Index des articles


Responsables éditoriales : Catherine Grout et Sabine Ehrmann


Paysages et imagination. Apports et relations de l'imagination et des imaginaires au projet de paysage


Ce numéro 14 de la revue Projets de paysage fait suite à des Journées d'étude organisées par le LACTH à l'École nationale supérieure d'architecture et de paysage de Lille en septembre 2015*. Il s'intéresse aux différents rapports qu'entretiennent l'imagination et les imaginaires avec la formation et la transformation de ce que nous appelons communément le « paysage ». Dans le contexte du projet et afin de nourrir le contexte de réflexion, les analyses publiées ici et leurs perspectives, deux entrées permettent de différencier imagination (force imageante qui diffère de la capacité) et imaginaire (archétypes). La première entrée s'attache explicitement aux imaginaires. Elle cherche à mettre en lumière les images référentielles, les stéréotypes et l'univers symbolique propres à un concepteur, ou attachés à un lieu, à un territoire, ou encore à une période historique. L'imaginaire d'un-e paysagiste est-il visible, dicible, négociable ? Comment se fabrique-t-il ? Peut-il être communiqué ? Plus globalement, quels sont les archétypes, les fantasmes, les fixations, et/ou les mobilités et motricités psychiques qui spécifieraient nos rapports aux paysages ? La seconde entrée s'aventure à décrire l'imagination propre à un concepteur ou à un projet comme faculté motrice et imageante (« faculté du possible » selon l'anthropologue Gilbert Durand). Dès lors, quelle part active l'imagination prend-elle dans le projet de paysage ? Comment aide-t-elle à concevoir ou comment handicape-t-elle sa conception ? L'imagination est-elle valorisée par le discours professionnel ou plus souvent recouverte par les dimensions du savoir, de l'analyse, de la volonté ? L'ambition de ce numéro 14 de Projets de Paysage est d'incarner ces questions par le récit de pratiques projectuelles à même de nourrir l'analyse des rapports entre imagination et projetation.

Paysage et imagination : le thème semble simple, comme allant de soi. Dans le champ de la culture européenne moderne du moins, nous nous sommes habitués à ce que le mot paysage désigne l'espace adéquat d'une rêverie, productrice d'idées, créatrice d'envies. Cette thématique, abordée dans le cadre d'une revue consacrée au projet de paysage, pouvait par ailleurs et d'emblée se résumer à une équation simple : faire projet de paysage n'est-ce pas en effet fatalement l'imaginer ? C'est le sens de cette « fatalité » qui est ici interrogé. Les contributions rassemblées dans ce dossier thématique tentent d'en dire un peu plus sur cette association, plus ambivalente qu'il n'y paraît de prime abord, entre le paysage, l'imagination ou l'imaginaire. Elles s'attachent à réduire le spectre polysémique large de ces trois concepts, soit en les attachant à des paysagistes ou à des projets singuliers, soit en les ressaisissant au sein d'une problématique plus étroite.

Ainsi Denis Delbaere considère-t-il, au travers de l'exemple de la Randstad Holland, les relations entre planification et imaginaire. Tenant le plan pour un « analogon fantasmé du territoire », l'auteur l'envisage comme un « programme imaginaire auquel les opérateurs se réfèrent pour inscrire leurs projets dans un récit familier et intelligible ». Renforcé par la figure géométrique simple de la Randstad, le plan est ici considéré à la fois dans sa qualité utopique et dans sa puissance performative. « L'imaginaire joue alors un rôle singulier dans la lecture du plan car en l'interprétant - et sans doute souvent en le surinterprétant -, il le fait advenir à lui-même. » C'est également cette pratique interprétative à mi-chemin de la lecture et de l'écriture qui est visée sous le nom d'imagination par Rita Occhiuto, dans l'ordre de la saisie géographique du territoire. « L'aptitude à imaginer » mobilise selon l'auteure des traces géographiques comme des éléments dynamiques qui ne sont pas destinés à être conservés mais bien appropriés avec « un engagement in situ physique et mental ». Le projet de paysage consisterait alors à « réécrire sur un sol déjà écrit par les populations précédentes, comme un palimpseste, en dégageant préalablement le potentiel imaginaire qui est déjà là ». Cette « aptitude à imaginer se nourrit de l'exercice de la préfiguration, voire parfois de la transfiguration, qui alimente un type de rapport à l'existant ne se limitant pas à la simple reproduction d'un modèle connu ». C'est encore d'une écriture du sol mais d'une écriture à même le sol qu'il est question avec les expériences de dessins dans les champs de Jacques Simon que nous rapporte ici Xiao-Ling Fang. Cette expérience reconduit à l'essentiel de ce qu'est « agir sur le site », et qui suppose toujours d'engager un geste dont on ne peut qu'imaginer l'effet à plus ou moins long terme. L'imagination y joue de manière tout à la fois plus humble et plus autoritaire - plus immédiate aussi - que l'imaginaire dans le contexte de la planification territoriale. C'est pourquoi l'auteure prend soin d'inscrire ces expériences de dessin dans le cadre d'une réflexion sur la valeur et les limites de l'imagination créatrice dans l'exercice du projet de paysage. « Le fait d'inclure les accidents, incertitudes, erreurs, échecs dans l'expérience créatrice reflète également le caractère non institutionnel et parfois destructeur de l'imagination », apte à ruiner une nécessaire « connivence avec la réalité ». Cette « connivence » ou ce « dialogue » avec la réalité, théorisés par Michel Corajoud, ont été souvent associés à la pratique et à la pensée de Gilles Clément. C'est par un biais moins apollinien que Camilla Barbero choisit d'aborder ici l'imaginaire de Gilles Clément. L'auteure préfère inscrire le paysagiste dans un cadre conceptuel et critique considérant l'imaginaire de la nature « sauvage » aussi bien vis-à-vis du mythe de la terre vaine et dévastée (wasteland) propre au XXe siècle occidental, qu'au regard de l'ambivalence mise à jour par la pensée de l'anthropologue Gilbert Durand entre les régimes diurne et nocturne des structures symboliques de l'imaginaire. Cette ambivalence permet selon l'auteure de saisir notre rapport double - d'effroi et de plaisir - à l'égard de la nature, et d'envisager la pensée de Gilles Clément dans le cadre d'une dialectique renouvelée du sublime. Cette dialectique se trouve également abordée par l'article de Clément Quaeybeur qui s'intéresse aux conflits entre les imaginaires dont les projets d'Euralille et du parc Matisse ont été le théâtre. Les inscrivant sous la figure du combat mythique pour la profession entre le naturel et l'artificiel, l'auteur met en lumière les influences et les résistances qui ont joué entre « l'imagination programmatique » de Rem Koolhaas, « l'imagination paysagiste ornementale » d'Yves Brunier et « l'imagination idéelle » de l'atelier Derborence. Cette dialectique du naturel et de l'artificiel est abordée autrement par Agnès du Vachat qui, présentant la construction de l'imaginaire méditerranéen de Ferdinand Bac, rappelle combien l'imaginaire se construit autant par fixation et conservation que par transformation, mutation et mobilité d'images ; et ce au moyen d'un vagabondage aussi bien géographique qu'historique. L'imaginaire s'associe ici à l'imagination en inventant paradoxalement un style par l'écriture rétroactive d'une tradition, et la réinvention d'un modèle.

Les articles