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Les héritages paysagers de la viticulture dans le Val de Loire d'Orléans à Tours et ses abords périphériques

Landscaped inheritance of the viticulture in the Val de Loire, from Orléans to Tours and its periphery

04/01/2012

Résumé

Les héritages paysagers de la viticulture dans le Val de Loire d'Orléans à Tours et ses abords périphériques posent d'abord la question de la définition du Val de Loire, puis de la présence et de l'évolution des espaces viticoles dans ce territoire. La démarche consiste à partir d'un modèle de paysage dans le Val de Loire (sous forme de bloc-diagramme paysager) et de confronter ce modèle à la réalité paysagère. Or, ce modèle, s'il est largement validé par les faits, ne prend pas assez en compte l'évolution historique sur le long terme très bien exposée par Roger Dion. Cette dernière permet de comprendre que la vigne s'est maintenue en certains endroits et a quasiment disparu en d'autres. En conséquence, les héritages paysagers viticoles dans ce territoire sont parfois ténus, peu fonctionnels, souvent sous forme décorative, la vigne perdurant en des lieux insolites et en des espaces interstitiels. Elle est souvent présentée de manière symbolique qui est un rappel d'une période dorée qui a vécu. Pour cette thématique, comme pour d'autres, le paysage fonctionne véritablement comme un palimpseste.
Landscaped inheritance of the viticulture in the Val de Loire, from Orléans to Tours and its periphery, beg the question of the definition of the Val de Loire, but also of the presence and the evolution of viticulture areas in this territory. The method consists in comparing a theorical landscaped model of the Val de Loire to the reality of the territory. Nevertheless, if this method has been proved by recent facts, it does not include long-term evolutions, as very well explained by Roger Dion. Older evolutions make us understand why vineyard has been maintained in such places, and not in others. By consequence, landscaped wine inheritances are sometimes tenuous, not much functional, and often have a decorative role. Indeed, Vineyard continues in unusual places and interstitial landscapes. It is more represented as a symbol which refers to a past Golden Age. For this theme, the landscape has without a doubt the same function than a palimpsest.

Texte

Introduction

Le Val de Loire peut être défini comme « l'ensemble des terrains contenus dans le lit majeur du fleuve, c'est-à-dire la plaine submersible tout entière, avec les petits îlots d'alluvions anciennes qui, çà et là, en dominent la surface1 ».
Le Val de Loire représente donc, au sens strict et défini ainsi par Roger Dion dans sa thèse, la plaine inondable du fleuve. Il s'agit bien d'une définition physique de cet ensemble particulier et dont le vocable, originaire de la région d'Orléans, a été généralisé à l'ensemble de la vallée de la Loire. À cette plaine d'inondation nous avons adjoint les versants qui l'encadrent et sa périphérie proche, rebords de plateaux et de vallées affluentes où la présence de la vigne a été et/ou reste peu ou prou importante.
Élargir à la région attenante, c'est considérer que la viticulture dans cette région a pris par le passé et encore aujourd'hui une importance telle qu'elle a largement débordé de la vallée de la Loire. La place de la vigne attestée durant l'Antiquité a été confortée au Moyen Âge puis aux Temps modernes par le séjour des rois et par la multiplication de nombreux châteaux. Parler des héritages paysagers suppose, a priori, une évolution conséquente de la vigne entre Orléans et Tours. La vigne n'occupe plus les mêmes espaces dans le Val de Loire et sa périphérie immédiate. De même, évoquer les héritages paysagers c'est aussi faire la part des éléments paysagers fonctionnels de ceux qui ne fonctionnent plus, c'est-à-dire qui ne sont plus liés à des systèmes de production de l'espace. C'est donc, en un certain sens faire ressortir l'aspect « palimpseste » du paysage, ainsi que le rappellent Philippe et Geneviève Pinchemel : « Tous les éléments d'un paysage ne sont pas synchrones. L'histoire des groupes humains a inscrit dans l'espace des formes expressives des techniques, des méthodes, des besoins de chaque époque. Les formes paysagères possèdent une inertie considérable tandis que ces fonctions changent aisément. [...] Un paysage se compose d'éléments polygéniques et on peut en dresser une stratigraphie à condition de recourir à des sources et documents complémentaires. [...] L'observation permet ainsi d'apprécier la dynamique des paysages2. »
Le parti pris a été ici de démarrer l'analyse d'un modèle paysager et de le confronter à la réalité viticole dans le val de Loire actuellement, ensuite d'expliquer ce modèle et l'évolution paysagère viticole qui a conduit à son élaboration. Les explications et les héritages paysagers ont été recherchés à l'aide de plusieurs supports documentaires, actuels et en les comparant aux plus anciens, photographies, cartes, architecture, petit patrimoine rural, noms de rues, éléments symboliques du vin, décors paysagers, mises en scène paysagères. Nous ne voudrions pas oublier les écrits de Roger Dion qui apportent un éclairage particulièrement lumineux sur l'évolution sociale, économique et culturelle de la vigne et du vin dans le Val de Loire.
Aussi, peut-on se demander dans quelle mesure le modèle paysager du Val de Loire reflète la réalité paysagère viticole ? Comment les différents facteurs ont influencé la présence viticole en Val de Loire ? Les héritages paysagers viticoles sont-ils si prégnants entre Orléans et Tours ?
Pour répondre à ces questions, nous aborderons successivement dans un premier temps la confrontation entre le modèle paysager et la réalité paysagère viticole, puis dans un deuxième temps nous verrons comment s'articulent les différents facteurs expliquant l'évolution de la vigne dans le territoire choisi, enfin nous terminerons en présentant quelques héritages paysagers.

Le modèle paysager confronté à la réalité paysagère viticole

La confrontation entre le modèle paysager et la réalité paysagère n'est pas évidente à première vue. L'utilisation de documents extérieurs au paysage stricto sensu entraîne une révision du modèle type des mutations récentes du paysage.

Les modèles paysagers selon la Mission Val de Loire

Dans notre démarche, nous sommes partis du théorique pour aboutir au concret, donc du modèle élaboré par la mission Val de Loire pour le confronter par déduction à la réalité de l'organisation spatiale. Ce modèle est-il validé en tout lieu ?
Le modèle pris en compte est la brochure de la Mission Val de Loire publiée en 2009 Vivre les paysages inscrits au patrimoine mondial de l'Unesco et qui invite « à découvrir l'identité paysagère de notre Val et à réfléchir aux moyens d'en préserver la qualité : c'est une étape indispensable avant de se doter, ensemble, de règles de gestion de ce territoire d'exception, notre patrimoine de demain ».
Cette brochure vise à présenter au public l'identité paysagère du Val de Loire, à en décomposer les principaux aspects : le fleuve, ses « fronts bâtis » et son grand paysage. Pour chaque entité paysagère, un diagramme paysager fait le point et en montre les mutations récentes. La dernière partie de la brochure propose des « orientations pour agir » c'est-à-dire des actions pour mieux mettre en valeur l'identité du Val de Loire. Au final, une brochure expressive dont nous ne retenons que deux modèles pour notre démonstration, celui de l'identité paysagère du site de l'Unesco et celui des mutations récentes à l'échelle du grand paysage.
Le premier bloc-diagramme paysager montre donc le « modèle » paysager du Val de Loire (figure 1).

Figure 1.

Il correspond en quelque sorte à la synecdoque paysagère décrite par Eva Bigando : « La notion de «synecdoque paysagère» contribue à la compréhension du décalage entre la réalité d'une région viticole, marquée par la variété et la complexité de son ou de ses paysages, et sa représentation réduite à un seul de ses éléments paysagers constitutifs. Cette représentation synecdochique se traduit par l'émergence d'une image paysagère suffisamment forte pour symboliser les paysages de toute une région viticole...3 »
En d'autres termes, le bloc-diagramme paysager est un résumé de paysage, mais par définition, ne peut pas « embrasser » le paysage dans toutes ses nuances. Or, dans ce modèle paysager sous forme de bloc-diagramme, la vigne est quasi absente du Val de Loire. Il est possible d'expliquer que les terroirs sont peu favorables... La vigne est donc disposée sur les plateaux aux sols bien égouttés sur des soubassements de calcaire et de tuffeau plus ou moins recouverts d'argile à silex... Elle peut y côtoyer des parcelles de céréales et d'anciens moulins à vent. Ainsi, au-dessus du Val, la vigne et le château dominent-ils le lit majeur du fleuve et l'habitat des villages et des villes qui s'égrainent le long du fleuve.
Le deuxième bloc-diagramme paysager résume fort bien l'évolution paysagère récente du val de Loire (figure 2) : l'urbanisation et ses corollaires ont dégradé les paysages : autoroutes, zones industrielles, croissance urbaine et périurbaine, mitage de l'espace, banalisation des productions agricoles... Dans cette ambiance de détérioration et de banalisation paysagère généralisée, la vigne est la proie des lotissements et des pavillons de banlieue implantés dans le plus grand désordre, mais aussi des rocades et autres sorties d'autoroutes. Des lignes à haute tension surplombent les vignes ou viennent polluer la vue d'une manière ou d'une autre.

Figure 2.

La confrontation modèle-réalité paysagère

La comparaison du modèle identitaire avec la réalité paysagère viticole donne une assez bonne représentativité entre les deux protagonistes paysagers. En effet, de nos jours, entre Orléans et Tours, il existe un seul endroit où la vigne est située dans le Val de Loire proprement dit, à Vouvray, au lieu-dit Les Pastureaux, lieu d'anciens pacages communaux, en une terrasse surélevée de la Loire. C'est l'exception qui confirme la règle, du moins entre Orléans et Tours. Ailleurs, de fait, la vigne est hors du Val, sur les plateaux qui dominent la vallée de la Loire.

Photographie 1.

La photographie 1 montre un paysage traditionnel de vignes dans la vallée du Cher, affluent de la Loire. Le paysage viticole y serait très semblable dans la vallée de la Loire. La vigne juchée sur le plateau domine la vallée. Elle est accompagnée par des « cabinets de vignes », plus ou moins sophistiqués d'un point de vue architectural. Elle est beaucoup moins observable sur les bas de versants de vallée occupés par des bois et des habitations, visibles de l'autre côté de la vallée.

Photographie 2.

La photographie 2 représente une cave troglodytique à Montlouis. Voici un des rares héritages encore intacts et fonctionnels de la présence de la vigne et du vin dans le Val de Loire : les nombreuses caves taillées dans le tuffeau à flanc de versant. Considérées comme patrimoniales, emblématiques et attractives, ces caves sont à la fois des lieux de conservation, de maturation et de dégustation du vin. Le modèle paysager de la brochure y faisait une discrète allusion, mais il était possible de passer à côté. Elles attirent, de fait, du monde et certaines d'entre elles servent également de lieu de restauration.

Photographie 3.

Enfin, la photographie 3 illustre le deuxième modèle des mutations paysagères récentes avec la pression foncière à Vouvray, à proximité immédiate de Tours. Effectivement, sur le plateau et ses rebords proches, la vigne subit la concurrence spatiale de la périurbanisation qui grignote de proche en proche, par l'effet de tache d'huile, des parcelles de vignes. Ce processus est surtout accentué à proximité des métropoles régionales ligériennes, comme Tours et Orléans. À Blois, les parcelles de vignes sont également invisibles de nos jours. Cette dernière ville est un très bon exemple de disparition de la ceinture viticole en l'espace d'une quarantaine d'années comme en témoignent les deux cartes de la ceinture viticole de Blois entre 1957 et 1996 (figure 3).

Figure 3.

Cette ceinture apparaissait encore dans les années 1950 et formait comme une boursouflure par rapport au Val de Loire qui accueillait traditionnellement de nombreuses parcelles de vignes et de vergers en son sein. Or, ces parcelles ont toutes disparu au cours des années 1960-1970. D'autre part, cette carte fait apparaître très nettement des parcelles de vignes au cœur même du Val de Loire. Elle remet donc en question le modèle paysager traditionnel tel qu'il est présenté dans la brochure Mission Val de Loire, modèle identitaire où la vigne est cantonnée sur les plateaux.
Aussi, et malgré les apparences, le modèle proposé par la brochure de la Mission Val de Loire n'explique-t-il pas tout. À Angers par exemple, donc bien au-delà de Tours, la ceinture viticole, maraîchère et des vergers est certes très menacée par l'extension de la ville et ses tentacules, mais elle résiste encore. Ce n'est plus le cas à Orléans ou à Blois, et dans une certaine mesure au nord de Tours.
Ces évolutions différenciées posent de toute évidence la question des facteurs historiques et des héritages paysagers.

La combinaison de plusieurs facteurs historiques

Comment comprendre la situation actuelle ? Roger Dion apporte un éclairage nécessaire : l'explication principale est socio-économique, culturelle et politique.

Le vignoble du Val de Loire : un vignoble originellement royal aux lettres de noblesse, mais qui s'est transformé en vignoble commun

Les rois de France ont largement favorisé, par leur présence avec la Cour dans les nombreux châteaux du Val de Loire et ses abords immédiats, au développement du vignoble du Val de Loire. Le vin de la région était originellement un vin de qualité dont la réputation s'est ensuite propagée à Paris et dans les provinces françaises. Mais cette réputation existait tant que les vignobles étaient aux mains des châteaux, des abbayes et des bourgeois des villes. Elle fut ternie à partir du XVIe siècle lorsqu'elle fut peu à peu prise en main par la paysannerie.
En effet, Roger Dion a fort bien expliqué la transition historique entre les vins de qualité et les vins populaires.

Plantations populaires et vignes bourgeoises

« C'était sous Louis XIV, aux environs d'Orléans, un cas ordinaire que celui de cette vigne dont le vin, de délicat qu'il avait été jusqu'alors, était devenu grossier, parce qu'elle était passée de mains bourgeoises en mains paysannes. [...] Le paysan put accéder, bien souvent, à la condition de vigneron indépendant, par un moyen plus facile qui consistait à planter lui-même la vigne sur une terre arable achetée à bas prix.
Les alluvions de la Loire en effet sont loin d'être également fertiles sur toute leur étendue. Les plus pauvres sont celles des anciens niveaux fluviaux, auxquels correspondent des aplanissements dominant de quelques mètres ce que les paysans appellent le Val, c'est-à-dire la plaine submersible actuelle. Sur les sols maigres de ces basses terres, la culture du blé se laisse aisément déposséder, car elle réussit mal. [...]
Entre Beauce et Sologne, à la fin de l'Ancien Régime, ces petits-cultivateurs-vignerons étaient devenus possesseurs de la majeure partie des sols alluviaux créés par la Loire4. »
La vigne dans la région s'était donc étendue très largement dans le Val de Loire, plaine inondable du fleuve, à la faveur d'une viticulture paysanne. Une viticulture qui a été complètement occultée par le modèle paysager du Val de Loire : « identité paysagère du site Unesco » où la vigne sur les plateaux apparaît comme l'identité originelle avant dégradation par l'action et les aménagements humains. Il en ressort que les espaces viticoles actuels peuvent être considérés comme des espaces relictes, héritages de périodes anciennes, d'expansion au cours des Temps modernes. Mais ce développement de la vigne dans le Val de Loire par des petits paysans vignerons s'explique par des facteurs à la fois régionaux et nationaux.

Le vignoble orléanais-blésois

« Il était vrai qu'alors [en 1600], les vins que l'Orléanais envoyait à Paris n'étaient plus tous recommandables [...]. Depuis les années 1587-1594 [...], la culture du « teint », ce grossier raisin noir dont le jus servait à donner la couleur rouge aux vins blancs de petite qualité, était alors en progression autour d'Orléans, ainsi d'ailleurs qu'à Beaugency et à Blois. À la fin de l'Ancien Régime, le vignoble orléanais-blésois, avec ses prolongements méridionaux et ses annexes solognotes ou beauceronnes, était peut-être, de tous ceux qui étaient occupés, au-delà des «vingt-lieux», à la production commerciale des vins communs, celui qui dirigeait vers Paris le plus gros apport5. »
L'évolution du vignoble dans l'orbite de Blois et d'Orléans ne peut se comprendre sans faire appel à des influences que Roger Dion a très bien explicitées :
  • 1577 : l'établissement de la règle des 20 lieues, édictée par le parlement de Paris à l'encontre des marchands professionnels de la capitale et de ses environs, encourage les marchands professionnels à venir s'approvisionner en petits vins vers Orléans et sa région, donc le long du Val de Loire ;
  • auparavant, les vins d'Orléans étaient considérés comme des vins fins, de grande réputation (« champ de Bacchus »), à faible rendement grâce à l'usage du cépage auvernat (proche du pinot). Cette viticulture est sous l'emprise des nobles et des bourgeois ;
  • ce cépage est peu à peu remplacé par un teinturier donnant des vins de consommation populaire, avec de forts rendements qui fait la fortune des petits vignerons, mais qui assombrit la réputation de ces vins ;
  • cette viticulture populaire l'emporte ensuite dans la région et gagne les abords immédiats rive gauche en Sologne viticole et rive droite dans la petite Beauce.
Pour récapituler l'évolution, il ressort nettement que la césure entre vins de qualité et vins communs est passée aux XVIIe-XVIIIe siècles à l'aval de Blois. À l'aval, les vins de qualité, à l'amont les vins communs. Cette discontinuité a perduré par la suite. Or, les vins communs ont périclité en raison, entre autres, de la chute brutale de la consommation de vins de table. Ne restent à proximité du Val de Loire que les vignobles donnant des vins de qualité, donc des vignobles majoritairement à l'aval de Blois, rives gauche et droite. Les vignobles à l'amont de Blois ont presque tous disparu, sauf quelques rares vignobles de rive gauche : celui centré sur Cléry-Saint-André, rappelant le vignoble d'Orléans du temps de sa splendeur et de Cheverny, mordant sur la Sologne et formant la Sologne viticole.

Le témoignage des archives et des documents historiques divers

C'est en s'appuyant sur la carte de Cassini et sur la carte d'État-major au 1/80 000° que Roger Dion a pu retracer l'évolution spatiale de la vigne des Temps modernes aux années 1930. En cartographiant la vigne en 1875 (figure 46), il a mis en évidence une distribution proche de celle de la carte de Cassini, longeant le Val de Loire, à l'intérieur même du Val, et déterminant des renflements à proximité des ports fluviaux, Blois, Beaugency, Meung-sur-Loire, Orléans, Jargeau, à la faveur du triomphe de la petite viticulture paysanne.

Figure 4.

En remontant plus en arrière dans le temps, il est possible de s'appuyer sur le témoignage pictural de William Turner (1775-1851). Cet homme est un peintre anglais ayant visité la vallée de la Loire en 1826. Sa peinture est proche du mouvement romantique.
Ce tableau évoque une scène de vendange à Beaugency. Si cette scène est relativement identifiable grâce aux ânes portant les paniers qu'on devine remplis de raisins, la vigne proprement dite est à peine esquissée. L'intérêt de ce tableau est de rapporter la présence de la vigne sur ce versant de vallée, au XIXe siècle. Ce n'est plus le cas actuellement en raison de l'expansion urbaine, sur la rive droite de la Loire d'Orléans à Blois, alors que la rive gauche a conservé quelques vignes.

Figure 5.

Les années 1950 (figure 5) sont encore très proches de celles des années 1930 pour la vigne. Le cadastre viticole, issu du recensement de l'IVCC (Institut des vins de consommation courante), est un témoignage unique puisqu'il a répertorié tous les exploitants de vignes, dans toutes les communes viticoles françaises. La carte des surfaces viticoles en 1958, pour les trois départements traversés par la Loire, illustre l'importance des surfaces viticoles le long des vallées de la Loire, du Cher, de l'Indre et de la Vienne et d'une manière générale une forte dissémination dans l'espace. Il s'agit en grande partie (Loir-et-Cher et Loiret) d'un vignoble de consommation courante où les hybrides et les producteurs directs sont dominants.

Figure 6.

La cartographie pour la même année avec des cépages donnant des vins de qualité tels que le chenin (figure 6) est sensiblement distincte. Elle démontre que la césure mentionnée par Roger Dion pour expliquer l'évolution divergente des vignobles, à partir du XVIIe siècle à l'ouest et à l'est de Blois, entre vins de qualité et vins de consommation populaire, demeure encore en 1958. Cette frontière est visible avec la distribution du chenin. Elle n'est pas seulement située à l'aval de Blois, mais surtout perpendiculaire à la Loire.

Figure 7.

De nos jours, en 2010 (figure 7), les communes viticoles sont moins nombreuses. La vigne est toujours située à proximité des vallées, notamment dans le Val de Loire, mais de façon plus discontinue. Peu présente dans le Loiret, elle est plus abondante à l'aval de Blois. La frontière historique et culturelle entre les cépages existe toujours.

Les héritages paysagers viticoles situés en des lieux où la vigne a régressé, voire quasiment disparu

Il s'agit ici d'évoquer les traces et les vestiges paysagers viticoles après la régression, voire la disparition de la vigne en de maints endroits. Ces « héritages » paysagers viticoles entre Orléans et Tours sont de plusieurs ordres qu'il est possible de regrouper en 2 grands types :
  • entrées de communes, ronds-points aménagés et symboles du vin ;
  • vignes et châteaux, jardins familiaux, cabanes de vignerons et architecture rurale.
Nous terminerons cette analyse par un tour d'horizon de quelques héritages paysagers viticoles encore visibles entre Orléans et Blois.

Les entrées de communes et les ronds-points aménagés sont le symbole d'un temps où la vigne était très présente dans le paysage


Photographie 4.

Les représentations de la vigne et du vin restent présentes, mais de manière symbolique et en des lieux stratégiques dans le Val de Loire, comme c'est le cas pour l'entrée de la commune de Montlouis (photographie 4) et celle de la ville de Contres. Ces deux représentations de la vigne (une grappe de raisin à Montlouis) et du vin (un vendangeur portant sa hotte à Contres) sont l'équivalent d'enseignes à l'adresse des passants. Elles ont pour objectif de rappeler la présence d'une activité viticole encore fonctionnelle et productrice et qui a des répercussions dans le paysage. Nous sommes ici dans l'emblématique vitivinicole.
C'est le même message qui est recherché avec les décors paysagers vitivinicoles des ronds-points souvent situés à l'entrée des agglomérations urbaines. Cabanes de vignerons encore appelés cabinets de vignes en Touraine, pressoirs, rangs de vignes alignés, scènes de vendanges (photographie 5) sont autant de mises en scène paysagères. Ces dernières forment un système de représentation correspondant à une synecdoque paysagère (ou focalisation paysagère) considérée comme représentative et identitaire et que l'on souhaite montrer aux touristes, nous sommes dans l'optique « modèle ».

Photographie 5.

« Ces mises en scène paysagères sont un artifice visant à créer un extrait de paysage qui a valeur de symbole identitaire et dans lequel une société se reconnaît comme dans un miroir. Elles sont alors partagées et montrées à «l'autre», le passant, le touriste. Le paysage mis en scène est donc davantage un décor qu'un cadre de vie. Certaines mises en scène peuvent être larges, embrasser une large portion d'espace, d'autres au contraire forment un «concentré» symbolique de territoire, en même temps qu'une représentation exemplaire mise sous cloche. En ce sens, la mise en scène paysagère est un résumé de la complexité paysagère7. »
Il arrive souvent que ces mises en scène paysagères aient le souci de rappeler un passé qui n'existe plus. C'est le cas du rond-point de Beaugency à la sortie septentrionale de la ville. Ici, la mise en scène paysagère des ronds-points a été expliquée dans un article de la Nouvelle République :

Beaugency - Un jardin extraordinaire comme rond-point
À la sortie nord de la ville sur la route de Vendôme, un gigantesque rond-point a été mis en valeur entre l'automne 2005 et le printemps 2006 par le service des espaces verts de la ville. Lundi soir, les élus, autour de Claude Bourdin, sont venus inaugurer ce nouvel aménagement dont tout le monde reconnaît l'excellence.
Sur plusieurs thèmes proposés, il a été décidé de retenir « Beaugency commune du Val de Loire, entre Beauce et Sologne ». La Loire y est représentée par 1 200 plantes vivaces bleues [...] et par 150 graminées.
Le Val de Loire, pour sa part, est matérialisé par des coteaux plantés d'arbres fruitiers et d'une vigne. Reste la Sologne avec ses bruyères, ses arbres et arbustes et même, totalement incontournable, la bonde de l'étang ! La Beauce est matérialisée par deux zones engazonnées, des zones susceptibles de recevoir ultérieurement des plantes céréalières.
[...]

La Nouvelle République, 16-17 septembre 2006

Le rond-point est un lieu de convergence de la circulation et de focalisation paysagère. À ce titre, il peut révéler les richesses patrimoniales du territoire au même titre que les panneaux d'information sur l'autoroute. Il fonctionne alors comme un révélateur d'identité territoriale et un concentré de paysages.
Finalement, ces nouveaux décors vitivinicoles déterminent un motif de publicisation (Jean Viard8), d'espaces urbains « renaturés » (Jean-Pierre Husson9). Mais, plus encore, ces ronds-points ne sont pas situés n'importe où ; le plus souvent en des rocades ceinturant les quartiers périphériques des entrées des agglomérations urbaines. Or, ces entrées des villes sont considérées comme des espaces de « l'entre-deux », à la frontière de la ville et de la campagne, des espaces cloisonnés et déstructurés par les voies de communication, les panneaux publicitaires, les zones industrielles et d'entrepôts. Ces types d'espaces urbains sont en un mot « fragmentés », ne représentant plus la campagne, mais pas encore la ville. Ce sont également des antipaysages, c'est-à-dire des espaces qui ne donnent pas au spectateur ou au visiteur le désir d'être regardés. Pourquoi dans ces conditions tant d'efforts de mise en scène ? Sans doute pour remettre un peu de « nature » et donc d'humanité dans ces lieux déstructurés et attirer le regard qui par ailleurs serait perdu. C'est ainsi, entre autres raisons, que la vigne est passée d'un ornement ordinaire de la ville, autrefois, selon Roger Dion, à un ornement extraordinaire et culturel de la ville aujourd'hui.

Les mises en scène paysagères des châteaux et des jardins familiaux

Quels points communs entre les vignes des châteaux et des jardins familiaux ? Dans les deux cas, elles correspondent à des mises en scène liées à des modèles.

Photographie 6.
 
Une autre forme de mise en scène paysagère est la liaison château-vigne. L'exemple type est le château d'Amboise décoré de quelques pieds de vignes (photographie 6). Nous sommes ici dans un décor végétal viticole monté de toutes pièces, comme à Saumur, en Anjou. Le modèle paysager en est Les Très Riches Heures du duc de Berry. L'objectif recherché est d'associer une culture emblématique et « noble » à une architecture qui ne l'est pas moins. Le château est affublé de quelques rangs de vignes, dominant et surveillant la Loire enjambée par un pont qui fait la liaison entre la ville et son faubourg sur l'autre rive. Ils forment le paysage « typique » du Val de Loire, tel que représenté par le bloc-diagramme de la brochure de Mission Val de Loire.
Mais Roger Dion a très bien démontré que ce modèle, « la vigne au pied du château », comme gravé dans le marbre des enluminures des Très Riches Heures du duc de Berry, avait vécu.

La vigne attachée au château

« Loin des villes et des résidences de grands princes, bien des châteaux de moindre rang ont servi la viticulture, par les modèles qu'ils en ont donné, au pied même de leurs tours, et par l'aide qu'ils ont apportée aux petits exploitants du vignoble. [...] Ruine des murailles, et aussi des traditions : cette viticulture attachée au château, que le Moyen Âge avait connue exemplaire et audacieuse, perdit de sa force et de son excellence quand le seigneur, retenu à la Cour, ne fut plus là pour veiller personnellement sur elle [...]10. »
Les paysagistes des châteaux de Saumur et d'Amboise sont donc allés à contre-courant du sens de l'histoire : l'abandon progressif des vignes par les châtelains. Vouloir les représenter à nouveau au pied du château relève du mythe et du modèle bordelais..., beaucoup moins de la réalité du Val de Loire. Du reste, dans le Val de Loire et sa région proche, il n'est pas question de « château » mais davantage de « domaine » pour exprimer la réalité des exploitations viticoles. Dans le paysage « réel », les vignes d'Amboise sont situées au-delà de la périphérie urbaine sur le plateau et non sur son rebord en position de domination de la vallée de la Loire.

Photographie 7.

La vigne dans les jardins familiaux de la ville de Blois est souvent présente à l'état relictuel. Elle est d'abord observable le long des haies et avec les entrées de chaque jardin (photographie 7). Elle a pour fonction à la fois de fermer le jardin et de le décorer. Nous sommes dans le modèle inversé du « clos » bourguignon : c'est la vigne qui entoure le jardin et elle n'est plus protégée par un mur de pierres. Dans un deuxième temps, en regardant à l'intérieur des jardins, la vigne apparaît fréquemment cultivée en pergola, elle est associée sous forme de treille à la cabane du jardinier. Le modèle paysager du « jardin idéal » est donc le suivant : vigne le long des limites de jardin, en pergola et accolée à la cabane du jardin familial. Les vignes en limite de clôture sont le plus souvent du baco noir, un hybride servant à produire un vin de consommation courante. En revanche, les vignes en pergola produisent davantage du raisin de table (chasselas par exemple). Ce système de viticulture est caractéristique des jardins familiaux gérés originellement par des populations françaises d'origine ouvrière et/ou paysanne. Depuis plusieurs années, de plus en plus de personnes méditerranéennes (portugaises, turques notamment) gèrent des jardins familiaux et entretiennent les vignes plantées par les Français.
Or, il faut noter la relation qui fut forte entre l'existence de ces jardins familiaux et les catégories sociales qui en ont profité à l'origine, à savoir les ouvriers, souvent d'anciens paysans qui avaient gardé l'habitude de consommer du vin. Si la consommation du vin de table a largement décliné, la culture de la vigne a continué. De fait, certaines vignes de baco toujours entretenues par des jardiniers français sont maintenant vendangées par des Portugais qui en apprécient le goût vert, voire légèrement amer.

Les vestiges d'une viticulture sur la rive droite de la Loire d'Orléans à Blois

D'Orléans à Blois, la vigne cultivée au sein d'exploitations agricoles a complètement disparu au cours des années 1960-1970. Pourtant, l'observateur attentif retrouve de nombreux vestiges d'un passé proche qui sont autant de clins d'œil au passant, en particulier dans le petit patrimoine rural et l'architecture rurale.
C'est ainsi que les cabinets de vigne s'égrainent le long des routes et de l'autoroute. Surtout, l'architecture rurale a gardé le souvenir de la vigne et du vin sur et dans des longères ou dans des maisons bourgeoises situées dans la petite Beauce avec de superbes caves voûtées et avec de la vigne en treille accolée aux maisons.
D'autres vestiges vitivinicoles apparaissent deçà delà le long des routes, avec des marchands de vins en vrac et en bouteilles, avec des banderoles annonçant des salons de vins en des lieux autrefois très viticoles et où le vin faisait l'objet d'un commerce intense comme à Mer, et à Villebarou. Plus discrètement, la vigne est rappelée avec des noms de rues évoquant d'anciens terroirs viticoles et le cépage meunier qui fut autrefois dominant comme à Beaugency où la vigne a de nos jours complètement disparu (photographie 8).

Photographie 8.

Conclusion

La confrontation du modèle paysager de la Mission Val de Loire et de la réalité paysagère valide globalement le modèle. Ce modèle est donc une très bonne forme de résumé paysager. Mais il cache une évolution plus complexe que celle annoncée : la vigne ne recule pas d'abord sous l'effet de l'urbanisation, mais plutôt sous l'effet d'une évolution interne du vignoble français qui, de consommation courante jusque dans les années 1950, est devenu depuis un vignoble de qualité, réduit en grande partie à des « zones d'élite11 ». Entre Orléans et Tours, si la vigne a disparu, c'est principalement en raison de l'absence de vignoble de qualité labellisé par des AOC, et ce, sous l'effet d'un virage fondamental de production de vins populaires à partir du XVIIe siècle. Ce vignoble populaire, encore largement visible au cours des années 1950, s'est peu à peu évanoui, comme le vignoble de consommation familiale partout en France.
Aussi, les héritages paysagers rappellent-ils le souvenir d'une « période d'or » où la vigne était omniprésente dans le paysage français. Mais cette vigne est devenue à la fois discrète, sous forme de décor paysager, et très prégnante en tant que modèle paysager, notamment sur les ronds-points des routes principales, près des châteaux, dans les jardins familiaux, en treille sur les façades de certaines maisons...
Si les paysagistes, les aménageurs et les jardiniers se servent encore de la vigne comme décor paysager, c'est bien qu'elle possède une forte connotation symbolique et patrimoniale qui dépasse de loin sa réalité effective. C'est là tout le paradoxe... En définitive, l'homme court après son histoire qu'il veut ériger en modèle. Quand il vient de tourner la page d'un cycle historique, il en garde la nostalgie... paysagère.

Mots-clés

Paysage, décor paysager, palimpseste, Roger Dion, mutations viticoles, symbole paysager
Landscape, landscaped set, palimpsest, Roger Dion, wine-producing change, landscaped symbol

Bibliographie

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Viard, J., Le Tiers espace, essai sur la nature, Paris, Méridiens-Klincksieck, 1990.

Auteur

François Legouy

Maître de conférences en géographie à l'université d'Orléans, il est directeur du département de géographie. Ses travaux de recherches portent sur la géographie rurale, la vigne et le vin, la géographie historique et culturelle, le diagnostic territorial, l'analyse multivariée et les paysages.
Courriel : legouyf@wanadoo.fr

Pour référencer cet article

François Legouy
Les héritages paysagers de la viticulture dans le Val de Loire d'Orléans à Tours et ses abords périphériques
publié dans Projets de paysage le 04/01/2012

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/les_heritages_paysagers_de_la_viticulture_dans_le_val_de_loire_d_orleans_a_tours_et_ses_abords_peripheriques

  1. Dion, R., Le Val de Loire, étude de géographie régionale, Tours, Arrault et Cie Imprimeurs et éditeurs 1934, p. 13.
  2. Pinchemel, P et G., « Lire les paysages », La Documentation photographique, Paris, La Documentation française, 1987.
  3. Bigandoo, E., « La synecdoque paysagère », Sud-Ouest européen, n° 21, 2006, p. 85.
  4. Dion, R. (1959), Histoire de la vigne et du vin en France, Paris, Flamarion, 1977, p. 570.
  5. Ibid.,  p. 260, p. 559-561, p. 567.
  6. Source : Dion, R., Le Val de Loire, op. cit., 1934, p. 658.
  7. Legouy, F., « Les mises en scène paysagères traditionnelles et nouvelles de la vigne et du vin », dans « De Jules Guyot à Robert Parker : 150 ans de construction des territoires du vin », colloque international organisé par la chaire Unesco « Culture et traditions du Vin », 13 au 15 novembre 2008.
  8. Viard, J., Le Tiers Espace, essai sur la nature, Paris, Méridiens-Klincksieck, 1990.
  9. Husson, J.-P., « La vigne dans l'agglomération de Nancy, de l'objet relique au projet de renaturation », RGE, vol  44, n° 1-2, 2004, p. 81-87.
  10. Dion, R., Histoire de la vigne et du vin en France, op. cit., p. 193.
  11. Roudie, P., « Vignobles et vins de France, élitisme et diversité », Historiens & Géographes, n°370, 2000, p. 341-346.