La fabrique d'un paysage
Regards croisés
Making a landscape
Cross gazes16/01/2011
Résumé
Rien de naturel dans un paysage, mais une construction culturelle, ici selon trois modalités chez un même homme. Montagnard, géographe et peintre, Franz Schrader choisit, représente et peint un paysage des Pyrénées. De ses trois regards croisés résulte un tableau, qui s'inscrit dans l'histoire de son temps, au tournant de deux siècles.Nothing natural in a landscape, but a cultural construction, here according to three modalities in a same man. As a highlander, a geographer and a painter, Franz Schrader selects, represents and paints a mountainous landscape in the French Pyrenees. The result of his three cross gazes is a picture which keeps with its time, at the turn of two centuries.
Texte

Franz Schrader1 (1844-1924), Le Pic du Vignemale au couchant,
huile sur bois, 27 x 35 cm, vers 1900, collection particulière.
© Éditions du Pin à crochets, Pau.
Rien de naturel dans un paysage, mais une construction culturelle, ici selon trois modalités chez un même homme. À la fois montagnard, géographe et artiste, Franz Schrader choisit, représente et peint un paysage des Pyrénées. De ses trois regards croisés résulte un tableau, qui s'inscrit dans l'histoire de son temps, au tournant de deux siècles.
Le point de vue du pyrénéiste
Cette vue de la face nord du Vignemale est prise au-dessus de 2 000 mètres et juste en dessous du pic (3 298 mètres), à hauteur du glacier des Oulettes, alors plus abondant. Franz Schrader s'installe ici afin de travailler sur le vif, avec son matériel de géographe et de peintre, sans oublier le revolver pour affronter bandits et contrebandiers, aussi dangereux pour le montagnard que les caprices du temps et la raideur des précipices.Longtemps, la montagne pyrénéenne fut regardée de la plaine, et avec crainte. Vers 1820, les basses vallées s'ouvrent au thermalisme et à la villégiature. Puis, en moyenne montagne, les romantiques cherchent l'émotion que procure la vue des cimes loin au-dessus d'eux. Après les bergers en 1792, les premiers grimpeurs escaladent le Vignemale en 1837. Et en une vingtaine d'année, les principaux sommets sont atteints (Saule-Sorbé, 1997).
Vers 1860, après les moutons, les estivants, les poètes et les grimpeurs, et avant la venue en masse des touristes, les Pyrénées deviennent un terrain d'étude pour les savants, notamment les géographes. Franz Schrader les découvre en 1866 et écrit trente ans après : « La région la plus véritablement belle des grands monts (est) située un peu au-dessous de leurs plus grandes cimes ; c'est à 3 000 mètres, par exemple, pour une chaîne de 4 000 mètres, que se trouve le maximum de beauté pittoresque. Aussi la plus belle zone de montagne est-elle celle où on dépasse, tout en étant soi-même surpassé2. »
Tel est le point de vue, premier élément de la construction d'un paysage, qu'il a choisi ici : « La découpure des monts est plus fière sur le ciel quand on est encore un peu en dessous des sommets suprêmes. » Shrader regarde le Vignemale comme un pyrénéiste qui cherche « à quoi tient la beauté des montagnes » (Schrader, 2010).
Le regard du géographe
Au premier plan, une vallée glaciaire en auge aux versants raides, avec parfois des escarpements rocheux, au fond bosselé de blocs morainiques laissés par le glacier d'où s'écoulent les eaux de fonte. Rien de pittoresque, ni bergers ni troupeaux ni promeneurs, juste un arbre étêté et une modeste cabane pour donner l'échelle. Ce n'est pas un de ces paysages à la mode vers 1840, comme par exemple ceux de Thomas Allom3 : la composition de Franz Schrader est guidée par des considérations géographiques nouvelles et non par une vision antérieure de la montagne.Le glacier des Oulettes est alimenté par quatre petits glaciers, aujourd'hui suspendus ou considérablement réduits. Les séracs ouverts et les rochers découverts sont visibles sur le glacier principal, qui se termine brutalement derrière une moraine frontale. Il est situé dans un cirque aux parois abruptes, fragmenté en plusieurs pics aigus aux arêtes vives : c'est un relief granitique d'altitude. Le géographe s'étonne: « Quoi, on aurait le droit de peindre un mont granitique sans avoir d'abord étudié la texture du granit ? On dessinerait un paysage de montagnes calcaires en faussant les angles des cassures, la pente des éboulis ? » (p. 31). Franz Shrader est un peintre du granit, comme Gustave Courbet l'est du calcaire4.
La montagne n'a rien de menaçant, elle est vue par le géographe comme un phénomène naturel, et non comme le fantasme angoissant des gens d'en bas. Ce n'est pas non plus un paysage romantique, pastoral et fade, ou extravagant sous d'effrayantes nuées. Schrader rompt avec l'imagerie antérieure de la montagne, il rend compte en scientifique d'un paysage alors mal connu, aujourd'hui évident dans un système de représentation séculaire.
L'œil du peintre
La mise en espace de la montagne reste en effet fondée sur la perspective linéaire et la succession des plans, comme à la Renaissance qui a vu naître le genre du paysage (Cauquelin, 1989). La photographie n'a rien apporté à la peinture en confortant ce type de regard, elle lui en a seulement retiré l'exclusivité.Le peintre précise que son paysage est « au soleil couchant », non par souci de pittoresque, mais parce qu'il joue de la lumière comme le font les impressionnistes : selon l'heure, la lumière change sur la roche immuable. Pour saisir ce moment fugitif, l'aquarelle sécherait plus vite que l'huile, mais il choisit celle-ci, peut-être parce qu'elle peut être retravaillée après coup.
La lumière du couchant modèle les volumes et accentue les oppositions. Parois, glaciers et nuages sont illuminés et mordorés sur fond bleu d'un côté, sombres et bleutés sur fond d'or de l'autre. Au centre, le pic du Vignemale et le glacier des Oulettes participent des deux éclairages.
« Peindre, c'est reproduire un sujet, non point tel qu'il est, mais tel qu'il apparaît (...) (un) travail de traduction, de juxtaposition ou de superposition, pour mieux dire, où l'objet doit être noyé dans ses enveloppes fluides d'air, de lumière, de nuage » (p. 29). Schrader n'imite pas la nature, il la « traduit », il « noie » la montagne dans ses « enveloppes fluides » en saisissant l'épaisseur de l'air. Comme le granit ou la glace, l'atmosphère et la lumière font partie du paysage géographique, en même temps qu'elles situent Schrader dans la peinture impressionniste de son temps.
Ciels et pics contrastés, glacier bleuté et rosé « apparaissent » au loin, repoussés aussi par un premier plan envahissant, dont le peintre différencie discrètement les deux versants. À l'ocre teinté de jaune des sommets s'opposent des marrons qui alourdissent le tableau. Mais les bleus mauves ou violacés des ombres, faussement froids, et les bruns rouges dans la vallée ponctuent la toile de taches et d'aplats, qui surprennent par leur étendue, leur intensité et leur autonomie.
La couleur s'émancipe-t-elle de la représentation comme dans la peinture postimpressionniste ? (Clay, 1975). Rien ne permet de parler ici de frontalité du tableau, mais la face nord du Vignemale, au centre de la toile, ou, à droite, le versant est du pic des Oulettes sont des mosaïques de couleurs plus que le modelé d'une paroi ou d'un versant. Un système de taches colorées y estompe la perspective et le relief : l'évidence de la représentation est mise en échec par la subversion de la couleur.
D'année en année, en résonance avec la peinture de son temps, le peintre l'emporte sur le géographe sans le méconnaître, l'artiste sur le savant sans l'ignorer (Berdoulay et Saule-Sorbé, 1999). Le référent géographique passe au second plan sans disparaître, au profit de l'objet pictural : le tableau prime déjà sur l'image, l'œuvre sur le motif. En 1900, Franz Schrader, peintre et géographe, est encore dans cet entre-deux : peindre et dépeindre la montagne pour fabriquer un paysage qu'il a d'abord érigé comme tel par son choix.
Landscape, Shrader, geographer, painter,
making
Bibliographie
Berdoulay, V. et Saule-Sorbé, H., « Franz Schrader face à Gavarnie, ou le géographe peintre de paysage », Mappemonde, n° 55, Paris, 1999, p.33-37.Cauquelin, A., L'Invention du paysage, Paris, Plon, 1989.
Clay, J., De l'impressionnisme à l'art moderne, Paris, Hachette, Coll. « Réalités », 1975.
Saule-Sorbé, H. (sous la dir. de), écrit en coll. avec Rodes, M., Auriol, G., Franz Schrader 1844-1924. L'homme des paysages rares, Pau, Éditions du Pin à Crochets, 1997.
Schrader, F., À quoi tient la beauté des montagnes ? (conférence au Club alpin, 25 novembre1897), Paris, éditions Isolato, janvier 2010.
Auteur
Jean-Marc Pinet
Géographe et professeur de Première supérieure (e.r.)/
Courriel : jm.pinet@orange.fr
RSS