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Dossier thématique

Responsables éditoriaux : Yves Petit-Berghem et Sabine Bouché-Pillon


Arbres et paysages


Par sa silhouette, sa couleur, sa texture, l'arbre constitue à lui seul un paysage que l'on peut facilement identifier puis analyser. Les services et les bénéfices qui découlent de sa présence sont multiples, que ce soit sur un plan social (diminution du stress, satisfaction d'un besoin de nature...), environnemental (régulation du climat, du cycle de l'eau...) ou encore économique (valorisation foncière, attractivité du territoire...).
Depuis toujours, l'arbre constitue un végétal à part qui ne laisse pas indifférent. Bénéficiant d'une forte assise spatiale, il maille les territoires et participe à la marqueterie des paysages, à leur agencement et à leur évolution. L'arbre est un objet naturel socialement investi qui permet d'aborder l'environnement tant du point de vue scientifique que de celui de l'action publique et politique. Cette approche transversale autorise une lecture du paysage originale et de son évolution dans toutes ses composantes : géographique, historique, écologique et patrimoniale.
Ce dossier thématique est l'expression de cette transversalité : les regards se croisent, les disciplines s'enchevêtrent, les méthodes et techniques d'analyse se combinent et montrent la réalité complexe d'un paysage entre nature, culture et société.
La variété des textes conforte l'idée d'un paysage arboré non pas unique mais pluriel à la fois dans ses formes et ses évocations. Dans les pays de vieille civilisation rurale, l'arbre constitue une composante essentielle des systèmes agro-sylvo-pastoraux. Loin du pittoresque, il est depuis longtemps entré dans une logique à la fois paysagère et culturelle, mais surtout territoriale et sociale (Jean-Louis Yengué). Aujourd'hui, les systèmes projetés questionnent les politiques publiques (Sylvie Guillerme, Jean-Paul Métailié et Éric Maire) et la place que les acteurs publics souhaitent donner à l'agroforesterie et aux bénéfices qu'elle apporte à la société. Or, les enjeux sociétaux sont forts car il s'agit aussi de produire (parfois reconstituer) un paysage et de renouer avec des pratiques anciennes associant l'arbre, les cultures et l'élevage, représentées en majorité par des formes paysagères hybrides, qui contribuent au patrimoine local (Olivier Bories et Mathilde Rue). À une époque où l'on essaye de réconcilier villes et campagnes, où il est reconnu et admis que les techniques agricoles comme les manières de faire la ville doivent évoluer, l'arbre semble être le trait d'union, l'élément de lecture commun, et le vecteur paysager de l'un à l'autre de ces deux mondes qui se regardent.
En raison de sa longévité, l'arbre représente un lien fort avec le passé et constitue donc un repère mémoriel important tant d'un point de vue collectif que d'un point de vue personnel. La demande sociale concernant les arbres remarquables et leur protection témoigne d'un attachement intime à la valeur symbolique de l'arbre (Myriam Bennour Azooz). Certains arbres par leur âge, leur situation ou leur rareté acquièrent une véritable valeur patrimoniale. À la différence d'un monument, ils restent des êtres vivants d'autant plus fragiles que leur capacité de réaction et d'adaptation diminue avec l'âge. Cette vulnérabilité est d'autant plus forte en contexte urbain où le projet doit s'adapter à l'objectif d'insertion et de conservation durable des structures arborées (Brice Dacheux-Auzière et Yves Petit-Berghem). Néanmoins, l'arbre et les communautés végétales associées forment des écosystèmes avec une diversité spécifique intéressante qu'il convient de prendre en compte pour optimiser la gestion forestière urbaine (Francesco Di Pietro et Lotfi Mehdi).

L'arbre est dans le paysage mais sa traduction spatiale n'est pas toujours évidente. Or, une définition explicite de l'objet associée à une extraction cartographique claire de ce paysage est nécessaire pour faciliter les comparaisons et permettre à l'objet d'être intégré dans les outils d'aménagement du territoire. Aujourd'hui, les technologies de la télédétection, telles que le Lidar, proposent une nouvelle lecture du paysage arboré en délivrant des informations spatialisées de plus en plus précises (Aude Crozet, Clément Laplaige et Xavier Rodier). Les chercheurs développent des modèles basés sur une interprétation physique des nuages de points Lidar, et notamment sur la compréhension des interactions laser-végétation. Un paysage invisible à l'œil nu se dévoile ainsi qu'une nouvelle topographie des lieux et des chemins d'accès. Cette technique bouleverse la manière d'appréhender un paysage mais la donnée coûte cher et nécessite la mise en place de politiques d'acquisition à vaste échelle, pour faire baisser les coûts. Utilisé dans le cadre d'approches régressives, le Lidar doit être couplé à d'autres outils (ortho-images, photographies anciennes géoréférencées, archives) pour établir des cartographies rétrospectives des paysages et des dynamiques paysagères, spontanées ou impulsées par l'homme (Amélie Robert).
L'arbre sondé par la technique n'en reste pas moins un sujet interpellant l'homme et la société. Il tient une place de choix dans notre imaginaire collectif et incarne des valeurs nourrissant dialogues et débats. Pour comprendre certaines prises de position et éclairer quelques faits, opinions ou points de vue, l'enquête ethnographique menée auprès d'acteurs intervenant plus ou moins directement dans la gestion des paysages arborés est nécessaire. Elle permet de mieux comprendre les valeurs attribuées aux paysages arborés, l'évolution des usages et des fonctions, et l'arrivée de nouveaux enjeux liés à la reconnaissance (locale, mondiale) de ces paysages (Pauline Frileux ; Fabienne Boursier). C'est aussi en enquêtant sur place et en croisant les méthodes (arpentage des lieux, entretiens, observations participatives) que sont décelées des ruptures culturelles liées à l'abandon des fonctions traditionnelles (Mustapha El Hannani, Aude Nuscia Taïbi, Naïma Brabra et Sigrid Giffon). La mise en valeur patrimoniale des paysages arborés et le dynamisme territorial qu'ils génèrent doivent être appréhendés en intégrant l'évolution des modes de pensée des groupes sociaux et des institutions travaillant sur la question. Si ce patrimoine arboré peut être réinterprété au gré des époques, il ne peut se comprendre qu'au prisme des différentes territorialités qui le font évoluer (Jean-Baptiste Bing).
En définitive, toutes les contributions montrent que l'arbre répond à une pulsion fondamentale, à un besoin intuitif de relation à la terre, au ciel, au végétal, à la vie, au temps. Il est un maillon essentiel du territoire mais encore faut-il le faire savoir. La prise en compte de l'arbre dans le paysage doit devenir l'affaire de tous. Il est indispensable que les fonctions et services rendus par les arbres soient connus et appréciés par le plus grand nombre. Pour y parvenir, il importe d'initier une démarche éducative permettant à l'enfant de s'approprier, dès le plus jeune âge, le patrimoine naturel, social, philosophique, artistique, qu'est le paysage arboré (Fabienne Cavaillé). Parallèlement, une pédagogie pour une culture partagée de l'arbre permettra de renforcer le lien social et la solidarité avec les générations futures. C'est en procédant de la sorte qu'émergeront des décisions durables tournées vers l'avenir.

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