Index des articles

Les articles


La haie et le bocage pavillonnaires

Diversités d'un territoire périurbain, entre nature et artifice

Hedges and hedged housing landscapes

Suburban developments diversities, between nature and device
27/12/2008

Texte

Résumé de la thèse de doctorat, soutenue le 24 juin 2008 au Muséum national d'histoire naturelle.

Jury
  • Bernadette Lizet, ethnologue, directeur de recherche au CNRS (directrice de la thèse)
  • Françoise Burel, écologue du paysage, directeur de recherche au CNRS (codirectrice de la thèse)
  • André Micoud, sociologue, directeur de recherche au CNRS (rapporteur)
  • Gérard Balent, écologue du paysage, directeur de recherche à l'INRA (rapporteur)
  • Philippe Bonin, architecte et anthropologue, directeur de recherche au CNRS (président)
  • Martine Berger, géographe, professeur des universités
  • Françoise Dubost, sociologue, directeur de recherche honoraire au CNRS
  • Marc Rumelhart, ingénieur horticole et écologue, professeur à l'École nationale supérieure du paysage de Versailles

Les enquêtes sociologiques et les sondages le montrent, la maison avec jardin est l'habitat préféré des Français. La réalisation du rêve pavillonnaire alimente directement l'extension périurbaine et conduit à des manières d'habiter « insoutenables » : ségrégation sociale et entre-soi, coût économique porté par la société (voiries et réseaux), destruction de la « nature » et dislocation de l'espace urbain. Le déploiement conjoint de maisons standardisées, de routes et de centres commerciaux ont conduit à une certaine uniformisation et monotonie des paysages périurbains où s'effacent les signes d'une culture locale. À l'échelle du lotissement et du jardin pavillonnaire, le modèle de la haie de thuya véhicule par ailleurs l'image d'un espace artificiel et stérile, dénué de valeur au regard de la biodiversité. Le recul des sciences sociales permet de connecter ici la diversité bioculturelle et les « zones pavillonnaires » à deux mondes sémantiques a priori fort disjoints à par la mise en perspective des poncifs qui entourent les habitants des pavillons et les « zones pavillonnaires ».
Deux approches ont été combinées, l'ethnoécologie et l'écologie du paysage. Elles sont à la fois proches par leurs objectifs à comprendre les interactions entre les sociétés et leurs écosystèmes à et éloignées dans leurs méthodologies : alors que l'écologue se pose en observateur externe, l'ethnoécologue étudie les relations des sociétés et de leurs écosystèmes de l'intérieur. Niveau intégrateur des sciences de l'homme et de la nature, l'ethnoécologie permet de comprendre, ici, comment les pratiques et les logiques socioculturelles façonnent la haie et le bocage pavillonnaires et dans quelle mesure elles interfèrent avec la biodiversité de ce territoire. Passant outre le réquisitoire des architectes, urbanistes et écologistes sur la haie de thuya, le pavillon et l'uniformisation des paysages, nous avons analysé les rapports à la nature et les interactions sociales dans le périurbain des classes moyennes et supérieures,  et à l'ère du « prêt à poser » (décennie 1990-2000), sous le prisme de la diversité des haies et des réseaux d'élaboration et de circulation des pratiques jardinières.
Nous avons retenu pour notre terrain deux projets périurbains portés à des niveaux différents, l'État et le district : une ville nouvelle francilienne à Marne-la-Vallée (commune de Bussy Saint-Georges) à et la communauté d'agglomération de Rennes Métropole, une « ville-archipel » (communes de Saint-Gilles et de La Chapelle-des-Fougeretz). En faisant ce choix, nous avons tenu compte du contexte géographique (openfield/bocage agricole), écologique, urbanistique (prescriptions paysagères des cahiers des charges) et politique (politique paysagère et environnementale menée à Rennes Métropole depuis vingt ans et remarquable absence à Bussy Saint-Georges). La comparaison de sites contrastés met en lumière les convergences et permet ainsi de dégager des caractéristiques communes, culturelles et biologiques, du pavillonnaire périurbain envisagé en tant qu'espace, système, culture et personne. Deux corpus de données ont été construits et analysés. Ils ont été obtenus l'un par des enquêtes semi-directives auprès des « gens des pavillons » (une centaine d'heures retranscrites), des professionnels du jardin et des élus, l'autre au moyen d'un questionnaire ciblé sur le parcours professionnel des habitants et leur expérience du jardin et du vivant.
La démonstration est conduite à travers le jeu croisé des échelles et de la comparaison. Elle s'organise en trois actes qui retracent la démarche ethnologique : une contextualisation à petite et grande échelle qui précède la plongée dans le vif des enquêtes. L'arrière-plan politique, idéologique et urbanistique, passé et actuel, de la maison-avec-jardin et de l'étalement périurbain, est analysé. Le cadre de la comparaison est esquissé à l'échelle de l'agglomération à ville nouvelle et communauté d'agglomération à et de la commune, en soulignant à chaque niveau l'imbrication de l'urbain et des « espaces ouverts » (« coupures vertes », lien tissé entre ville et campagne, etc.).
L'enquête montre que le jardin est essentiel dans le rêve pavillonnaire. Elle révèle également que derrière l'apparente unanimité de ce désir se dissimulent des motivations et des attitudes variées, du simple gain d'espace à la jouissance de la terre. Nous proposons une typologie simplifiée des habitants et des rapports à la nature, illustrée à travers dix monographies. Deux gradients à nature/artifice et passion/corvée à l'organisent. Le jardin y apparaît tel un lieu de retrait, de représentation (cadre paysager) et de « nature » (contact privilégié avec la flore et la faune sauvages).
La haie et le bocage entrent en scène dans un second temps. Objet stratégique du processus social d'enfermement, la haie est aussi un élément important du fonctionnement écologique des espaces urbanisés. Édifice pérenne quasi inébranlable, la haie scande le paysage et l'imprègne de la marque du temps. Le détour par l'histoire et par les logiques professionnelles précise les clés du succès du « rideau vert » (écrans de laurier-cerise, de troène et de thuya) et son évolution actuelle (du thuya au faux cyprès et à la « haie fleurie »).
Le cadre politique et urbanistique de la « reconquête » du bocage urbain et le lien avec les actions de protection du bocage rural sont établis. Le bocage des villes peut se lire à différents niveaux : le préverdissement à Bussy Saint-Georges et la conservation des chênes agricoles émondés dans l'agglomération rennaise. Chacun compose à l'échelle de la ville une « trame verte » insérée dans le tissu urbain. C'est aussi le bocage pavillonnaire proprement dit. Nous analysons les moteurs idéologiques, politiques et humains à l'origine du lancement de la haie fleurie, et la reprise commerciale de ce nouveau modèle.
La diversité floristique des jardins est caractérisée et comparée entre les deux sites. Se pose alors la question de l'intérêt de ces réseaux de ligneux, horticoles et exotiques, en terme d'habitat écologique. Autrement dit, la faune sauvage vit-elle au sein de ces espaces exigus, haies de thuyas « aseptisées » ou haies fleuries « naturelles » ? La biodiversité est évaluée à partir de l'étude d'une famille d'insectes coléoptères, les carabidaea. La structure de leur peuplement est analysée au regard du type de haie (mono et plurispécifique), des pratiques de jardinage (gestion écologique ou horticole) et du contexte paysager (parcelles bâties, trame verte, champs cultivés).
L'habitant des pavillons est l'acteur principal du troisième acte. La diversité des représentations de la nature et de la société y est analysée à travers le prisme de la clôture. Les logiques pavillonnaires sont décortiquées et confrontées à celles des promoteurs, des paysagistes et des aménageurs. Le modèle de la clôture haute et opaque s'impose dans le choix des habitants. Il conditionne en effet la tranquillité et le cadre de vie et, par là, l'appropriation du pavillon et du jardin. Son installation et son entretien mettent en jeu un réseau d'acquisition des savoirs et savoir-faire jardiniers, de la famille aux voisins et aux professionnels de la pépinière et du paysage. Mais au-delà des techniques, ce sont les représentations du propre et du sale qui gouvernent les pratiques et les attitudes jardinières des habitants. Administrer le jardin implique une mise en ordre de l'espace et des espèces qui s'y trouvent. En ce sens, nous parlons d'une économie du jardin. La haie, bande ligneuse entretenue, participe ainsi, plus encore que le tracé des routes et la construction des maisons, à la domestication de la nature par laquelle les nouveaux propriétaires s'identifient aux lieux : les bocages pavillonnaires.

Haie "fleurie" (Rennes Métropole, février 2005).

Mots-clés

Ethnoécologie, biodiversité, jardin, haie, périurbain, pavillonnaire
Ethnoecology, biodiversity, garden, hedge, suburban, residential area

Bibliographie



Auteur

Pauline Frileux

Ethnoécologue.
Enseignant-chercheur à l'École nationale supérieure du paysage de Versailles, chercheur associé à l'UMR 5145 éthnobiologie et éco-anthropologie du Muséum national d'histoire naturelle.
Courriel : p.frileux@versailles.ecole-paysage.fr
http://www.ecoanthropologie.cnrs.fr/spip.php?article261

Pour référencer cet article

Pauline Frileux
La haie et le bocage pavillonnaires
publié dans Projets de paysage le 27/12/2008

URL : http://www.projetsdepaysage.fr/fr/la_haie_et_le_bocage_pavillonnaires

  1. 4 tomes reprogr., texte (t. I, 334 p. et II, 276 p.), annexes et bibliographie (t. III, 147 p.), illustrations (t. IV, 291 fig. et XIII pl. orig. in-folio pliées).