notamment autour du paysage discuté de multiples façons : d'abord dans sa dimension matérielle mais aussi dans sa dimension idéelle, finalement tout aussi prégnante si ce n'est davantage, sous la forme de modèles paysagers : celui au principe de l'AFP ayant pour valeur centrale « l'ouverture » dont seule la présence de l'agriculture serait garante ; ceux des propriétaires, des élus et des agriculteurs qui vont s'exprimer et se télescoper entre eux et avec celui de l'AFP, mettant en discussion les actions concrètes et leurs effets paysagers. Le deuxième texte explore frontalement la relation d'un groupe d'éleveurs, participant aux concours des prairies fleuries, à leur paysage dans la montagne basco-béarnaise. Il porte attention à ce qui fait sens et ce qui a de la valeur pour eux, en faisant remonter la parole des éleveurs (Bigando, Charbonneau). Les auteures s'emploient à mettre au jour « la place et le rôle [du paysage] dans leurs pratiques quotidiennes à la fois agricoles et habitantes » à partir d'un concept heuristique « la disponibilité paysagère ». L'action publique n'est pas au centre du propos mais en filigrane : comme entrée (les chercheures partent du constat qu'il existe une divergence entre l'approche paysagère de l'action publique et celle des éleveurs) et comme cadre pour l'enquête.

Deux textes se penchent sur la viticulture. Le premier (Darnay) traite du développement de ce secteur d'activité dans différentes situations (France, Europe, Amérique) en abordant le sujet de façon globale à travers les discours des acteurs des filières vitivinicoles et dans ses ramifications à l'international. Le second porte sur les territoires viticoles au Chili et leur reconnaissance comme paysages culturels (Marquez) : un fait au demeurant récent, auquel ont pris part producteurs, chercheurs et acteurs publics, et qui inaugure l'arrivée d'une nouvelle catégorie de pensée dans les politiques publiques dédiées jusqu'alors aux seuls paysages naturels. Si ces deux contributions ont le mérite de faire voyager le lecteur en Europe et au-delà, elles ont pour point commun de nous tenir à distance de la fabrique concrète des paysages par les vignerons et les viticulteurs. Elles montrent l'utilisation récurrente du paysage comme image pour promouvoir et soutenir l'œnotourisme et le développement de la viticulture en mettant l'accent sur la synergie entre les deux. Érigé en patrimoine, le paysage est utilisé comme un faire-valoir dans des stratégies de marketing territorial et économique, loin des pratiques des vignerons et des viticulteurs qui par leur activité, leur labeur, façonnent, sculptent le territoire. Seules semblent être données à voir les réalisations monumentales et notamment architecturales liées à l'œnotourisme et arborant une esthétique urbaine.

En conclusion de la revue des textes constitutifs de ce dossier, il en est un dernier (Kohlmann) qui analyse les images produites par le PNR du Pilat dans le cadre de sa stratégie de communication. Celui-ci a choisi, dans un contexte périurbain, de mettre en scène les paysages agricoles pour faire connaître et servir son projet de territoire et les actions qu'il mène en faveur du développement économique agricole, de la protection de l'environnement et de la conservation du patrimoine. Le triptyque « tracteurs, petites fleurs et troupeaux » a été retenu par le PNR pour nourrir un corpus d'images visant à convaincre la population habitante de la multifonctionnalité de l'activité agricole et en particulier de son rôle bénéfique dans la gestion des paysages et le maintien de la biodiversité. Une ultime fois, le paysage est image avant d'être réalité matérielle ou expérience sensible.

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