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Lire le paysage dans les atlas français : quelques éléments de réflexion

Reading landscape in the French Atlases: few elements for reflection

26/06/2009

Résumé

À partir d'un corpus d'atlas publiés en France depuis 1989, cet article analyse quelques tendances générales quant à la montée en puissance et à l'évolution des atlas territoriaux, qui accompagnent le processus de décentralisation. Depuis une dizaine d'années, on assiste à une spécialisation thématique de ces atlas territoriaux et le paysage fait partie des thèmes les plus traités, à travers la formule des atlas de paysages, fréquemment disponibles sur Internet. Conçus comme pièce maîtresse d'une politique du paysage, en référence à la Convention européenne du paysage, ces atlas couvrent désormais une large part du territoire national. La thématique du paysage a supplanté celle du patrimoine, même si cette dernière notion reste très présente dans le contenu des atlas de paysages.
Based on a corpus of atlases published in France from 1989, this paper analyses several general trends related to the development and the evolution of regional atlas, in parallel to the decentralization process. During the last ten years, thematic specialization has been operated on these territory atlases, in which the landscape has become one of the most mentioned subjects, through the expression: landscape atlas, (often available on line). Conceived as main piece of the landscape policy, in reference to the European landscape Convention, these landscape atlases cover today most of the national territory. The Landscape is today a more important issue than the notion of heritage even if it remains quite important in the content of these atlases.

Texte

Introduction

Ce texte envisage la place qu'occupe le paysage dans la production récente « d'atlas territoriaux » français. Dans une étude publiée en 2004, j'avais proposé cette notion « d'atlas territorial » pour désigner l'implication des collectivités territoriales et j'avais constaté la montée en puissance corrélative des thématiques patrimoniale et paysagère, particulièrement adaptées à la demande de ces collectivités en termes d'image de marque et de promotion identitaire (Veschambre, 2004). Il s'agit donc à la fois de faire le point sur les évolutions des types d'atlas produits en France (est-ce que la tendance initiée des atlas territoriaux se confirme ?) et de leur contenu au regard de la thématique paysagère. Cette analyse sera menée en articulant les deux notions de paysage et de patrimoine, qui s'éclairent mutuellement. 

Les évolutions thématiques des atlas français

L'objet atlas

Il est nécessaire pour commencer de définir ce qu'est un atlas et de caractériser la production actuelle. Dans Les Mots de la géographie, le terme désigne une « collection de cartes au sens étroit et, au sens large, un recueil de planches qui illustrent un ouvrage. Il peut être d'anatomie, d'histoire, de botanique, atlas routier ou proprement géographique » (Brunet, Ferras, Théry, 1992, p. 44).
Les cartographes et les géographes ont perdu le monopole du label « atlas », si tant est qu'ils l'aient eu un jour et le vocable apparaît largement utilisé : « Le mot atlas reste positif : quantité de recueils qui parfois n'ont même pas de cartes, mais seulement des listes d'entreprises ou de lieux, prétendent au titre d'atlas. » (Brunet, Ferras, Théry, 1992, p. 46).
Derrière cet intitulé « atlas », on peut repérer d'emblée trois grandes catégories d'ouvrages.
  • Des atlas pratiques, du type  atlas routier  : c'est le cas avec la collection des « Atlas des cols ».
  •  Des atlas beaux livres  et/ou de vulgarisation, avec une dominante de photographies : Atlas de Paris : évolution d'un paysage urbain (2007), Atlas de la Basse-Normandie (2006), réalisés généralement par des spécialistes.
  • Des  atlas territoriaux , commandités par des collectivités territoriales ou des services déconcentrés de l'État1. L'atlas est conçu comme aide à la prise de décision et/ou comme support de communication, avec tout un gradient entre l'outil de gestion (série des « Atlas des populations immigrées » réalisés par l'INSEE) et l'outil de communication (série d'atlas départementaux). L'atlas commandité par le Comité d'expansion économique de Maine-et-Loire, réalisé à l'université d'Angers, revendique ces deux fonctions : « Dynamiques et perspectives2 se veut un véritable outil d'aide à la décision pour tous les acteurs publics, privés et associatifs du Maine-et-Loire. C'est aussi un ouvrage destiné aux habitants du département intéressés par l'évolution de notre société. » (Dynamiques et perspectives. Atlas de Maine-et-Loire, 2005, p. 7.)
La forme de ces atlas a radicalement évolué, avec leur mise en ligne et, de plus en plus, leur réalisation uniquement sous forme électronique. Dans le registre des atlas paysagers, dont je vais reparler plus longuement, trente sur quarante-cinq sont consultables en ligne, dont dix-huit de manière interactive3.
C'est l'atlas territorial qui se prête le mieux à la mise en ligne, à l'évolution des modes de conception et de consultation, compte tenu de ses finalités (mise à disposition de l'information) et de la nécessité de le mettre régulièrement à jour. C'est le cas de la plupart des atlas démographiques et économiques de l'INSEE.

Méthodologie

Cette analyse a été réalisée à partir de deux types de corpus :
  • Le fichier SUDOC des bibliothèques universitaires, riche de plus de sept millions de références bibliographiques (monographies, thèses, périodiques et autres types de documents.
  • Le fichier en ligne de la bibliothèque de l'Institut de géographie à Paris, afin de pouvoir établir des évolutions par rapport au travail mené précédemment, sur la place du patrimoine dans les atlas (Veschambre, 2004).
La date butoir de cette précédente étude a déterminé la période envisagée ici : 1999-2008.
Parmi les 1 530 ouvrages comportant le mot « atlas » dans le titre, repérés dans le fichier SUDOC, nous avons retenu 126 atlas géographiques, après avoir éliminé les atlas anatomiques, biologiques, historiques..., correspondant à des territoires français de niveau infranational. Dans le fichier de l'Institut de géographie, ce sont 69 atlas sur 360 qui ont été sélectionnés selon le même principe.
Pour ce qui concerne spécifiquement les atlas consacrés au paysage, ces corpus ont été complétés grâce à un inventaire (mis à jour) disponible sur le site du ministère du Développement durable4.

Les types d'atlas et leur évolution : vers une spécialisation

Sur 126 atlas, 98 comportent une institution parmi les auteurs, avec quelques rares collaborations avec des universitaires, ce qui confirme le rôle essentiel de la commande publique et des services techniques de l'État dans la réalisation de ces atlas géographiques.
Comme en témoigne l'évolution retracée dans le tableau n°1, nous avons assisté au tournant des années 1990/2000 à un renversement de la proportion d'atlas généralistes, qui est passée de deux tiers à seulement un cinquième.

Tableau n° 1 : Nombre d'atlas géographiques (dont les atlas généralistes) par fichier et par période.


Atlas généralistes

Nombre total d'atlas

 

Institut de géographie (avant 1999)

55

74

Institut de géographie (1989-1998)

22

34

Institut de géographie (1999-2008)

14

69

SUDOC (1999-2008)

25

126

Sources : SUDOC, fichier de l'Institut de géographie.

Comme si les approches généralistes, caractéristiques des atlas territoriaux des années d'après la décentralisation (1980/1990), avaient laissé place à des demandes de spécialisation dans certains thèmes jugés stratégiques. Ce qui s'accompagne logiquement d'une augmentation du nombre d'atlas, qui double dans le fichier de l'Institut de géographie entre la période 1989-1998 et la période 1999-2008 (tableau n°1).
Les thèmes les plus fréquemment abordés dans le cadre de cette spécialisation sont ceux de la population (tableau n°2).
 
Tableau n° 2 : Thèmes les plus représentés dans les atlas territoriaux.

Type d'atlas

Nombre

Atlas des populations immigrées

19

Atlas démographiques

12

Atlas paysagers

8

Atlas sociaux

5

Atlas socio-économiques

4

Atlas agricoles

4

Atlas de parcs nationaux

4

Atlas des aires urbaines (3)

3

Atlas de l'environnement (3)

3

Atlas linguistiques (2)

2

Atlas du patrimoine (2)

2

Sources : Fichier SUDOC (1999-2008).

Cette logique de spécialisation concerne également le thème du « paysage » qui semble faire partie des plus stratégiques.

Le paysage dans les atlas généralistesL'élargissement de la notion de patrimoine, parallèlement à l'extension des mesures de protection, depuis les monuments historiques et les arbres de cimetière jusqu'aux ZPPAUP et aux massifs forestiers (Veschambre, 1998), a été enregistré par les atlas territoriaux (Veschambre, 2004). Cette notion, qui permet de jouer à la fois sur le tableau de l'attachement identitaire et sur celui de la promotion touristique, apparaît polysémique, voire « expansionniste » dans ces atlas, désignant non seulement les héritages architecturaux, mais aussi les héritages culturels (« patrimoine immatériel »), voire même les paysages dans les atlas de la deuxième moitié des années 1990. De manière révélatrice, l'un des sous-titres de l'Atlas de l'Anjou (1997) est ainsi formulé : Quand les paysages deviennent un patrimoine.
La présence des thématiques « paysage » et « patrimoine », toujours assez liées, semble s'effacer quelque peu dans les atlas généralistes durant la dernière décennie. Ce qui pourrait s'expliquer par l'apparition que nous avons signalée d'atlas spécifiquement consacrés au paysage, rendant ainsi cette thématique moins essentielle au sein des atlas généralistes

Tableau n°3 : Présence des termes patrimoine et paysage, selon la date d'édition  dans le sommaire des atlas généralistes.


Avant 1981

1981-1990

1990-1998

1999-2008

Total

 

Patrimoine

0

11

11

5

27

Paysage

3

12

10

6

31

Total Atlas

16

17

16

14

49

Source : Fichier de la bibliothèque de l'Institut de géographie (Paris I).
 

La spécialisation des atlas de paysages

Nous terminions notre article consacré au patrimoine dans les atlas par la réflexion suivante :
« Si le thème est entré par la petite porte dans les atlas, figurant fréquemment dans les derniers chapitres, il s'est vu consacrer pour la première fois un ouvrage entier en 1998 (Atlas du patrimoine de l'Isère, 1998). Une telle affinité entre une formule éditoriale et une thématique a fini par se concrétiser et gageons que seront publiés à l'avenir d'autres atlas du patrimoine. » (Veschambre, 2004, p. 207.)
En fait, si l'on en croit les fichiers consultés, seulement deux atlas thématiques du patrimoine ont été publiés depuis, tandis que huit atlas axés sur le paysage apparaissent dans le fichier SUDOC (cinq dans le fichier Institut de géographie). Selon un inventaire des atlas de paysages (cumulant atlas « papier » et atlas en ligne), ce sont en tout quarante-cinq atlas qui ont été réalisés au premier janvier 20085. C'est donc bien cette thématique paysagère et non celle du patrimoine qui s'est imposée à travers l'objet atlas.

Une approche harmonisée des atlas de paysages

« La politique des paysages conçue par la direction de la Nature et des Paysages s'appuie sur les atlas de paysages, documents pivots du développement de la connaissance. C'est en effet à partir de ces atlas que les différents inventaires et systèmes d'observation vont être mis en relation (...). Puissent les atlas de paysages contribuer à la réalisation de l'ambition inscrite en ouverture du code de l'environnement («Les paysages font partie du patrimoine commun de la nation») et offrir l'occasion d'un partenariat actif entre l'État et les collectivités locales. (...) Enfin, les atlas, en identifiant et qualifiant les paysages, répondent aux objectifs de la Convention européenne du paysage. »
Jean-Marc Michel, directeur de la Nature et des Paysages, 20046.

Cette diffusion des atlas de paysages est issue d'une démarche volontariste initiée nationalement, dans une logique de partenariat État/collectivités locales, avec dès le départ des propositions méthodologiques pour aller vers une forme d'harmonisation des travaux et publications. C'est ainsi qu'Yves Lüginbuhl a proposé un cadre méthodologique dans un document intitulé Méthode pour des Atlas de paysages : identification et qualification (Lüginbuhl et al, 1994).

Plan type proposé par Yves Lüginbuhl pour les atlas de paysages (1994)

1/ Identification et caractérisation des paysages

a/ Identification des unités paysagères

Observation sur le terrain, interprétation de la cartographie existante

b/ Localisation des sites et paysages « institutionnalisés »

Inventaires des sites et paysages protégés au titre de la législation existante

c/ Identification des représentations iconographiques des paysages

Recherche dans la peinture, la lithographie, la gravure, les cartes postales, etc.

d/ Identification des paysages d‘intérêt local

Enquête auprès des communes

Résultats : Cartographies différenciées et rapport écrit proposant une lecture à plusieurs entrées de l'état actuel des paysages ; schémas et croquis des structures paysagères.

2/ Évaluation des dynamiques des paysages

a/ Identification des signes visibles d'évolution des paysages

Observation sur le terrain, première typologie des transformations

b/ Mise à jour des tendances d'évolution

Interprétation des statistiques communales ou cantonales de l'occupation du sol

c/ Identification des projets individuels et collectifs existants sur les communes

Enquête communale

d/ Vérification et précision des évolutions des paysages

Entretiens avec des responsables et techniciens locaux concernés

Résultats : Cartographies différenciées des évolutions, synthèse cartographique des pressions, rapport interprétatif des évolutions et des pressions.


Comme le souligne le directeur de la Nature et des Paysages, la multiplication des atlas de paysages, qui couvrent aujourd'hui une proportion importante du territoire national (voir carte n°1), est étroitement liée à l'adoption en 2000 à Florence par le Conseil de l'Europe de la Convention européenne du paysage. Instituant le paysage comme principe directeur des politiques publiques, pour l'amélioration de la qualité de vie des populations, cette convention vise à mettre en cohérence les différentes politiques qui s'incarnent sur un même territoire dans ce domaine. Même si elle n'est entrée officiellement en vigueur en France que le 1er juillet 2006, ses objectifs d'identification et de qualification des paysages (article 6 de la convention) ont contribué à accélérer la réalisation de cette série d'atlas.
Fidèles en cela à l'esprit des atlas territoriaux, ces atlas de paysages n'ont pas pour unique finalité de fournir une aide à la décision, afin de réaliser des objectifs politiques. Ces atlas ont également pour destinataire le grand public, qu'il s'agit d'informer.
« Ce document, élaboré à l'initiative de l'État et du Conseil général de la Sarthe, est un outil de connaissance et d'aide à la décision (...). Il s'adresse plus particulièrement aux élus, aux décideurs locaux de l'État, du département et des différents organismes concernés par l'aménagement, mais aussi aux associations, et à chaque citoyen, tous concernés par l'avenir des paysages sarthois. » (Atlas des paysages de la Sarthe, 2005.)
Mais il s'agit également de « séduire », la promotion des régions et des départements concernés n'étant jamais totalement oubliée. C'est ainsi que la DIREN et le Conseil régional de Champagne-Ardenne présentent leur atlas régional des paysages, publié en 2003 :
« Cet outil met à la disposition des acteurs locaux un ensemble de données et de recommandations pour les aider à restaurer ou mettre en valeur leur paysage. Cet atlas aide à faire découvrir et apprécier par ses habitants les qualités paysagères très diverses de la région Champagne-Ardenne, et à la faire connaître au-delà de ses frontières. » (Atlas des paysages de la Région Champagne-Ardenne, 2003).

La place du patrimoine dans les atlas de paysages

Je reviendrai pour finir sur l'articulation entre les notions de paysage et de patrimoine, telle qu'elle ressort à travers la lecture des atlas de paysages, ce qui sera l'occasion de caractériser ces atlas.
On peut tout d'abord revenir sur l'interprétation du succès des atlas de paysages qui contraste avec la rareté des atlas du patrimoine.
L'existence d'un cadre politique européen constitue assurément un moteur important de cette diffusion des atlas de paysages. Mais d'autres hypothèses peuvent être avancées pour expliquer un tel succès de la thématique paysagère par rapport à celle du patrimoine.
L'entrée paysage a peut-être rencontré plus d'échos en étant considérée plus facilement du ressort des collectivités territoriales. Alors que le patrimoine, longtemps géré de manière centralisée, reste sans doute associé dans les esprits à l'État central
Sur le plan méthodologique, il faut souligner que l'objet « paysage » conduit à une cartographie exhaustive des territoires envisagés : le changement d'échelle de l'objet paysage7 durant ces dernières décennies, jusqu'à la notion de « grand paysage » (Davodeau, 2003), induit cette couverture généralisée de l'espace décrit. Par ailleurs, que les paysages soient dits de « qualité » ou « dégradés », qu'ils soient « remarquables » ou « banals » (entrées de villes par exemple), ils sont considérés comme « paysages ». Ce qui induit d'ailleurs des réflexions intéressantes sur les modes de représentation, pour dépasser la simple cartographie de « l'occupation du sol » et pour intégrer la sensibilité au paysage : notion d'ambiance paysagère, de limites plus ou moins nettes ou floues entre unités paysagères, notions d'horizon... Alors que dans le même temps, la cartographie du patrimoine peine à dépasser les simples cartes de localisation et d'inventaire.
En tant qu'objet « total », le paysage semble particulièrement bien adapté à la formule de l'atlas qui permet de combiner différents types d'iconographies : outre la carte, la photographie bien entendu, mais aussi le bloc diagramme (Michelin, 2007), le croquis, sans oublier l'iconographie artistique8.


Exemple de cartographie avec zonages systématiques (Atlas des paysages du Cher).
 

Exemple de bloc diagramme (Atlas des paysages de l'Aisne).


Exemple d'iconographie artistique (Paysage de la vallée de la Seine par Paul Cézanne, Vue de Bonnières, 1866, Atlas des paysages de Seine-et-Marne).

Les deux notions de paysage et de patrimoine restent cependant très étroitement associées dans le cadre des atlas de paysages, ce que révèle la mise au point méthodologique qui leur est consacrée (Brunet-Vinck, 2004), ainsi que la consultation de quelques atlas de paysages.

Le paysage assimilé à un patrimoine

« Le patrimoine est un ensemble d'attributs, de représentations et de pratiques fixés sur un objet non contemporain (chose, œuvre, idée, témoignage, bâtiment, site, paysage, pratique) dont est décrétée collectivement l'importance, qui exige qu'on le conserve et qu'on le transmette. » (Le Dictionnaire de la géographie, 2000.)
« Le paysage, "patrimoine commun de la nation" selon le code de l'urbanisme, est une composante essentielle de notre cadre de vie et de l'aménagement du territoire. La qualité du paysage, qui répond à une forte demande sociale, représente de plus en plus un facteur évident d'attractivité (...). [Cet atlas] constitue une référence commune aux acteurs de l'évolution du paysage, pour agir en faveur de la protection de ce patrimoine commun, et de la recherche d'une évolution harmonieuse du territoire. » (Atlas des paysage de la Sarthe, 2005).
Le registre patrimonial est fréquemment invoqué dans ces atlas de paysages, quand il s'agit de parler de protection et de transmission, dans l'esprit de la Convention européenne du paysage :
« «Protection des paysages» comprend les actions de conservation et de maintien des aspects significatifs ou caractéristiques d'un paysage, justifiées par sa valeur patrimoniale émanant de sa configuration naturelle et/ou de l'intervention humaine.» (Charte européenne du paysage).
Ce registre patrimonial est particulièrement employé à propos de certains « sites », de certains « hauts lieux » (de mémoire), du type de ceux listés dans la mise au point méthodologique de Valérie Brunet-Vinck :
« Ainsi, pour dresser ce portrait socioculturel des paysages le chargé d'étude s'intéressera :
  • aux lieux de mémoire : grands sites de l'histoire de France, champs de bataille (...),
  • aux références légendaires : légendes locales, lieux de pèlerinage ou de fêtes locales...,
  • aux sites naturels reconnus dans les inventaires existants,
  • aux références artistiques et culturelles : représentations picturales, évocations littéraires... » (Brunet-Vinck, 2004.)
Dans l'Atlas des paysages du Limousin, ce sont les notions de « site9 » et de « paysage emblématique » qui sont assimilées à celle de patrimoine :
« Dans tous les cas, le savoir-faire et une gestion patrimoniale leur donnent un caractère pittoresque indéniable. Communément appelés «sites», ces paysages emblématiques comprennent des entités variées qui font souvent l'objet de protections réglementaires. » (Atlas des paysages du Limousin, 2008).
Mais cette logique de la « protection » n'épuise pas à elle seule la thématique paysagère. Les registres de la « qualité » (liée à l'idée « d'évaluation »), de « l'aménagement », de la « créativité », distinguent l'approche paysagère de celle du patrimoine.

Un paysage englobant des objets patrimoniaux

L'articulation entre les deux notions fonctionne également sur le principe de l'inclusion d'éléments patrimoniaux dans les paysages définis.
Ainsi, parmi les inventaires qui sont considérés comme indispensables à la réalisation d'un atlas du paysage, on trouve les listes de monuments « historiques » et « naturels », pour reprendre la terminologie héritée du début du XXe siècle.

 

Les entités patrimoniales inventoriées comme composantes du paysage

Les inventaires

Les inventaires des sites et monuments naturels

Les inventaires des monuments historiques

Les pré-inventaires régionaux des ouvrages d'art remarquables

Les pré-inventaires départementaux des parcs et jardins remarquables

Les inventaires d'arbres remarquables

L'inventaire permanent du littoral (IPLI) 1977

Les « Paysages de reconquête » identifiés en 1992-1993

Les documents d‘urbanisme : PLU, SCOT...

Brunet-Vinck (2004)

 

Pour aller plus loin, on peut souligner que l'identification paysagère passe bien souvent par une référence explicite aux formes de patrimoine bâti ou « naturel », qui par leur récurrence caractérisent tel ou tel paysage. Ainsi, dans l'Atlas des paysages de la Sarthe, les unités paysagères sont ainsi définies en référence à des types de bâti (« petit » et « grand » patrimoine) et de cultures (arbres fruitiers, bocage...).


Atlas des paysages de la Sarthe : exemples de définitions de types de paysages en fonction d'éléments patrimoniaux

Entre bocage et grandes cultures

Transition - grandes cultures (maïs...) - vallons bocagers - cuestas « balcons » - fours à chanvre - vergers haute tige - grandes fermes anciennes dispersées.

Perche sarthois

Paysages arborés - bocage préservé - petits bois - vallées encaissées - maisons à pans de bois - châteaux et manoirs.


Conclusion

À travers l'analyse de ces corpus d'atlas, il ressort que depuis une quinzaine d'années, on assiste à une rencontre privilégiée entre l'outil atlas et la thématique paysagère en France, dans un contexte de spécialisation des atlas, de cadrage européen et de forte demande des collectivités territoriales.
L'outil atlas, avec ses larges possibilités de varier les types d'iconographies, apparaît particulièrement bien adapté à des réflexions sur les regards, les points de vue et donc sur la notion de paysage. Ce qui conduit à des réflexions intéressantes sur les modes de représentation pour dépasser la simple cartographie de « l'occupation du sol » ou d'inventaires et pour intégrer la sensibilité paysagère. La notion de patrimoine apparaît très présente dans ces atlas, que ce soit dans une approche conservatoire du paysage ou pour caractériser des unités paysagères à travers la présence de tel ou tel type de patrimoine bâti ou « naturel ».

Mots-clés

Paysage, patrimoine, atlas, carte, iconographie
Landscape, heritage, atlas, map, iconography

Bibliographie

Atlas de l'Anjou, 1997, Angers, Le Polygraphe éditeur, 103 p.

Atlas des paysages de la région Champagne-Ardenne, région Champagne-Ardenne, 2003, 280 p.

Atlas des paysages de la Sarthe, CERESA, Conseil général de la Sarthe, DDE de la Sarthe, DIREN Pays de la Loire, 2005, 141 p.

Atlas des paysages de Maine-et-Loire, Angers, Le Polygraphe éditeur, 2003,
205 p.

Atlas des paysages du Limousin
, URL : http://www.limousin.ecologie.gouv.fr/spip.php?article148, 2008, consulté le 15 septembre 2008.

Brunet, R., Ferras, R., Théry, H. (sous la dir. de), Les Mots de la géographie. Dictionnaire critique, Paris, Reclus/La Documentation française, 1992-1993,
470 p.

Brunet-Vinck, V., « Méthode pour les Atlas de paysages : enseignements méthodologiques de 10 ans de travaux », URL : http://www.ecologie.gouv.fr/ext/docs/MethodeAtlasPaysages-2004.pdf, 2004.

Buléon, P., Marin, C., Atlas de la Basse-Normandie, Paris, Autrement, 2006,
120 p.

Chadych, D., Leborgne, D., Atlas de Paris : évolution d'un paysage urbain, Paris, Parigramme, 2007, 219 p.

Davodeau, H., « La sensibilité paysagère à l'épreuve de la gestion territoriale. Paysages et politiques publiques de l'aménagement en Pays de la Loire », thèse de doctorat en géographie, université d'Angers, 2003, 303 p.

Dynamiques et perspectives. Atlas du Maine-et-Loire, 2005, Angers, Le Polygraphe éditeur, 109 p.

Lévy, J., Lussault, M., (sous la dir. de), Dictionnaire de géographie et de l'espace des sociétés, Paris, Belin, 2003, 1034 p.

Lüginbuhl, Y. et al, Méthode pour des atlas de paysages : identification et qualification, Paris, Strates/CNRS, 1994, 76 p. URL :
http://www.ecologie.gouv.fr/Methode-pour-des-atlas-de-paysages.html.

Michelinn Y., « Le bloc-diagramme : une clé de compréhension des représentations du paysage chez les agriculteurs ? Mise au point d'une méthode d'enquête préalable à une gestion concertée du paysage en Artense (Massif central français) », in Cybergeo, article 118, mis en ligne le 10 janvier 2000, disponible sur http://www.cybergeo.eu/index1992.html.

Veschambre, V., « Le patrimoine : de la pierre au paysage », in Fournier, J.-M.  et Raoulx, B. (sous la dir. de), Environnement, aménagement, société en Basse-Normandie. Les documents de la MRSH de Caen, n°6, 1998, 135 p., p. 55-76.

Veschambre, V., « «Atlas territoriaux» et patrimoine », in Bord, J.-P., (sous la dir. de), Les Cartes de la connaissance, Paris-Tours, Karthala/URBAMA, 2004, 689 p., p. 193-209.

Auteur

Vincent Veschambre

Professeur de géographieà l'iniversité Blaise Pascal (Clermont 2), CERAMAC
Courriel : vincent.veschambre@univ-bpclermont.fr

Pour référencer cet article

Vincent Veschambre
Lire le paysage dans les atlas français : quelques éléments de réflexion
publié dans Projets de paysage le 26/06/2009

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/lire_le_paysage_dans_les_atlas_francais_quelques_elements_de_reflexion_

  1. Réalisés soit par les services techniques de ces institutions, soit par l'INSEE, soit plus rarement par des universitaires.
  2. Tel est le titre de l'atlas.
  3. Calcul réalisé à partir de l'inventaire du  ministère de l'Écologie (2008).
  4. Voir www.developpement-durable.gouv.fr/ecologie/IMG/pdf/Carte_atlas_paysages.pdf.
  5. Ibid.
  6. Voir http://www.ecologie.gouv.fr/ext/docs/MethodeAtlasPaysages-2004.pdf.
  7. Concomitant du changement d'échelle de la notion de patrimoine (Veschambre, 1998).
  8. Chacune de ces formes iconographiques pouvant être rattachée à une tradition disciplinaire : le bloc diagramme au paysagiste, la carte et aujourd'hui le SIG au géographe...
  9. La notion de « site », qui est historiquement liée à celle de monument historique (voir loi du 2 mai 1930) est à l'interface entre « patrimoine » et « paysage ».