La mobilisation de l'agriculture dans l'action paysagère de la région métropolitaine Cologne-Bonn

Une nouvelle relation ville-campagne et un rôle nouveau pour les agriculteurs

The Mobilisation of Agriculture in Landscape Development in the Cologne-Bonn Metropolitan Area

A New Town-Country Relationship and a New Role for Farmers
13/01/2018

Résumé

Cet article porte sur la manière dont l'action paysagère dans les métropoles urbaines allemandes s'empare de la problématique de l'agriculture pour redessiner les relations ville-campagne. Les résultats sont issus d'un travail de thèse en cours et s'appuient sur le cas d'étude de la région métropolitaine de Cologne-Bonn. Ils mobilisent les documents de communication produits dans le cadre de cette action ainsi que des entretiens auprès d'acteurs. L'analyse se concentre en particulier sur les mots et représentations visuelles qui relient agriculture et paysages. Cette action redéfinit la relation ville-campagne selon plusieurs dimensions, en particulier la mise en valeur des structures paysagères d'une agriculture entre tradition et modernité et la mise en forme concrète des limites entre espace bâti et espace ouvert. Dans ce processus, les agriculteurs jouent un rôle central comme acteurs d'une économie locale et diversifiée, producteurs de paysages et usagers d'un espace désormais partagé.
This article deals with the way in which landscape development in German metropolitan areas addresses the issue of agriculture in redefining the relationship between town and country. The findings come from an ongoing doctoral thesis and are the result of a case study of the Cologne-Bonn metropolitan based on the communication documents produced within the context of this landscape development as well as interviews with key players. The study focuses principally on the words and visual representations establishing a link between agriculture and landscapes. The development redefines the relationship between town and country in respect to several dimensions, and more specifically the promotion of the structural features of a landscape a cross between tradition and modernity and the concrete form given to the limits between built-up and open environments. Within this process farmers play a central role as the actors of a diversified local economy and as the producers and users of a space which is henceforth shared.

Texte

La consommation d'espace par l'étalement urbain dans les grandes métropoles européennes repousse l'agriculture aux frontières de la ville ou la contraint à quelques interstices au sein du tissu urbain. L'extension urbaine tentaculaire dissout la frontière urbain-rural et nécessite de repenser la relation ville-campagne (Bonin et al., 2016). Le paysage est l'expression de la relation entre une société et son environnement (Berque, 1995). Ainsi, il constitue une entrée possible pour l'action publique afin de traiter ces questions et proposer une nouvelle relation (Ambroise et al., 2001).
En Allemagne, la région métropolitaine de Cologne-Bonn, située dans le Land de Rhénanie Nord Westphalie (Nordrhein Westphalen - NRW) est une des régions les plus densément peuplées d'Allemagne. Déjà riche de 3,5 millions d'habitants, elle est confrontée à une pression urbaine grandissante exercée en particulier le long de l'axe rhénan. Dès les années 2000, les communes de la région se regroupent autour d'un projet intercommunal se donnant pour objectif la préservation des espaces ouverts dans et autour du tissu urbain en expansion comme facteur d'une meilleure qualité de vie au sein de la métropole. La stratégie adoptée est la mise en place d'une trame paysagère (Kulturlandschaftsnetzwerk) qui relie les interstices non construits au cœur des villes aux grands espaces ouverts situés en périphérie. Cela se traduit par la réalisation de projets en différents endroits de la région, comme le Grünes C, mis en place entre 2000 et 2010 autour de la ville de Bonn dont le noyau central est la création d'un « parc des paysages » (Landschaftenpark). Pour les acteurs de la région, l'enjeu de préservation de l'agriculture croise ici celui du maintien de Freiräume (« espaces libres ») et se trouve donc au centre de l'action, sur ce territoire qu'ils qualifient de particulièrement fertile. Dans ce contexte, l'article présente la manière dont cette action paysagère aboutit à une nouvelle relation ville-campagne et comment les agriculteurs y trouvent leur place, entre producteurs de paysages, usagers de l'espace et acteurs économiques.
La première partie de l'article pose les bases théoriques et méthodologiques de l'étude. Nous montrerons ensuite comment les paysages agricoles sont mobilisés dans la trame paysagère, puis en quoi l'agriculture constitue un enjeu central de cette action et enfin comment elle est traitée dans le parc des paysages Grünes C. Les résultats présentés sont issus principalement de la lecture des documents de communication concernant l'action et d'entretiens menés auprès de différents acteurs du territoire.

Analyser une action paysagère...

... Dans un contexte étranger...

Le paysage est le produit d'un processus de « transfiguration » au cours duquel le territoire devient paysage en se chargeant de valeurs symboliques que les individus, la société attribuent au territoires qu'ils rencontrent (Descola, 2012-2013). Ainsi tout territoire est paysage, à partir du moment où il est considéré (vécu de l'intérieur ou observé de l'extérieur) par un individu. La relation paysagère est donc omniprésente quelques soient les sociétés et les époques.
L'action paysagère telle que nous la définissons ici se confond avec une notion élargie du « projet de paysage » comme « outil et processus de construction des paysages réels ou imaginaires » (Donadieu et Périgord, 2005, p. 142). Elle s'apparente à une modalité de transfiguration paysagère, rendue explicite par un discours qui définit le paysage dont il est question et qui énonce des attentes ou des objectifs concernant l'évolution de ce dernier. Ce discours est la source première de la présente étude qui s'appuie, d'une part, sur les mots employés pour parler de paysage et d'agriculture et, d'autre part, sur les représentations visuelles mobilisées. La notion de paysage contient des significations particulières dans les différentes langues européennes. L'étude textuelle nécessite parfois d'expliciter les termes au regard du contexte dans lequel ils sont employés, c'est pourquoi nous reprendrons dans cet article certains mots dans leur version allemande. Dans ce cas, le terme est écrit en italique et suivi, entre parenthèse et entre guillemets, d'une traduction la plus littérale possible.

... À partir du discours

Les documents de communication produits dans le cadre de l'action paysagère sont l'objet premier de la recherche. Ils reflètent le discours « public » ou « officiel » lié à cette action. Nous présentons ici le contexte dans lequel ils ont été produits, leurs auteurs ainsi que leur structure.
Le Masterplan : grün (« Masterplan : vert ») a été réalisé par un groupe de travail intitulé « nature et paysage » (Arbeitskreis Natur und Landschaft) qui réunit les neuf groupements de communes de la région métropolitaine Cologne-Bonn, la chambre de commerce et d'industrie et les acteurs de ce territoire actifs dans les domaines de la nature et du paysage (des représentants des administrations forestières et des parcs naturels, les associations pour la protection des paysages et la chambre d'agriculture). La rédaction du Masterplan s'est déroulée en plusieurs étapes à partir de 2004 et il a fait l'objet de trois versions (2005, 2007 et 2012). La première version, le Masterplan Vorentwurf (2005), contient une analyse des potentiels et limites du territoire. Pour la réalisation du Masterplan 2.0, des experts dans plusieurs domaines liés au développement territorial (développement urbain et urbanisme, agriculture, gestion de l'eau, protection de la nature, climat, etc.) ont été invités à rédiger un rapport mettant en lien l'évolution des paysages du territoire avec les enjeux liés à leur domaine de prédilection. La chambre d'agriculture du Land NRW s'est imposée comme un acteur clé de l'action en participant dès les prémices de la réflexion au sein du groupe de travail et en rédigeant la partie concernant l'agriculture.
La deuxième version du Masterplan contient aussi une ébauche de la trame paysagère. Enfin, le Masterplan : grün 3.0, version finale, reprend les éléments contenus dans les deux versions précédentes retravaillés et complétés. Les résultats présentés ici sont issus des trois versions du Masterplan, et en particulier de l'expertise réalisée par la chambre d'agriculture dans la version finale1.
Concernant le Grünes C, nous nous concentrons dans le cadre de cet article sur le Projektdossier, document rédigé en juin 2007 par le bureau d'études 3+ Freiraumplaner qui a réalisé la conception du parc. Il contient une brève analyse du territoire et des enjeux paysagers de la région métropolitaine Cologne-Bonn se référant au Masterplan : grün 2.0 ainsi qu'une analyse des paysages du territoire concerné par le Grünes C2. Suivent la présentation du « parc des paysages » et des éléments principaux qui le composent. Enfin, les propositions d'aménagement sont présentées sous forme de textes et d'illustrations. Le site Internet dédié au Grünes C nous sert de source supplémentaire pour en apprécier les résultats.
Neufs entretiens semi-directifs ont été menés auprès d'acteurs politiques et administratifs ayant porté l'action (Masterplan : grün et Grünes C) sur le territoire ainsi qu'auprès d'un des paysagistes responsables du bureau d'étude 3+ Freiraumplaner. En complément de la lecture des documents officiels, ils permettent d'obtenir des informations supplémentaires et de comprendre en particulier le processus et les jeux d'acteurs. Les résultats présentés ici s'appuient en particulier sur deux entretiens, l'un réalisé avec le directeur adjoint de la chambre d'agriculture du Land NRW en charge du paysage dans la région métropolitaine Cologne-Bonn et l'autre avec le paysagiste du bureau d'études.

L'agriculture dans la stratégie régionale du Masterplan : grün

Le paysage rural présenté comme un facteur important de l'identité du territoire entre tradition et modernité

La trame paysagère représentée dans le Masterplan : grün est composée de trois types de paysages correspondant à trois niveaux du maillage de la trame. Les « paysages culturels remarquables » (wertvolle Kulturlandschaften) sont les grands espaces situés à l'extérieur du tissu urbain, les corridors (forêts et zones humides) structurent le réseau et font la transition avec le maillage fin des espaces verts urbains (urbane Freiräume).

Figure 1. Le Kulturlandschaftsnetzwerk : les espaces verts interstitiels rayonnent à partir des centres urbains vers les espaces ouverts situés en périphérie (Masterplan : grün, p. 167).

Les paysages agricoles font partie de la catégorie wertvolle Kulturlandschaften à valoriser en tant que facteur de l'identité de la région.
Le terme Kulturlandschaft (« paysage culturel ») est chargé en allemand d'une dimension émotionnelle et identitaire forte. Sans qu'il soit directement question d'esthétique, il symbolise l'idée d'un lien puissant et harmonieux qui unit la nature et la culture, la société et son environnement naturel (Kühne, 2012). Il est l'expression visible, la projection dans l'espace du sentiment de Heimat, la « petite patrie », correspondant à l'« investissement symbolique de la nation allemande » (Walter, 2010).
L'archétype visuel du Kulturlandschaft est le paysage rural de la période préindustrielle marqué par un parcellaire de petite taille, de forme carrée ou en lanières, entouré de haies ou clôtures permettant d'empêcher le bétail d'accéder aux cultures (Ewald, 1996). Le terme est mobilisé le plus souvent pour exprimer une critique des transformations des paysages contemporains, en association avec des qualificatifs exprimant la tradition et le caractère historique (par exemple dans Konold, 1996). Les paysages agricoles de la région métropolitaine Cologne-Bonn sont représentés principalement par deux paysages dont l'usage et la forme s'opposent. Les paysages de cultures maraîchères et de vergers correspondent à l'archétype du Kulturlandschaft décrit précédemment. Ils sont situés principalement le long du Rhin autour des centres urbains de Cologne et de Bonn et sont regroupés sous la dénomination générique de Rheinische Gärten (« Jardins du Rhin »). Caractérisés par un relief vallonné et présentant un certain nombre d'éléments paysagers structurants tels que les haies et les clôtures qui séparent des parcelles de petite à moyenne taille, ils sont associés à la vie rurale traditionnelle : bäuerliche Landschaften (« paysages de paysans », Masterplan : grün, p. 39), avant tout attractifs pour les activités touristiques et récréatives telles que la randonnée, le vélo, etc.

Figure 2. Le paysage de verger, un paysage ancré dans la tradition (
Masterplan : grün, p. 56).

Le paysage de Börde (Zülpicher Börde et Jülicher Börde) désigne communément les plaines de grandes cultures du nord de l'Allemagne reconnues comme des sols particulièrement fertiles. Le terme est repris dans le Masterplan : grün pour désigner les paysages de grands champs présents principalement à l'ouest du territoire. Ils sont le lieu de production de céréales, de betteraves à sucre et d'autres Spezialkulturen (« cultures spécialisées »).
Par un vocable lié à la fertilité, leur description met d'abord en avant la dimension productive de cette « culture sur champs », lieu privilégié d'une production agricole d'importance européenne grâce au développement d'une hochentwickelte Landwirtschaft (agriculture moderne, « hautement développée », Masterplan : grün, p. 92).


Figures 3 et 4. Le paysage de Börde : une agriculture moderne assumée, installée sur des sols présentés comme particulièrement fertiles (Masterplan : grün, p. 90 et 92).

Il apparaît clair que ces paysages de Börde ne sont en rien comparables à la notion de Kulturlandschaft décrite précédemment. Ils correspondent plus à l'archétype d'une campagne produite par une agriculture moderne ayant supprimé les structures agraires traditionnelles. En intégrant ces paysages dans la catégorie Kulturlandschaft, les auteurs du Masterplan : grün cherchent à renforcer la reconnaissance sociale de ces derniers : « Ils sont un élément important de l'héritage naturel et culturel paysager et ainsi hautement créateurs d'identité3. » Leur caractère ouvert qui pourrait être perçu comme synonyme de pauvreté structurelle et écologique (absence de haies) est ici présenté comme une caractéristique visuelle positive - permettant le glissement du regard (weiträumige Blickbeziehungen) - à valoriser (Masterplan : grün, p. 23).

La pression urbaine perçue comme une menace forte pour les surfaces agricoles

La principale difficulté de l'activité agricole perçue par les acteurs de la région est la question de son maintien durable sur des terres menacées par la pression urbaine. Selon le Masterplan : grün 3.0, ce sont en moyenne 155 000 m2 de surface agricole qui sont perdus par jour pour la construction de logements ou d'infrastructures routières dans le Land NRW (au moment de la rédaction du document en 2012), soit 56 575 000 m2 par an. La métropole Cologne-Bonn aurait ainsi perdu « au moins 74 260 000 m2 » de surface de production entre 2001 et 2011 soit plus de 20 000 m2 par jour4 (ibid., p. 91). On notera ici que l'usage de l'hectare serait plus approprié. L'unité de mesure du mètre carré permet aux auteurs d'annoncer des nombres dont la taille crée un sentiment de démesure servant la présentation d'une situation qu'ils estiment « dramatique ».

Figure 5. L'étalement urbain et la disparition des terres agricoles dans la région métropolitaine Cologne-Bonn (Masterplan Vorentwurf).

La diversification de l'agriculture considérée comme un potentiel à exploiter pour le futur de la région

Selon l'expertise agricole contenue dans le document, l'intensification de la production sur les surfaces existantes est limitée par les contraintes climatiques, en particulier une diminution des ressources en eau due au réchauffement climatique dans une région présentée comme la plus sèche du Land NRW.
Face à ce constat, plusieurs pistes se dessinent pour améliorer la situation de l'agriculture dans la région. Sur les espaces de grande culture, l'objectif est de conforter une agriculture productive, à rayonnement européen. L'agriculteur, pour renforcer la reconnaissance de son activité, doit s'affirmer et réussir en tant qu'entrepreneur. La modernisation de l'agriculture par les nouvelles technologies est de mise, mais aussi l'optimisation de l'activité économique à travers, entre autres, la production d'énergies renouvelables : installation de panneaux solaires sur le toit des bâtiments agricoles, d'éoliennes sur les terres exposées au vent, etc. En mettant à disposition cette énergie sur le réseau électrique public, l'exploitant agricole participerait ainsi au mix énergétique de la région. La production d'énergie est aussi présentée comme un potentiel pour attirer une nouvelle génération d'exploitants non issus du monde agricole. Une nouvelle figure de l'agriculteur se dégage ainsi, celle du Energiewirt (Masterplan : grün, p. 127) que l'on pourrait traduire par l'expression « l'exploitant énergicole » une variation du Landwirt, figure de l'exploitant agricole, type entrepreneur. Le Energiewirt participe ainsi à dessiner des paysages « durables » : « Sie sichern letztlich die Rolle der Landwirtschaft zur nachhaltigen Gestaltung von Landschaft»  (Masterplan : grün 3.0, p. 95).

Figure 6. La culture de colza énergie, un débouché d'avenir pour des paysages et une agriculture « durables » dans la région métropolitaine Cologne-Bonn (Masterplan : grün, p. 127).

En ce qui concerne les paysages de vergers et de maraîchage, présentés comme un espace privilégié pour le loisir des urbains dans le Masterplan : grün, les objectifs sont d'une autre nature, plutôt liés à la mise en valeur d'une agriculture destinée à la vente locale. La modernisation de la production - définie comme la « production sous constructions légères » - n'est pas complètement exclue. Elle peut potentiellement faire de la région un Vorreiter (une région « à la pointe ») de l'horticulture moderne. Cependant, elle doit rester contrôlée de manière à préserver « le visage caractéristique » du paysage culturel local (Masterplan : grün, p. 94).
Le texte préconise que la diversification de l'activité agricole se concentre sur le développement de la vente à la ferme, déjà présente en partie, tout en créant des liens entre l'activité agricole et les activités de loisirs et de détente : gîte et animations à la ferme, sorties en calèche, mise à disposition d'anciens bâtiments agricoles pour l'organisation de séminaires, etc. Dans ce cadre, la proximité directe avec les centres urbains de Bonn et de Cologne est considérée par les auteurs du document comme un potentiel à exploiter : les citadins sont en demande de produits frais et locaux, « de la région et pour la région » (« aus der Region für die Region », Masterplan : grün, p. 91). Ces activités ont pour objectif de rendre l'agriculture directement erlebbar (« palpable », au sens de l'expérience, de la perception par l'ensemble des sens), de l'intégrer au quotidien des citadins et ainsi de les sensibiliser à son importance dans la métropole. Une meilleure reconnaissance sociétale de l'agriculture apparaît comme une condition de son maintien.

Figure 7. « Récolte de pommes dans le Jardin du Rhin », Masterplan : grün, p. 94 : métaphore d'un paysage qui se déguste.

L'agriculture dans le projet de paysage Grünes C : un « parc des paysages » pour mettre en forme les relations ville-campagne

Le projet Grünes C est compris dans le maillage fin (urbane Freiräume) de la trame paysagère définie dans le Masterplan : grün. C'est une sorte de reproduction de la stratégie du Kulturlandschaftsnetzwerk à une échelle plus réduite autour de la ville de Bonn. Il se décline sous la forme d'un Landschaften Park (« parc des paysages »), composé principalement de neuf Landschaftsräume (« espaces paysagers ») reliés entre eux par un système de cheminement (le Link). Un troisième élément important du parc tel qu'il a été pensé au départ par ses concepteurs est le traitement paysager des zones de transition entre les espaces paysagers ouverts (dont les espaces agricoles) et les zones bâties - die Ränder - qui n'a pu être réalisé qu'en partie.

Figure 8. Le parc des paysages Grünes C s'intègre dans le maillage fin de la trame paysagère décrite dans le Masterplan : grün.

Les Landschaftsräume (« espaces paysagers ») : une mise en valeur paysagère des espaces agricoles

Au cours de l'entretien mené avec le paysagiste qui dirige le bureau d'études 3+ Freiraumplaner, responsable de la conception du Grünes C, ce dernier a insisté sur la pluralité du terme paysage dans le nom du parc, mettant en avant la diversité des paysages du territoire : « Il y a des paysages tellement variés dans la région qu'on ne peut pas parler d'un Landschaftspark, avec Landschaft au singulier, ce n'est pas un paysage, ce sont des paysages, c'est leur diversité que nous avons voulu mettre en avant, c'est pourquoi nous l'avons appelé le Landschaftenpark ».

Figure 9. Avec les neuf espaces paysagers, le Landschaftenpark Grünes C met en relation des images avec les différents espaces qu'il contient.

Parmi les neuf espaces paysagers composant le Grünes C, deux concernent des espaces agricoles. Situés rive gauche du Rhin, ils représentent les deux archétypes paysagers décrits dans le Masterplan : grün. Le Messdorfer Feld (littéralement « champs de Messdorf ») - Messdorf étant le nom du village sur le territoire duquel ces espaces agricoles sont situés - est un paysage de grandes cultures céréalières. Il est décrit dans le Projektdossier du projet Grünes C, comme un paysage de champs, à prédominance agricole, pauvre en éléments structurants. Le Gartenland Alfter, Bonn und Bornheim (« pays jardiné [des communes] Alfter, Bonn et Bornheim ») correspond à un paysage de maraîchage et de verger. Il est décrit comme un paysage varié composé de grandes parcelles dans les plaines et de petites parcelles sur les coteaux, dont la Grünraumverdichtung (« densité d'espaces verts » qui semble se rapporter ici aux haies séparant les parcelles) offre un refuge à une grande diversité d'espèces animales et végétales.
D'après le paysagiste du bureau d'études, l'objectif du projet est aussi de valoriser ces paysages agricoles aux yeux du public afin de créer une « identité », de tirer une fierté d'appartenir à ce territoire. Il raconte ainsi une opération de communication au cours d'une réunion publique de présentation du parc :
[Les différentes cultures] forment un patchwork [...] rouge, vert, bleu, très beau, très varié, comme une œuvre d'art, comme des images de Paul Klee. Ça nous a fasciné [...]. On a fait des belles photos [...] on les a montrées aux gens et d'un coup [ils ont dit] «euh, c'est chez nous ça ? Effectivement, c'est beau en fait». Ils traversent ces paysages tous les jours et ne les remarquent pas et quand on fait une belle photo avec un cadre ou autre, d'un coup [le paysage] se charge d'une valeur. C'était notre objectif de rendre les gens attentifs à la spécificité de leurs paysages. Et ça devait créer une identité. (Entretien avec le paysagiste du bureau d'études.)
Sur le site Internet dédié au Grünes C, on trouve une description plus détaillée de ces espaces paysagers. La description du Messdorfer Feld, comme pour compenser la monotonie réelle de ces paysages, fait appel aux représentations paysagères picturales, en particulier celles d'August Macke (Gemüse Felder) et de Hans Thuar (Messdorf) datant du début du XXe siècle. En 2010, dans le cadre d'une opération intitulée Pinselstriche im Messdorfer Feld (« Coups de pinceaux au champ de Messdorf ») une parcelle avait été mise à disposition par un agriculteur pour y planter des bandes fleuries de différentes couleurs, comme une reproduction grandeur nature des œuvres de ces artistes.

Figure 10 : « Coups de pinceaux au champ de Messdorf » : une mise en scène artistique in situ du paysage du Messdorfer Feld inspirée des peintures de Auguste Macke et Hans Thuar. Illustration : photomontage du projet Pinselstriche im Messdorfer Feld, Kunstmuseum, Bonn, in General Anzeiger, 2010).

Le Link : relier les espaces paysagers pour former un tout, séparer les usagers pour mieux les réconcilier

Le Link prend la forme d'un système de cheminements goudronnés qui relie, en un tout, les différents paysages du parc. Le terme de Link a été choisi pour sa double signification. Au-delà d'être un lien au sens physique, le terme est à comprendre comme un hyperlien, ainsi qu'il est employé dans le langage des techniques de communication. Il constitue un chemin vers des panneaux informatifs décrivant l'origine et les principales caractéristiques des espaces paysagers qu'il traverse et participe ainsi à la valorisation des paysages du parc.

Figure 11. Les panneaux informatifs sont disposés le plus souvent à proximité de stations de repos (Raststationen) agrémentées de mobilier urbain permettant au cycliste ou au promeneur de s'accorder une pause. Photo : Louise Leconte.

Le Link est exclusivement réservé aux promeneurs et aux cyclistes afin d'atténuer les conflits d'usage entre agriculteurs et promeneurs qui avaient été identifiés par la chambre d'agriculture. Cette stratégie s'est heurtée au départ du projet à des résistances de la part des agriculteurs. En effet, elle nécessitait, d'une part, que certains chemins agricoles soient retirés aux agriculteurs et, d'autre part, que des terres cultivées soient mises à disposition et imperméabilisées pour créer des cheminements supplémentaires. Au cours d'un processus de médiation appelé « dialogue avec l'agriculture », des ateliers participatifs ont été organisés avec les agriculteurs pour accompagner la conception du Link. Intitulés Küchentischgespräche (« discussions de cuisine »), ces derniers avaient pour objectif de montrer l'ouverture du bureau d'études à la discussion et de convaincre les agriculteurs de l'intérêt de céder une partie de leurs terres :
Nous avons dit [aux agriculteurs] : « Le Link est en première ligne réservé aux touristes ou aux [promeneurs]. Là les agriculteurs ne doivent pas y aller. [...] Nous allons rendre ces chemins si attractifs qu'ils se déplaceront principalement ici. Mais [ils n'iront pas ailleurs] car c'est ici qu'il y a des choses à voir. Et le reste est pour vous. » (Entretien avec le paysagiste du bureau d'études.)

Die Ränder5 : donner forme à la frontière urbain-rural pour contenir l'étalement urbain

La conception des franges urbaines dans le Grünes C constitue un point intéressant dans le traitement des relations spatiales et paysagères entre ville et campagne. L'objectif est d'éviter les transitions abruptes entre le front bâti et les champs en créant une sorte d'espace « tampon » qui soit reconnu comme un lieu à part entière. Selon la logique suivie par le bureau d'études, en créant des franges urbaines « de qualité », on diminue localement le risque d'une extension de la zone bâtie et on garantit le maintien de respirations dans le tissu urbain. En dessinant activement la frontière entre paysage urbanisé et paysage ouvert, on rend possible le processus de sa reconnaissance et donc de sa stabilité. Dans le concept de frange comme il est présenté dans le projet, il y a l'idée de la frontière qui délimite deux espaces et empêche l'extension de l'un sur l'autre, mais il y a aussi l'idée du franchissement possible pour l'usager promeneur ou cycliste. Pour représenter cette double fonction, le bureau d'études utilise la métaphore de la « membrane » sélective, imperméable à l'urbanisation mais perméable au passage des usagers (Projektdossier, p. 30).
Selon la largeur des Ränder, l'aménagement comprend des structures permettant un accès et un usage récréatif. Ainsi, dans les actions préconisées, une typologie a été réalisée selon un indice de largeur allant de S à XL. Les plus petites (S : 3 m.) sont simplement agrémentées de plantations et de quelques arbres, les moyennes (M : 5 m.) d'une bande enherbée plantée d'arbres et d'un chemin, auxquels s'ajoutent pour les franges larges (L : 20 m.) l'installation de parcelles potagères ou de petites aires de jeux et enfin pour les franges les plus larges (XL : 50 m.) l'aménagement d'un parc linéaire avec des espaces dédiés aux loisirs et au sport.
Si la mise en place de ces lisières n'a pas pu aboutir en raison de difficultés persistantes à acquérir certaines terres, la problématique de la conception active de l'interface entre surfaces construites et surfaces agricoles ouvertes est récurrente dans le Projektdossier.

Figure 12. Les Ränder, des espaces de détente et de promenade formant une transition entre zone bâtie et zone agricole. Illustration : Projektdossier, p. 30).

Conclusion

Sur le territoire de la région métropolitaine Cologne-Bonn, l'étalement urbain provoque la rencontre de deux problématiques : une demande sociale d'espaces de loisir et de récréation en contexte périurbain et le maintien d'une activité de production agricole, source d'emplois et de revenus. Ces deux activités de nature différente, voire contradictoire, se retrouvent autour d'un enjeu commun : la préservation d'espaces libres au sein de la métropole. Pour répondre à cet enjeu, les acteurs du territoire misent sur le renforcement de la reconnaissance sociétale des paysages et de l'activité agricole selon une stratégie à plusieurs niveaux.
La mobilisation du paysage dans le plan-guide Masterplan : grün participe à la création de références collectives par la mise en relation des caractéristiques visuelles de ces espaces agricoles avec un vocable ancré dans le champ lexical allemand du paysage, lié à l'affectif et au sentiment d'appartenance : celui du Kulturlandschaft. Les paysages de Börde, de grandes cultures productives, sont mis en scène et romantisés entre autres par l'évocation de références artistiques comme dans l'opération Pinselstriche im Messdorfer Feld dans le Grünes C. Pour garantir le maintien de leur activité, les agriculteurs sont encouragés à adapter leurs pratiques et à s'ouvrir à d'autres activités économiques comme des offres de loisirs, la vente directe de leurs produits aux consommateurs ou encore la production d'énergies renouvelables. L'action paysagère instaure ainsi une nouvelle relation entre la ville et la campagne au sein de laquelle la seconde se met au service de la première.
Par leur désignation en tant qu'espaces paysagers à part entière du Landschaftenpark du Grünes C, les terres agricoles deviennent des espaces à préserver au nom du cadre de vie des citadins. La mise en place des cheminements du Link permet la promenade (cycliste ou piétonne) sur des chemins propres, sécurisés et goudronnés, à l'écart de la circulation des tracteurs. La mise en œuvre de cette action paysagère empiète sur l'espace des activités économiques des acteurs du monde agricole et ne peut donc pas avoir lieu sans leur concours. Ainsi, les agriculteurs, usagers d'un espace qu'ils doivent désormais partager avec les citadins, deviennent des acteurs incontournables de l'action paysagère. Mais leur implication dans la conception même du parc ne suffit pas à réaliser la totalité des éléments prévus comme l'aménagement des lisières urbaines qui met en jeu d'autres acteurs, propriétaires des terres concernées.

Mots-clés

Action paysagère, région métropolitaine Cologne-Bonn, agriculture, agriculteur, relation ville-campagne
Landscape development, Cologne-Bonn metropolitan area, agriculture, farmer, city-country relation

Bibliographie

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http://www.gruenes-c.de/landschaftsraeume/messdorfer-feld/ (consulté le 7 novembre 2017).

http://www.gruenes-c.de/landschaftsraeume/gartenland/ (consulté le 7 novembre 2017).

Auteur

Louise Leconte

Elle est ingénieur paysagiste de l'école du paysage d'Angers (Agrocampus Ouest) et doctorante en géographie en cotutelle entre l'université d'Angers et l'université de Kassel en Allemagne. Le sujet de la thèse est la Convention européenne du paysage et son influence sur l'action paysagère en France et en Allemagne. Elle a également travaillé en tant qu'ingénieur d'études dans le cadre du programme de recherche PDD2 sur la participation et les pratiques paysagistes en France et en Allemagne.
Courriel : leconte.louise@gmail.com
www.louiseleconte.jimdo.com

Pour référencer cet article

Louise Leconte
La mobilisation de l'agriculture dans l'action paysagère de la région métropolitaine Cologne-Bonn
publié dans Projets de paysage le 13/01/2018

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/la_mobilisation_de_l_agriculture_dans_l_action_paysag_re_de_la_r_gion_m_tropolitaine_cologne_bonn

  1. Intitulé Masterplan : Grün, Version 3.0 dans la bibliographie et désigné lorsqu'il est cité dans l'article par la dénomination générale Masterplan : grün.
  2. Il s'étend sur six communes, formant un arc de cercle au nord de la ville de Bonn (voir figures 8 et 9 plus bas).
  3. « Sie sind ein wesentliches Element des Natur- und Kulturerbes der Landschaft und somit in hohem Mass identitätsstiftend » (Masterplan : grün, p. 23).
  4. « In den vergangenen Jahren wurden landesweit im Durchschnitt rund 155.000 Quadratmeter Freiraum täglich in Sied-lungs- und Verkehrsfläche umgewandelt. Das entspricht jährlich einer Gesamtfläche von 56.575.000 Quadratmeter. In der Metropolregion Köln/Bonn hat die Landwirtschaft zwischen 2001 und 2011 gut 74.260.000 Quadratmeter an Produkti-onsfläche verloren. Das sind täglich über 20.000 Quadratmeter - eine dramatische Zahl.»
  5. Les franges (urbaines).